Paracelse : une poétique de la transparence





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Luc-Olivier d’Algange

Paracelse : une poétique de la transparence


Si les deux derniers siècles furent d'une belle abondance de poètes et de poèmes, l'absence d'une poétique qui serait à leur mesure n'en est que plus frappante. Sans doute faut-il expliquer cette absence par la clandestinité même des hautes oeuvres de la poésie moderne qui ne se sont jamais manifestées qu'en rupture avec les normes profanes, les systèmes et les idéologies dévouées au règne des Titans et de la technique. Les « poétiques » construites à partir des « sciences humaines » eurent, à cet égard, pour fonction de voiler la révélation de la parole, de réduire le texte à sa rhétorique, de le contraindre à l'opacité matérielle en assombrissant le Dire dans la redondance de la chose dite. Nous verrons de même un certain naturalisme moderne réduire la nature à un mécanisme et, de la sorte, nous en éloigner, alors même nous cultiverions à son égard une ostentatoire vénération « écologique ».

Inventer une poétique au diapason de la poésie exigerait ainsi que nous nous déprenions d’emblée de ces superstitions « scientifiques ». Si le poème est le chant de la transparence perpétuelle de la nature et de la parole, la poétique devra favoriser la connaissance de cette transparence. L'œuvre de Paracelse est un exemple magistral de cet art spéculatif qui plutôt que d'entraîner la pensée vers des réponses qui ne sont que des convictions ou des opinions, la porte vers de nouvelles et plus hautes questions. En quoi la parole humaine, en certaines circonstances heureuses, laisse-t-elle entrevoir, en sa transparence conquise par l'épreuve de l'Art, une clarté qu'il faut bien se résoudre à dire divine ? En quoi la nature que le poète chante est-elle « en miroir » avec l'âme du poète, «  âme d'une âme » comme disait Shelley, dans cette fluante communion des clartés qui unit l'intérieur et l'extérieur ?

Si la poésie, ainsi que l'écrit Henry Bosco, est bien « un moyen de connaissance », toute poétique digne de ce nom devra témoigner avec exactitude de cette connaissance. Une poétique dédaigneuse de l'idée même de connaissance ne saurait prétendre à servir des oeuvres où retentit l'expérience des états multiples de l'être. La langue, objet d'étude du linguiste, n'est pas le langage du poète. Dans l'ardente expérience du chant, le poète accroît la transparence du langage au point d'en rendre la matière subtile. Il importe donc, afin de ressaisir l'œuvre poétique dans son dessein même, d'accéder à l'idée du langage qui est celle du poète et qui diffère fondamentalement de la conception positive propre aux sciences humaines.

Pour le poète, rien n'est extérieur. Son chant est le recueillement de son âme dans cette transparence de la nature et du langage qui n'est autre que l'Ame du monde. De la poésie « art de la santé transcendantale » selon le mot de Novalis, la poétique devra donc se chercher du côté de Paracelse, de Joseph de Maistre et de Franz von Baader. Paracelsienne, toute poétique le serait dès lors qu’issue d'une fidélité à la chose dite elle s'efforce d'atteindre à la connaissance de la vertu revivifiante et salvatrice de la poésie. Loin d'être un motif ornemental ou la servante d'une quelconque utilité ou fonction sociale, la poésie serait ce primordial dessein qui, par ses noces avec la « lumière de la nature », s'ordonne à une plus haute légèreté. A la vertu ailée des images qui nous ravissent vers le haut, cette poétique, que nous qualifions ici de paracelsienne, fera correspondre une hiérarchie sans laquelle l'apesanteur des images risquerait de se perdre dans l'indiscernable.

