J’étais plongé dans une de ces rêveries profondes qui saisissent tout le monde, même un homme frivole, au sein des fêtes les plus tumultueuses. Minuit venait de sonner à l’horloge de l’Elysée





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moëlleuxmoëlleuxmoelleux, ces contours élégants. Ah ! tu veux des compliments !
Elle sourit tristement, et dit en murmurant :
— Fatale beauté !
Elle leva les yeux au ciel. En ce moment son regard eut je ne sais quelle expression d’horreur si puissante, si vive, que Sarrasine en tressaillit.
— Seigneur Français, reprit-elle, oubliez à jamais un instant de folie. Je vous estime ; mais, quant à de l’amour, ne m’en demandez pas ; ce sentiment est étouffé dans mon cœur. Je n’ai pas de cœur ! s’écria-t-elle en pleurant. Le théâtre sur lequel vous m’avez vue, ces applaudissements, cette musique, cette gloire, à laquelle on m’a condamnée, voilà ma vie, je n’en ai pas d’autre. Dans quelques heures vous ne me verrez plus des mêmes yeux, la femme que vous aimez sera morte.
Le sculpteur ne répondit pas. Il était la proie d’une sourde rage qui lui pressait le cœur. Il ne pouvait que regarder cette femme extraordinaire avec des yeux enflammés qui brûlaient. Cette voix empreinte de faiblesse, l’attitude, les manières et les gestes de Zambinella, marqués de tristesse, de mélancolie et de découragement, réveillaient dans son âme toutes les richesses de la passion. Chaque parole était un aiguillon. En ce moment, ils étaient arrivés à Frascati. Quand l’artiste tendit les bras à sa maîtresse pour l’aider à descendre, il la sentit toute frissonnante.
— Qu’avez-vous ? Vous me feriez mourir, s’écria-t-il en la voyant pâlir, si vous aviez la moindre douleur dont je fusse la cause même innocente.
— Un serpent ! dit-elle en montrant une couleuvre qui se glissait le long d’un fossé. J’ai peur de ces odieuses bêtes.
Sarrasine écrasa la tête de la couleuvre d’un coup de pied.
— Comment avez-vous assez de courage ! reprit la Zambinella en contemplant avec un effroi visible le reptile mort.
— Eh ! ! bien, dit l’artiste en souriant, oserez-vous bien prétendre que vous n’êtes pas femme ?
Ils rejoignirent leurs compagnons et se promenèrent dans les bois de la villa Ludovisi, qui appartenait alors au cardinal Cicognara. Cette matinée s’écoula trop vite pour l’amoureux sculpteur, mais elle fut remplie par une foule d’incidents qui lui dévoilèrent la coquetterie, la faiblesse, la mignardise de cette âme molle et sans énergie. C’était la femme avec ses peurs soudaines, ses caprices sans raison, ses troubles instinctifs, ses audaces sans cause, ses bravades et sa délicieuse finesse de sentiment. Il y eut un moment où, s’aventurant dans la campagne, la petite troupe des joyeux chanteurs vit de loin quelques hommes armés jusqu’aux dents, et dont le costume n’avait rien de rassurant. À ce mot : — Voici des brigands, chacun doubla le pas pour se mettre à l’abri dans l’enceinte de la villa du cardinal. En cet instant critique, Sarrasine s’aperçut à la pâleur de la Zambinella qu’elle n’avait plus assez de force pour marcher ; il la prit dans ses bras et la porta, pendant quelque temps, en courant. Quand il se fut rapproché d’une vigne voisine, il mit sa maîtresse à terre.
— Expliquez-moi, lui dit-il, comment cette extrême faiblesse qui, chez toute autre femme, serait hideuse, me déplairait, et dont la moindre preuve suffirait presque pour éteindre mon amour, en vous me plaît, me charme ?
— Oh ! combien je vous aime ! reprit-il. Tous vos défauts, vos terreurs, vos petitesses ajoutent je ne sais quelle grâce à votre âme. Je sens que je détesterais une femme forte, une Sapho, courageuse, pleine d’énergie, de passion. ÔÔO frêle et douce créature ! comment peux-tu être autrement ? Cette voix d’ange, cette voix délicate, eût été un contre-sens si elle fûtfût fut sortie d’un corps autre que le tien.
— Je ne puis, dit-elle, vous donner aucun espoir. Cessez de me parler ainsi, car l’on se moquerait de vous. Il m’est impossible de vous interdire l’entrée du théâtre ; mais si vous m’aimez ou si vous êtes sage, vous n’y viendrez plus. EcoutezEcoutezÉcoutez, monsieur, dit-elle d’une voix grave.
— Oh ! tais-toi, dit l’artiste enivré. Les obstacles attisent l’amour dans mon cœur.
La Zambinella resta dans une attitude gracieuse et modeste ; mais elle se tut, comme si une pensée terrible lui eût révélé quelque malheur. Quand il fallut revenir à Rome, elle monta dans une berline à quatre places, en ordonnant au sculpteur, d’un air impérieusement cruel, d’y retourner seul avec le phaétonphaéton.phaeton. Pendant le chemin, Sarrasine résolut d’enlever la Zambinella. Il passa toute la journée occupé à former des plans plus extravagants les uns que les autres. AA À la nuit tombante, au moment où il sortit pour aller demander à quelques personnes où était situé le palais habité par sa maîtresse, il rencontra l’un de ses camarades sur le seuil de la porte.
— Mon cher, lui dit ce dernier, je suis chargé par notre ambassadeur de t’inviter à venir ce soir chez lui. Il donne un concert magnifique, et quand tu sauras que Zambinella y sera

