Objet d’Étude n°4 : Le personnage de roman, du XVII





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date de publication30.05.2017
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OBJET D’ÉTUDE n°4 : Le personnage de roman, du XVIIe siècle à nos jours
INTRODUCTION

  • Jusqu’au XIXe siècle, le roman était considéré comme un genre mineur, une suite d’aventures ne servant qu’à divertir les lecteurs (et surtout les lectrices).

  • Ensuite, on se rend compte que le roman exprime une vision du monde déterminée non seulement par le « tempérament » de l’écrivain (Zola), mais aussi par le contexte littéraire, historique et culturel qu'elle reflète.

  • Le romancier construit ses personnages, des êtres de fiction. Il est un « illusionniste » (Maupassant). N’oublions pas, en effet, que le personnage de roman est un être de papier, une créature de l’auteur :


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Ceci n’est pas une princesse !


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René Magritte,

La Trahison des images

1928-29




  • Le romancier donne existence à son personnage par divers moyens. Il s’attache à préciser :




Ce qu’il fait

Ce qu’il est

Ce qu’il dit ou pense

La narration

= ACTIONS

- ses origines

- ses actions

-> schéma narratif

-> schéma actantiel

- son destin

Les descriptions

= PORTRAITS, PAYSAGES, DÉCORS

- son cadre de vie

-> milieu familial,

-> environnement social et géographique

- son portrait physique et moral

Les discours rapportés

= DIALOGUES, MONOLOGUES

- confidences

- déclarations d’amour

- conflits

- expression des sentiments, des émotions…




  • Différents types de personnage peuvent être répertoriés et parfois opposés :

- les héros épiques : courageux, vertueux…) / les anti-héros (lâches, misérables…)

- les personnages réalistes ou naturalistes / fantastiques

- les personnages admirables / détestables

- les personnages ordinaires / extraordinaires

- le narrateur personnage


  • Certains personnages de roman restent à jamais des mythes :

Lancelot

Don Quichotte

Julien Sorel

Quasimodo

Jean Valjean

Madame Bovary (->bovarysme)


  • Les romanciers ne sont pas tous d’accord entre eux, leurs échanges donnent lieu à des débats polémiques dont voici un exemple (au XXe siècle) :

François Mauriac :

« Le romancier est, de tous les hommes, celui qui ressemble le plus à Dieu. » 

Le Romancier et ses personnages

Jean-Paul Sartre :

« Monsieur Mauriac […] a choisi la toute-connaissance et la toute-puissance divines. Mais un roman est écrit par un homme pour des hommes. […] Voulez-vous que vos personnages vivent ? Faites qu'ils soient libres. Il ne s'agit pas de définir, encore moins d'expliquer (dans un roman, les meilleures analyses psychologiques sentent la mort), mais seulement de présenter des passions et des actes imprévisibles.

Situations I, Gallimard, 1947



  • Au XXe siècle, on évoque « l’ère du soupçon » (Nathalie sarraute) et la crise/la mort du personnage :


Contexte :

  • Événements historiques douloureux, bouleversements (guerres, fascisme, révolutions…)

  • Effets néfastes de nouvelles technologies (armes chimiques et atomiques…)

  • Développement de la psychanalyse avec Freud, découverte de l’inconscient

  • Crises religieuses et idéologiques

=> sens aigu du tragique et de l’absurde + idée que l’homme reste un mystère opaque (persona = masque, en grec)
Impact sur le personnage de roman :

  • Il est désenchanté,

  • il perd parfois son nom (anonyme, désigné par une initiale, une couleur…)

  • il se sent « étranger » au monde (Meursault),

  • il ne maîtrise pas son destin,

  • il sombre dans la folie ou dans le crime,

  • il regarde la société avec dérision, la juge sévèrement …


Courants romanesques du XXe siècle :

  • Romans de l’absurde : Albert Camus, L’Étranger ou La Chute

  • Romans existentialistes : Jean-Paul Sartre, La Nausée ; Boris Vian, L’Écume des Jours…

  • Nouveau Roman : Alain Robbe-Grillet, Nathalie Sarraute, Marguerite Duras, Claude Simon, Bernard Pingaud…


Bernard Pingaud (« L'École du refus », Esprit, juillet-août 1958) :

Il y a en effet deux façons d'éliminer le personnage : l'une consiste à l'escamoter purement et simplement, l'autre revient à lui demander de se dévorer lui-même. (…)

Dans le roman de l'escamotage, le monde extérieur gagne en importance ce que l'homme a perdu. Il est dur, solide, coupant. On n'y pénètre pas, on s'y heurte ; on ne l'apprivoise pas, on le regarde. Ce ne sont plus les choses qui appartiennent aux personnages, c'est le personnage qui appartient aux choses : il s'efface devant elles.

