Notes pour une approche des premiers poèmes de «Leçons»





télécharger 129.34 Kb.
titreNotes pour une approche des premiers poèmes de «Leçons»
page3/4
date de publication31.05.2017
taille129.34 Kb.
typeNote
l.20-bal.com > droit > Note
1   2   3   4

III – Une tentative de dépassement de l’effroi provoqué par la mort

Malgré l’épreuve que la disparition de proches lui impose, malgré l’angoisse que la mort éveille en lui, Jaccottet ne s’en tient pas à une perception uniquement sombre de la finitude et de la mort. S’il le faisait, il serait entièrement la proie d’une pensée exténuante, qui l’accablerait et l’empêcherait de créer. A travers la création poétique et grâce à elle, il essaie de dépasser l’emprise que la mort pourrait exercer sur lui.

  1. Par le travail de l’écriture

L’écriture poétique est un acte créateur qui permet une mise à distance de l’épreuve subie d’une part et de l’angoisse qui saisit le sujet face à sa condition de mortel d’autre part. En tant que processus de création, l’écriture poétique permet au sujet d’accéder à la symbolisation et d’intérioriser l’épreuve vécue. L’écriture poétique permet non seulement d’exprimer la souffrance et l’angoisse mais également de les dépasser en faisant d’elles la source et la matière d’une œuvre d’art. Le fait que l’œuvre poétique de Jaccottet existe montre que ce dernier a réussi à dépasser la brutalité de l’expérience pour accéder à une forme de sublimation, qui n’annule pas la réalité vécue mais la rend moins oppressante et moins étrangère. Ce phénomène complexe se manifeste dans le recueil de plusieurs façons, par exemple :

  • par un processus de catharsis : l’écriture permet en quelque sorte d’expulser de soi l’horreur que suscite la mort. On mettra par exemple au compte de cette catharsis le vocabulaire cru présent dans « Leçons » et, plus généralement, tous les mots qui recèlent une certaine violence, notamment les verbes, les tournures qui exhortent le sujet à réagir, les procédés de déploration etc.

  • par la manière dont l’écriture met à jour les pulsions du sujet : pulsion de violence dans « Leçons », pulsions sexuelles dans « CB » tout en les mettant à distance par le travail d’écriture, qui aboutit aux poèmes. Le travail de création donne une forme et un sens à la lutte qui s’opère dans le sujet entre pulsions de mort et pulsions de vie (voir par exemple le poème p. 51, où s’exprime bien la lutte entre ces pulsions).

  • par la tentative d’affronter « ce qui n’a ni forme, ni visage, ni aucun nom » (44) en le représentant malgré tout, à travers les mots et les images, c’est-à-dire en donnant une figure à l’infigurable. S’efforcer de représenter ce qui semble ne pas pouvoir l’être est déjà en partie apprivoiser son étrangeté. A travers par exemple les images qui veulent représenter la mort ou la terreur qu’elle provoque, Jaccottet se livre à un travail de symbolisation qui permet d’intérioriser au moins en partie ce qui semble pourtant radicalement autre.

Il est très important de comprendre que l’écriture se situe pour Jaccottet du côté d’un élan vital : elle est ce qui permet de résister à l’emprise de la pensée mélancolique et mortifère. C’est en ce sens qu’on peut comprendre l’exhortation à écrire qui se manifeste dans la première partie de « ALH » (« Dis encore cela »), et l’insistance sur l’acte d’écriture qui se dit ensuite : p. 77-78. On peut également mentionner le sentiment d’urgence à écrire qui saisit à la fin de « CB » (64). Malgré le débat sur la futilité de l’écriture dans « CB », le travail de création n’est en vérité pas désavoué. Au contraire, il est appelé à la rescousse, il constitue une réponse à la mort.

  1. Par une méditation sur la mort

Les poèmes de ALH ne se limitent pas à exprimer un rejet de la mort et à faire part de la douleur de Jaccottet. Ils sont aussi l’occasion pour lui de réfléchir à la mort, d’un point de vue philosophique. Ainsi ses poèmes dépassent l’évocation de cas particulier et l’expression de réactions personnelles pour atteindre à l’universel.