... — Zambinella ! s’écria Sarrasine en délire à ce nom, j’en suis fou !
— Tu es comme tout le monde, lui répondit son camarade.
— Mais si vous êtes mes amis, toi, Vien, LauterbourgLauterbourgLautherbourg et Allegrain, vous me prêterez votre assistance pour un coup de main après la fête, demanda Sarrasine.
— Il n’y a pas de cardinal à tuer, pas de

... — Non, non, dit Sarrasine, je ne vous demande rien que d’honnêtes gens ne puissent faire.
En peu de temps le sculpteur disposa tout pour le succès de son entreprise. Il arriva l’un des derniers chez l’ambassadeur, mais il y vint dans une voiture de voyage attelée de chevaux vigoureux menés par l’un des plus entreprenants vetturini de Rome. Le palais de l’ambassadeur étant plein de monde, ce ne fut pas sans peine que le sculpteur, inconnu à tous les assistants, parvint au salon ou dans ce moment Zambinella chantait.
— C’est sans doute par égard pour les cardinaux, les évêques et les abbés qui sont ici, demanda Sarrasine, qu’elle est habillée en homme, qu’elle a une bourse derrière la tête, les cheveux crêpés et une épée au côté ?
— Elle ! Qui elle ? répondit le vieux seigneur auquel s’adressait Sarrasine.
— La Zambinella.
— La Zambinella ? reprit le prince romain. Vous moquez-vous ? D’où venez-vous ? Est-il jamais monté de femme sur les théâtres de Rome ? Et ne savez-vous pas par quelles créatures les rôles de femme sont remplis dans les EtatsEtatsÉtats du pape ? C’est moi, monsieur, qui ai doté Zambinella de sa voix. J’ai tout payé à ce drôle-là, même son maître à chanter. Eh ! bien, il a si peu de reconnaissance du service que je lui ai rendu, qu’il n’a jamais voulu remettre les pieds chez moi. Et cependant, s’il fait fortune, il me la devra tout entière.
Le prince Chigi aurait pu parler, certes, long-temps, Sarrasine ne l’écoutait pas. Une affreuse vérité avait pénétré dans son âme. Il était frappé comme d’un coup de foudre. Il resta immobile, les yeux attachés sur le prétendu chanteur. Son regard flamboyant eut une sorte d’influence magnétique sur Zambinella, car le musico finit par détourner subitement la vue vers Sarrasine, et alors sa voix céleste s’altéra. Il trembla ! Un murmure involontaire échappé à l’assemblée, qu’il tenait comme attachée à ses lèvres, acheva de le troubler ; il s’assit, et discontinua son air. Le cardinal Cicognara, qui avait épié du coin de l’œil la direction que prit le regard de son protégé, aperçut alors le Français ; il se pencha vers un de ses aides- de- camp ecclésiastiques, et parut demander le nom du sculpteur. Quand il eut obtenu la réponse qu’il désirait, il contempla fort attentivement