Irak / France / Littérature





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Irak / France / Littérature

Alia Mamdouh : Quatre questions à la romancière irakienne
(MFI / 31.01.12) Alia Mamdouh a quitté l’Irak en 1982, en pleine guerre irako-iranienne. Avant de s’installer en France, il y a une dizaine d’années, la romancière a vécu à Beyrouth, à Rabat, à Cardiff et à Londres. Interview de la célèbre romancière, à l’occasion de la sortie, ces jours-ci, aux éditions Actes Sud, de la version française de son roman La Garçonne.
Alia Mamdouh a quitté l’Irak en 1982, en pleine guerre irako-iranienne, pour que son fils, encore adolescent, puisse échapper à la mobilisation. Avant de venir s’installer en France, il y a une dizaine d’années, la romancière a vécu à Beyrouth, à Rabat, à Cardiff et à Londres. Journaliste de métier, elle est l’auteur de deux recueils de nouvelles, six romans et de nombreux essais portant sur la guerre, les rapports Orient-Occident et la littérature. Ses récits donnent la parole aux hommes, aux femmes, aux dominés comme aux dominateurs, laissant émerger dans les interstices des dialogues et des rêves le portrait d’un monde paradoxal traversé à la fois par le désir et la haine.
Entre Schéhérazade et Virginia Woolf
Résolument moderne et délinéarisée, l’écriture d’Alia Mamdouh se situe entre Schéhérazade et Virginia Woolf, entre conte traditionnel et stream of consciousness.

Malgré les interdictions qui pèsent sur certains de ses livres à cause de leur « obsédante sensualité », Mamdouh est célébrée dans le monde arabe où elle a obtenu en 2004 le prestigieux prix Naguib Mahfouz pour son dernier roman al-Mahhûbât (Les Bien-Aimées). Ses livres ont été traduits dans le monde entier où la romancière est considérée comme une des voix majeures de la littérature féminine arabe.

En France, ce sont les éditions Actes Sud qui ont fait connaître Alia Mamdouh en publiant la traduction française de trois de ses romans : La Naphtaline (1996), La Passion (2003) et aujourd’hui La Garçonne qui paraît ces jours-ci. La Naphtaline, qui avait révélé l’écriture écorchée vive de Mamdouh au lectorat francophone, raconte le Bagdad des quartiers défavorisés des années 1940, à travers le regard d’une jeune fille à la sensibilité violente et maladive. Dans le second roman traduit en français, La Passion, il est question de quête d’identité et de nostalgie. Exilés à Londres, ses personnages vivent en « Désirak », selon le néologisme proposé par Hélène Cixous dans la préface qu’elle a signée pour ce roman poétique et triste.

La Garçonne est un récit plus violent et cru, qui met en scène la quête de l’amour, sur fond de bouleversements sociopolitiques et de brutalités patriarcales. Arrêtée au lendemain du coup d’Etat de février 1963, l’héroïne, Sabiha, est torturée, violée par les militaires qui lui reprochent sa sympathie pour les communistes. Ce roman se lit comme une longue confession où les notations par la narratrice sur la cruauté et le machisme se mêlent avec sa recherche éperdue et inassouvie du bonheur.
Tirthankar Chanda

Alia Mamdouh : « C’est une histoire d’amour qui conduit à la mort »
RFI : Vos protagonistes s’appellent Huda, Sabiha, Leyla ou Suhaila. Ce sont pour la plupart des femmes fortes qui combattent efficacement les désirs de domination de leur entourage masculin et prennent en charge leur vie. Vous définissez-vous comme une romancière féministe ?