Pour Paracelse, le monde immanent n'a pas de réalité indépendante. La nature n'est point close sur elle-même, à la manière de l’Ourouboros, mais spirale prophétiquement ouverte à l'intervention extérieure du Saint-Esprit. A l'idée d'une nature opaque, réduite à une sorte de mécanisme sans maître, Paracelse oppose la vision d'une nature en tant que reflet. De la connaissance de la lumière de la nature dépend le déploiement de cette vision par laquelle la poétique rejoint la poésie. La lumière de la nature « allumée par le neuvième ciel » correspond, dans l'ordre théologique, à l'intervention de l'Esprit-Saint. Ainsi que l'écrit Ersnt Wilhelm Kämmerer: « La théorie du lumen naturae est liée à l'anthropologie du microcosme. L'homme est l'image de l'univers, en lui se reflètent les phénomènes cosmiques. L'homme ne doit pas être perçu comme se trouvant en face de la nature et recevant d'elle ses lumières, et pas davantage comme portant en lui une lumière éclairant les ténèbres de la nature. »

Dans l'œuvre de Paracelse, le naturalisme et le rationalisme, également récusés, laissent place à une recherche de la vérité intérieure, le cœur de l'homme où fulgure la lumière du « neuvième ciel » étant identique au cœur du monde. Tel est exactement le pressentiment des poètes qui, depuis toujours, décrivent les paysages du monde comme autant de spéculations, au sens étymologique, du monde intérieur. Si, pour Baudelaire, « la nature est un temple » et si l'âme se laisse contempler dans « le déroulement infini » des lames de la mer, la connaissance entrevue, à la faveur de ces rencontres du monde intérieur et du monde extérieur, exclut le face-à-face fascinateur auquel nous contraignent les systèmes matérialistes ou agnostiques. Si la connaissance est impossible, la poésie n'est que divertissement et l'homme est à jamais séparé de la toute-légèreté d'un Dire qui le dépasse. En revanche, si la poésie est, en effet, un moyen de connaissance, une gnose aurorale, il nous reste une chance de retrouver, à travers les dédales démultipliés du temps, le chemin de la royauté intérieure.

Comment comprendre ces incessantes correspondances que les poètes chantent entre les saisons, les astres, les paysages, les visages, les Anges si la « philosophie » que l'on avance en contredit la possibilité réelle ? Ainsi s'explique l'incompréhension sartrienne de la poésie. La poésie est moyen de connaissance, toute connaissance, dans son apogée limpide, est sauve et transfigurée. La poésie est au-delà de toutes les magies. L'image poétique, lorsqu'elle advient dans la grâce du Dire témoigne par son objectivité d'une réalité qui outrepasse la pure invention humaine. L'œuvre de Paracelse nous donne à comprendre en quoi le plus subtil est aussi le moins subjectif. Dans l'ascendance de l'Image poétique, la fantaisie individuelle n'a plus aucune part. L'espace conquis s'inscrit dans une hiérarchie d'états objectifs.

E.W Kämmerer écrit que, selon Paracelse « l'homme représente une somme constituée par la nature, l'esprit et l'ange. Son corps appartient à la nature. L'esprit et l'Ange produisent l'âme, et en même temps la possibilité de dépasser la nature. Ce qui est bon dans l'homme provient de la lumière de la nature et se localise dans le corps sidéral, c'est-à-dire dans le corps invisible. » La poésie, issue de l'alliance alchimique de l'esprit et de l'Ange serait ainsi, selon la perspective d'une poétique paracelsienne, l'annonce de la vie future du poète, son corps invisible qui témoigne de la mort de la mort. Le pardon des péchés est la médecine suprême qui guérit le corps éternel, de même que l'alchimie guérit le corps mortel en le délivrant de son propre déterminisme. L’incarnation n'est en aucune façon un consentement ou une soumission au déterminisme biologique, ni un enfermement dans la nature : «  car ainsi, écrit Paracelse, l'âme n'est plus jamais pâle, elle est revêtue du vêtement de chair et de sang du Saint-Esprit. » La contradiction n'est qu'apparente avec cette autre citation: « L'homme, dès lors qu'il provient de cette terre et qu'il se sépare de cette terre devient semblable aux Anges », qui ne demande qu’à être couronnée de la sorte : « Les âmes de tous les aïeux ont été conservées jusqu'à la Passion de Jésus-Christ; à partir de ce moment, ils ont acquis un corps nouveau et saint. » Les différences de point de vue, selon que l'on considère l'homme à partir de sa condition, de son devenir ou de son éternité, changent la formulation, à la manière dont change l'aspect du spectre lumineux selon le mouvement imprimé au prisme dont il provient. La lumière demeure identique à elle-même ainsi que l'ordre de ses manifestations. En se fondant sur des auteurs tels que Paracelse, il est ainsi possible de définir une poétique en accord avec les hautes oeuvres de la poésie. La prétendue « folie » des poètes n'est qu'un signe montrant que le juste point de vue pour considérer leurs œuvres n'a pas encore été trouvé.