l’artiste, et donna des ordres à un abbé, qui disparut avec prestesse. Cependant Zambinella, s’étant remis, recommença le morceau qu’il avait interrompu si capricieusement ; mais il l’exécuta mal, et refusa, malgré toutes les instances qui lui furent faites, de chanter autre chose. Ce fut la première fois qu’il exerça cette tyrannie capricieuse qui, plus tard, ne le rendit pas moins célèbre que son talent et son immense fortune, due, dit-on, non moins à sa voix qu’à sa beauté.
— C’est une femme, dit Sarrasine en se croyant seul. Il y a là-dessous quelque intrigue secrète. Le cardinal Cicognara trompe le pape et toute la ville de Rome !
Aussitôt le sculpteur sortit du salon, rassembla ses amis, et les embusqua dans la cour du palais. Quand Zambinella se fut assuré du départ de Sarrasine, il parut recouvrer quelque tranquillité. Vers minuit, après avoir erré dans les salons, en homme qui cherche un ennemi, le musico quitta l’assemblée. Au moment où il franchissait la porte du palais, il fut adroitement saisi par des hommes qui le bâillonnèrent avec un mouchoir et le mirent dans la voiture louée par Sarrasine. Glacé d’horreur, Zambinella resta dans un coin sans oser faire un mouvement. Il voyait devant lui la figure terrible de l’artiste qui gardait un silence de mort. Le trajet fut court. Zambinella, enlevé par Sarrasine, se trouva bientôt dans un atelier sombre et nu. Le chanteur, à moitié mort, demeura sur une chaise, sans oser regarder une statue de femme, dans laquelle il reconnut ses traits. Il ne proféra pas une parole, mais ses dents claquaient. Il était transi de peur. Sarrasine se promenait à grands pas. Tout à coup il s’arrêta devant Zambinella.
— Dis-moi la vérité, demanda-t-il d’une voix sourde et altérée. Tu es une femme ? Le cardinal Cicognara... Zambinella tomba sur ses genoux, et ne répondit qu’en baissant la tête.
— Ah ! tu es une femme, s’écria l’artiste en délire ; car même un

... Il n’acheva pas.
— Non, reprit-il, il n’aurait pas tant de bassesse.
— Ah ! ne me tuez pas, s’écria Zambinella fondant en larmes. Je n’ai consenti à vous tromper que pour plaire à mes camarades, qui voulaient rire.
— Rire ! répondit le sculpteur d’une voix qui eut un éclat infernal. Rire, rire ! Tu as osé te jouer d’une passion d’homme, toi ?
— Oh ! grâce ! répliqua Zambinella.
— Je devrais te faire mourir ! cria Sarrasine en tirant son épée par un mouvement de violence. Mais, reprit-il avec un dédain froid, en fouillant ton être avec un poignard, y trouverais-je un sentiment à éteindre, une vengeance à satisfaire ? Tu n’es rien. Homme ou femme, je te tuerais ! mais

