La Loire, la Loire des plages de sable, des immensités, des bras innombrables, la Loire est un personnage de cinéma; jamais utilisé, toujours disponible





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Jacques Bertin
La gabare

(esquisse d’un scénario)

- droits protégés -

La Loire, la Loire des plages de sable, des immensités, des bras innombrables, la Loire est un personnage de cinéma ; jamais utilisé, toujours disponible...

L'été 93, pendant la première guerre de Vendée. Une gabare descend la Loire en aval des Ponts-de-Cé. A son bord, comme dans un huis-clos, neuf personnes qui ont des raisons différentes d'être là. Certains sont des royalistes, certains sont des républicains. Il y a d'abord le marinier - la cinquantaine, assez buveur - et son apprenti (son neveu) de douze ans. Un capitaine de l'armée, un homme mur, déjà fatigué. Il a une jambe cassée et doit rejoindre Nantes. Une actrice de théâtre, ayant fuit Paris. Un couple : l'homme, âgé, se présente comme un bourgeois ; son épouse très jeune est enceinte ; ils disent rentrer chez eux, à Chalonnes. On saura plus tard qu'il est un prélat en fuite cherchant à gagner la Vendée avec sa nièce dont le vrai mari vient d'être guillotiné à Paris. Il y a un oiseleur, allant livrer une cage d'oiseaux rares dans un château. Plus tard, un jeune cavalier les rejoindra : poursuivi par la troupe, est-il un Chouan ? un Girondin ? un agent anglais ? Enfin, ils recueilleront un curé jureur jeté à l'eau par des villageois.
La lenteur de la Loire. Et la menace sur les rives : au nord, vers le pays de Galerne, les bleus, l'armée de la République ; au sud, vers la Vendée, l'armée Catholique et Royale. La guerre civile est partout, depuis que la Vendée s'est embrasée, en mars. Les hameaux, les fermes brûlent. Des coups de feu sont plusieurs fois tirés des rives. Chalonnes est déserte et livrée aux combats de rue. Des formes de respect et de solidarité se créeront sur la gabare descendant au rythme lent de l'eau. L'oiseleur livre ses oiseaux chez un châtelain fou. On est poursuivi, menacé, mêlé à des combats contre des ombres. Les deux prêtres sont tués. Un enfant naît dans la gabare échouée. Le marinier sauvera tout son monde en sortant de leur cachette des fusils de contrebande qui permettront de repousser la dernière attaque. Il mourra. Jacques Bertin

On ne tente pas de raconter une histoire vraie. Mais plausible. Oui, c'est historique, tel curé jureur fut jeté à l'eau par ses ouailles. Oui, la ville de Chalonnes fut prise et reprise, brûlée, détruite, vidée de ses habitants... Oui, à des époques, il était dangereux de se lancer sur les chemins ; et tout autant sur la Loire. Oui, à des époques, chaque rive était occupée par des combattants ennemis. Oui, l'histoire est plausible.
La lenteur est un des traits caractéristiques du film, presque un personnage. Ce film d'action est un film de lenteur. La musique sera symphonique, sur la base d'une (fausse) ancienne chanson française...
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Les personnages, les caractères
1) Le marinier. François Daviaud. Cinquante ans, un peu truand, un peu poivrot, cherche à passer sans casse à travers les troubles. On saura à la fin qu'il pratique la contrebande d'armes. Langage coloré.
2) Son neveu. Le garçon a 12 ans. Il est orphelin (sa mère et son père ont été tués en Vendée). Il parle peu, ayant été choqué par leur mort sous ses yeux. Mais il chante de jolies chansons avec une voix d'ange distrait. Et il lui arrive de rire de bon cœur des bavardages et des provocations de son oncle.
3) Le jeune homme. Julien de La Grantière. Le beau héros. Son costume est superbe. Bottes et cuirs. Chemise blanche (on est en août). Dynamique. Charmeur. Il a de l'humour. Archétype. Est-il un Girondin en fuite ? un notable éclairé qui tente d'aller visiter son vieux père ? un espion des Anglais ? Nous optons pour une solution, sans l'exprimer, toutefois dans le corps du texte : un jeune général républicain d'origine aristocratique, rallié à la Révolution, puis destitué, et qui s'est enfui pour ne pas être exécuté car « un brave garçon a tourné la tête ». Il veut rejoindre Nantes pour tenter de gagner l'Amérique.
4) Le curé jureur. Rongier. Trente ans. Il a une foi solide et un réel dévouement aux hommes. Il est courageux mais, à l'abord, peu sympathique. C'est un militant moderne.
5) Le vieux prélat. Cheveux blancs. Embonpoint. De la bonté malgré sa position sociale qui le fait incliner vers la lâcheté. Son monde s'écroule, il ne comprend pas ce qui arrive. Il se fait appeler Bougeard, bourgeois chalonnais. Il est le cardinal de Linnes, prince de Presle.
6) La jeune fille. Angèle. Sa blondeur. Sa beauté rayonnante. Elle est enceinte et va accoucher sur la gabare. Une absence de traits caractéristiques, ou même de caractère, s'explique par ce qu'elle est la voix off, qui raconte. Elle est donc un archétype, comme le jeune homme. Mais un archétype vague. Son mari est mort. Ses parents sont arrêtés.
7) L'oiseleur. Monsieur Tchernowicz. Chauve. L'air un peu perdu. La soixantaine. Semble indifférent aux événements. Plutôt peureux, mais qui ferait n'importe quoi pour son métier. Langage châtié. De l'humour. Il peut être grinçant. Il a le vrai courage des peureux, les colères des timides. On l'appellera tout du long : « monsieur Tchernowicz ».
8) L'officier. Marescaux. La quarantaine avancée. Moustaches. Blond-roux. Bonté. Force physique et morale. Fils du peuple. Sorti du rang, bien sûr. Vient de l'est (guerre contre les Prussiens, Valmy). En uniforme.
9) L'actrice. Flora. (Flora Trottard-Desmeules). Trente ans, ronde, rousse, son franc-parler, sa gaieté, son courage. Fille de la très petite bourgeoisie. Elle écrit des romans, des poèmes, des chansons. Elle vient de perdre un enfant en bas âge, conçu hors-mariage. Nous utilisons, pour ce personnage, le modèle de Marceline Desbordes-Valmore (voir Notes), quoiqu'il soit postérieur de vingt-cinq ans environ. Au début, Flora est considérée comme une pas grand chose : une actrice, une « fille-mère »... Puis elle gagne la sympathie de tous : par sa présence auprès de la jeune accouchée, par ses poèmes et ses chansons, par son allant.
10) Quelques personnages secondaires. - L'aristocrate fou dans le château (monsieur D'Arbigny ; septuagénaire, il est absolument seul, désespéré par l'état du monde qui s'écroule ; se réfugie dans l'élevage des oiseaux), chauve à cheveux très longs, sentencieux. - Deux jeunes soldats bleus pour une courte scène sur la berge. - Un vigneron dans sa ferme à Behuard, vraiment très peureux, lui. - Deux rôdeurs armés qui sont sur le point de s'emparer de la gabare.
11) Des silhouettes armées, des cavaliers, des hommes en armes poursuivant en barque la gabare, des ombres dans les rues des villes désertées, d'autres ombres dans un bouge sur le bord du fleuve. Sauf dans l'attaque finale, jamais plus d'une douzaine de figurants à la fois : pas de grandes concentrations, pas de batailles : seulement des escarmouches.
12) La Loire. C'est le personnage principal : une belle fille, sensuelle, toujours surprenante, lascive ou puissante, active ou endormie, capricieuse et raisonnable, changeante, elle charme ses proies, les enveloppe et les phagocyte. On n'échappe pas : amoureux. La Loire est comme la vie, ou comme le temps : on ne s'en remet que par l'aval !
Il reste des grands espaces vers Montjean, vers Behuard, ou vers les îles de Chalonnes, il y a les bras morts ou encombrés du Louet. Il y a le château de Mantelon...
13) La gabare. Bateau de transport de marchandises de 25 mètres de long et quatre à cinq de large. Tirant d'eau : 80 cm. Il avait totalement disparu du fleuve depuis la fin de la marine de Loire, avant la première guerre mondiale, mais on en a récemment construit plusieurs.
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Une voix off, venue de l'année 1810 et d'une ville en Amérique du Nord... C'est la jeune femme qui raconte à son enfant, les circonstances de sa naissance. Et pourquoi il porte ce si curieux prénom : François-Loire...
Avant même le générique, on voit un cavalier venir faire boire son cheval dans la Loire. On s'attarde un peu - le paysage, le bruit de l'eau et des arbres... C'est Julien de la Grantière. Il est poursuivi, mais ne semble pas inquiet. On l'abandonne au bord de l'eau.
Voix off : - Tu sais, ton père était très beau...
Aussitôt, on est au port des Ponts-de-Cé. Le port, la gabare. Générique.

