Si le xvième siècle voit le développement de l'anatomie, les progrès de la chirurgie, l'invention de l'imprimerie et l'ouverture de la vieille Europe sur le





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Erasme et la médecine*

Si le XVIème siècle voit le développement de l'anatomie, les progrès de la chirurgie, l'invention de l'imprimerie et l'ouverture de la vieille Europe sur le monde, il est aussi le siècle de l'Humanisme. Là où la Renaissance voyait en l'homme l'être parfait qu’elle plaçait au centre de toutes démarches pédagogiques, scientifiques et artistiques, le discours humaniste reconnaît à l'homme le droit à l'imperfection pour autant qu'il cherche à y remédier par l'éducation et la raison.

Le mythe européen
Comme s'il cherchait à conjurer une naissance scandaleuse, le plus célèbre des humanistes se fit appeler Desiderius Erasmus, double patronymes latin et grec, qui signifient l’Aimé Aimé, car il est né bâtard, fils naturel d'un prêtre de Gouda et d'une jeune paroissienne. Sa vie durant, Erasme (1467-1536) luttera contre son destin. Il renie très tôt ses origines modestes et se démarque par sa vivacité d'esprit et sa volonté d'apprendre. A la mort de ses parents, emportés par la peste en 1484, ses tuteurs lui imposent le monastère. Il n'accepte la vie de claustrât et ne prononce les voeux de moine que pour mieux se consacrer aux études. A 25 ans il est ordonné prêtre et entre au service de l'Évêque de Cambrai. A compter de ce jour, Erasme se met à voyager. Cette existence nomade fait de lui un apatride ou ... un européen avant l'heure. Le bâtard a désormais trouvé ses racines dans l'étude et l'écriture. Selon lui, elles doivent conduire à l'érudition mais aussi à l'épanouissement de l'homme en tant qu'individu. Il voulait que la connaissance soit accessible à tous dans le but de former des esprits libres et critiques - « On ne naît point homme - disait-il - on le devient. »

L'humanisme est pour lui une philosophie de vie. Il croit en l'homme tout en intégrant ses imperfections. Erasme est un esprit curieux. Il est moine mais aussi moraliste et critique sévèrement, non pas la religion, mais ceux qui la pratiquent. Il mène de front les carrières d'éditeur, de traducteur, de commentateur et d'auteur. Il est poète autant que prosateur. Paris, Bruxelles, Rome et Londres surtout, le mettent en contact avec les grands penseurs de son temps. Partout où il réside Erasme écrit. Son verbe est vif, caractérisé par une ironie intelligente et acerbe. Il manie la dialectique avec brio et se joue des contradictions. Dans son oeuvre majeure, l'Éloge, tel qu'il le conçoit révèle une part de critiques et la Folie n'apparaît jamais comme une tare. La Folie se fait le porte-parole d'Erasme et à travers lui de tous les humanistes. Elle dresse sans complaisance le procès des cuistres, des bigots et des intolérants. Ce n'est pas un hasard si la Folie se fait ici le chantre de la sagesse comme dans l’œuvre de Rabelais.

L'Eloge de la médecine
L'histoire se souvient de l'Éloge de la Folie, mais ignore souvent cet éloge que, dix ans plus tôt, Erasme fit de la médecine sous le titre Encomium artis medicae. Ce texte, comme l'Encomium matrimonii (Éloge du mariage) est à ranger parmi les « declamationes » érasmiennes et appartient à un genre littéraire cher à l'humanisme. Ces textes visent l'enseignement des lettres ou encore la morale. C'est un exercice de style. Il s'agit pour l'auteur de défendre, par la rhétorique, un point de vue qui parfois est le sien mais qui peut aussi bien lui être étranger. Seul le « déclamateur » s'implique en le lisant, « l'auteur » reste en retrait. C'est ainsi qu'il faut aborder l'Eloge de la médecine. Le texte fut probablement commandité en 1499 par un certain Ghysbertus1 , médecin et chirurgien de Charles-Quint et destiné à être lu aux étudiants lors de sa leçon inaugurale en Faculté de médecine à l'Université de Paris. Erasme était-il un « nègre » ? Sans doute, si on considère ce texte avec notre acception du mot « auteur » mais certes pas pour le Prince des humanistes, à une époque et dans un contexte où la notion de droit d'auteur est absente. Il est alors normal pour un érudit, maniant la langue avec facilité d'écrire pour d'autres dans un but d'éducation et d'enseignement. Toute la scolastique repose sur ce principe fondamental.