Une tentative de compréhension de la mort

Malgré l’effroi et l’angoisse qu’elle suscite, ou pour les conjurer, Jaccottet manifeste le désir de la comprendre. A côté des questions qui, dans « Leçons », accusent l’injustice et la cruauté de la mort de Louis Hasler (20, 22, 23, 24, 27) d’autres semblent vouloir comprendre le phénomène de la mort de manière plus générale : p. 19 (« Dos qui se voûte / pour passer sous quoi ? ») ; p. 23 (« plutôt que son inconsistance, / n’est-ce pas la réalité de notre vie / qu’on nous apprend ? ») ; p. 25 (« Si c’était le ‘voile du Temps’ qui se déchire, / la ‘cage du corps’ qui se brise, / si c’était ‘l’autre naissance’ ? ») S’esquisse une méditation sur la mort, annoncée d’ailleurs par le titre « Leçons », qui permet de ne pas rester prisonnier de la fascination mauvaise qu’elle exerce sur l’esprit. Cette méditation se poursuit dans « CB » : p. 47 et dans « ALH » p. 79.
L’expression d’un espoir métaphysique

La méditation qui se fait jour dans le recueil incite Jaccottet à formuler à plusieurs reprises un espoir de type métaphysique : l’espoir que la mort n’est pas entièrement dépourvue de sens, qu’elle ne se limite pas à une épreuve terrible, que la mort n’est pas réductible à une disparition définitive. On pourra mentionner :

  • l’hypothèse d’un salut métaphysique, dans une perspective religieuse : « On entrerait vivant dans l’éternel… » (25)

  • la mort envisagée comme un passage dans un autre monde, sur le mode du rite dans les civilisations antiques : p. 29

  • la possibilité d’une communication avec le défunt, par-delà la mort : p. 30, 33

  • la mort envisagée comme un repos, un « enfantin sommeil » : p. 48

  1. Par une ouverture au monde et une reconquête de soi

Le parcours que ALH dessine montre que Jaccottet ne reste pas sous l’emprise de la mort. La dernière section du recueil relate en effet une expérience heureuse : la traversée du jardin, une nuit d’hiver, qui a permis à Jaccottet de retrouver une relation apaisée avec le monde et de renouer avec une parole poétique plus sereine et, surtout, plus conforme à son désir. Une réconciliation avec le monde a lieu dans ces poèmes. La poésie peut reprendre voix, mais une poésie qui transmue à nouveau l’expérience, qui redonne à la beauté sa place. Après l’épreuve de la mort et la confrontation avec sa part d’ombre, Jaccottet peut renouer avec une parole claire. Cette parole réconciliée se manifeste de plusieurs façons :

  • quelque chose résiste à la mort : « si c’était quelque chose entre les choses, comme / l’espace entre tilleul et laurier, dans le jardin, / comme l’air froid sur les yeux et la bouche / quand on franchit, sans plus penser, sa vie / si c’était, oui, ce simple pas risqué / dehors… » (80)

  • la modalité interrogative domine dans les poèmes de la deuxième partie de « ALH »: elle dit un espoir, une possibilité de salut.

  • l’apaisement est signifié par l’appel à la neige p. 96 ; c’est le moment des retrouvailles avec la compagne fidèle, garante de sérénité.

Jaccottet peut donc aboutir, à la fin du recueil, à une approche beaucoup plus sereine sinon de la mort elle-même, du moins de la finitude, c’est-à-dire de ce qui fonde le drame mais aussi la grandeur de sa condition d’homme : poème p. 97.

Un mouvement comparable était à l’œuvre dans « Leçons ». Le dernier moment du recueil conduit en effet Jaccottet à un apaisement (28-33). Après avoir accompagné le mourant jusqu’à sa fin, replié auprès de lui dans l’espace confiné de la « chambre », Jaccottet peut « relev(er) les yeux » et de nouveau regarder les « images » du monde extérieur. A l’hébétude, à la colère, au dégoût succède l’espoir que le disparu ne soit pas à jamais perdu mais qu’un lien puisse demeurer entre les vivants et lui. En formulant ce vœu, les poèmes qui ferment le recueil accomplissent un rituel symbolique, avant de pouvoir prendre « congé » du mort et se relier à la vie.  Le « désir » peut alors à nouveau se déployer, après l’épreuve de la mort le regard peut revenir vers le « jour » et la pensée rêver aux « barques pleines de brûlants soupirs » d’une belle « nuit d’août ». Et c’est après avoir retrouvé sa plénitude de vivant – « Et moi tout entier maintenant dans la cascade céleste » –, dans l’avant-dernier poème, que Jaccottet adresse un adieu apaisé et serein au disparu. Il peut désormais s’adresser à lui à la deuxième personne et intérioriser son souvenir « dans la loge de (son) cœur ». Le défunt n’est plus le « maître » ni l’« aîné » qui surplombait le poète de son regard bienveillant mais intimidant; il n’est plus le « cadavre » repoussant qu’il s’agissait de faire disparaître de la vue mais comme une présence éclairante et rassurante.