Dans les romans de la dévoration, le monde extérieur, englouti, brisé, devenu prétexte à la rumination d'une conscience qui ne trouve pas plus d'appui au-dehors qu'en elle-même, s'effondre et entraîne dans sa chute le personnage désormais incapable de se définir par rapport à lui.

I - Lecture suivie : Laurent Gaudé, Eldorado, 2006 - Edition J’ai lu n° 8864 -
LECTURES ANALYTIQUES
Extrait 1 : pages 12 à 14 (Chapitre I : L’ombre de Catane)


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Le commandant Salvatore Piracci déambulait dans ces ruelles, lentement, en se laissant porter par le mouvement de la foule. Il observait les rangées de poissons disposés sur la glace, yeux morts et ventre ouvert. Son esprit était comme happé par ce spectacle. Il ne pouvait plus les quitter des yeux et ce qui, pour toute autre personne, était une profusion joyeuse de nourriture lui semblait, à lui, une macabre exposition.
Il dut se faire violence pour se soustraire à cette vision. Il continua à suivre, un temps, le flot des badauds, puis il s’arrêta devant la table de son poissonnier habituel et le salua d’un signe de la tête. L’homme, immédiatement, saisit son couteau et coupa une belle tranche d’espadon, sans dire un mot, tant il était habitué aux commandes de son client. C’est là que le commandant sentit pour la première fois sa présence. Quelqu’un le regardait. Il en était certain. Il avait la conviction qu’on l’épiait, que 10 quelqu’un, dans son dos, le fixait avec insistance. Il se retourna d’un coup mais ne vit rien d’autre, dans la foule, que les badauds qui avançaient à petits pas. Il croisa certains regards. Des hommes et des femmes s’étaient tournés vers lui mais ce n’était pas cela. Ceux-là l’observaient parce qu’il s’était retourné brusquement et que la célérité de son geste était étrange dans le mouvement lent de la foule. Le poissonnier, lui même surpris par le geste de son client, lui lança, en lui tendant sa tranche d’espadon enrobée dans un sac plastique : « Alors commandant, on s’est fait caresser par un fantôme. » Il dit cela sans rire. Comme une chose possible, et le commandant, ne sachant que répondre, se pressa de payer, pour pouvoir disparaître.
Il marcha encore un peu dans le labyrinthe des rues empuanties, respirant, avec bonheur, l’odeur de la mer qui montait de partout.

Il retrouvait avec joie les bruits du peuple de la rue mais, au cœur de cette foule compacte, sa solitude devenait plus oppressante qu’à l’ordinaire. Il s’était séparé de sa femme quatre ans plus tôt. Elle vivait maintenant à Gênes. Il repensa à elle. Et comme à chaque fois, il se demanda ce qu’il se passerait s’il lui prenait l’idée de lui téléphoner. Elle était partie depuis trop longtemps pour qu’il puisse espérer – ou même vouloir – la reconquérir. Non, c’était simplement appeler pour vérifier qu’elle était là. Bien là. Qu’elle avait toujours la même voix. Et qu’elle pouvait encore reconnaître la sienne. Que tout n’avait pas disparu, ou définitivement changé. Oui, décidément, il était seul. Le fils de plus personne. Ni père, ni mari. Un homme de quarante ans qui mène sa vie sans personne pour poser un regard dessus. Il allait persévérer dans l’existence, réussir ou échouer sans que nul ne hurle de joie ou ne pleure avec lui.

Il déambulait dans les rues du marché, ressassant ces idées, lorsque, tout à coup, il eut à nouveau le sentiment qu’on l’observait. Il sentait le poids d’un regard dans son dos. Il en était certain. Il le sentait peser sur ses épaules. Cette fois, il ne se retourna pas. Il réfléchit. Des pickpockets avaient peut-être entrepris de le filer. C’était fréquent dans les ruelles du marché. Si c’était le cas, le mieux était de leur montrer qu’il se savait suivi, et qu’ils n’auraient pas pour eux l’avantage de la surprise. Il tourna alors la tête, le plus calmement possible, pour défier la violence si elle se présentait. Il fut saisi d’étonnement.

