Note, sur la vision purement “historiciste” (par opposition à la lecture civilisationnelle) des textes, pris en tant que tels dans leur “littérarité”





télécharger 15.48 Kb.
titreNote, sur la vision purement “historiciste” (par opposition à la lecture civilisationnelle) des textes, pris en tant que tels dans leur “littérarité”
date de publication30.04.2017
taille15.48 Kb.
typeNote
l.20-bal.com > droit > Note

LECEMO 21 oct. 2013 [métiers] Vegliante


Note, sur la vision purement “historiciste” (par opposition à la lecture civilisationnelle) des textes, pris en tant que tels dans leur “littérarité”. L’historien Bluche ne saisit pas le moins du monde la puissance d’une notation de Jean de La Bruyère, d’autant plus marquée qu’elle est comme mise entre parenthèses (en effet, tel n’était pas le propos de l’écrivain), ou – dirions-nous – en position elliptique ou de métalepse. C’est justement de cette façon que font irruption, peu à peu, les reflets (littéraires bien sûr ici) des classes dites subalternes : entre autres, pour nous, par leurs métiers « ignobles », ou à peu près ignorés (p. ex. dans l’émigration). C’est ce que j’essaierai de montrer, à travers quelques exemples de Dante à Zanzotto, à compléter et enrichir par la suite bien sûr, si possible collectivement…

La force poétique de la métalepse réside justement dans sa monstration de ce qui est irregardable, au plan de la narration (laquelle désigne en creux, in absentia, le plan du récit) : elle le fait souvent par l’antécédent [ils ont vécu] ou le conséquent [nous les pleurons]. L’horreur [la ...] est “indisable” (mot de Flaubert). Dans cet exemple, La Bruyère exprime formidablement que nous sommes nourris (nous vivons) grâce au labeur d’êtres qui ne sont jamais « vus » comme des humains ; tout juste imaginés (« dans des tanières où ils vivent… », en effet), à la marge, entre parenthèses. Métaleptisés, pourrait-on dire, par et pour notre confort de citadins occidentaux.

« L'on voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles répandus par la campagne, noirs, livides et tout brûlés du soleil, attachés à la terre qu'ils fouillent, et qu'ils remuent avec une opiniâtreté invincible ; ils ont comme une voix articulée, et quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine, et en effet ils sont des hommes ; ils se retirent la nuit dans des tanières où ils vivent de pain noir, d'eau, et de racine : ils épargnent aux autres hommes la peine de semer, de labourer et recueillir pour vivre, et méritent ainsi de ne pas manquer de ce pain qu'ils ont semé. »

Jean de La Bruyère, Les Caractères (1688-1696)


Voici ce que lui répond l'historien François Bluche :

« Il était une fois – et ce n'est pas un conte – un bourgeois gentilhomme, Jean de la Bruyère, écuyer, trésorier de France au bureau des finances de Caen (où il ne mit pas les pieds), officier chez le prince de Condé (dont il ne quittait le château que pour vivre à Paris). Ce La Bruyère, citadin jusqu'au bout des ongles, a laissé des gens de la campagne une courte pochade, hâtive et baroque, dont il n'imaginait pas la fortune posthume. Or elle est aussi caricaturale que, deux siècles plus tard, La Terre d'Émile Zola. Ceci prouve que les gens de lettres changent peu, et confirme une vérité : même s'ils affectent de vanter « la nature », les habitants de la ville ignorent « la campagne ».

Jean de la Bruyère a découvert, dans les années 80 de son siècle et 40 de son âge, des « animaux farouches » (j'y vois plus de mépris que de pitié), « noirs, livides et tout brûlés de soleil ». Ces clichés aux couleurs brutalement contrastées auraient dû paraître suspects ; car, comment tant de crasse et tant de hâle - superposés ou non - laissent-ils filtrer la lividité de teint prêtée à ces pauvres gens ? Mais la description se poursuit. Nos animaux farouches fouillent et remuent la terre (c'est en somme leur métier) avec opiniâtreté (on est ici moins badaud ou fainéant qu'en ville). Ils vivent dans des tanières (tel est le nom donné aux chaumières par un bourgeois dédaigneux), « de pain noir, d'eau et de racine » (souvenez-vous du traité de gastronomie de Massialot, même le duc d'Orléans fait des repas de « racines », du moins aux jours maigres).


Maintenant nous pouvons faire la synthèse, après l'exégèse. Le texte des Caractères renseigne davantage sur les Parisiens et leur mentalité vaniteuse, que sur les Français des campagnes. Mais, à y bien regarder, que nous dit-il de ces derniers ? Ils sont rudes, travailleurs, acharnés, sobres, et, faute de beaucoup de viande (ne comptons pas les poulets, la cochonnaille, ni le casuel du braconnage), sont mangeurs de légumes. Tous ces traits sont exacts, à l'honneur des manants.


Meilleur connaisseur que La Bruyère, l'anonyme auteur du Pauvre laboureur, s'il chante et fait chanter la rudesse des tâches paysannes, ne réduit pas au noir tout le travail des champs : Le pauvre laboureur,/Il a bien du malheur./Du jour de sa naissance/L'est déjà malheureux./Qu'il pleuv', qu'il tonn', qu'il vente,/Qu'il fasse mauvais temps,/L'on voit toujours, sans cesse,/Le laboureur aux champs !.../Le pauvre laboureur/Il est toujours content./Quand l'est à la charrue,/Il est toujours chantant./Il n'est ni roi, ni prince,/Ni duque, ni seigneur,/Qui n'vive de la peine/Du pauvre laboureur. »

[Nous connaissons une chanson, également anonyme,

d’Italie méridionale, qui dit encore mieux : Le berger

pleure quand il neige, il ne pleure pas dans le lit avec

sa femme; il pleure quand il gèle, pas quand il mange

de sa bonne ricotta ; etc… Chiagne lu pecuraro…]


. . .