V. O. : - C'est arrivé à l'été 93, l'année de la guerre, toute la France était prise de folie. A Paris, on guillotinait tous les jours. La Vendée était en feu, révoltée depuis mars. Mais, comme chaque fois qu'il y a la guerre, l'été était très beau.
Une étrange procession : quelques soldats bleus escortent une civière où est allongé le capitaine Marescaux.
Le neveu est interpellé par un militaire : - Où il est le patron ? Le gosse montre l'auberge. L'homme entre dans l'auberge tandis qu'on descend la civière dans la gabare.
Il interroge l'aubergiste. Celui-ci lance vers le fond de la salle : -Daviaud, ce citoyen te cherche !
Dans la pénombre, le marinier Daviaud est attablé avec le faux bourgeois Bougeard. Une conversation s'engage. Le militaire annonce que la gabare, vu qu'elle est la seule amarrée au port, est réquisitionnée pour transporter à Nantes le capitaine dont la jambe est cassée. Et une guillotine, au surplus, qui vient d'arriver de Paris. Et on lui ordonne d'attendre car on va amener un canon pour l'équiper en canonnière. Le marinier n'en dit rien, mais sa présence avec Bougeard indique qu'il préparait déjà son départ.
Presque aussitôt, les militaires tournent les talons.
Daviaud s'empresse, saute dans son bateau, interpelle le capitaine Marescaux :
Daviaud : - Elle baisse ! Faut s'en aller de suite, sinon on passera pas dans les bras... Je veux bien t'emmener, citoyen, mais j'allais partir.
Il s'active.
...J'vas t'emmener où que vous voulez, vu que vous le voulez ! Le moyen de faire autrement ? Mais j'ai d'autres clients, tu seras pas tout seul...
Marescaux : - Impossible. Ce sauf-conduit n'est valable que pour moi.
Daviaud : - Et comment qu'on va manœuvrer si on n'est que deux : moi, puis toi ?
Marescaux : - On sera pas deux ! Il y aura la troupe. Tu es réquisitionné, on te l'a dit !
Daviaud : - J'attends pas la troupe. Elle baisse, que j'te dis. Et puis j'attends pas non plus les gars de la Vendée, qu'ont dépassé Erigné à ce qu'on dit, et qui vont nous sauter dessus avant une heure. Je pars.
Marescaux : - Je te l'interdis !
Daviaud : - Si tu me tues, qui c'est qui va t'emmener à Nantes ? Tu connais les bras et les îles, toi ? Et tes petits conscrits, là, vous connaissez les bancs de sable ? Et quand vous serez échoués dans les déserts, vous mourrez-t-y courageusement quand les Vendéens vous égorgeront?
Marescaux : - Le poste de garde, à la Pointe, il t'arrêtera.
Daviaud : - Comment qu'ils feront, les malheureux ? Ils ont s'ment pas de bateau ! Et sois certain que tout un tas d'espion sont déjà en train de courir dans la campagne pour annoncer mon passage, et si on attend encore, on sera attaqués avant d'avoir fait deux lieues ! Faut partir maintenant, si tu veux arriver à Nantes. C'est décidé. Salut !
Marescaux : - Qui sont tes passagers ?
Daviaud (désignant les passagers qui s'amènent) : - Un couple de bourgeois ; la femme va accoucher. Ce monsieur qui veut livrer des oiseaux dans un château, rends-toi compte s'il est dangereux ! Et la pauvre fille, là, Flora Desmeules, actrice de Paris ; (plus bas) elle vient de perdre son nouveau-né à un mois, on l'a enterré hier au soir. (à Flora :) : - Viens faire un tour avec nous en barque !
Elle descend à bord. Le neveu entonne une chanson (« Dedans la barque / lanrelirelirela/ dedans la barque elle a sauté... »).
Tchernowicz (en embarquant, à Marescaux, d'un ton timide) : - Je dois livrer ces oiseaux précieux au château de Mantelon au citoyen seigneur d'Arbigny...
Marescaux lui lance un regard plutôt indifférent.
Tout se fait à la hâte. On charge quelques bagages, la cage des oiseaux.
Flora, à Marescaux : - J'allais à Nantes, mais la patache ne passe plus.
Plus tard, à Daviaud, tandis que la gabare s'éloigne déjà du quai, Flora : - Combien de temps te faut-il pour descendre à Nantes, citoyen ?
Daviaud : - Si ça va bien, on y sera demain soir. Si ça va mal : jamais.
La gabare s'en va, dans une fin d'après-midi splendide. Presque immédiatement on entend le neveu qui chante une vieille et belle chanson :
Où t'en vas-tu, belle lingère ?