A quelques mètres de lui, une femme le regardait. Elle était immobile. Le visage sans expression. Ni demande. Ni sourire. Toute entière dans l’attention qu’elle lui portait. Il fut frappé par la volonté qui émanait de cette immobilité et de ce calme. Elle le regardait comme on fixe un point lointain que l’on veut atteindre. Il essaya de sourire mais n’y parvint pas tout à fait. Il ne savait que penser de cette présence.

« Voilà que les femmes me regardent, se dit-il. Et moi qui m’imaginais déjà avoir à me battre. » Puis il reprit sa marche et n’y pensa plus.

Il quitta les ruelles engorgées du marché en laissant le soleil scintiller sur les toits et les pavés de Catane. Il quitta les ruelles du marché sans s’apercevoir que la femme, comme une ombre, le suivait.

Extrait 2 : pages 111 et 112 (Chapitre V : Le cimetière de Lampedusa)


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Salvatore Piracci regardait la silhouette étrange de ces croix de guingois et se demanda si l’hospitalité des gens de Lampedusa s’était usée comme son propre regard. Si lui aussi, à trop croiser la misère, n’avait pas fini par assécher son humanité.

C’est alors qu’une voix le fit sortir de ses pensées.

- C’est le cimetière de l’Eldorado, entendit-il.

Un homme se tenait à quelques pas derrière lui. Il ne l’avait pas entendu s’approcher.

Salvatore Piracci le contempla avec surprise.

- C’est ainsi que je l’appelle, reprit l’inconnu.

Le commandant ne répondit pas. Il observa l’intrus avec mauvaise humeur. C’était un homme maigre au dos voûté. Il avait quelque chose d’étrange dans sa façon de se tenir. On aurait dit un simplet ou une sorte de reclus vivant loin de la société des hommes. Mais sa voix contrastait avec son physique. Il parlait bien. Avec vivacité. Salvatore Piracci se demanda de qui il pouvait bien s’agir. Le gardien du cimetière ? Un homme venu se recueillir sur la tombe d’un proche ? Piracci n’avait pas envie de nourrir la moindre discussion. Il espérait que son regard le ferait sentir mais l’homme continua.

- L’herbe sera grasse, dit-il, et les arbres chargés de fruits. De l’or coulera au fond des ruisseaux, et des carrières de diamants à ciel ouvert réverbéreront les rayons du soleil. Les forêts frémiront de gibier et les lacs seront poissonneux. Tout sera doux là-bas. Et la vie passera comme une caresse. L’Eldorado, commandant. Ils l’avaient au fond des yeux. Ils l’ont voulu jusqu’à ce que leur embarcation se retourne. En cela, ils ont été plus riches que vous et moi. Nous avons le fond de l’œil sec, nous autres. Et nos vies sont lentes.

Sans que Salvatore Piracci ait pu rien répondre, le petit homme s’éloigna.

Il avait dit ce qu’il avait à dire et il partit sans saluer. Le commandant resta un temps immobile de surprise. Qui était cet homme ? Pourquoi lui avait-il dit tout cela ? Avait-il assisté à la scène de la bagarre ? Il repensa aux paroles que l’inconnu avait prononcées. Il les laissa résonner longtemps en son esprit. L’Eldorado. Oui. Il avait raison. Ces hommes-là avaient été assoiffés. Ils avaient connu la richesse de ceux qui ne renoncent pas. Qui rêvent toujours plus loin. Le commandant regarda autour de lui. La mer s’étendait à ses pieds avec son calme profond. L’Eldorado. Il sut, à cet instant, que ce nom lointain allait régner sur chacune de ses nuits.


Extrait 3 : pages 213 à 215 (Chapitre XIII : L’ombre de Massambalo)


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D’un coup, le jeune homme s’approcha. Il était mal habillé. Il s’arrêta à quelques mètres, le salua de la tête avec politesse puis s’accroupit pour être à la même hauteur que lui et lui demanda :

- Massambalo ?

Le commandant fut stupéfait. Il comprenait ce que cela voulait dire mais ne savait que répondre. Massambalo. Il se souvenait du récit qu’il avait entendu la veille. C’était bien ce même nom, celui du dieu des émigrés qui lance à travers le continent des ombres pour veiller sur les peuples en souffrance. Que lui voulait le jeune homme ? Plus il cherchait en son esprit, plus il lui semblait impossible de répondre quoi que ce soit.

