Et Turschwell se laissa pousser la barbe !





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date de publication21.07.2019
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Et Turschwell se laissa pousser la barbe !

Par le professeur Albert Bensoussan



Oï-oï-oï, des Polonais qu’est-ce qu’on n’en a pas vus pendant la guerre, voï, voï, voï ! Et même un peu avant, des fugitifs de ghetto, des transfuges de shtetl qui avaient du nez. Assez creux pour flairer la calamité, humer le vent mauvais et les chemises brunes, devancer la Shoah. Installés à Alger ou à Oran, et même en quelque bourg lointain de Kabylie, comme les Tetelboïm de Port-Gueydon où l’on n’avait jamais vu tant de blondeur. Sinon, c’était le tout-venant des Steiner, Fingerhut (« Dé à coudre », proclame ce nom d’ailleurs de tailleur), Leselbaum, Rozenblat…




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Image glorieuse qui remplace la fresque de Turschwell, restée à Alger


Et puis cet immense Turschwell qui allait devenir barbu et damer tous nos pions. J’aurais bien voulu causer yiddish dans mon jeune temps, mais les parents de mes copains, immigrés de fraiche date du Judenrat, s’interdisaient de parler cet idiome à leurs enfants. Le français, pour eux, comme pour les Arabes (« Je ne parle pas la langue de mon père », écrirait Leïla Sebbar), devait être le marchepied de la promotion. Exclusivement. Et, le souvenir m’en revient, mes parents ne chuchotaient l’arabe qu’au lit, la nuit, quand ils me croyaient endormi.

La yiddishe mame de Willy, lorsqu’elle fut enceinte aux Andalouses, vint prendre l’avion à Maison-Blanche, toute grosse qu’elle fût, et s’en alla accoucher à Varsovie, où étaient restés ses vieux, et c’est même la dernière fois qu’elle devait les voir. Le bébé, au retour, était blond roux, et les Mauresques se retournaient sur son passage en allongeant les cinq doigts de leur main. Nous, quand on jouait avec lui, ce pollack qui était notre indien, on l’appelait le bandit né roux. Mais on était déjà assez grands pour nous asseoir sur les bancs de propédeutique, salle Gsell à Alger. Et c’est là que je les ai connus. Ces Polonais, il raflait toujours les premières places. Qui c’est qui a le mieux traduit la lettre à Lucilius ? clamait le professeur Mandouze en ajustant ses culs de bouteille : ah ! encore ce petit Juif de Leselbaum, et il lui remettait sa copie sur une grimace. Sallet, une lumière en français, notait toujours en salivant dix-huit sur vingt à Moïshé Fingerhut, qui était le fils du rabbin de Lodz. En anglais, c’était toujours Turschwell qui raflait la première place. La liste des reçus à la fin de l’année propédeutique commençait ainsi : Rozenblat, Sternberg, Fuchs, Turschwell, Fleischman, Tyszblat… Je cite de mémoire, mais tous ces noms qui nous écorchaient la bouche étaient bien là, en haut de l’affiche. Et Israël (Willy pour les intimes) Rozenblat, en fin d’année, accèderait à la mention Très Bien. Moi, je n’aurais que Passable, mais aussi je n’avais pas autant forci, je lui arrivais à peine à l’épaule.

Turschwell, Eliezer de son petit nom, cachait bien son jeu, un mince collier de barbe rouge entourant son menton. Il fut le premier à avoir du poil. C’était le plus sérieux de l’amphi. Il progressait à un point tel que notre professeur d’anglais, au nom inoubliable, Hellsmortel, indeed − il veut notre mort, il va tous nous tuer, geignaient les culards − nous le donna un jour en exemple. Il s’agissait, il est vrai, d’illustrer la forme progressive, si exotique à nos yeux. Et Sir John Hellsmortel s’écria en le montrant du doigt : Turschwell is growing a beard.

C’est même comme ça qu’il est devenu vraiment barbu. Eli, Eli, on lui disait, tu vas rejoindre les Quatre Barbus qui chantent au Casino de la Corniche. Mais lui passait son chemin, à peine dédaigneux, et scandant comme s’il récitait les Psaumes : do did done, put put put, go went gone, have had had, Et Haddad se retournait sur son passage, croyant qu’il le hélait.