La question de la poésie dans A la lumière d’hiver

La poésie moderne et contemporaine se caractérise par un questionnement sur elle-même. Selon les poètes, domine une remise en cause ou au contraire une exaltation des pouvoirs de la poésie.Jaccottet est représentatif de cet aspect de la poésie contemporaine. Il interroge constamment dans son œuvre la poésie en général et sa pratique poétique en particulier. Le recueil ALH témoigne particulièrement de ce questionnement.

On peut organiser le travail en étudiant les principaux aspects du questionnement sur la poésie dans chaque section du recueil.

I - « Leçons » : l’exigence d’une poésie juste

  1. La remise en question de la création passée


Avec Leçons, Jaccottet a voulu prendre ses distances avec « Le Livre des morts », l’ensemble de poèmes qui terminait L’Ignorant : « je suis gêné de ce que j’ai écrit. Corriger. […] Ce devrait être pour effacer Le Livre des morts et sous un autre titre. » « J’ai eu le front de prêcher aux vieillards. Ce que j’ai vu m’impose pénitence. » (citations issues du manuscrit de Leçons) Ayant assisté à l’agonie de son beau-père, ayant été directement confronté à la mort réelle, Jaccottet dit s’en vouloir d’avoir parlé de la mort avec lyrisme et emphase – et il pense aussi à Requiem, dont il ne s’est pas encore, à ce moment-là, résolu à accepter la réédition. Il se reproche d’avoir, avec «  Le Livre des morts », « orné la mort […] d’autant de mensonges que d’images », faisant la part trop belle à « l’exaltation lyrique ». Avec Leçons, il entend proposer un autre discours sur la mort, non plus général et lyrique mais abrupt parce qu’en prise avec une mort particulière : « traduire exactement l’expérience » ; dire « le fait même de l’agonie » ; « il ne faut pas que j’en vienne ici à raisonner sur la mort » (manuscrits).

Cette remise en question est perceptible dans les deux poèmes qui suivent le texte liminaire (11-13). Jaccottet y désavoue, sur le mode allusif, des aspects de sa production passée. On sera sensible à l’emploi du passé composé, qui permet à la fois de dresser un bilan et de désigner les faits passés comme révolus. Il raille son ambition d’avoir voulu « guider vivants et morts » dans ses livres précédents, ambition qu’il juge désormais déplacée et vaniteuse car il s’était assigné cette tâche alors même qu’il ne connaissait pas intimement ce dont il parlait. Il critique le lyrisme dont il a fait usage pour parler de la mort, réfutant implicitement l’héritage poétique dont ce lyrisme participait et dont il s’était nourri, notamment le Romantisme et la poésie de Rilke : « Autrefois, […] / me couvrant d’images les yeux, / j’ai prétendu guider vivants et morts. / Moi, […] aller tracer des routes jusque-là ! » Puis c’est sur le mode dubitatif que Jaccottet émet ses réserves : « Raisins et figues / couvés au loin par les montagnes / sous les lents nuages / et la fraîcheur : sans doute, sans doute… » Jaccottet convoque des motifs essentiels de ses recueils précédents, notamment d’Airs, composé avant Leçons et auquel il est particulièrement attaché. Ces motifs appartiennent à une de ses sources d’inspiration très féconde, la nature, dont il s’est attaché à célébrer la beauté à travers des motifs élémentaires et récurrents. Or il suggère ici l’inanité de cette inspiration, dont il semble aussi accuser la banalité et les facilités : ce sont de belles images que ces représentations mais elles sont justement trop belles et trop lyriques. L’expérience qui requiert Jaccottet avec Leçons ne peut se dire par les mêmes moyens que ceux dont il faisait usage auparavant. Il lui faut renoncer à ces motifs de prédilection et aux séductions des métaphores. Dans les circonstances qu’il vit, « ni la lanterne des fruits, / ni l’oiseau aventureux, / ni la plus pure des images » ne sont satisfaisantes.