L’Eloge de la médecine n'avait jamais fait l'objet d'une publication en titre, mais était toujours présenté en complément d'autres oeuvres rhétoriques d'Érasme. Cette absence est aujourd'hui comblée, car les éditions Labor viennent de publier une traduction française magistralement orchestrée et commentée par J. P. Vanden Branden et Alexandre Vanaugaerden, respectivement Conservateur honoraire et actuel Conservateur de la Maison Erasme d'Anderlecht.
Erasme et la médecine
Dans son Éloge, Erasme dresse un portrait élogieux du médecin, mais c’est le praticien de l'antiquité qu'il magnifie et l'on sent poindre une note critique à l'égard du praticien de son temps. En cette fin du XVème siècle, la médecine est encore largement empirique, empreinte de religiosité et de magie. Erasme au contraire invite la jeunesse à suivre les traces d'Hippocrate et de Galien.

La Renaissance signe en effet la découverte des textes antiques, et Erasme fait ici oeuvre de traducteur et de commentateur. On sent poindre en filigrane le regret d'un temps révolu où l'écoute du patient et l'hygiène avaient un sens. D'entrée de jeu, Erasme rapporte que - « Le principal éloge que mérite la médecine est tout d'abord qu’elle n'a absolument besoin d'aucune apologie, car elle se recommande suffisamment d'elle-même aux mortels par son utilité et sa nécessité ». Elle fut jugée si admirable que ses inventeurs en sont considérés à l'égal des dieux. De son côté, la maladie est personnifiée par Erasme sous les traits d'un être retors. - « Ses symptômes - nous dit-il - sont souvent trompeurs. [...] C'est comme si les maux agissaient envers le médecin comme un ennemi pour le tromper et lui en imposer ». Erasme en profite pour critiquer la démission de ses contemporains qui, face à la maladie, s'en remettent à la fatalité divine : - « Ce que nous affirmons d'abord être le propre de Dieu seul, les Anciens ne le refusaient pas non plus à la science des médecins. [...]- « Car, si donner la vie est une prérogative propre à Dieu, il sied de reconnaître comme presque divin le fait de protéger la vie donnée et de la sauver quant elle risque d'être ôtée et de s'échapper ». Les exemples qu'Erasrne choisit pour étayer son apologie de la médecine, sont tous issus des sources antiques. Il considère les faits mythiques comme les données historiques, il s'inspire des écrits de Platon et de l'Histoire Naturelle de Pline.