Dans la hiérarchie plus vaste de la pensée paracelsienne la folie poétique trouve sa place et l'écart dont elle fait preuve à l'égard du sens-commun marque son rapprochement d'un sens plus originel, unique, sans commune-mesure, et, par cela même, incommensurable. Par la poésie, le poète obéit à la plus haute liberté. La coïncidence des contraires qui est à l'œuvre dans le cérémonial immortalisant peut dérouter ou surprendre, elle n'en témoigne pas moins d'une logique irréfutable, par l’accord avec le Logos lui-même, principe de toutes les logiques et de tous les discours.

Animée par ce que Paracelse nomme « la lumière de la nature », la poésie, qui traverse toute chose, air, feu, eau, pierre, métaux, pour en évoquer la force vive par l'image, porte témoignage de ce soleil intérieur: le Logos. La transparence, donnée fondamentale de la philosophie paracelsienne, rejoint le principe de toute poésie, jusqu'à celle d'André Breton, telle que l’évoque Julien Gracq: « Extraordinairement fréquents y sont les termes évocateurs de transparence: verre, glace, gemme ou miroir, frappante la hantise qu'ils nous rendent sensible, la présence d'un monde perméable à l'œil et à la main, où les parois et les cloisons ne sont qu'apparence, où les obstacles se dissolvent et où l'on passe sans effort de l'autre côté du miroir. » La transparence supposant une transparition, la poésie d'André Breton témoigne ainsi, peut-être à son insu, d'une réalité métaphysique que sa poétique explicite récuse. Comment donner toute son ampleur au chant de l'accueillante transparence de la nature, si d'autre part, l'on s'en tient au « matérialisme », fût-il « dialectique « ? L'anthropologie paracelsienne, qui suppose, elle, au-delà du « corps animal », un « corps sidéral » et un « corps glorieux » donne à la transparence que le poète pressent la latitude réelle d'une légitimité qui le dispense de vivre dans la malédiction du heurt ou de l'absurde. Pour Paracelse, la « naissance d'en haut » est une « seconde naissance ». Au-delà du discord de la mallarméenne hantise de l'Azur et de l'humaine condition, un accord est pressenti que célèbre la lumière de la nature, telle une vertu infuse devenue science.

De même, dans la cosmogonie paracelsienne, au-delà du ciel visible, il existe un ciel invisible, l'astrum, et au-delà encore, le ciel intérieur, supra-céleste, Or, cette hiérarchie des corps et des cieux qui se superposent de la nature jusqu'à la Surnaturel, est précisément la connaissance, la « gnose », dont la poésie demeure aujourd'hui l'ultime moyen d'accès. Part la plus archaïque, la plus originelle de notre culture, la poésie, même dans ses formes en apparence les plus modernes nous instruit d'une sagesse ardente dont les grandes lignes et les grands desseins se retrouvent dans la philosophie alchimique de Paracelse, dans les grandioses gradations de la philosophie néoplatonicienne. L'offensive scientiste, linguistique et structuraliste contre le Sens et le dessein de la poésie doit se comprendre comme une tentative d'en finir avec cette part immémoriale, ambassadrice envers et contre tout, de principes dont le monde moderne ne veut plus entendre parler.
Luc-Olivier d’Algange





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