Je vais à la Loire, à laver.

Où t'en vas-tu, belle étrangère ?

Je vais à la Loire, à la mer.

Je vais à la Loire, à l'amour ;

Tu vas à la Loire à noyer,

Car le chagrin, c'est pour toujours !

A la reprise du chant, la camera regarde le bateau au milieu du paysage et un orchestre symphonique développe et transforme le thème de la chanson. Longuement. Voix off d'Angèle : « Les soirs y sont beaux comme des autels d'églises, si tu savais... Malgré l'angoisse, nous y fûmes tout de suite heureux. Et tout de suite, nous eûmes envie de nous aimer ; oui, tous... ».
Daviaud : - Sur la rive de Galerne, jusqu'à Ingrandes, sur 80 kilomètres, il y a un poste tous les cinq kilomètres avec 200 hommes. Bon. Sur l'autre rive, à mar, les blancs, partout. Ils se tirent dessus (mouvement de la tête, comme au tennis), se prennent, se reprennent, se massacrent... Faudra bien baisser la tête, d'après moi. A la Queue de l'île de Montjean, y'a une canonnière pour surveiller la Loire. S'appelle la Sans-culotte !
Puis : - Y'a du danger, c'est sûr. C'est pour ça que tous les bateaux de la Loire se sont envolés ! A Saumur ! A Tours ! A Grenoble, p't'êt' ben ! Tous les autres, les blancs les ont brûlés. Ou c'est, les bleus, qui les ont brûlés. Et ceux qu'ont pas été brûlés, ils le seront demain ! (Pour lui-même : ) Elle baisse encore, y'a pas de doute, elle baisse...
Il continue à parler seul : - ... J'étais caché dans les îles... J'aurais dû y rester ! Mais rien à faire, faut que j'navigue, c'est la maladie du marinier. (Après un temps :) C'est que j'suis amoureux de la belle !
Quelqu'un : - La belle ?
Daviaud : - La belle garce qui nous fait danser, qui nous transporte, et qui nous trompe, et qui se moque de moi ! Elle peut baisser, mais elle m'aura pas, nom de Dieu !
Tchernowicz s'est installé à l'avant, seul, regardant le fleuve. Bougeard, tout aussi silencieux, est près de sa jeune femme, allongée sur des sacs. Flora vient s'asseoir sur le rebord de la gabare, près de Marescaux.
Marescaux : - Alors, comme ça, tu jouais dans les théâtres ?
Flora : - Et je recommencerai bientôt, peut-être. A Nantes, ou ailleurs.
...Quel drôle de monde, où chacun est suspect. Moi aussi je suis soupçonnée. Parce que je vis comme je vis. Les gens croient que parce que je joue au théâtre, je suis bientôt une catin. Et j'ai des hommes sans passer à l'autel ! Et même des enfants, des fois... Et d'autres fois, ils meurent et on dit que c'est bien fait. Et tout d'un coup, la révolution s'amène, et tout le monde est le suspect de tout le monde. Et personne ne vit plus, alors que tout le monde parle de la vie. Et tout le monde est prisonnier alors qu'on ne parle que de liberté. Et on se tue partout, au nom de la vie même. Comme si les gens étaient des acteurs au théâtre. Mais moi je ne tue personne. Je me contente de m'enfuir avec mes chagrins.
Marescaux : - ...La République, c'est une sorte de théâtre, aussi : c'est pour l'espérance des gens. Mais il faut qu'il se passe quelque chose à la fin... Sans ça l'espérance se lasse.
Flora : - Et les crimes y sont réels. Toutes ces horreurs...
Marescaux : - J'ai vu beaucoup d'horreurs... Mais c'était pour le bien du peuple, qu'on nous les imposait. Et j'ai aussi vu des choses prodigieuses ! Ah, quel théâtre c'était ! Quand on a fondé la République, à Valmy, l'automne passé ! On a crié Vive la Nation ! Quand j'ai vu mon général lever son chapeau à plumet tricolore au bout de son épée ! J'ai crié comme les autres, j'ai crié ! Puis j'ai chanté le chant des Marseillais... On était bien tous prêts à mourir pour ça, et joyeusement, tu sais. Alors les Prussiens ont détalé. J'y étais... Faudrait faire ça, dans ton théâtre... Mais ce serait trop petit pour contenir tout, les sentiments, la croyance...
Flora : - Mais non. Le théâtre, ça peut contenir tout, si on veut.
Marescaux : - Ca peut pas contenir le peuple. Il n'y a que le vrai paysage qui est à la taille de la Nation !
Flora : - C'est quoi, la nation ?
Marescaux : - La nation, c'est le Peuple plus la Constitution. Des gens qui étaient ensemble depuis longtemps et qui se donnent une règle. La même pour tous. C'est la fin du mépris.
Flora : - Tous dans le même bateau... Mais on est pas tous pareils.
Marescaux : - S'agit pas d'être pareil. je l'vois bien que t'es pas comme moi...
Daviaud : - Les gars du poste de la Pointe, n'ont pas de bateau, mais z'ont p't'êt un canon ? Et s'ils sont à jeun, ils nous rendront tous pareils en moins de deux coups : de beaux morts qui vont nageant dans l'eau de la belle brune...
On passe devant la Pointe. Aucune réaction.

V. O. : - Et puis il y eut ton père adoptif, Julien...
On voit à nouveau le jeune homme, immobile sur une plage de Loire...
V. O. : - Je ne le connaissais nullement. Je ne sus que bien plus tard qui il était. J'étais enceinte, j'avais peur, je ne respirais plus depuis des jours et des jours. Mon oncle Charles m'emmenait rejoindre l'Armée Catholique et Royale en Vendée. Nous avions payé une forte somme au marinier Daviaud. On devait nous attendre sur le quai de Chalonnes que les blancs avaient prise en mars... »
Le jeune homme aperçoit la gabare qui s'approche : - Eeeh ! Comme elle ne semble pas vouloir s'arrêter pour lui, il bondit à cheval et galope sur la plage déserte. Jusqu'à ce que son cheval puisse entrer dans l'eau assez profond et qu'il puisse sauter à bord... L'accueil est divers. Julien salue à la cantonade, il joue les désinvoltes.
Marescaux : - Qui es-tu, citoyen ?
Julien : - Je suis un ami du genre humain !
Marescaux : - T'es un fuyard. J'ai reconnu tes sangles et ta selle, c'est un équipement de l'armée, ça !
Julien : - Nous sommes tous des proscrits, en ce bas monde, tous des fuyards. Et quelques-uns sont armés (il indique le pistolet passé à sa ceinture).
Daviaud : - Touche pas à ton équipement mon garçon. C'est moi le patron et j'ai aussi de quoi t'arranger, si ça te prenait. Mais je vais te conduire plus bas, si tu veux, et si tu te tiens tranquille.
(vers personne :) …Au point où j’en suis !
La première escale fut à la nuit tombée, dans un village. Parce que Daviaud ne perdait pas le nord et voulait charger du vin ! Il embaucha Julien. Tous deux partirent dans les rues désertes jusque chez le vigneron. Trop bruyamment. Celui-ci, mort de peur, ouvrant sa porte : - Eh, t'es malade, Daviaud ? Tu vas me faire repérer !
Daviaud : - Ben quoi ? Les poivrots sont pas encore décrétés d'arrestation ! Pasque ça ferait du monde, comme ennemis de la nation !
Le vigneron : - Tais-toi, malheureux, tais-toi ! T'es en règle, au moins ?
Daviaud : - J'ai mon sauf-conduit, c'est un bleu avec des épaulettes, il est superbe. Allez, donne-m'en. Pis pas de la piquette, sans ça tu s'ras dénoncé sur l'autel de la patrie !
Puis atteler une carriole et descendre quelques tonneaux de vin. On repart.