A travers son texte, Erasme défend aussi les grands principes de prophylaxie déjà présents dans l'Antiquité et les adapte. N'est-il pas plus profitable en effet de prévenir le mal que de le guérir? Il regrette le temps béni où - « Le législateur réglait la construction des bains et des gymnases publics, qu’il chassait les maladies contagieuses par la reconstruction des maisons et l'assèchement des marais, qu'il veillait à ce qu'on ne vendît pas des aliments ou des boissons nuisibles à la santé ». Et Erasme de poursuivre : - « mais aujourd'hui les dirigeants sont d'avis que cela ne les concerne pas ou pour ainsi dire pas, si l'on vent du poison pour du vin, si tant de maladies sont introduites parmi la population par du froment gâté ou du poisson pourri ». Il réconcilie aussi l'âme et le corps. Pour que le malade tire tout bénéfice de l'aide du médecin, il doit d'abord libérer son esprit des impuretés et des vices et, à l'inverse, - « une mauvaise constitution physique entraîne beaucoup de gens dans le péché pour ainsi dire sans le vouloir et malgré leur résistance. De même que les défauts de l'âme retentissent sur le corps, de même les maladies du corps entravent la vigueur de l'âme ; et il convient donc d’y remédier dans la mesure du possible. Cela explique que les grands de ce monde se sont toujours entourés de l'aide des médecins et que : - « Si Caligula avait eu un médecin digne de confiance, il n'aurait pas agi en fou ». Erasme insiste aussi sur l'importance de la relation médecin/patient, sur cette confiance qui selon lui sauve le malade . Et Erasme de poursuivre : - « La hantise de la maladie ajoute beaucoup au mal, mais aussi. - autant j'approuve qu'on recoure aux médecins, autant je n'approuve pas qu'on s'y abandonne ».
Cette dimension psychologique qu'il ajoute à l'art de guérir illustre, si besoin est, toute la modernité de la pensée d'Erasme.

Erasme conclue son texte en disant que s'il existe de bons médecins il en est de moins bons mais qu'en aucun cas la médecine ne doit avoir à souffrir de leurs erreurs. Dans l'Éloge de la Folie, Erasme reprendra cette dichotomie entre le bon médecin soucieux de son art et le mauvais, qui à défaut de soulager, impressionne son malade à coup de citations latines, justifiant à elles seules des honoraires exorbitants ! Il encourage donc les jeunes étudiants à embrasser la carrière de médecin en y mettant tout leur coeur, de consacrer toutes leurs forces à cette science qui procure honneur, gloire, prestige et richesse afin de rendre des services plus que communs, aux amis, à la patrie et à toute l'humanité.
Lorsqu'il écrit l'Éloge de la médecine, Erasme a juste trente ans. S'agit- il d'un hommage à la profession médicale ? Pas vraiment, c'est un écrit de jeunesse et une oeuvre de commande, il ne la signe pas. Le texte est ampoulé et trouve son inspiration, humanisme oblige, dans l'Antiquité grecque. Lorsqu'il édite L'Éloge en 1518, Erasme a 51 ans; c'est un auteur connu et reconnu qui cette fois signe son texte sans même le revoir. Est-ce à dire qu'il ne renie pas l'éloge qu'il fait du médecin. Sans doute, même si sa santé fragile lui a pourtant donné plus d'une fois l'occasion d'en douter. Mais rappelons que c'est le médecin antique qu'Erasme défend. Il reprendra 1'Éloge de la médecine une troisième et dernière fois en 1529 et c'est cette dernière version qui est généralement publiée.
Erasme de Rotterdam échappe à toutes les tentatives de classements. C'est un individualiste, un moraliste jamais moralisateur, lui qui manie l'ironie avec un brio extraordinaire. Son discours pousse l'art de la polémique à son paroxysme. Son oeuvre eut une portée universelle et dépasse de très loin son époque. Il eut le talent de remettre l'homme à sa juste place, ni plus, ni moins. Une belle leçon d'humanité !



Les Maladies du Monde
Au XVIème siècle, les maladies d'origine épidémique sont légions, d'autres apparaissent dans le sillage des découvertes du Nouveau Monde. On les redoute d'autant qu'on ne les comprend pas. La religion s'empare du phénomène et en profite pour stigmatiser les parias. L'histoire nous apprend que face aux maladies nouvelles, la réaction de l'homme est trop souvent identique, la peur l'emporte sur la raison.
La découverte du Nouveau Monde s'est traduite en Europe par l'apparition de maladies jusqu'alors inconnues dont le fameux « Mal de Naples » (les premiers cas de syphilis ont été recensés parmi les soldats français qui participaient au siège de Naples). La syphilis gagnera bien vite les contrées voisines et en 1502, un vingtième de la population européenne semble touché. Les autorités publiques imposent des mesures draconiennes visant à éradiquer le mal. Les malades sont traités à l'égal des pestiférés. L'Église impose aux jeunes couples une visite médiale prénuptiale ce qui jette la suspicion dans les foyers. A cela Erasme répond : - « Le prêtre fait en sorte que les hommes se détournent de leurs vices, mais le médecin fait en sorte qu'ils soient en état de se détourner ».

