Poème de Charles baudelaire





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date de publication08.11.2016
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André Durand présente
‘’La chevelure’’
poème de Charles BAUDELAIRE
dans
‘’Les fleurs du mal’’

(1857)


Ô toison, moutonnant jusque sur l'encolure !

Ô boucles ! Ô parfum chargé de nonchaloir !

Extase ! Pour peupler ce soir l'alcôve obscure

Des souvenirs dormant dans cette chevelure,

Je la veux agiter dans l'air comme un mouchoir !
La langoureuse Asie et la brûlante Afrique,

Tout un monde lointain, absent, presque défunt,

Vit dans tes profondeurs, forêt aromatique !

Comme d'autres esprits voguent sur la musique,

Le mien, ô mon amour ! nage sur ton parfum.
J'irai là-bas où l'arbre et l'homme, pleins de sève,

Se pâment longuement sous l'ardeur des climats ;

Fortes tresses, soyez la houle qui m'enlève !

Tu contiens, mer d'ébène, un éblouissant rêve

De voiles, de rameurs, de flamnes et de mâts :
Un port retentissant où mon âme peut boire

À grands flots le parfum, le son et la couleur ;

Où les vaisseaux, glissant dans l'or et dans la moire,

Ouvrent leurs vastes bras pour embrasser la gloire

D'un ciel pur où frémit l"éternelle chaleur.
Je plongerai ma tête amoureuse d'ivresse

Dans ce noir océan où l'autre est enfermé ;

Et mon esprit subtil que le roulis caresse

Saura vous retrouver, ô féconde paresse !

Infinis bercements du loisir enbaumé !
Cheveux bleus, pavillon de ténèbres tendues,

Vous me rendez l'azur du ciel immense et rond ;

Sur les bords duvetés de vos mèches tordues

Je m'enivre ardemment des senteurs confondues

De l'huile de coco, du musc et du goudron.
Longtemps ! Toujours ! ma main dans ta crinière lourde

Sèmera le rubis, la perle et le saphir,

Afin qu'à mon désir tu ne sois jamais sourde !

N'es-tu pas l'oasis où je rêve, et la gourde

Où je hume à longs traits le vin du souvenir?

Commentaire
Pour Baudelaire, une des fonctions de la poésie est de «transformer une rêverie en œuvre d'art». Or lui procurait plaisir et rêverie la contemplation de la beauté féminine, et spécialement celle de la chevelure de sa maîtresse, la mulâtresse Jeanne Duval qu’il appelait «la Vénus noire», chevelure au parfum «sauvage et fauve», à l’odeur d’huile de coco, de musc et de goudron dont elle était tout imprégnée. Y revenant avec prédilection, il lui consacra plusieurs poèmes de son recueil ‘’Les fleurs du mal’’ : ‘’Parfum exotique’’, ‘’Le parfum’’ (dans ‘’Un fantôme’’) et surtout celui-ci.

Mais ‘’La chevelure’’, où Baudelaire reprit le thème qu'il avait traité dans ‘’Parfum exotique’’, ne figurait pas dans la première édition des ‘’Fleurs du mal’’, ne fut publiée que le 20 mai 1859, dans ‘’La revue française’’, avant d’être placée juste après ‘’Parfum exotique’’ dans la seconde édition du recueil. On peut supposer que le poème fut écrit entre 1857 et 1859, antérieurement au poème en prose correspondant, ‘’Un hémisphère dans une chevelure’’. Il aurait pu trouver son origine dans les sensations instinctives que Baudelaire avait pu éprouver alors qu’enfant il était déjà sensible à l’odeur d’une chevelure de femme, et qu’il prêta à un des enfants de son poème en prose ‘’Les vocations’’ : «J’ai fourré ma tête dans ses cheveux qui pendaient dans son dos, épais comme une crinière, et ils sentaient aussi bon, je vous assure, que les fleurs du jardin à cette heure-ci.» D’autre part, la célébration de la chevelure fut un thème traditionnel ; mais la comparaison que nous pouvons faire entre les vers de Baudelaire et ceux de ses prédécesseurs permet de mieux comprendre son originalité : ce qui était, chez eux, expression d’un plaisir purement sensuel devint chez lui invitation à rêver.