Le jeune homme continuait à le regarder et attendait manifestement un mouvement ou un geste de sa part. Le commandant sentait que quelque chose de définitif se jouait là, pour lui, dans l’air chaud de cette place. Allait-il consentir ou renoncer ? Il laissa la douceur environnante le traverser.

- Massambalo ?

Le jeune homme venait de répéter sa question. Salvatore Piracci cligna des yeux – comme pour congédier les ombres qui avaient envahi son esprit le temps de quelques secondes.

Il pensa que s’il acquiesçait, cela suffirait à rendre à cet homme la force qu’il n’avait plus. Puis il pensa à la cruauté qu’il y aurait à agir ainsi. Il allait conforter cet homme dans son désir de voyage. Et s’il échouait ? S’il mourait ? Salvatore Piracci savait bien qu’il n’était l’ombre d’aucun dieu et qu’il ne pourrait recommander cet homme à personne. Il savait bien que celui-là ne serait pas plus chanceux de l’avoir croisé et qu’il serait cruel de lui faire croire qu’il était dorénavant protégé par le regard bienveillant de la fortune. Et pourtant, il y avait ce regard qui l’avait frappé, un regard ample et décidé, un regard tout entier dans sa demande. C’était le même regard que celui de la femme du Vittoria, le regard de ceux qui veulent et qui iront jusqu’au bout de leurs forces.

Il repensa alors à sa vie sicilienne. Il avait été tant de fois la malchance pour ceux qu’il croisait. Il se souvenait de ces milliers d’yeux éteints qui se posaient sur lui lorsqu’il interceptait des barques de fortune. Il se souvenait de ces années où il n’avait vu que des visages fermés par la meurtrissure de l’échec. Il était maintenant de l’autre côté. Les hommes allaient peut-être continuer à mourir en mer, mais cela ne dépendait plus de lui. Il lui était donné de pouvoir souffler sur le désir des hommes pour qu’il grandisse. Il avait besoin de cela.

Depuis son arrivée en Libye, il savait qu’il ne trouverait aucune terre à sa convenance. L’Eldorado n’était pas pour lui. Il y avait cru un temps, mais il avait fini par comprendre que ce n’était pas cela qu’il recherchait, mais bien plutôt un évanouissement au monde. Face à ce jeune homme, il comprenait que l’Eldorado existait pour les autres et qu’il était en son pouvoir de faire en sorte qu’ils ne doutent pas de leur chance. Eux aspiraient à des pays où les hommes n’ont pas faim et où la vie est un pacte avec les dieux. La fièvre de l’Eldorado, c’est cela qu’il pouvait transmettre.

- Massambalo ?

Le jeune homme venait de poser sa question pour la troisième fois. Il sembla alors à Salvatore Piracci qu’il n’était parti de Sicile que pour cet instant. Sans le savoir, c’est vers cela qu’il était allé.

Lentement, sans dire un mot, il acquiesça de la tête.

Le visage du jeune homme s’illumina d’une lumière qu’il n’aurait jamais crue possible chez un être humain, puis il enleva lentement un petit collier de perles vertes qu’il avait autour du cou et le lui tendit, avec déférence, comme on tend un présent à un souverain que l’on craint d’offenser.

Salvatore Piracci le prit dans ses mains et, avec la même lenteur, le mit autour de son propre cou.

Après être resté un temps silencieux, tête baissée, le jeune homme se leva avec une sorte de sérénité majestueuse et prononça son nom, la main sur la poitrine : « Soleiman », dit-il doucement. Puis il regarda Salvatore Piracci une dernière fois et disparut. Il avait livré son amulette à une des ombres de Massambalo et partait dorénavant à l’assaut de l’Europe. Plus rien ne l’effraierait. Le dieu des émigrés veillait sur lui. Cela le rendait sûr de lui sans vanité, et courageux sans arrogance.

Salvatore Piracci le regarda disparaître. Il toucha du bout des doigts le collier de perles vertes qu’il venait de mettre à son cou. Il était bien.