La nuit fut calme. La gabare descendait très lentement. La Loire était très basse et on risquait à tout moment de s'échouer. Daviaud devait sans cesse choisir son itinéraire, entre les bras plus ou moins asséchés. Dans le lointain, des incendies illuminaient la nuit, et on entendait le bruit assourdit d'une canonnade, en amont du fleuve.


Flora parle de son histoire récente et de l'enfant qu'elle vient de perdre.
Marescaux : - Et votre mari ?
Flora : - ...Point de mari, point d'ennui !
Bougeard : - Avez-vous réfléchi au pêché ? Et au dessein de Dieu sur vous ?
Flora : - « Même si notre cœur nous condamne, Dieu est encore plus grand que notre cœur ». (La phrase est de Marceline Desbordes-Valmore. Voir Notes)
Marescaux : - Et votre cœur ? Vous condamne-t-il ?
Flora : - Il ne me condamne pas ; car alors je ne l'eusse point fait !


Un nuage cachant la lune, il fallut s'arrêter et débarquer sur un banc de sable. Il faisait très beau. Daviaud refusa qu'on allume du feu : c'était trop dangereux. On installa la jeune femme enceinte dans la cabane de la gabare, où on alluma une unique chandelle. Le matin les trouva transis. La Loire avait encore baissé.


A l'aube, nouveau départ (Daviaud : - Ah la la, la garce, elle baisse, elle a baissé, je le savais...) On voyait alentour, un peu partout, les fumées des incendies... Puis on approcha d'un village. Et cette scène : la place de l'église, des cris, un brouhaha, une foule sort de l'église en tirant et poussant un homme, et on le jette à l'eau à l'endroit du plus fort courant. A cet instant, et tandis qu'il se noie - Daviaud ordonne à son neveu de diriger le bateau vers lui - les cloches se mettent à sonner à toute volée. Julien plonge et sauve le naufragé. Les villageois insultent les voyageurs. Tous s'emploient à repêcher l'homme. C'est un prêtre. Le curé Rongier. On le réconforte. La gabare s'éloigne.
Daviaud : - Curé jureur, hein ? On connaît ça ! T'es pas le premier qui se fait foutre à l’eau par ses paroissiens.
Puis : - Ca m'est bien égal. Je jure que contre les femmes. Et ma religion, c'est la navigation... T'es bien là, mon gars, on va t'emmener à Ancenis.
Et plus haut, pour tous : - Pïs c'est moi le maître à bord !
A nouveau la Loire. Longuement. Des fumées dans le lointain. Pas encore de fusillades.
(Le respect qui s'installe entre les protagonistes. Chacun, déjà, a aidé chacun sans savoir. Chacun désormais protégera tous les autres. Parce que la proximité montre à chacun que chacun des autres est digne de compassion, et fait d'eux un corps unique.)

Voix off : -...Flora se mit à nous lire des vers. Plusieurs pleurèrent.
Quel bruit ! Quel triste bruit s'échappe de la ville ?

Ecoute ! Ici, partout, il porte la terreur !

On ne rit plus déjà dans ce riant asile ;

Ce bruit glace la danse, il arrête le coeur.
On dit que loin de nous la liberté s'envole ;

On dit qu'il ne faut plus se taire ni parler

Qu'il faut peser trois fois le mot le plus frivole

Liberté ! Comme toi je voudrais m'envoler !
Ce bruit change en froideur l'amitié longue et tendre

On s'observe, on se craint, on se fuit sans retour :

Des frères qui s'aimaient ne savent plus s'entendre ;

(Quelque chose empêchera d'entendre le vers suivant - car il est moins bon...)

Juge de sa puissance ! il éteindrait l'amour
Une larme, une fleur, donnée avec mystère

Peut nous causer l'exil ; et c'est presque la mort !

Mon Dieu ! s'il ne faut plus ni parler ni se taire,

La pensée innocente aura l'air d'un remords.
Que je plains les mortels ! Que je me plains moi-même !

Sais-tu, veux-tu savoir ce que je deviendrais,

Si l'on me défendait de chanter ce que j'aime ?

J'obéirais un jour, et le soir je mourrais.

(Op. cit. p 36.)
Plus tard, Rongier, le curé jureur, s'expliqua.

Julien (provocateur) : - Eh bien, l’abbé, vous avez juré contre la Sainte Eglise catholique, apostolique et romaine, contre l'ordre formel de vos supérieurs...
Rongier : - J'ai juré fidélité à la Loi, à la Nation et au Roi et pour le bien du peuple, en suivant l'ordre de ma conscience ainsi que notre Seigneur Jésus-Christ nous l'a ordonné... "Tu rendras à César ce qui est à César, et à Dieu, ce qui est à Dieu !"
Daviaud : - T'as juré, pis t'es venu dans ta paroisse pour te faire foutre à l'eau par tes paroissiens, t'es bien avancé.
Rongier : - J'étais curé dans le nord d'Angers, mais je suis revenu chez ma mère pour l'assister dans ses derniers temps. La pauvre femme est morte et j'ai voulu la conduire à sa tombe. Les paysans m'ont pris...
Marescaux hoche la tête, ne dit rien. Son respect.
Flora (à Marescaux) : - Qu'est-ce que ça prouve les serments ! Tu prêtes serment à ta belle, et tu l'oublies le lendemain !
Marescaux : - Le serment à la Constitution ne prouve rien, c'est seulement si tu refuses de prêter serment que ça prouve quelque chose !
Flora (ironique) : - Les silencieux sont suspects, les bavards sont innocents. C'est la victoire de la Raison !
Daviaud : - En amour, les serments sont des fleurs, qui fanent plus vite que le temps passe.


