Présente ‘’La poésie doit avoir pour but





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présente
‘’La poésie doit avoir pour but

la vérité pratique’’

(1947)
poème de Paul ÉLUARD
dans son recueil ''Deux poètes d'aujourd'hui''

À mes amis exigeants
Si je vous dis que le soleil dans la forêt

Est comme un ventre qui se donne dans un lit

Vous me croyez vous approuvez tous mes désirs
Si je vous dis que le cristal d'un jour de pluie

Sonne toujours dans la paresse de l'amour

Vous me croyez vous allongez le temps d'aimer
Si je vous dis que sur les branches de mon lit

Fait son nid un oiseau qui ne dit jamais oui

Vous me croyez vous partagez mon inquiétude
Si je vous dis que dans le golfe d'une source

Tourne la clé d'un fleuve entr'ouvrant la verdure

Vous me croyez encore plus vous comprenez
Mais si je chante sans détours ma rue entière

Et mon pays entier comme une rue sans fin

Vous ne me croyez plus vous allez au désert
Car vous marchez sans but sans savoir que les hommes

Ont besoin d'être unis d'espérer de lutter

Pour expliquer le monde et pour le transformer
D'un seul pas de mon coeur je vous entraînerai

Je suis sans forces j'ai vécu je vis encore

Mais je m'étonne de parler pour vous ravir
Quand je voudrais vous libérer pour vous confondre

Aussi bien avec l'algue et le jonc de l'aurore

Qu'avec nos frères qui construisent leur lumière
Analyse
Le titre définit péremptoirement un programme d'action, indique d'emblée la thèse défendue par Éluard en 1947, alors qu'ayant vu les émeutes fascistes de 1934 à Paris, ayant déploré la guerre d'Espagne en 1936, ayant subi la Seconde Guerre mondiale, l'occupation de la France par les nazis, étant alors entré dans la Résistance et ayant de nouveau adhéré au parti communiste, il était convaincu que la poésie ne pouvait plus se cantonner à exprimer les sentiments personnels, à chercher une vérité transcendantale, éternelle, pour privilégier une vérité «pratique», c'est-à-dire adaptée à la situation concrète et immédiate des humains. Nous pouvons déjà en déduire que la poésie doit donc, selon lui, être utile, loin peut-être des artifices de l’art, être politiquement engagée, émettre un message conduisant à l'action, être au service des êtres humains.

De son poème, qui est volontairement empreint d'un certain classicisme puisque, si la ponctuation comme les rimes en sont absentes, il est constitué de huit quatrains d'alexandrins, il fit un manifeste, sa deuxième partie étant dominée par la promotion de l'engagement.

Il l'a dédicacé à ses «amis exigeants», qui, comme nous tous, n'aimaient rien tant que retrouver ce qu'ils avaient déjà aimé, s'accrochaient à la poésie qu'il leur avait déjà donnée, lui reprochaient d'avoir pris cette nouvelle direction.
Suivons avec précision le déroulement de ce poème.
Les quatre premiers tercets, la première partie du poème, ont une structure identique, présentant des anaphores et un dialogue fictif où, dans chaque strophe, le poète interpelant directement ses «amis», leur propose une situation sexuelle ou simplement amoureuse, décrite, dans les deux premiers vers de chaque strophe, tandis que, dans chaque dernier vers, à la fin d'une longue phrase, il se montre sûr de leur acquiescement et même de leur imitation de sa conduite.

Ces quatre situations sont prises dans la nature, et sont chargées d'un érotisme étonnant, dissimulé sous quelque obscurité dont l'éclaircissement apporte toutefois de la satisfaction à l'amateur.