Alors que ‘’Parfum exotique’’, resserré dans le cadre strict et étroit du sonnet, se réduit à une rapide esquisse, ‘’La chevelure’’, poème au caractère invocatif et incantatoire, présente un ample et complet développement du thème et des images, sa liberté d’invention en faisant l’un des plus modernes des ‘’Fleurs du mal’’. Il comprend sept quintils, où la disposition des rimes, abaab, donne la prépondérance à la rime féminine, suscite un rythme incantatoire. Devant cet ensemble, on peut distinguer cette composition :

- La première strophe montre la force de suggestion de la chevelure.

- Les deuxième, troisième et quatrième strophes déploient des images exotiques.

- Les cinquième et sixième strophes sont envahies par l’ivresse.

- La dernière strophe exprime une soumission reconnaissante à la chevelure.
Première strophe :

Dans cet hymne à la chevelure, le poète manifeste d’emblée une exaltation que marquent les coups de gong que sont les «ô» vocatifs créateurs d’une incantation, comme le rythme exclamatif des premiers vers, qui imiteraient le mouvement d’un sonnet de Louise Labé : «Ô beaux yeux bruns, ô regards détournés / Ô chauds soupirs», ce qui ne doit pas étonner quand on sait I'admiration de Baudelaire pour l’ancienne poésie.

Le premier vers traduit par sa coupe expressive (3/9) l’ample mouvement d’une chevelure soudain dénouée, et qui se déploie. Il rend d’abord l’impression physique, l'émotion sensuelle que faisait ressentir au poète le caractère animal de la chevelure de Jeanne Duval, cette Haïtienne de Jacmel que Théodore de Banville décrivit dans ses ‘’Souvenirs’’ : «C’était une fille de couleur, d’une très haute taille, qui portait bien sa brune tête ingénue et superbe, couronnée d’une chevelure violemment crépelée, et dont la démarche de reine, pleine d’une grâce farouche, avait quelque chose à la fois de divin et de bestial.» Cette bestialité est d’ailleurs bien indiquée par les mots «toison» (qui évoque le pelage laineux des ovidés, ce qui est confirmé par «moutonnant») et «encolure» (qui évoque une cavale).

Le deuxième vers, qui est lui aussi coupé de façon très irrégulière, apporte deux précisions dans la sensation. À la vision générale, rapide, de la toison dans son ensemble succède la perception des boucles qui la forment. Surtout, à peine évoquée la chevelure elle-même, le poète, volontairement, ne la considère plus que comme une médiatrice pour ne s’intéresser quà son «parfum», intérêt qu’il manifesta dans nombre de ses oeuvres, se révélant comme un olfactif, un amateur de parfums, les considérant comme un des stimulants les plus riches et les plus évocateurs, ayant pour lui un pouvoir particulier car ils sont à la fois les corps et la négation des corps. À ce parfum lourd de sensualité est attribué, par une véritable correspondance et par le redoublement des «ch» («chargé de nonchaloir»), une grande force de suggestion (confirmée au vers 10), une incitation au «nonchaloir» (mot du XIIe siècle qui était tombé en désuétude après le XVIe siècle pour réapparaître chez les poètes du XIXe siècle, Gautier en particulier, Baudelaire l’ayant adopté à sa suite) ; mais, en fait, ne liait-il pas le parfum à l’indolence, à la tendance à la paresse, qu’il constatait chez sa maîtresse? L’expression évoque à la fois une attitude, un climat, des milieux divers : elle fait penser au boudoir de la femme aimée, et prépare «l’alcôve obscure», mais plus encore la «forêt aromatique» où des femmes langoureuses se préparent à l’accueil des voluptés calmes.

Le poète réussit ainsi à s'évader de lui-même. D’où, au vers 3, une dernière exclamation d’un seul mot : «Extase !», mot au départ de valeur toute religieuse mais qui, ici, par transposition, s'applique à un enthousiasme tout à fait terrestre. L’emploi de ce mot isolé participe de cette discontinuité qui allait devenir de plus en plus un caractère de la poésie moderne, dans laquelle des éléments sont simplement juxtaposés et non organisés en phrases cohérentes.