Le château de Mantelon. Il donne directement sur l'eau. C'est là que monsieur Tchernowicz, l'oiseleur, va livrer ses oiseaux. Peu assuré, il demande à Julien de bien vouloir l'accompagner sur les quelques dizaines de mètres du sentier qui mène au château. Julien s'arme de son pistolet et il saute sur la berge...
Le lieu est désert. Ils pénètrent dans la grande salle du château. Elle est emplie de centaines d'oiseaux. Puis un silence de mort, un charme qui tient les oiseaux assoupis... Mais le moindre murmure les effraie…
Puis une voix, soudain, éclata, de très haut, du haut du grand escalier, et inquiéta cette immense volière.
D'Arbigny : - Soyez les bienvenus !
Ils voient le seigneur d'Arbigny descendre les marches.
D'Arbigny : - Soyez les bienvenus ! Mon château s'ouvre à vous comme une tête ! J'y ai cultivé des pensées riches et belles. Elles vous auraient parlé de la vie ! Mais le roi est mort...
(Ces derniers mots dits d'une façon si pathétique que les oiseaux s'envolent et il faut un long moment avant qu'ils se posent et se calment)
...Le roi est mort et la monarchie est à l'agonie. N'effrayons pas nos chères idées. Il ne sert à rien de penser. La liberté est une volière folle. J'y croyais, et je ne voyais pas, au loin, juste de l'autre côté de mes yeux, la folie naissante, la folie des hommes qui grossissait, leur méchanceté, leur sauvagerie. Je collectionnais des pensées ! J'étais absurde !
(Il se contient pour ne pas effrayer les oiseaux. Et cela donne à son ton une allure encore plus pathétique)
Il libère alors les oiseaux apportés par Tchernowitz.
...Oiseaux, vous êtes des idées ! Vous volerez au ciel, dès que tout sera consommé ! Vous n'avez aucune importance ! Et vous irez dans l'azur, longtemps, ô idées ! Puisque toutes les civilisations s'éteignent dans des brasiers, dans des massacres multicolores ! Il faut mourir ! Et libérer les idées, qui vivront seules ! Qui recréeront le monde, peut-être, plus loin que nous ! Ah que ma tête éclate et libère mes pensées !
Il hurle et les oiseaux s'envolent par centaines. Les deux hommes sont obligés de fuir. Ils sortent de la grande salle, puis du château. Julien essaie d'entraîner monsieur Tchernowitz.
Tchernowitz : - ... Mais, je n'ai pas été payé ! Je ne dois pas avoir fait tout ce voyage pour rien !
Julien : - Regardez, monsieur Tchernowitz !
De la fumée s’échappe par les fenêtres du château. Le vieux fou a mis le feu. Et par les mêmes fenêtres qu'il ouvre une à une, les oiseaux s'échappent.
Tchernowitz : - Il faut le sauver !
Julien tente de pénétrer par la porte principale, mais la chaleur de l'incendie, déjà, est trop forte. Plus tard, tandis qu’ils rejoignent la gabare, ils voient encore le vieil aristocrate, très haut, sur une tour qui plaide pour le vent et insulte les nuées... Des coups de fusil éclatent à proximité.
Daviaud, pendant qu'ils sautent à bord : - Dépéchez-vous !
Julien, en sautant à bord : - Elle baisse !

A partir de là, la gabare pénètre dans des bras de Loire plus étroits. Le danger en est d'autant plus proche, l'atmosphère plus oppressante, on se sent guetté à chaque instant. On entend parfois dans la campagne des bruits de combats, sans rien voir. Parfois, par une éclaircie dans les arbres des rives, on voit des fumées : des fermes brûlent...
A un moment, ils furent la cible de tirs croisés, venant des deux rives. Ils ripostèrent, sans même savoir quel était l'ennemi. Ainsi fut scellée leur étrange unité.

Scène suivante : Le bateau, dans le plus grand silence, passe devant un village ; sur la place, des villageois sont attroupés qui, tout du long, considèrent la gabare dans un silence de mort...
Plus tard encore, ils croisent un convoi de barques dont la première emporte un cercueil : c'est un enterrement. Les barques longent la gabare. A son bord, certains se signent (Angèle, Julien, le neveu, Flora, Tchernowicz, Rongier, qui bénit le mort au passage). D'autres ne manifestent rien : Daviaud, Marescaux, et Bougeard, faux bourgeois mais vrai prélat, qui reste immobile, pétrifié, puis il croise le regard d'Angèle...


On vit Chalonnes, dans le lointain.
Daviaud : - Première escale : Chalonnes !
Marescaux : - Pourquoi nous arrêter là ? C'est inutile !
Daviaud : - J'ai promis de débarquer monsieur Bougeard et la petite, qui y ont leur maison. La ville est sûre : elle est bleue comme ton manteau ! Il y a là une garde nationale de 400 hommes qui a bien dû décourager les Vendéens ! Pas de risques pour nous !
Regard angoissé de Bougeard.
On arrive à Chalonnes. Grand silence. Les quais sont déserts. Plusieurs maisons brûlent... Daviaud se prépare à accoster pour déposer le couple Bougeard. Quelques chats. Une vache sur le quai, comme un effet baroque. La ville semble morte. Personne pour le rendez-vous du faux bourgeois Bougeard...
Julien : - Eh bien ? Ne deviez-vous pas regagner votre maison ici ?
Bougeard : - Si... si...
Julien : - Voulez-vous qu'on y aille voir ? Où est-elle ?
Bougeard : - Non... non...

Bougeard s'embrouille, se trouble, se trahit, s'effondre. Il est au bout du rouleau. Soudain une balle siffle. On s'abrite au mieux.
Julien : - Flora, vous n'avez pas quelques vers ?
Flora : - « Réveillez-vous, gens qui dormez

priez pour ceux qui vont passer ! »
et, chantonnant :
« Il est minuit, braves bourgeois

et c'est un peu tard pour la joie ! »

(MDV, référence perdue, p. 246)
Coups de feu.
Il faut repartir en catastrophe.
V. O. : - Nous avions un rendez-vous sur ces quais avec les blancs pour qu'on nous conduisît en Vendée. Mais la Garde nationale de Chalonnes avait repoussé les attaques. Et soudain nous étions perdus.
Marescaux accable Bougeard : - Je crois que vous êtes un ci-devant, un aristocrate. Et vous alliez en Vendée ! Je pourrais vous faire arrêter, demain, à Ancenis, ou à Nantes.
Bougeard, tremblant : - Je pourrais aussi bien vous tirer une balle dans la tête cette nuit...
Julien : - Une balle ou deux.
Marescaux : - Et vous ? Qui êtes-vous, à la fin ? Etes-vous aussi un aristocrate ?
Julien ne répond pas.
Daviaud : - On pourrait aussi bien s’entre-tuer là, ça serait un beau spectacle pour les poissons ! Pis on se ferait finir par les blancs, et les bleus ! Un beau ragoût bien sanglant dans notre belle soupière ! Ca s'rait émouvant ! Ca s'rait définitif !
Puis il fait diversion par quelques sentences sur la Loire :
Daviaud : - L'été, elle est blonde, mais l'hiver elle est brune. L'hiver, surtout, elle est moins câline ! Elle envahit, elle prend toute la place, elle roule, elle se fâche, elle se bat, elle vous arrache les yeux, elle vous insulte et vous fait mourir...