Il faut donc renoncer à la fois à une poésie qui transfigure la mort et au lyrisme de la célébration de la beauté du monde : « N’attendez pas / que je marie la lumière à ce fer » (21).

  1. L’exigence d’une poésie juste


Double vocation de Leçons : rendre hommage au disparu et réparer les maladresses et les erreurs des livres précédents grâce à un propos à la fois plus modeste et plus juste, où la vérité terrible de la mort n’est plus atténuée par le lyrisme.Jaccottet présente les poèmes de « Leçons » dans ses manuscrits comme un hommage au défunt : rendre hommage à sa « droiture », à sa rigueur morale : « respect infini » du défunt ; volonté de « ne pas le décevoir » ; « nécessité presque paralysante de ne pas dire un mot de trop » ; « règle : ne rien écrire dans cette suite qui insulte à la simplicité de celui qu’elle honore » ; « Ces lignes sont tracées dans le respect de ta vie / Elles disent ce que j’ai vu, ce que j’ai cru et rêvé dans l’ombre froide de ta fin. / Tu détestais tout artifice avec une calme violence. / Mais je sais que pour nous le simple est à la fois le plus lointain / Et ces détours, sans doute en aurais-tu souci » (manuscrits).

Les quatre premiers poèmes manifestent les exigences et les préoccupations de Jaccottet. Il veut prendre modèle sur la « droiture » du défunt pour écrire ; cette « droiture » doit à la fois l’inspirer et le « guider ». Elle doit lui permettre de ne pas se fourvoyer et imprimer à ses « lignes » la sobriété, la sincérité et la vérité que le sujet abordé appelle. Le poète ne peut pas s’appuyer sur sa création passée, il est comme un débutant peu sûr de ses moyens : « A présent, lampe soufflée, / mais plus errante, qui tremble, / je recommence lentement dans l’air. » Il fait état de ses questionnements quant à la manière de procéder : « lorsque le maître lui-même / si vite est emmenée si loin, / je cherche ce qui peut le suivre ». Il se présente comme un « écolier » qui tente d’apprendre la « patience » (14).

On sait que le travail d’élaboration de Leçons a été long et approfondi. Les poèmes ont en outre été sensiblement remaniés pour leur réédition en 1977 dans ALH. Ce travail d’écriture long et minutieux puis de corrections témoigne des scrupules de Jaccottet et de sa volonté de trouver la parole la plus juste possible, dénuée de pathos comme d’un lyrisme trop appuyé.
II - « Chants d’en bas » : la poésie en débat
La suite intitulée « Parler » a pour objet la poésie. Jaccottet s’y interroge sur le sens et sur la valeur de la poésie en général et de sa poésie en particulier. Cette suite développe donc un débat sur la poésie. D’une part son exercice paraît à Jaccottet vain et mensonger face à l’expérience de la douleur, face à la blessure intime. L’emploi du verbe « parler » pour désigner en fait l’écriture poétique dévalorise cette dernière : le risque de la poésie, dénoncé dans « CB », est de se réduire à des paroles vaines et artificielles (les « sonores prodiges » dont il est question p. 53). D’autre part, pour Jaccottet la poésie est aussi une manière de traduire des moments de plénitude, fugace mais intense, et d’en garder une trace. C’est également par la poésie que l’on peut espérer conserver un lien avec les morts.


  1. L’imposture de la poésie


Plusieurs griefs sont formulés contre l’exercice de la poésie :

  • c’est une activité « facile », que l’on pratique à l’abri du réel et qui peut faire oublier la vérité et la dureté de l’expérience vécue : p. 41. Elle est perçue comme un « jeu » avec les mots, un divertissement rhétorique (41). On trouve cette idée également dans « ALH » (77) : Jaccottet constate combien il peut être « trop facile de jongler / avec le poids des choses une fois changées en mots ».