«Les paysans français, remis des troubles de la Fronde, ne sont pas ces « animaux farouches » que La Bruyère, citadin impénitent, voit « noirs, livides et tout brûlés de soleil » (curieux assemblage de couleurs) et qu'il dit vivre « dans des tanières », se soutenant seulement « de pain noir, d'eau et de racines » (racine est au XVIIe siècle, même à la cour, synonyme de légume). Ils ont un niveau de vie supérieur à celui de la plupart des ruraux de l'Europe. Ils profitent de la politique de Colbert, qui a freiné l'augmentation de la taille (impôt obligatoire, dur aux pauvres) au profit des impôts indirects (fiscalité volontaire, qui touche surtout les riches). Ils bénéficient journellement de l'administration des intendants. L'État moderne est en place et les protège. Paradoxalement on leur avait présenté la facture de cette modernisation, avant qu'ils aient pu en mesurer l'intérêt. »


François Bluche, Louis XIV (1986), dans Le grand règne (2006)
Dans un passage célèbre de La C.ie , Dante désigne un lieu

(sur Carrare) par l’expression suivante : « dove ronca / lo

Carrarese che di sotto alberga » (ma trad. "où le Carrarais /

habitant de la plaine, monte piocher"). Il s’agit là aussi de

paysans pauvres, qui vont "sarcler" (lecture traditionnelle)

– ou "piocher" pour récupérer du marbre (ma lecture) – en

tout cas qui s’échinent (une trad. angl. porte grub, "fouir"),

comme des « animaux » pour survivre. On ne les entrevoit,

à propos de tout autre chose, qu’un instant, et c’est la force

de la poésie (métalepse), dont l’historien n’a pas "besoin",

sans doute.

similaire:

Note, sur la vision purement “historiciste” (par opposition à la lecture civilisationnelle) des textes, pris en tant que tels dans leur “littérarité” iconEros & Pathos Aldo Carotenuto
«Je-Tu», l’autre est plutôt un sujet. (2) Dans la relation «Je-Tu», deux individus se rencontrent et se reconnaissent en tant que...

Note, sur la vision purement “historiciste” (par opposition à la lecture civilisationnelle) des textes, pris en tant que tels dans leur “littérarité” iconÉtudier des textes fondateurs en tant que textes littéraires
«Je ne sais pas ce qui se passe…», dans les Compagnons de la marjolaine de Marc Alyn

Note, sur la vision purement “historiciste” (par opposition à la lecture civilisationnelle) des textes, pris en tant que tels dans leur “littérarité” iconDe bernardin de saint-pierre
«fauté» + le rapport au travail (manuel) + l’esclavage + le poids de la religion. On peut aussi être marqué par l’importance de la...

Note, sur la vision purement “historiciste” (par opposition à la lecture civilisationnelle) des textes, pris en tant que tels dans leur “littérarité” iconMontrez ce qui peut justifier le rapprochement de ces trois auteurs,...
«vision de l’enfance» ne pose pas de problème de compréhension, le terme de «démarche» peut recouvrir aussi bien les thèmes choisis...

Note, sur la vision purement “historiciste” (par opposition à la lecture civilisationnelle) des textes, pris en tant que tels dans leur “littérarité” iconEssais tels qu’ils se présentent sur un exemplaire de l’édition de...
«De l’expérience», rédigé entre mars 1587 et mars 1588. Elle constitue presque le dernier mot des Essais tels qu’ils se présentent...

Note, sur la vision purement “historiciste” (par opposition à la lecture civilisationnelle) des textes, pris en tant que tels dans leur “littérarité” iconNote : Le principe de cette chronique est le suivant : Matthieu Gosztola...
«sur» l’œuvre d’un poète contemporain. Ce poème a pour fonction, de par et le sens qu’il véhicule et le recours à la forme qui le...

Note, sur la vision purement “historiciste” (par opposition à la lecture civilisationnelle) des textes, pris en tant que tels dans leur “littérarité” iconNote : Le principe de cette chronique est le suivant : Matthieu Gosztola...
«sur» l’œuvre d’un poète contemporain. Ce poème a pour fonction, de par et le sens qu’il véhicule et le recours à la forme qui le...

Note, sur la vision purement “historiciste” (par opposition à la lecture civilisationnelle) des textes, pris en tant que tels dans leur “littérarité” iconCe travail sur le discours direct a été réalisé par Mme Barbara lepeu,...
«Pourquoi prends-tu tant de place sur mon chemin ?» dit le loup en roulant des yeux féroces

Note, sur la vision purement “historiciste” (par opposition à la lecture civilisationnelle) des textes, pris en tant que tels dans leur “littérarité” iconLittérature de jeunesse sur la thématique du «vivre ensemble»
«gens» de toutes sortes ne sont jamais désignés par leur appartenance physique ou ethnique mais par leur statut, leur activité

Note, sur la vision purement “historiciste” (par opposition à la lecture civilisationnelle) des textes, pris en tant que tels dans leur “littérarité” iconEssais/nouvelles/poésie «Mes intimes convictions»
Un ouvrage, au premier abord déroutant, tant par les sujets abordés (les premiers dieux du ciel, la symbolique des nombres : 3, 7,...





Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
l.20-bal.com