Plus tard. Un bouge sur le bord du fleuve. Rive gauche, donc le danger est blanc. C'est une maison isolée : ils s'arrêtent pour demander de l'eau. Julien y va avec Daviaud. Mais très tôt, ils voient que des clients s'éclipsent. Menace diffuse, fuite...
Pendant ce temps, monsieur Tchernowicz se lave dans la Loire. Angèle dort. Marescaux fume sa pipe. Bougeard, perdu, fixe le fleuve. Rongier est plus loin sur le sable, il prie.
Le neveu à Flora : - Je le sais, moi, pourquoi il ne peut pas s'empêcher d'accoster ici. A chaque fois qu'on passe, il y va. Il y a dix ans, c'était un bel endroit. Il y avait la femme de l'aubergiste... Elle disait qu'elle partirait avec lui... Il s'arrêtait à chaque voyage. Elle est partie, dame oui, mais avec un faux-saulnier. Il croit qu'elle reviendra. C'est pour ça qu'il dit toujours que la Loire est une salope, c'est une garce, ceci, cela... C'est elle : la femme.
Flora : - Ce n'est pas très raisonnable.
Le neveu : - Non, il dit qu'avec la Loire, c'est comme avec les femmes : il faut pas être raisonnable, il faut juste être malin, « faut être plus salaud qu'elle » (il rit).
Marescaux sourit.
Un peu plus tard (mais pas immédiatement) on entendra Daviaud lancer :
- Avec la Loire, faut pas être raisonnable ; faut juste être plus malin qu'elle, plus salaud.
Daviaud et Julien reviennent. On repart. Ils s'engagent dans un bras. Devant eux, ils voient les feux des bleus et ceux des blancs... Il faudra passer exactement entre les deux. Passer ? ou revenir en arrière ? Mais pour passer alors dans quel autre bras ? Celui de gauche , chez les blancs ? Ou celui de droite, chez les bleus ?
Le bras le plus important est au sud, ils s'y engagent, mais aussitôt ils sont pris dans un arbre mort qui barre le passage. A nouveau, demi tour et ils prennent le bras du nord. On passe en silence... La canonnière Sans-culotte est là. On pourra donc passer plus tard sans risque devant La Queue de l'île, à Montjean.

Plus tard. Rongier et Julien vont chercher à manger, rive droite (à galerne) dans une ferme. Mais elle est détruite. Des cadavres affreusement mutilés dans la cour. Angoisse.
Julien : - Faut-il haïr, monsieur le curé ?
Rongier : - Faut-il haïr ? Mais non. Nous ne savons pas haïr. Et c'est pourquoi nous serons toujours parmi les victimes !
Julien : - Pourquoi ?
Rongier (il se répète) : - On ne nous a jamais appris à haïr.
Julien : - Pour changer le monde, il faut savoir haïr. Et il faut savoir prendre le pouvoir !
Rongier : - Ni le pouvoir non plus, mon cher, ni l'ambition, sentiment méprisable. Juste le dépassement de soi.
Julien : - Toujours vaincu !
Rongier : - Toujours vaincu... Mais regardez le Crucifié sur sa croix : c'est là le mystère : c'est la victime qui change le monde. Tout le mystère est là. Tout le mystère...
Ils entendent une poule qui caquette. Ramassent des œufs, attrapent la poule. Julien égorge la poule.


Ils se préparaient à passer la seconde nuit dans une maison abandonnée lorsqu'ils aperçurent sur le coteau des cavaliers. Ils embarquèrent en hâte. Echappèrent à nouveau au danger. Mais après une heure de navigation, ils se retrouvèrent échoués. Un ou deux mètres de sable les séparaient de la liberté...
Daviaud : - Voilà ! Je vous l'avais bien dit ! Je vous l'avais dit qu'elle baissait ! Nous v'la bien, maintenant.. (A l’officier :) Et toi, tu voulais encore attendre ton régiment !
Dans l'espoir que l'eau monte assez pour que la gabare se dégage, il fallait au moins l’alléger. Chacun porte un colis ou un coffre un peu plus loin dans le sable. On roule les barriques. Soudain, quelqu'un avise deux coffres, sous la couchette de la gabare. Le marinier s'insurge, se fâche, menace : on ne touchera pas à ces colis. Pourquoi ? On le saura plus tard.
Et ils attendent.
Soleil couchant. Deux faux-saulniers en maraude surgissent, précédés par leurs chiens. Ils tiennent les voyageurs sous la menace de leurs fusils et se proposent de piller la gabare. Julien apparaît soudain et abat le premier. Marescaux abat le second.
Puis l'attente, toute la nuit. La peur. Orages au loin. Coups de tonnerre... C'est pendant cette nuit d'angoisse que l'enfant naîtra. On peut imaginer que des blancs, ou des bleus, attirés par le feu, tapis dans un buisson, contemplent, dans une frayeur mystique, l'accouchement, puis se retirent...
Daviaud, plus tard, cette nuit-là, dans son demi-sommeil : - Elle monte... Je l'entends qui monte...
A l'aube, la Loire sera plus haute, en effet ; mais pas suffisamment, pourtant. Quelqu'un voit alors sur la berge, dans une pâture, deux chevaux qui semblent proposer leurs services. On court les prendre... On les attelle, on les fait tirer... Et la gabare se libère. Des colis sont abandonnés sur le sable. Puis vogue la galère ! La jeune mère donne le sein au bébé. Flora chante.
T'es ma fille ! T'es ma poule !

T'es le petit cœur qui roule

Tout à l'entour de mon cœur !

T'es le p'tit Jésus d'ta mère

Tiens ! y'a pas d'souffrance amère

Que mon fils n'en soit l'vainqueur.
Y'a pas à dir', faut qu'tu manges

Quoiqu'tu vienn' d'avec les anges

Faut manger pour bien grandir

Mon enfant, j't'aim' tant qu'ça m'lasse ;

C'est comme un' cord' qui m'enlace

Qu'ça finit par m'étourdir.
Qu'èqu'ça m'fait si m'manqu' quèqu'chose

Quand j'vois ton p'tit nez tout rose

Tes dents blanch' comm' des jasmins

J'prends tes yeux pour mes étoiles

Et quand j'te sors de tes toiles

J'tiens l'bon Dieu dans mes deux mains.