II - CORPUS : L’art et les fonctions du portrait dans le roman,

de Madame de La Fayette au Nouveau Roman
Texte 1 : Le roman classique
Madame de La Fayette (1634-1693), La Princesse de Clèves (1678)


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Il parut alors une beauté à la Cour, qui attira les yeux de tout le monde, et l'on doit croire que c'était une beauté parfaite, puisqu'elle donna de l'admiration dans un lieu où l'on était si accoutumé à voir de belles personnes. Elle était de la même maison que le vidame de Chartres, et une des plus grandes héritières de France. Son père était mort jeune, et l'avait laissée sous la conduite de madame de Chartres, sa femme, dont le bien, la vertu et le mérite étaient extraordinaires. Après avoir perdu son mari, elle avait passé plusieurs années sans revenir à la Cour. Pendant cette absence, elle avait donné ses soins à l'éducation de sa fille ; mais elle ne travailla pas seulement à cultiver son esprit et sa beauté ; elle songea aussi à lui donner de la vertu et à la lui rendre aimable. La plupart des mères s'imaginent qu'il suffit de ne parler jamais de galanterie devant les jeunes personnes pour les en éloigner. Madame de Chartres avait une opinion opposée ; elle faisait souvent à sa fille des peintures de l'amour ; elle lui montrait ce qu'il a d'agréable pour la persuader plus aisément sur ce qu'elle lui en apprenait de dangereux ; elle lui contait le peu de sincérité des hommes, leurs tromperies et leur infidélité, les malheurs domestiques où plongent les engagements ; et elle lui faisait voir, d'un autre côté, quelle tranquillité suivait la vie d'une honnête femme, et combien la vertu donnait d'éclat et d'élévation à une personne qui avait de la beauté et de la naissance. Mais elle lui faisait voir aussi combien il était difficile de conserver cette vertu, que par une extrême défiance de soi-même, et par un grand soin de s'attacher à ce qui seul peut faire le bonheur d'une femme, qui est d'aimer son mari et d'en être aimée. 

Cette héritière était alors un des grands partis qu'il y eût en France ; et quoiqu'elle fût dans une extrême jeunesse, l'on avait déjà proposé plusieurs mariages. Madame de Chartres, qui était extrêmement glorieuse, ne trouvait presque rien digne de sa fille ; la voyant dans sa seizième année, elle voulut la mener à la Cour. Lorsqu'elle arriva, le vidame alla au-devant d'elle ; il fut surpris de la grande beauté de mademoiselle de Chartres, et il en fut surpris avec raison. La blancheur de son teint et ses cheveux blonds lui donnaient un éclat que l'on n'a jamais vu qu'à elle ; tous ses traits étaient réguliers, et son visage et sa personne étaient pleins de grâce et de charmes.



Texte 2 : Le roman naturaliste
Émile Zola (1840-1902), L'Assommoir, Chapitre 6, 1877


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C'était le tour de la Gueule-d'Or. Avant de commencer, il jeta à la blanchisseuse un regard plein de tendresse confiante. Puis, il ne se pressa pas, il prit sa distance, lança le marteau de haut, à grandes volées régulières. Il avait le jeu classique, correct, balancé et souple. Fifine, dans ses deux mains, ne dansait pas un chahut de bastringue, les guibolles emportées par-dessus les jupes ; elle s'enlevait, retombait en cadence, comme une dame noble, l'air sérieux, conduisant quelque menuet ancien. Les talons de Fifine tapaient la mesure, gravement ; et ils s'enfonçaient dans le fer rouge, sur la tête du boulon, avec une science réfléchie, d'abord écrasant le métal au milieu, puis le modelant par une série de coups d'une précision rythmée. Bien sûr, ce n'était pas de l'eau-de-vie que la Gueule-d'Or avait dans les veines, c'était du sang, du sang pur, qui battait puissamment jusque dans son marteau, et qui réglait la besogne. Un homme magnifique au travail, ce gaillard-là ! Il recevait en plein la grande flamme de la forge. Ses cheveux courts, frisant sur son front bas, sa belle barbe jaune, aux anneaux tombants, s'allumaient, lui éclairaient toute la figure de leurs fils d'or, une vraie figure d'or, sans mentir. Avec ça, un cou pareil à une colonne, blanc comme un cou d'enfant ; une poitrine vaste, large à y coucher une femme en travers ; des épaules et des bras sculptés qui paraissaient copiés sur ceux d'un géant, dans un musée. Quand il prenait son élan, on voyait ses muscles se gonfler, des montagnes de chair roulant et durcissant sous la peau ; ses épaules, sa poitrine, son cou enflaient ; il faisait de la clarté autour de lui, il devenait beau, tout-puissant, comme un bon Dieu. Vingt fois déjà, il avait abattu Fifine, les yeux sur le fer, respirant à chaque coup, ayant seulement à ses tempes deux grosses gouttes de sueur qui coulaient. Il comptait : vingt-et-un, vingt-deux, vingt-trois. Fifine continuait tranquillement ses révérences de grande dame.