A. M. : Non, ce n’est pas parce que je parle de la condition des femmes que je suis un écrivain féministe. Je ne me reconnais pas d’ailleurs dans les théories françaises ou américaines sur la libération de la femme qui s’égarent souvent dans des considérations extrémistes. Je parle des situations concrètes de pauvreté, d’humiliation ou d’oppression qui touchent autant les femmes que les hommes. Mon travail de romancière consiste à raconter l’impact du réel sur la vie des personnages, sur leurs comportements, sur leur intériorité. Que mes protagonistes soient masculins ou féminins, cela n’a pas d’importance.
RFI : J’ai tout de même l’impression que dans La Garçonne qui vient de paraître en français, vous jouez avec cette question du genre qui est au cœur de la pensée féministe contemporaine.

A. M. : Al-Ghulâma est le titre en arabe de ce roman. En arabe, le mot n’existe qu’en masculin et désigne un jeune adolescent entre 13 et 16 ans. J’ai pris la liberté de féminiser le terme parce que ce va-et-vient entre la féminité et la virilité correspondait parfaitement à la situation que je voulais raconter à travers les heurs et malheurs de mon personnage principal qui, il se trouve, est une femme, et amoureuse des femmes. La tradition islamique a du mal à imaginer une telle situation. Face à cet abîme conceptuel, j’ai inventé, réagissant en simple praticienne de ma langue et pas en théoricienne !
RFI : Sa rupture avec la linéarité narrative, sa dimension de « psycho-récit », font de La Garçonne un roman difficile pour un lectorat habitué aux récits balzaciens avec un début, un milieu et une fin. En deux mots, que raconte ce roman ?

A. M. : J’ai voulu écrire un roman sensuel et tragique. C’est une histoire d’amour qui conduit à la mort. L’Histoire avec un grand « H » n’est pas très loin puisque l’action se déroule sur fond du coup d’Etat de février 1963. On pourra aussi lire ce roman comme un témoignage sur les atrocités perpétrées pendant cette période sanglante. J’ai écrit ce livre il y a presque dix ans. En le relisant, j’ai été moi-même très surprise par la violence, la brutalité qu’il véhicule. Je ne savais pas que j’avais toute cette cruauté en moi ! Il se trouve que j’ai habité dans ma jeunesse à côté du Club Olympique où la police militaire incarcérait ses suspects. J’ai été traumatisée par les cris des prisonniers que j’entendais. Ressusciter ce lieu, ses bruits, ses horreurs a été en quelque sorte une catharsis pour moi.
RFI : C’est aussi un roman très littéraire, bourré de citations : Lorca, Cocteau... Est-ce la découverte de la grande littérature occidentale qui vous a donné envie d’écrire ?

A. M. : J’ai lu les grands classiques de la littérature occidentale quand j’étais jeune. C’était facile car il y avait des bibliothèques partout, dans notre quartier, à l’école, à la maison. Les Irakiens lisent énormément. Du moins, lisaient. La guerre a tout changé. Nous avions la réputation d’être des lecteurs insatiables. On disait autrefois que les Egyptiens écrivent, les Libanais éditent et les Irakiens lisent ! Quant à mon envie d’écrire, elle vient de plus loin. N’oubliez pas l’Irak est le berceau de la civilisation humaine. La littérature y est présente depuis la nuit des temps. Je crois que l’amour de la poésie coule dans nos veines.
RFI : L’exil est l’un des thèmes majeurs de vos romans. Vous-même vivez loin de votre pays depuis trente ans. Est-ce une expérience douloureuse ?

A. M. : Je n’aime pas parler de l’exil car je suis partie de l’Irak de mon propre gré, fuyant un mari devenu tyrannique, un pays dépourvu de libertés. D’ailleurs, je suis née exilée car j’ai toujours connu ce sentiment de non-appartenance qui va de pair avec l’attrait de l’ailleurs. Etrangement, en France dont je ne parle pas encore la langue couramment, je me sens chez moi. J’ai une relation presque amoureuse avec ce pays qui m’a prise dans ses bras.
Propos recueillis par Tirthankar Chanda
La Garçonne, par Alia Mamdouh. Paris, éditions Actes Sud, 2012. Traduit de l’arabe par Stéphanie Dujols. 228 pages. 22 euros.

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