(Op. cit. p 74.)
Elle pleure.
Un peu plus tard, le baptême de l'enfant, dans l'aube. Le début du monde. C'est Rongier qui le baptisera, à genoux sur le sable rose, avec l'eau de la Loire. On lui donnera le prénom de Daviaud : François. Le faux bourgeois est pétrifié, à l'écart.
V. o. : - Je voulus te donner le nom de ce marinier un peu fou qui nous sauvait tous, sans choisir parmi nous. C'est pour cela que tu te nommes François. Et on ajouta Loire, parce que j'ai trouvé que la Loire était un peu ta mère, elle aussi.
Bruits de combats. Il faut partir très vite. Avant de lancer la gabare dans la Loire, Daviaud sort de la Loire une nasse pleine de beaux poissons frétillants...
Plus loin. Fusillade. On tire sur eux. Le curé Rongier est touché. Il s'écroule. Un grand flot de sang, un gros trou dans la poitrine. Il sait qu'il va passer. Il réclame d'être confessé. Alors, le faux Bougeard se livre enfin : - Je vais vous confesser. Je suis prêtre...
Il se penche vers lui.
Rongier : - Ah c'est bien... c'est bien... Comme j'ai aimé Dieu, monsieur, et j'ai servi son royaume. J'ai juré, pour son royaume.
Bougeard : - Je le sais, mon ami...
Daviaud : - Couchez-vous, monsieur Bougeard !
Rongier : - Merci de vous dire mon ami ; je n'en eus point assez.
Bougeard : - Je suis votre frère.
Daviaud : - Couchez vous, monsieur Bougeard !
La fusillade reprend et la caméra montre la rive, les fumées des fusils à travers les haies, puis les passagers de la gabare qui se protègent. Puis un plan du paysage avec le bateau s'éloignant du danger.


C'est alors qu'on découvrira que le prélat est effondré sur le curé, mort lui aussi, d'une balle dans la tête. Et leurs sangs se mélangent.
La jeune femme agenouillée le long de son supposé mari se redresse et retourne s'allonger. Julien s'approche d'elle : - Qui était-il ?
Angèle : - Charles de Linnes, prince de Presle, évêque de Casteldun, ...mon oncle.
Julien : - Qui est le père de l'enfant ?
Angèle : - Mon mari, guillotiné il y a six mois.
Julien : - Où vous emmenait-il ?
Angèle :- Nous sauver en Vendée, à l'armée Catholique et Royale
La caméra monte et on voit que Marescaux a tout entendu. Puis on voit que Flora berce l'enfant.
Le neveu chante :
- Où t'en vas-tu, barque jolie ?

M'en vas m'en vas à l'avenir.

Marinier, quelle est ta folie ?

J'aime ; et jamais ne puis périr...
La caméra très rapide rase la surface de l'eau, comme les âmes mortes.
On s'arrêta plus tard pour les enterrer ensemble. Julien creusait une unique tombe. Dans un pré, quelqu'un aperçut une vache. Daviaud se proposa pour aller la traire. Il était à s'activer à l'ombre d'une haie lorsqu'une patrouille s'amena. Deux soldats. Daviaud cessa de traire mais resta dans la même position, immobile. La patrouille, déployée, s'approcha en pointant les fusils...
Le sergent : - Halte-là, citoyen ! As-tu un passeport ?
On entendit alors la voix de Marescaux qui s'était approché en souffrant le martyre : - Faut-y maintenant l'autorisation du Comité de Salut public pour traire les vaches ?
Sergent : - Je suis obligé de vous demander ce que ...tu fais là.
Marescaux, montrant Daviaud et la vache : - Tu le vois pas imbécile, ce que je fais ?
Sergent : - Je le vois, mais tu dois me le dire.
Marescaux : - Je te le dis : je trais les vaches. N'avez-vous rien de mieux à faire que de faire la police des écuries ? Voulez-vous goûter le lait aussi, des fois qu'il serait empoisonné pour faire mourir l'armée entière ? Est-ce qu'on va envahir l’Anjou avec des seaux et des petits bancs ? Et allez-vous vous en aller, jeunes gens et nous laisser en paix ? Foutez-moi le camp ! C'est un ordre.
Apeurés, les jeunes soldats s'éloignent. Daviaud et Marescaux regagnent la Loire avec le seau plein de lait. Derrière eux, dans la haie, Julien veillait avec son pistolet...
Plus loin, on verra encore une lavandière occupée à son lavoir, immobile comme une sculpture ; ailleurs, un paysan qui fait les foins sur un coteau (il fait lentement un simple signe de la main). Superbes.


Flora se baigne dans la Loire. Elle a fait un paravent d'une couverture derrière laquelle elle se déshabille. Puis, elle se met à l'eau et s'accroche à la gabare, comme une naïade. La gabare poursuit sa route. On la filme de dessus, dans l'eau, qui nage. Puis, elle veut remonter à bord. Daviaud et le neveu lui prennent les mains et la hissent. Pendant qu'elle se rhabille, Marescaux est assis contre cette couverture ; on entrevoit la cuisse blanche de la jeune femme.

Flora : - Eh bien, général, vous m'espionneriez ?
Marescaux : - Sois tranquille, la belle, je ne te dénoncerai pas !


Autres esquisses de scènes :
Julien parle du fleuve royal
Marescaux : - Y'a plus de fleuve royal !
Daviaud : - Il y en a qui l'appellent le fleuve royal. Moi je dis que c'est une belle garce !
A un passager : - Elle est traître, il faut savoir la flatter, sinon, tu passes pas
Lorsque la gabare s'est jetée dans un arbre mort : - Ah, la salope, elle m'a encore eu !
ou encore : - Elle te fait du charme, elle te fait sa mijaurée, elle minaude, là, mais tu vas voir, dans cinq minutes elle va te foutre en travers ! Ou bien elle va te laisser là, sur le sable, comme un con.
Daviaud exprime fréquemment une misogynie (trait encore inconnu, à l'époque...) qui témoigne d'un amour déçu. Il a reporté sur la Loire l'amour et la rage que lui inspire la femme qui l'a laissé.

Voix off : - La Loire, quand il y pleut, on se croirait dans un lit d'amoureux tristes,

au matin, parmi les draps du jour, c'est une femme en cheveux

Autres dialogues
Marescaux : - J'ai déjà vu souvent des horreurs.
Julien (désinvolte) : - Bah, les horreurs, c'est des fleurs qui fanent vite, non ?
Marescaux : - Ca repousse. Surtout la nuit. Ou au petit matin aussi... Faut les couper ; elles sont très lourdes, à ces heures-là ; puis elles repoussent encore...