Comme la sensualité du poète se nourrissait plus des suggestions de la chevelure que des plaisirs plus charnels que pouvait lui donner le corps de sa maîtresse, il a besoin de «peupler» «l’alcôve obscure» avec, ce qui est révélé au-delà d’un enjambement qui crée une attente, «les souvenirs» qui, en réalité, ne dorment pas dans la chevelure de Jeanne Duval, mais sont réveillés dans son esprit à lui qui, du fait qu’elle est noire, revit alors des moments de son voyage forcé à l’île Maurice. La chevelure va lui permettre de dire adieu, pour un moment, à la réalité parisienne ; d’où l’image du «mouchoir» qu’on agite du pont du bateau au moment de quitter la terre ferme, qui est aussi le carré de tissu qui recèle le parfum, et qui, une fois déplié et agité, le diffuse. Du fait de l’antéposition du pronom complément, la phrase a une allure archaïque. Dans ce vers, où Ia césure est peu accentuée, le sifflement même du mouchoir dans l’air est rendu par des sonorités expressives («Je la veux z agiter»).
Deuxième strophe :

Par-delà le noir des cheveux, le noir de la nuit et le noir de I'alcôve, le parfum suscite des souvenirs d’un monde lointain, chaud et lumineux, le thème de I'exotisme se développant selon la logique propre au rêve, par suggestion de sens en demi-teinte d’abord, par métaphores plus précises ensuite.

Au vers 6 se mêlent assez conventionnellement «la langoureuse Asie et la brûlante Afrique», la première ayant été entrevue lors du voyage de la jeunesse. Les deux expressions, qui contrastent par leurs seules sonorités, représentent deux formes de la sensualité entre lesquelles oscille le poète.

Le vers 7, ralenti par les coupes nombreuses, est scandé par trois adjectifs, dont le premier, dans sa banalité, annonce déjà «là-bas» (vers 11) ; dont le deuxième tend vers la personnification de ce monde ; dont le troisième va beaucoup plus loin, sa valeur de dépassement étant certifiée par «presque».

Ces souvenirs vécus ou livresques, le poète pourrait être sur le point de les perdre si la chevelure, qui est personnifiée, n’était là pour leur redonner de la vigueur, comme le marque le contraste, marqué par l’enjambement, entre «défunt» et «Vit». La coupe 1/5 dans le premier hémistiche du vers 8 produit un effet de poussée.

Si cette chevelure le fascine par son épaisseur («profondeurs», «forêt» qui succèdent à «toison»), il affirme, encore une fois, par «aromatique», la prééminence qu’il accorde au parfum.

Au vers 9, il exprime le regret qu’il semble éprouver à être moins sensible à la musique, ce qu’il allait répéter dans ‘’Un hémisphère dans une chevelure’’ : «Mon âme voyage sur le parfum comme l’âme des autres hommes sur la musique».

Au vers 10, on constate la progression de «voguent» à «nage» (mot sans doute employé au sens de «navigue») qui semble indiquer que le parfum offre une suggestion plus forte, plus enveloppante, plus matérielle, que celle de la musique. Et le plaisir que lui procure le parfum de la chevelure de sa maîtresse lui arrache l’aveu de son amour pour elle, la confusion de la chevelure et de la femme se trouvant ainsi justifiée. Mais, au fond, ce n’est pas elle qu’il aime, mais sa chevelure et, plus encore, les souvenirs et les rêves qu’elle suscite en lui : on peut donc considérer que, par un raffinement de sa sensualité, il est victime d’une fixation fétichiste.
Troisième strophe :

En se projetant apparemment dans l’avenir, Baudelaire se souvient en fait de son voyage, dont il ne précise pas le lieu (son exotisme étant résumé par ce simple «là-bas» qui, chez lui, comme chez les symbolistes ou chez Huysmans, représentait finalement, à côté de l’«ailleurs», l’aspiration à un autre monde, à un «n’importe où hors du monde»), et en restitue une «vision» au sens le plus fort du terme.

Il évoque avec assez de précision un pays chaud où la nature est luxuriante, où l’être humain n’est qu’un élément secondaire par rapport aux arbres, mais participe du même élan vital, son sang (son sperme?) étant assimilé à la «sève». Pourtant cette vigueur, à peine exaltée, est écrasée dans «Se pâment longuement» où les sonorités sont lourdes et compactes. Dans «l’ardeur des climats», le pluriel, qui pourrait se justifier par la mention de l’Asie et de l’Afrique, est surtout un augmentatif, du type de «les neiges» ou «les océans».