Texte 3 : Le roman proustien

Marcel Proust (1871-1922), Le Temps retrouvé, chap III (1927)

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Le vieux duc ne sortait plus, car il passait ses journées et ses soirées chez Odette. Mais aujourd'hui, comme elle-même s'était rendue à la matinée de la princesse de Guermantes, il était venu un instant pour la voir, malgré l'ennui de rencontrer sa femme. Je ne l'eusse sans doute pas reconnu, si la duchesse quelques instants plus tôt ne me l'eût clairement désigné en allant jusqu'à lui. Il n'était plus qu'une ruine, mais superbe, et plus encore qu'une ruine, cette belle chose romantique que peut être un rocher dans la tempête. Fouettée de toutes parts par les vagues de souffrance, de colère de souffrir, d'avancée montante de la mer qui la circonvenaient, sa figure effritée comme un bloc gardait le style, la cambrure que j'avais toujours admirés ; elle était rongée comme une de ces belles têtes antiques trop abîmées mais dont nous sommes trop heureux d'orner un cabinet de travail. Elle paraissait seulement appartenir à une époque plus ancienne qu'autrefois, non seulement à cause de ce qu'elle avait pris de rude et de rompu dans sa matière jadis plus brillante, mais parce que à l'expression de finesse et d'enjouement, avait succédé une involontaire, une inconsciente expression, bâtie par la maladie, de lutte contre la mort, de résistance, de difficulté à vivre. Les artères ayant perdu toute souplesse avaient donné au visage jadis épanoui une dureté sculpturale. Et sans que le duc s'en doutât, il découvrait des aspects de nuque, de joue, de front, où l'être comme obligé de se raccrocher avec acharnement à chaque minute semblait bousculé dans une tragique rafale, pendant que les mèches blanches de sa chevelure moins épaisse, venaient souffleter de leur écume, le promontoire envahi du visage. Et comme ces reflets étranges, uniques, que seule l'approche de la tempête où tout va sombrer, donnent aux roches qui avaient été jusque-là d'une autre couleur, je compris que le gris plombé des joues raides et usées, le gris presque blanc et moutonnant des mèches soulevées, la faible lumière encore départie aux yeux qui voyaient à peine, étaient des teintes non pas irréelles, trop réelles au contraire, mais fantastiques et empruntées à la palette, de l'éclairage, inimitable dans ses noirceurs effrayantes et prophétiques, de la vieillesse, de la proximité de la mort.



Texte 4 : Le Nouveau Roman
Michel Butor (né en 1926), La Modification (1957)


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Vous avez mis le pied gauche sur la rainure de cuivre, et de votre épaule droite vous essayez en vain de pousser un peu plus le panneau coulissant.

Vous vous introduisez par l'étroite ouverture en vous frottant contre ses bords, puis, votre valise couverte de granuleux cuivre sombre couleur d'épaisse bouteille, votre valise assez petite d'homme habitué aux longs voyages, vous l'arrachez par sa poignée collante, avec vos doigts qui se sont échauffés, si peu lourde qu'elle soit, de l'avoir portée jusqu'ici, vous la soulevez et vous sentez vos muscles et vos tendons se dessiner non seulement dans vos phalanges, dans votre paume, votre poignet et votre bras, mais dans votre épaule aussi, dans toute la moitié du dos et dans vos vertèbres depuis votre cou jusqu'aux reins.

Non, ce n'est pas seulement l'heure, à peine matinale, qui est responsable de cette faiblesse inhabituelle, c'est déjà l'âge qui cherche à vous convaincre de sa domination sur votre corps, et pourtant, vous venez seulement d'atteindre les quarante-cinq ans.

Vos yeux sont mal ouverts, comme voilés de fumée légère, vos paupières sensibles et mal lubrifiées, vos tempes crispées, à la peau tendue et comme raidie en plis minces, vos cheveux qui se clairsèment et grisonnent, insensiblement pour autrui mais non pour vous, pour Henriette et pour Cécile, ni même pour les enfants désormais, sont un peu hérissés et votre corps de l'intérieur de vos habits qui le gênent, le serrent et lui pèsent, et comme baigné, dans son réveil imparfait, d'une eau agitée et gazeuse pleine d'animalcules en suspension.

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