L'histoire d'Erasme est aussi celle de ses maladies, multiples et polymorphes. Dans sa correspondance, il insiste sur les mesures élémentaires d'hygiène. La peste qui avait emporté ses parents faisait encore des ravages et Erasme s'inquiète de l'apparition de maladies nouvelles : - « L'antiquité a dénombré trois cents espèces de maladies, des espèces nouvelles et inconnues s'y sont ajoutées et s'y ajoutent jour après jour, comme si elles menaient la guerre du fond de leur tranchées contre l'art médical ». Il évoque ici la peur de la syphilis.
Erasme craignait les femmes et on le disait homosexuel. Dans un de ses Colloques, il relate l'entretien d'un jeune homme et d'une prostituée : - « Si tu n'as pas encore attrapé la syphilis, tu n'y échapperas plus longtemps. Si tu l'attrapes, tu seras la créature la plus pitoyable, même si tes affaires sont prospères, même si tu obtiens richesse et renommée. Que seras-tu, sinon un cadavre ambulant ? ».

Pendant des siècles, on soignera la syphilis à coup de mercure, mais ce remède entraînait plus de dégâts que la maladie elle-même.

A côté de la peste, de la syphilis, de la suette, du choléra, les fièvres d'origine paludéennes déciment aussi les populations des zones marécageuses. Erasme craint la puanteur et les miasmes. Dans sa correspondance, il n'hésite pas à décrire ses propres maux et se plaint de fièvres récidivantes qui semblent correspondre à des accès de malaria ; il parle de coliques néphrétiques, d'expulsions répétées de calculs, de diarrhées aiguës, de troubles intestinaux en tout genre. Ce nomade ne connaît que trop bien la crasse des grands chemins et la propreté douteuse des auberges. Il rapporte : - « Je sais par expérience combien il est plus facile d'éviter une maladie que de la chasser » et encore - « Fuis tant que tu pourras la saleté de la foule, vis sobrement ». Il proclamait haut et fort le danger des maladies vénériennes, conseillait de boire et de manger dans de la vaisselle propre. Il rappelait à l'occasion aux jeunes mères, que pas une nourrice, fut-elle dodue, ne pouvait remplacer leur lait maternel. Les considérations d'Érasme sur la prévention sont résolument modernes, la prophylaxie fut son cheval de bataille. Il attachait beaucoup d'importance à la santé, lui qui était de faible constitution et conseillait la sobriété pour éviter la torpeur de l'esprit. Pourtant, plus encore que la médecine de son temps, c'est l'art de guérir des anciens qui le motive. Il traduit et diffuse les écrits de Celse, de Galien et regrette l'âge d'or d'Hippocrate. Selon lui, dans l'Antiquité le corps était entretenu et traité avec respect, l'hygiène avait sa raison d'être et la crasse, loin d'être sanctifiée1 , était bannie des traités de médecine.

Erasme et ses maux
Erasme n'hésite pas à décrire son état de santé et les maladies qui l'affectent. Le langage est précis et les descriptions détaillées. Du côté de l'esprit, on lui prête des tendances paranoïaques, voire schizophrènes. Erasme eut à souffrir d'une santé fragile, il le déplore. Il est à l'écoute de son corps mais le traite sans ménagement. La maladie semble l'obséder et il en parle comme pour rnieux l'exorciser.

S'il eut à souffrir de tous ces maux, Erasme n'en meurt pas moins septuagénaire ce qui, pour l'époque et compte tenu de sa vie tourmentée, restait exceptionnel. Était-il un hypocondriaque, un malade imaginaire ? La réponse est sans doute à nuancer.