Après ce vers mou, qui se traîne, avec la discontinuité déjà signalée et commentée, survient, dans un vers coupé très irrégulièrement, cet appel isolé : «Fortes tresses», aux non moins fortes sonorités : le «f», les «t» martelés, les «s». La forte coupe crée une impulsion qui déploie dans le reste de ce vers musical l’ample expression d’un souhait, avec une fluidité suggérée par les trois «l» dont le retour régulier donne le mouvement harmonieux de la houle. Le fait que les «tresses» de la chevelure soient identifiées à la «houle» de la mer («enlève» suggérant l’emportement du désir charnel) fait aller à I'extrême limite de la comparaison.

L’élan donné au vers 13 permet l’introduction d’une image déjà annoncée, et qui va se développer : la chevelure est vue comme une mer qui invite au voyage. Si elle est «d’ébène», c’est peut-être parce que Baudelaire se souvint de ce qu’il avait lu dans ‘’L'Albertus’’ de Gautier : «admirer sa chevelure folle, / Mer d’ébène où ma main aimait à se noyer». Mais cette image étonnante l’est encore plus ici quand «ébène» est suivi d’«éblouissant», le poète jouant sur cette allitération. Et «éblouissant» est peut-être le mot capital, puisque, le parfum étant évincé, c’est la lumière qui s’impose, et que s'ouvre la vision du port.

Ce qui fait qu’avec l’effet d’amplitude obtenu en faisant déboucher un enjambement sur le vers 15, ce vers à syntaxe énumérative régulièrement rythmé, fortement coupé en segments égaux qui créent le bercement à peine mouvant, le ralentissement harmonieux des eaux calmées, déploie tout un attirail maritime. Par «flammes», il faut comprendre «oriflammes», plus exactement les pavillons, pièces d’étoffe qu’on hisse sur un navire pour indiquer la nationalité, la compagnie de navigation, ou pour faire des signaux.

Comme la strophe se termine sur deux points, on a un véritable enjambement de strophe à strophe, à I'endroit même où se réalise à plein la vision exotique et édénique.
Quatrième strophe :

Cette vision est précisée : c’est celle d’un port, lieu privilégié dans la sensibilité artistique de Baudelaire, ainsi qu’en atteste le poème en prose intitulé justement ‘’Le port’’. La strophe est emportée dans un élan qui est animé par les poussées successives, jugées gauches par certains, de ces «» présents trois fois, qui sont comme des tremplins pour la conquête du bonheur et de la béatitude. C'est alors, quand Baudelaire parvient à les atteindre l'un et l'autre, I'un dans l'autre, que viennent se présenter, amples, équilibrés et calmes, les alexandrins les plus classiques, ceux dont les quatre mesures se succèdent dans la paix et dans le contentement.

Le port est «retentissant», et on pourrait penser qu’il s’agit des bruits dont il résonne, mais le vers 17, qui reprend tout simplement le principe énoncé dans le sonnet ‘’Correspondances’’, montre que c’est un endroit riche de toute une variété de sensations. C’est dans un port que s’établissent le mieux les relations entre la terre, la mer et le ciel.

Dans le vers 18, qui est coupé très irrégulièrement, la mention brève des «vaisseaux» est isolée de la description de l’ampleur de leur mouvement fluide, rendu par le redoublement des «s» («vaisseaux», «glissant»), qui se fait dans «l’or et dans la moire» (tissu aux reflets chatoyants), Baudelaire peignant en véritable impressionniste les éclats du premier et les miroitements de Ia seconde dans l’eau sous la lumière.

Au vers suivant, il associe le mouvement aérien des mâts et des vergues qui, les bateaux étant humanisés, sont des «bras» ouverts «pour embrasser», expression hardie appuyée par la répétition expressive et l’ampleur donnée au vers par le redoublement des diphtongues.

Au vers 20, qui donne une impression de parfait équilibre, l’effort se fait vers le ciel qui peut désigner, non seulement la voûte visible, mais le séjour des puissances surnaturelles. Des épithètes telles que «pur», «éternelle», nous invitent d’ailleurs à cette interprétation, et d’autant plus qu’au début de la strophe s’annonce l’ivresse spirituelle qui va se développer dans les strophes suivantes.
La quatrième strophe apparaît comme un sommet entre deux versants.