  • c’est une activité mensongère : « tous les mots sont écrits de la même encre, / ‘fleur’ et ‘peur’ par exemple sont presque pareils, / et j’aurai beau répéter ‘sang’ du haut en bas / de la page, / elle n’en sera pas tachée, / ni moi blessé. » (41)

La poésie ne permet pas d’affronter la « douleur » qui « approche » : elle ne parvient pas à dire la peur, l’angoisse. Elle ne donne que des équivalents trompeurs de l’expérience intime lorsque celle-ci est particulièrement douloureuse, éprouvante. Cette critique était déjà formulée dans « Leçons » : « On peut nommer cela horreur, ordure, / prononcer même les mots de l’ordure / déchiffrés dans le linge des bas-fonds : / à quelque singerie que se livre le poète, / cela n’entrera pas dans sa page d’écriture. » (22)

  • elle peut se transformer en un discours qui se satisferait de lui-même, dériver vers un exercice formel et intellectuel qui se couperait de l’expérience vécue : Jaccottet s’accuse d’être un « sentencieux phraseur » (53). Dans « ALH », il évoque plus complètement ce risque : « Or, on peut raisonner sur la douleur, sur la joie … longtemps cherché ». La poésie tourne alors à vide, elle n’est plus qu’un discours creux.

Par tous ces aspects, l’exercice de la poésie peut faire « horreur ». Poussé à l’extrême, la critique de la pratique de la poésie pourrait conduire le poète au renoncement à écrire : « Assez ! oh assez. / Détruis donc cette main qui ne sait plus tracer / que fumées » (48) Jaccottet traduit son dégoût de la poésie par la tentation d’une violence contre lui-même : « Je t’arracherais bien la langue, quelquefois, sentencieux phraseur. » (53)


  1. Les vertus de la poésie


La poésie comme tentative de traduire l’expérience de la plénitude

Mais « CB » ne propose pas qu’une critique de la poésie. La poésie n’est pas seulement un langage trompeur et dérisoire. Elle peut aussi être une parole de vérité, du moins tenter de l’être. Elle n’est plus artificielle lorsqu’elle s’efforce de traduire des moments de plénitude, en faisant en sorte que les mots et les images ne fassent pas trop écran et ne dénaturent pas l’expérience heureuse vécue : « Parler pourtant est autre chose, quelquefois, / Que se couvrir d’un bouclier d’air ou de paille… / Quelquefois c’est comme en avril, aux premières tiédeurs, /… l’aube. » (45) On remarque comment Jaccottet retrouve ici les accents d’un lyrisme certes contenu mais sensible, pour célébrer les vertus de la poésie lorsqu’elle se voue à traduire un bonheur éphémère, l’expérience fugace mais intense de la beauté. La parole poétique est ici acceptée car elle conserve une part de la vérité de cette expérience et parce qu’elle se tourne vers la joie. Elle devient une parole de célébration, même discrète (« ce qui eut nom chanter jadis ») qui n’est plus perçue comme inutile et mensongère car elle essaie de faire en sorte que les mots s’effacent au profit de la sensation gratifiante, de l’émotion apaisante qu’elle évoque. « Parler » n’est donc pas toujours se fourvoyer, mais aussi bien souvent – et c’est la raison d’être du travail poétique de Jaccottet– faire s’accorder l’expérience et les mots : « Y aurait-il des choses qui habitent les mots / plus volontiers, et qui s’accordent avec eux / - ces moments de bonheur qu’on retrouve dans les poèmes / avec bonheur, une lumière qui franchit les mots / comme en les effaçant » (p. 47)
La poésie comme parole de « fidélité »

Lorsqu’elle n’est pas jeu langagier, rhétorique emphatique, recherche de l’effet, la parole poétique est « difficile ». Elle doit obéir en effet à un devoir éthique de « fidélité » : « une fidélité aux seuls moments, aux seules choses / qui descendent en nous assez bas, qui se dérobent » (p. 50). La poésie doit accepter de renoncer aux artifices langagiers, aux facilités du lyrisme pour se mettre en quête de la vérité : vérité de l’expérience vécue, vérité de soi, vérité du réel. Si la poésie comporte nécessairement toujours une part d’artifice (un « masque »), cette part d’artifice ne doit pas être prépondérante et doit rester maîtrisée.