Dans les lettres qu'il adresse à ses amis, Erasme raconte son corps et ses dysfonctionnements. C'est moins par goût du morbide que dans un esprit scientifique. L'humaniste s'expose au grand jour. Il ne le fait pas par complaisance mais cherche à vaincre son angoisse face à la maladie qui l'accable. En décrivant ses maux, sans doute espère-t-il obtenir des conseils avisés.
Erasme et la peste
En octobre 1518, lors d'un voyage de Bâle à Louvain, Erasme déclare les premiers symptômes de ce qu'il croit être la peste. Il raconte l'évolution de sa maladie à son ami Beatus Rhenatus.
Prends livraison, mon Beatus, de toute la tragi-comédie de mon voyage. Faible encore et assez languissant comme tu sais, je quittais Bâle [..], j'étais pris de fièvres [..]. Vers le soir on nous débarque dans un hameau d'aspect glacial. [..]. Là j'ai frôlé la mort : nous avons dîné dans une salle de chauffe exiguë, à plus de 60 personnes, je crois, un ramassis de toutes sortes de gens, et cela jusqu'à près de l0h00. Ô quelle puanteur, quel bruit, surtout quant ils se furent échauffés au vin. Erasme passe par Cologne où sévissaient plusieurs foyers de peste et gagne Aix-La- Chapelle:

[...]. Pendant ce temps, commence à se faire sentir chez moi un assez fort malaise gastrique. Je me rend aux toilettes et je vais à selle. L’estomac n'étant pas encore soulagé, j'introduis à deux reprises un doigt dans le gosier. [..], gagnant le lit après ce vomissement, je me repose plus que je ne dors [..], mon corps à jeun se mit à grelotter prodigieusement au contact de l'air nocturne. A ce moment déjà, j'étais si atteint qu'il aurait mieux valu me réchauffer au lit que de me trouver sur un cheval. [..].Au bout de deux jours de chevauchée, l'ulcère que j'avais en dessous la hanche gauche s'est légèrement enflammé, [..], vu que c'est avec cette partie-là que j'appuyais sur le cheval, la lésion s'est aggravée au point que toute la région s'enflamma. La lésion à l'aine gauche augmenta légèrement de volume [..].
Éruption cutanée, abcès multiples et inflammation des ganglions, tous ces symptômes invitent à diagnostiquer la peste. Pourtant, si notre humaniste eut à souffrir de la peste, il s'agissait alors d'une forme mineure et atténuée de la maladie voire des symptômes d'une autre maladie infectieuse comme la syphilis.
Erasme et la syphilis
De son côté, la « syphilis » d'Erasme fit, en son temps, couler beaucoup d'encre. En juin 1928, la découverte présumée de son squelette sous la nef de la cathédrale de Münster a déchaîné les passions. A. Werthemann, professeur d'anatomie pathologique à la Faculté de médecine de Bâle s'intéressa aux restes osseux et montra que le tibia et le fémur gauches qui étaient trop courts, respectivement de 5 et de 8 mm, présentaient en outre des proliférations osseuses dures et poreuses de plusieurs centimètres de long. En colorant les os décalcifiés, Werthemann chercha à démontrer que ces néoformations osseuses résultaient d'une réaction périostée qu'il a attribué à une syphilis osseuse. Il s'en est suivit un débat sur l'origine vénérienne ou non vénérienne d'une tréponématose car, à côté de la syphilis, il existait, à l'époque, des tréponématoses non vénériennes telles que le pian, le béjel ou la pinta. Le diagnostic a posteriori des anomalies osseuses sur un squelette aussi ancien est aléatoire et il est impossible de distinguer les lésions dues à la syphilis, au pian ou à la syphilis endémique1 . Le débat sur l'origine vénérienne ou non de la maladie d'Erasme s'éteint en 1974 lorsqu'on découvre un second squelette, dans un autre caveau sous la nef de la cathédrale et qui, preuves matérielles à l'appui, fut également attribué au grand humaniste. Le corps ne présentait en revanche aucun symptôme d'une maladie osseuse. L'étude de Werthemann n'est pas à négliger pour autant mais s'agissant d'un inconnu, son diagnostic ne présentait alors plus aucun intérêt médiatique et tomba dans l'oubli.
Et la goutte...
Erasme était-il ou non atteint de goutte. Oui, si l'on en croit le diagnostic de son médecin et les déformations qui apparaissent sur les tableaux d'Holbein et de Dürer. Non, si on se reporte à l'examen du squelette présumé d'Erasme et si l'on considère la diète et les régime draconiens qu'il s'imposait. Ils sont en complète contradiction avec la goutte qui est une maladie qui touche plutôt les bons vivants. La goutte était alors une maladie métaphorique à forte connotation négative qui stigmatisait la paresse et la gloutonnerie2 . On est bien loin du profil d'Erasme. Lui-même disait qu'il souffrait : - «d'une douleur qui ressemble à la goutte mais que certains prétendent différente... ».