... Sarrasine fit un geste de dégoût, qui l’obligea de détourner sa tête, et alors il regarda la statue.
— Et c’est une illusion ! s’écria-t-il.
Puis se tournant vers Zambinella :
— Un cœur de femme était pour moi un asile, une patrie. As-tu des sœurs qui te ressemblent ? Non. Eh ! bien, meurs ! Mais non, tu vivras. Te laisser la vie, n’est-ce pas te vouer à quelque chose de pire que la mort ? Ce n’est ni mon sang ni mon existence que je regrette, mais l’avenir et ma fortune de cœur. Ta main débile a renversé mon bonheur. Quelle espérance puis-je te ravir pour toutes celles que tu as flétries ? Tu m’as ravalé jusqu’à toi. Aimer, être aimé ! sont désormais des moismoismots vides de sens pour moi, comme pour toi. Sans cesse je penserai à cette femme imaginaire en voyant une femme réelle.
Il montra la statue par un geste de désespoir.
— J’aurai toujours dans le souvenir une harpie céleste qui viendra enfoncer ses griffes dans tous mes sentiments d’homme, et qui signera toutes les autres femmes d’un cachet d’imperfection ! Monstre ! toi qui ne peuxpeuxpeut donner la vie à rien, tu m’as dépeuplé la terre de toutes ses femmes.
Sarrasine s’assit en face du chanteur épouvanté. Deux grosses larmes sortirent de ses yeux secs, roulèrent le long de ses joues mâles et tombèrent à terre : deux larmes de rage, deux larmes âcres et brûlantes.
— Plus d’amour ! je suis mort à tout plaisir, à toutes les émotions humaines.
À ces mots, il saisit un marteau et le lança sur la statue avec une force si extravagante qu’il la manqua. Il crut avoir détruit ce monument de sa folie, et alors il reprit son épée et la brandit pour tuer le chanteur. Zambinella jeta des cris perçants. En ce moment trois hommes entrèrent, et soudain le sculpteur tomba percé de trois coups de stylet.
— De la part du cardinal Cicognara, dit l’un d’eux.
— C’est un bienfait digne d’un chrétien, répondit le Français en expirant.
Ces sombres émissaires apprirent à Zambinella l’inquiétude de son protecteur, qui attendait à la porte dans une voiture fermée, afin de pouvoir l’emmener aussitôt qu’il serait délivré.

— Mais, me dit madame de Rochefide, quel rapport existe-t-il entre cette histoire et le petit vieillard que nous avons vu chez les Lanty ?

— Madame, le cardinal Cicognara se rendit maître de la statue de Zambinella et la fit exécuter en marbre, elle est aujourd’hui dans le musée Albani. C’est là qu’en 1791 la famille Lanty la retrouva, et pria Vien de la copier. Le portrait qui vous a montré Zambinella à vingt ans, un instant après l’avoir vu centenaire, a servi plus tard pour l’Endymion de Girodet, vous avez pu en reconnaître le type dans l’Adonis.

— Mais ce ou cette Zambinella ?

— Ne saurait être, madame, que le grand-oncle de Marianina. Vous devez concevoir maintenant l’intérêt que madame de Lanty peut avoir à cacher la source d’une fortune qui provient...

— Assez ! dit-elle en me faisant un geste impérieux.

Nous restâmes pendant un moment plongés dans le plus profond silence.

— Hé ! ! bien ? lui dis-je.

— Ah ! s’écria-t-elle en se levant et se promenant à grands pas dans la chambre.
Elle vint me regarder, et me dit d’une voix altérée :
— Vous m’avez dégoûtée de la vie et des passions pour longtemps. Au monstre près, tous les sentiments humains ne se dénouent-ils pas ainsi, par d’atroces déceptions ? Mères, des enfants nous assassinent ou par leur mauvaise conduite ou par leur froideur. Épouses, nous sommes trahies. Amantes, nous sommes délaissées, abandonnées. L’amitié ! existe-t-elle ? Demain je me ferais dévote si je ne savais pouvoir rester comme un roc inaccessible au milieu des orages de la vie. Si l’avenir du chrétien est encore une illusion, au moins elle ne se détruit qu’après la mort. Laissez-moi seule.

— Ah ! lui dis-je, vous savez punir.

— Aurais-je tort ?

— Oui, répondis-je avec une sorte de courage. En achevant cette histoire, assez connue en Italie, je puis vous donner une haute idée des progrès faits par la civilisation actuelle. On n’y fait plus de ces malheureuses créatures.

— Paris, dit-elle, est une terre bien hospitalière ; il accueille tout, et les fortunes honteuses, et les fortunes ensanglantées. Le crime et l’infamie y ont droit d’asile, y rencontrent des sympathies ; la vertu seule y est sans autels. Oui, les âmes pures ont une patrie dans le ciel ! Personne ne m’aura connue ! J’en suis fière.

Et la marquise resta pensive.
Paris, novembre 1830.
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