Mes copains ashkénazes étaient farouchement sionistes. La première guerre d’Israël avait déjà eu lieu, et tous affichaient le regard prophétique de David Ben Gourion sur le mur de leur chambre.lapin:users:nusi:desktop:ben-gourion.jpg






Nous, les séfarades d’Alger, au fond, on n’était que des Arabes. C’est comme ça que nous avaient jugés, initialement, les émissaires du Consistoire Central de Paris peu après la Conquête en 1830 : croupissant et sales, babouches et djellabas, turban de sidi, foulard de fatma. Il en restait quelques traces, surtout du côté du Mzab. Une fois un Mozabite enturbanné s’était fait rosser en descendant la rue Marengo, en pleine Casbah, parce qu’il croquait son pain de misère alors que c’était jour de Ramadan et de jeûne, et voilà qu’il mangeait, l’insolent, le profane ! À dure peine et s’étranglant, le pauvre fellah du Sud ne savait que clamer : Ana youdi, ana youdi… et voilà comme nous étions, les Juifs. Par chance, à la synagogue, Lev Fingerhut, le rebbe, prit les choses en main, et c’est lui désormais qui faisait le prône, nous on disait encore le drash quand l’ashkénaze parlait de dvar Torah. Le Polonais détrôna notre rabbin Chemoul, qui ne s’exprimait qu’en arabe et seul mon père pouvait encore l’entendre.

Par ce sage polonais j’ai reçu ma première leçon de Talmud, et je vous la transcris avec l’acçont : il commençait par une anecdote insignifiante, ce mensch, cette bonhôme elle va au marché pour zachter des amondes, puis il enchaînait sur telle considération tirée des Névihim, les Prophètes, keské ti vois, Irméyahou, kessé Jérémie en fronçais, une bâton d’amondier zévois, ine shaked, ti as bien vi, il lui dit le Zeigneur, Elohey Avoteynou, pasque ani shoked, kessa veuille dire ze tiens tujurs ma promess, et le rebbe multipliait les incises et les digressions, Le Zeigneur il est partoute, même au marché, lé shouk, même dans ine ptite amonde, faut pas l’oublier, Dié elle nous regarde tujurs, puis il se détournait sur la sagesse des Pères, le Pirké Avot, Ti iras sir le chemin d’in cœur pir, et Dié marchera tujurs à côté dé toua, pour finalement nous asséner une leçon de philologie, kessé shaked, elle est l’amonde, et shoked, kessé le verbe qu’elle signifie ténir tujurs sa promess, alors Jérémie elle fait, n’èze-pas, ine Witz, ine jé de mots comme il dit l’Afreud, et comme par magie notre grand sage de Lodz retombait toujours sur ses pattes, ké si ti vas au marché, ti trouves tujurs Elohey Avoteynou, le Dié de nos pères, qu’El est présente dans l’amonde et partut, compru ! et le rebbe éclairait d’une lumière neuve et intense l’anecdote initiale, ké monger l’amonde, c’est comme lé bondié qu’elle est dedans ton ventre, et l’on se disait, éberlués d’avoir quand même compru, pardon, compris, malgré l’épouvantable accent ashkénaze, que ce polack de parole aurait toujours raison. (Je dois à la vérité de dire que, les années passant, et sa famille là-bas exterminée, le rebbe avait perdu son accent, et parlait le français naturel des gens de Bab-el-Oued où il habitait.)

Bon, quand même on était juifs, jifs-jifs, et l’on se retrouvait forcément tous au local de l’Union des Étudiants Juifs de France, rue Nocard, en haut de la rue Michelet, avant le dernier tournant. C’est cette fameuse année de propédeutique que Turschwell, qui ferait plus tard une grande carrière d’affichiste, eut l’idée de peindre une fresque sur le mur jaune, contre lequel on appuyait la table de ping-pong. Il s’y employa en grand secret, en tendant un drap sur son œuvre en cours, pour nous faire la surprise. Car il venait travailler quand le local était fermé aux étudiants. Jusqu’au jour J où il nous convoqua tous. Ce jeune homme était silencieux, réservé, héritier du ghetto et du shtetl, discret et soigné à l’extrême quand nous, pour la plupart, étions braillards et débraillés. (Il ressemblait à Menahem Begin, la barbe en plus, et d’ailleurs nous avions tous lu La révolte d’Israël, avec une belle étoile jaune sur la couverture.)