Les deux strophes suivantes forment, semble-t-il, un palier où la vision se prolonge, mais où reviennent déjà plus vigoureuses les sensations corporelles.
Cinquième strophe :

Le poète s’exclame pour reprendre le mouvement d’évocation d’un voyage possible qui, cependant, devient mental. Lui, qui aspire à atteindre l’«ivresse», entend la trouver en plongeant sa «tête» dans la chevelure qui, par un véritable paradoxe, est qualifiée de «noir océan» qui enferme «l’autre», le vrai. Et son «esprit subtil» sera encore capable de s’autosuggestionner au point de sentir «le roulis» (dont le balancement est rendu par le redoublement des «k» [«que», «ca»]), et, sous cette «caresse», de s’abandonner, car le parfum est «chargé de nonchaloir» à la «paresse» (les deux mots rimant habilement), une paresse célébrée par un nouvel «ô» d'invocation, et que, par un oxymoron, il prétend «féconde» car, dans son cas, elle serait source de poésie (et à I'activité fébrile et souvent stérile du monde moderne, il opposa une morale de I'oisiveté) ; de s’abandonner aussi aux «Infinis bercements du loisir embaumé» (terme qui joue sur l’équivoque de «parfumé» et de «figé dans l’ensevelissement»). Tous les vers de cette strophe où s’exprime un idéal de bonheur sont parfaitement divisés en segments égaux.
Sixième strophe :

Au début, un nouvel élan est donné, dans un vers coupé très irrégulièrement, par une étonnante interpellation et un étonnant heurt de couleurs dans une évocation de la chevelure qui est la plus haute en poésie. Pour qualifier cette chevelure qui est évidemment noire, même très noire, sont juxtaposés sans terme médiat «Cheveux bleus» et «pavillon de ténèbres tendues». C’est bien dans le paroxysme de leur noirceur que les choses peuvent paraître bleues. Et, dans le même paroxysme, les ténèbres, pourtant immatérielles, impalpables, peuvent sembler tendues comme une toile de tente ou encore comme un drapeau, comme un étendard, cette métaphore ayant pu avoir été inspirée à Baudelaire par Gautier qui, dans ‘’La fuite’’, voyait dans une chevelure une tente sombre. Le rythme même du vers, le jeu des sonorités, traduisent cette transmutation : du groupe de trois syllabes on passe à celui de neuf ; de la douceur étouffée des sons du premier groupe (qui se répondent par une allitération [«v», «b»] et une assonance [«eux», «eus»]), on passe à la netteté de la sonorité de «pavillon», et surtout à la tension frémissante des dentales redoublées de «ténèbres» et «tendues», au frottement de «br».

Or, forte surprise, ces «ténèbres» sont censées, au vers 27, restituer «l’azur du ciel». Mais ce contraste est celui même qu’expriment toutes ‘’Les fleurs du mal’’ : le mal produit des fleurs, et les «ténèbres», lieu du spleen, produisent «l’azur», lieu de l’idéal. La transmutation est telle que, pour le poète, la chevelure devient à elle seule un firmament, un ciel, un paradis. C’est en plongeant dans le noir de la chevelure, dans le noir de la sensualité, du péché, du mal, qu’il entend atteindre une dimension supérieure, une plénitude qui est rendue par les mots «immense et rond».

Cependant, après ce sommet de la poésie et de la pensée, le poète revient, avec la renaissance du désir en lui, à la précision des sensations que donne la chevelure : le toucher («duvetés»), la vue («mèches tordues») et, surtout, l’odorat («senteurs confondues») qui reste, pour lui, le sens privilégié, lcelui qui permet d’accéder à l’ivresse grâce à des mélanges étranges, à un cocktail de parfums qui viennent d’un végétal tropical («l’huile de coco»), d’un animal nordique («le musc») et des navires («le goudron» dont leurs coques sont imprégnées). C’est, en quelque sorte, un autre exemple de correspondances possibles. Ces trois vers sont rythmés par le retour régulier des «d» qui créent un frémissement.
Septième strophe :