Flora : - Mais toutes ces choses illégales qui furent faites !
Marescaux : - Illégales ! La révolution aussi était illégale ! (Il sort de son habit un papier plié en seize :) ...C'est le journal de Robespierre, son discours du 29 octobre de l'an passé...


Il lit. « Citoyens, vouliez-vous une révolution sans révolution ? Qui peut marquer après coup le point précis où doivent se briser les flots de l'insurrection populaire ? L'univers, la postérité ne verra dans ces événements que leur cause sacrée et leur sublime résultat ; vous devez les voir comme elle. Vous devez les juger non en juges de paix, mais en hommes d'Etat. Non, nous n'avons point failli, j'en jure par le trône renversé et par la république qui s'élève. »
A Flora : ...Peut-être ne servirons-nous qu’à cela ; mourir pour avoir été l'endroit où le flot de la liberté devait s'arrêter... Et avoir chacun la force d'un homme d'Etat !
Flora, d'un ton sans appel : - Oui, mais moi je vivrai.
Et aussi :
Ils croisent un jeune nègre en haillons, accroupi dans un buisson sur la rive. Une dizaine d'années. On l'interpelle, il ne répond pas. On l'invite à monter à bord. Il refuse de la tête. Il est en larmes.
V.O. : « Ce jeune nègre s'était sans doute enfui d'un château ou d'une maison bourgeoise. On les amenait d'Afrique pour amuser les enfants riches. Ils mouraient presque aussitôt, de maladie ou de langueur. »


Vers huit heures du soir, juste avant le crépuscule, on passe le long d'une scène étrange : deux ou trois jeunes filles en robes blanches, pique-niquant dans l'herbe, en silence. Pas d'homme.
Flora dit des vers :
O champs paternels hérissés de charmilles

Où glissent le soir des flots de jeunes filles !
O terre natale ! à votre nom que j'aime

Mon âme s'en va toute hors d'elle-même ;
J'ai vécu d'aimer, j'ai donc vécu de larmes ;

Et voilà pourquoi mes pleurs eurent leurs charmes
Voilà, mon pays, n'en ayant pu mourir,

Pourquoi j'aime encore au risque de souffrir ;
Voilà, mon berceau, ma colline enchantée

Dont j'ai tant foulé la robe veloutée,
Pourquoi je m'envole à vos bleus horizons

Rasant les flots d'or des pliantes moissons.
Car la liberté toute riante et mûre

Est là, comme au cieux, sans glaive, sans armure
Sans peur sans audace et sans austérité

Disant : « Aimez-moi, je suis la liberté ! »
« Je suis le pardon qui dissous la colère

Et je donne à l'homme une voix juste et claire
Echos tout vibrant de la voix de mon père

Qui chantait pour tous : « Espère ! espère ! espère ! »
Je vous enverrai ma vive et blonde enfant

Qui rit quand elle a ses longs cheveux au vent
Un vieillard a dit en regardant ses yeux :

« Il faut que sa mère ait vu ce rêve aux cieux ! »

(Op. cit. p. 75)
Daviaud : - Après ce tournant, on verra Ancenis, au loin. On sera sauvé.
Mais dans le tournant, ils voient une vingtaine de barques noires, alignées le long de la rive, inquiétantes. Puis après un bouquet d'arbres, une centaine de vendéens agenouillés en train d'entendre la messe. Marescaux pose brièvement sa main sur le bras de Flora. Ils passent en silence. Les Vendéens leur tournent le dos. Le prêtre, au moment de dire « Ite missa est », se retourne vers l'assistance et les voit. Ils sont passés. Mais les blancs se dirigent à la hâte vers leurs barques...
Daviaud : - On est morts.
Julien : - Et pas un fusil pour les recevoir...
Ils ont heureusement pris un peu d'avance.
Daviaud : - Julien, dans la cabane, sous la couchette, il y a dix fusils, de la poudre et un sac de balles. Sors tout ça, vite. Le capitaine, toi et moi, ça fait trois tireurs. J'ai dix fusils. Vous savez charger, monsieur Tchernowitz ?

Monsieur Tchernowicz : - J'ai un peu chassé il y a très longtemps. Mais j'ai arrêté parce que je désapprouvais ces sanglantes cérémonies qui... (On ne l'écoute pas).
Julien commence à apporter les fusils. On s'active. Les barques apparaissent au loin.
Daviaud : - Cachez les fusils ! Faudra tirer au dernier moment ! Abattez d'abord l'homme de tête, c'est lui le tireur. Puis un des rameurs. Ca devrait suffire à les retarder. Puis passez à une autre barque !
Les poursuivants se rapprochent, sur les deux flancs de la gabare. La fusillade commence. Mais après un premier désordre causé par le feu des fugitifs, les barques s'approchent tout de même. Et le tir des blancs est plus précis à chaque seconde. Les passagers de la gabare se sentent perdus, mais tirent toujours. Soudain, à galerne, une troupe de bleus descend la rive, se met en position, ouvre le feu. Les vendéens sont décimés. Et des canons tirent sur les bleus ! Les deux camps se replient. La gabare fuit. La Loire s'élargit enfin. Ils sont sauvés.
Mais Daviaud est mourant. Monsieur Tchernowicz prend le gouvernail.
Daviaud, à son neveu : - Le bateau est à toi, fils... Si tu revois... si jamais... si jamais tu revois cette femme...
Le visage de monsieur Tchernowicz... Puis le neveu vient s'asseoir près de lui...
Coucher du soleil.
Ultime scène, plus tard, sur un quai du port à Ancenis. Marescaux est déjà sur le quai, on se prépare à l'emporter sur une chaise.
Flora : - Ho ! Général !

Marescaux : - Princesse... Ils se prennent les mains. Ces deux-là resteront ensemble.
L'oiseleur s'éloigne à son tour, vers la ville, avec sa cage vide. Le neveu reste seul. On l'entend qui chante.
V. O : - Nous avions débarqué sur la rive gauche, dans le Loroux..
(On voit alors la scène : l'accostage, dans la nuit tombante, Angèle et Julien descendent à terre, Flora porte l'enfant. Flora remonte à bord. La gabare s'éloigne du rivage.)
...Des Vendéens nous conduisirent chez monsieur de Charette. Bien des semaines plus tard, nous payâmes cher pour monter dans un petit bateau de pêche qui nous emporta en mer dans un espagnol. Puis nous courûmes en Angleterre. Et nous partîmes en Amérique, rejoindre les Canadiens-français qui colonisaient les bords du Lac Michigan.

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