  1. Les marques d’une pensée en tension


Toute la section « CB » porte la marque du débat qui la traverse. S’y révèle une pensée en tension, partagée entre un rejet violent d’une certaine forme de poésie et l’espoir attaché à une parole poétique soucieuse de vérité. Cette tension est manifeste dans le paradoxe qui traverse la section : Jaccottet continue d’utiliser le langage poétique alors qu’il en instruit le procès. Plus encore, il instruit le procès de la poésie en écrivant de la poésie. Le débat se manifeste également dans « CB » de plusieurs manières :

  • le caractère discursif et argumentatif des poèmes

  • la concession qui ouvre le poème 3 : « parler pourtant est autre chose »

  • les questions qui sont formulées au sujet de la poésie (45, 47, 50)


Cette pensée en tension, partagée entre des opinions différentes, prise par les doutes et les scrupules, se manifeste pleinement dans l’avant-dernier poème de la section (64) : « Ecris vite ce livre … » Jaccottet s’y exhorte à terminer « vite » le livre commencé, « avant que le doute de (lui) ne (le) rattrape, / la nuée des questions qui (l’)égare et (le) fait broncher ». Les nombreux verbes à l’impératif soulignent la nécessité intime d’écrire et l’urgence de le faire : ils sont à la fois encouragement et exhortation. L’écriture doit prendre le pas sur les doutes quant à la légitimité de l’entreprise poétique. Au fond, le débat sur la poésie ne peut être véritablement tranché. Il risque même de conduire Jaccottet à ce qu’il condamne justement, c’est-à-dire à des arguties stériles et répétitives. Il vaut mieux encore écrire, en dépit de toutes les incertitudes et de toutes les questions qui traversent le poète sur la valeur de l’écriture poétique. Ecrire est finalement le meilleur moyen de couper court aux doutes : même imparfait, même critiquable par certains aspects, le poème a au moins le mérite d’exister et de maintenir le poète dans un élan créateur au lieu qu’il soit paralysé par les scrupules et les tergiversations.
1   2   3   4

similaire:

Notes pour une approche des premiers poèmes de «Leçons» iconSon goût pour la culture française
«Dès l'âge de douze ans, et mes premiers poèmes ont été publiés dans des magazines de jeunesse». (2)

Notes pour une approche des premiers poèmes de «Leçons» iconDanse contemporaine / points de vus et partis pris
«La pomme et l’escargot». dans l’ouvrage «Premiers poèmes pour toute ma vie. Apollinaire, Eluard, Prévert…les plus beaux poèmes du...

Notes pour une approche des premiers poèmes de «Leçons» icon«Comment infinir ? Le sublime»
«académiques» sont en effet également des poèmes didactiques, des leçons sur la pédagogie

Notes pour une approche des premiers poèmes de «Leçons» iconPour une approche patrimoniale de l’Histoire des Arts

Notes pour une approche des premiers poèmes de «Leçons» iconTerme du début du XX. Ethno = études des peuples. Musicologie = référence...
«Ud»= existe des instruments non frété pour ne pas ajuster la hauteur des notes et d’autres avec frète pour arrêter les notes

Notes pour une approche des premiers poèmes de «Leçons» iconArticle 1 Qu’est-ce que le design thinking?
«un mode d’application des outils de conception utilisés par les designers pour résoudre une problématique d’innovation, par une...

Notes pour une approche des premiers poèmes de «Leçons» iconNotes de lecture sur les premiers chapitres de «Dichtung und Philosophie»
«lecture préparée» des quelques pages d’Homère que Monsieur Gérard Jeanneau m’a aimablement offert de placer sur son site

Notes pour une approche des premiers poèmes de «Leçons» iconLe Saadien : Notes bibliographiques Une bonne nouvelle pour les lecteurs...
«el Aredj» : «le Boiteux» ou «el Mansour», «le Victorieux». Chacun peut porter plusieurs surnoms à la fois. Ici, pour éviter des...

Notes pour une approche des premiers poèmes de «Leçons» iconPoète et poésie numeroter les poemes 8 + 7 = 15 heures
«Outils posés sur une table», «Poèmes pour la main droite», dans Formeries de Jean Tardieu

Notes pour une approche des premiers poèmes de «Leçons» iconNue Vous savez user des simples mots du langage pour en bâtir une...
«Urgence de la lumière, premiers éléments pour une po-éthique de Jacques Goorma», de Julien Hertz, Mémoire de Master de Lettres Modernes,...





Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
l.20-bal.com