L’exaltation du poète se projette vers l’avenir en deux exclamations, «longtemps !» et «toujours !», jetées en avant, séparées de la suite de la phrase de façon quasi arbitraite. Le premier espoir, qui apparaît vite bien insuffisant, est doublé aussitôt par une exigence de satisfaction perpétuelle. La retombée dans l'envoûtement charnel est bien marquée dans le second segment du vers 31, qui est coupé irrégulièrement. Aussi lui faut-il se concilier pour toujours les bonnes grâces de cette femme, dont «crinière lourde» rappelle qu’elle est un animal à apprivoiser, dont il apparaît surtout qu’elle est vénale, ses faveurs devant être payées de pierres précieuses qui seront aussi un ornement de la chevelure, véritable objet du «désir» du fait des rêves et des souvenirs qu’elle suscite en lui. D’où les dernières images, qui pourraient être un souvenir d'un passage de Maturin : «She was the oasis of his desert, the fountain at which he drank [...] He sat under the shade of the gourd.» (rapprochement plaisant en ceci que «the gourd» signifie «le calebassier», tandis que ce mot suggère à Baudelaire la gourde où se désaltère le voyageur [on ne doit pas croire qu’il entendait aussi désigner ainsi Jeanne Duval, qui, il est vrai, ne brillait pas par son intelligence, car ce sens n’apparut qu’en 1886]). L’«oasis» de la chevelure est la seule halte dans le désert de la triste réalité. La «gourde» offre ce qui, par une subtilité que met en relief l’enjambement, n’est pas bu comme un liquide grossier, mais est humé pour son parfum (Baudelaire affirmant encore sa propension), comme les vrais amateurs le font des plus fines liqueurs, c’est-à-dire le seul vin qui plaise au poète, qui puisse l’enivrer : celui «du souvenir», la fin du poème répondant bien aux «souvenirs dormant dans cette chevelure» de la première strophe.

Conclusion :

Ainsi, ‘’La chevelure’’ est un poème où la suggestion naît de l’aspect de la chevelure comme de son parfum, la sensation la plus forte, l’association des images se faisant dans plusieurs directions différentes. Le principe exposé dans le sonnet ‘’Correspondances’’ est poussé plus loin encore : le poème ne se contente pas d’être une orchestration de sensations selon le principe que «les parfums, les couleurs et les sons se répondent», il se meut dans un monde d’analogies où se découvrent des rapports intimes et secrets. Le poète laissa travailler son imagination foisonnante ; puis, avec un art rarement surpassé, il combina ses visions, et en tira l’essence en des raccourcis fulgurants.

L’analyse du poème a permis de suivre, comme pas à pas, ce travail par lequel les éléments détachés du monde extérieur perçu par le poète ébranlèrent, grâce aux associations épanouies en rêveries, ses facultés réceptives et expressives. En la regardant, en la palpant, en la respirant, il se gorgea d’abord des sensations offertes par cette chevelure. Mais, en même temps, il réveilla, dans le monde obscur de la mémoire, les évocations qui y dormaient. Et c’est sur l’élan des souvenirs qu’il déploya son imagination, en laisant les «correspondances» jouer leur rôle associateur à des niveaux intimes, les liaisons nous demeurant toutefois cachées, mais en suivant une ligne mélodique, au long de laquelle la sensation, à intervalles plus ou moins réguliers, imposa sa présence, redonna souffle à l’inspiration.

Ainsi se réalisa dans le poème une alchimie qui, avec une densité incomparable, créa un univers pur et surréel, Baudelaire réussissant à rendre I'enthousiasme et l’incantation, à créer une cadence, une musique qui le baigne tout entier. Le rythme conserve une telle intensité que la magie évocatoire dépasse le monde des apparences, montre I'essence des choses, exprime I'inexprimable.
Le thème de ‘’La chevelure’’ fut repris dans le poème en prose ‘’Un hémisphère dans une chevelure’’ où on lit en particulier :

- «Mon âme voyage sur le parfum comme I'âme des autres hommes sur la musique».

- «Dans l’océan de ta chevelure, j’entrevois un port fourmillant de chants mélancoliques».

- «Dans les caresses de ta chevelure, je retrouve les langueurs des longues heures passées sur un divan, dans la chambre d'un beau navire

- «Dans les rivages dentelés de ta chevelure, je m'enivre des odeurs combinées du goudron et de I'huile de coco

où l’on retrouve les mêmes idées, tandis que l’incantation que suscitent les vers est malheureusement perdue !
André Durand

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