Le mur du fond était orné d’une fresque dessinée aux craies de couleur par ce garçon qui se distinguait déjà au lycée Bugeaud par son joli coup de crayon : elle représentait un soldat de Tsahal dressant son fusil et nous imposait donc l’image d’Israël victorieux et conquérant en 1948 son Indépendance par la force de son bras armé. On voyait se dresser sur le mur jaune un paysage d’herbe et de pierres, en grosses taches grises disloquées. Derrière, fumée, noircie au fusain, fumerolles et flammes, langues de rouge, qui pouvaient suggérer fusillades et explosions. Au sommet de ces pierres, en tas pyramidal, se dressait un soldat – ish maguen אישמגן, annonça l’artiste, homme bouclier, traduisit-il pour nous qui étions peu férus d’hébreu à l’inverse de ce jeune savant dont le père avait été le phare talmudique de Vilna. Le soldat levait haut dans sa main droite, à gauche du tableau, un fusil tendu vers le ciel. « Soldat palestinien », disait la légende. C’est vrai que sur les murs d’Alger, on trouvait encore ces graffitis qui remontaient au temps de l’État Français, de Vichy et des ligues antijuives : « Les Juifs en Palestine ». Dans le film Exodus, d’Otto Preminger, autre Ashkénaze, tous les Juifs sont appelés palestiniens. Qui parlait d’usurpation ? Alors Eliezer se redressa, comme un acteur sur ses cothurnes, et scanda d’une voix forte qui nous surprit, chez cet adolescent si réservé : Sur tes murailles, Jérusalem, j’ai placé des sentinelles. Nous ébaubis, et peut-être hagards. Ce soldat renvoyant à la guerre d’Israël, nous le recevions comme un coup de poing. Puis tout doux, se balançant d’avant en arrière comme il avait vu davener (kessé prier) son père, Turschwell entreprit : Téhila Lé-David, c’était ce psaume qu’il mettait aux lèvres du gardien de la cité que le roi harpiste avait construite, autour de la pierre où Abraham immolait, et n’immolait pas, son fils. Yitshok, prononça le peintre, et c’était le nom de son père. En tout petit, le muraliste avait signé son œuvre : Eliezer Ben Yitshok.

Alors une jeune fille brune se détacha du groupe et vint effleurer la fresque de sa main, avant de la porter pieusement à ses lèvres. Pensait-elle à tous ceux qui étaient tombés pour qu’Israël vive ? Ben Yitshok descendit de son estrade, qui n’en était pas une, il semblait seulement dominer la scène d’en haut, et entoura l’épaule de la brunette. Elle s’appelait Josiane. En voilà deux promis à la houppa, murmura à mon oreille Willy Rozenblat. Et il chantonna tout bas : Qol sassone Qol sim’ha, Qol ‘hatan Qol kala. Oui, il saurait bien, en pressant sa fiancée sous le talith, briser le verre de son talon et s’écrier : Si je t’oublie, Jérusalem, que ma droite se dessèche, que ma langue colle au palais… Une seule phrase exemplaire monta, progressivement, à mes lèvres : Turschwell is growing a rabbi.

Et comme le couple enlacé gagnait la sortie entre deux rangées ébahies, l’escalier de la rue Nocard retentit d’hébreu : Yechakeni nechikot piho. C’était un doux chuchotis de lèvres, comme la vague léchant le rocher. Qu’il me baise des baisers de sa bouche, car ton amour est meilleur que le vin, ton nom est une huile épandue… Ce que Louise Labé gloserait, bien après Salomon en son Cantique des cantiques : « Baise m’encore, rebaise-moi et baise… Je t’en rendrai quatre plus chauds que braise ». Alors, saluant le poète, mais Hellsmortel, ce grand maître des questions propédeutiques, jamais ne l’entendit, une ultime phrase progressive emplit ma bouche : Turschwell is growing a bard. Alger était alors cité de poésie.


Albert Bensoussan





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