Erasme observait - « la goutte du pied, de la main et du corps en général me tourmente sans discontinuer, attaquant tous mes membres l'un après l'autre ». Les traces littéraires de sa maladie nous sont également fournies par l'importante correspondance qu'Erasme a accumulé au cours de ses voyages. Ainsi, en avril 1534, son affection paraît chronique: « une terrible maladie a envahi le côté gauche de ma tête, de mes épaules, de mes bras [...]. Je n'ai pu quitter la maison depuis six mois. La torture est en train de se propager dans mon corps tout entier; elle est réfractaire à toute médecine et s'aggrave chaque jour » ajoute-t-il en août 1534. « La goutte martyrise mes mains, mes pieds et j'ajouterais, toutes mes articulations et tout mon corps ».

Sans souci de les différencier, toutes les formes de rhumatismes étaient alors classées sous l'appellation générale de « goutte ». il est bon dès lors, de s'interroger, à la lumière de nos connaissances actuelles de la rhumatologie, si Erasme a réellement souffert de la goutte ou bien s'il était atteint d'une de ses formes apparentées. Le diagnostic de la goutte a été revu depuis, en tenant compte des épidémies qui sévissaient au début du XVIème siècle et à travers une étude critique des documents disponibles : sa correspondance, les représentations picturales, les ossements retrouvés dans son caveau.

Ceux qui depuis dix ans se sont penchés sur les maladies d'Érasme ont évoqué la possibilité d'une spondylarthropatie séronégative, affection caractérisée par un enraidissement progressif de la colonne vertébrale, des gonflements asymétriques prédominant aux grosses articulations des membres inférieurs dans un contexte d'inflammation, de crampes intestinales et de diarrhée. Souvent, ces symptôme s'accompagnent de manifestations cutanées. Il en ressort que le rhumatisme d'Érasme pourrait ne pas être la goutte mais un rhumatisme post-infectieux à point de départ intestinal ou génito-urinaire. Cette affection qui est attestée depuis la Haute Antiquité ne pouvait être soignée et devenait dès lors très invalidante. Toutefois, les données cliniques proviennent d'Erasme lui-même, qui ne possédait ni l'objectivité ni les connaissances médicales requises pour évaluer correctement l'importance relative des divers symptômes qu'il endurait.

Dans les portraits connus d'Érasme, de Quentin Metsys, d'Albrecht Dürer et d'Hans Holbein le Jeune, l'iconographie n'offrent que peu d'intérêt du point de vue médical. Metsys lègue à la postérité une image sublimée, celle de l'humaniste idéal, et non pas celle de l'homme. Les portraits de Dürer n'ont pas été effectués de visu d'après modèle mais furent réalisés en atelier à partir d'une esquisse faite à Bruxelles en 1520. Quant à Holbein, qui a exécuté une esquisse des mains d'Érasme, il n'a jamais achevé son croquis, nous privant d'un indice de diagnostic potentiel. Le gonflement des articulations métacarpiennes est donc un pur produit d'interprétation du lecteur moderne. Du côté des restes osseux, il n'y a pas non plus de signes cliniques d'une maladie articulaire autres que ceux présents habituellement chez un homme de 70 ans, vaincu par de trop longs séjours à cheval et par de mauvaises conditions de vie et d'hygiène.

Sur les dangers d'un diagnostic a posteriori
L'examen de documents écrits ou de tableaux renseigne parfois l'historien sur l'ancienneté de certaines maladies, en particulier les affections rhumatismales ou les dermatoses dont les symptômes sont clairement apparents. Cette lecture ne peut être envisagée sans une solide étude critique, car l'artiste est seul maître de son oeuvre et la charge morbide est parfois volontairement signifiante sans pour autant reposer sur une réalité médicale objective. On touche aussi ici au problème posé par la chronologie. Si l'on prend le cas d'Érasme de Rotterdam, son image est célèbre et mainte fois reproduite, parfois plusieurs siècles après sa mort. S'inspirant d'une image d'époque, les artistes sont susceptibles de réinterpréter les signes cliniques et d'affecter Erasme de maladies qu'il n'a jamais eues, voire qui n’existaient pas en son temps. L'oeil de l'artiste n'est pas celui du médecin. Son message est largement métaphorique et ne traduit qu'une certaine idée de la réalité ; ils l'idéalisent et en lissent les contours ou, au contraire, l'exacerbent et touchent alors à la caricature.

Fort de toutes ces précautions, l'examen des oeuvres et de la littérature des temps passés permet néanmoins de réévaluer l'ancienneté de certaines maladies comme l'artérite temporale, le rhumatisme articulaire, la poliomyélite. ou encore d'affections que l'on ne croyait pas antérieures au XIXe siècle1.


Christine Bluard
Pour en savoir plus:
Erasme, Éloge de la médecine, Traduction française de ''Dominique Bockstael, remaniée par Alain Van Dietvoet et Jean- Pierre Vanden Branden, commentaires de J.-P. Vanden Branden et Alexandre Vanautgaerden, Ed. Labor, Bruxelles, 1997.

Erasme, préface de Jean-Claude Margolin, Coll. Bouquins, Ed. Robert Laffont, Paris, 1992.

Erasmus von Rotterdam, catalogue d’exposition, Historisches Museum, Bâle, du 26 avril au 7 septembre 1986.

Appleboom, Thierry et Co, Les affections rhumatismales dans l’Art et dans l’Histoire, R. Malherbe Ed., Bruxelles, 1988.


  • *Ce texte et le résumé de la conférence donnée en Mai 1998 à Bruges, par Christine Bluard de l’Université libre de Bruxelles, pour la F.M.C. Pierre II d’Aragon, sous la direction du Docteur G. Guiraud.

Nous remercions l’auteur de nous en avoir autorisé la publication.

1 D’après une lettre autographe d’Erasme datée de 1499. P.S. Allen, Opus Epistolarum Desiderii Erasmi Roterodami, 12 vol., Oxford, 1906-1965. Vil. 1, p.18, 11. 20-21.

1 Au moyen-âge, la croyance voulait que la Sainte Crasse donne à l’homme l’occasion de s’avilir pour mieux s’élever au rang de serviteur de Dieu.

1 Rentchnick, P., Pathographies (90), in Médecine et hygiène n°46, juin 1988. p. 1927-1928.

2 ROTHFIELD L. , « La goutte comme métaphore », in Les affections rhumatismales dans l’Art et dans l'Histoire, R. Malherbe Ed., Bruxelles, 1988. p. 73&sq. L'auteur précise que «La goutte est avec la syphilis, l'une des rares affections « littéraires » dont la fréquence livresque dépasse celle de la réalité. »

1 DEQUEK J. « Revue générale des affections rhumatismales dans les arts visuels », in Les affections rhumatismales dans l’Art et l'Histoire, René Malherbe Ed. , Bruxelles, 1988. p. 31 sq.

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