En effet, dans le premier tercet, «le soleil» (qui est habituellement un principe mâle) est assimilé à «un ventre» féminin ; dans le deuxième tercet, le «jour de pluie», habituellement triste, devient ici un agréable «cristal» sonore puisque, enlevant l'envie de sortir, il favorise «la paresse de l'amour» ; plus nettement encore, «la clé», qui est en fait le phallus, pénètre dans un «golfe», qui est en fait le vagin dont la toison a d'ailleurs toujours été traditionnellement désignée comme un «jardin» (qu'il faut donc arroser !), d'où la mention de la «verdure».

Le poète, à travers cette sorte de pastiche de ses propres images, se moque donc quelque peu de lui-même mais surtout de ses «amis exigeants» qu'il a ainsi mis en confiance avant d'en venir à contredire leur opinion, et de leur définir celle qui est devenue la sienne.
Cela se fait exactement au milieu du poème, où survient la conjonction «Mais» qui annonce une opposition à ce qui a été dit précédemment, une rupture de l'accord entre le poète et «ses amis». Dans ce tercet, Éluard décrit ses nouveaux sujets d'inspiration, en marquant un changement de modalité de la parole puisqu'il passe de «je dis» à «je chante», de l’affirmation à la célébration, de la quiétude créée par l'habitude à l'enthousiasme suscité par la nouveauté de la découverte. Désormais, il s'intéresse au monde réel, proche («la rue») ou plus vaste («le pays»). Et il constate la désapprobation, la désaffection de ses «amis» devant cet engagement social et même politique où ils ne le suivent pas, refusant ce monde urbain, habité, qui leur fait préférer «aller au désert», dans la solitude.
Dans les trois derniers tercets, il assène à ses «amis» une leçon, leur exprime vraiment son message.

Déjà, en 1932, dans ''La vie immédiate'', il avait proclamé :

«C'est entendu je hais le règne des bourgeois

Le règne des flics et des prêtres

Mais je hais plus encore l'homme qui ne le hait pas

Comme moi

De toutes ses forces.

Je crache à la face de I'homme plus petit que nature

Qui à tous mes poèmes ne préfère pas cette ''Critique de la poésie''

Ici, la conjonction «car» permet d'annoncer une explication, et celle-ci est en effet donnée à la sixième strophe. Le poète porte à ses «amis» le grave reproche d'une existence vaine puisque «sans but», dans l'ignorance de ce que les autres «hommes» font, mais qui n'est révélé qu'au-delà de l'enjambement, qui crée un suspens, une attente, avant que les deux derniers vers ne l'indiquent avec une accumulation de termes qui, du fait de l'absence de ponctuation entre eux, se succèdent rapidement avec la force de conviction du prosélyte enthousiaste. Il proclame que «les hommes» ont pris conscience de leur «besoin», ont admis dans quelle faiblesse ils se trouvaient en étant seuls, ont décidé d'opter pour la solidarité dans le but d'une action effective sur le monde.

Cependant, bien vite, à la strophe suivante, le poète s'empresse d'offrir son aide cordiale à ses «amis» dans cette nouvelle voie où il se propose de les guider, et cela en dépit de sa faiblesse due à son âge, de sa tendance encore à vouloir les séduire (les «ravir») alors qu'il lui faudrait faire ce qui, par un autre enjambement plus hardi puisque de strophe à strophe, ne sera indiqué que dans le dernier tercet.

Et c'est par un étrange paradoxe que ses «amis», il veut à la fois les «libérer» (de leur égoïsme, de leur solitude, de leur traditionalisme, de leur ignorance) et, au contraire, les enfermer dans une communauté qui n'est pas seulement celle avec leurs «frères» engagés dans une recherche de la «lumière» (de la vérité, de la raison), mais aussi celle avec la nature, l'évocation de «l'algue» et du «jonc de l'aurore» permettant au poète de montrer que, si son inspiration a pris une nouvelle direction, il ne néglige pas pour autant les thèmes poétiques qui plaisent tant à ses «amis», qu'il ne veut donc pas perdre. Il peut s'engager et néanmoins demeurer un poète soucieux d’esthétique.
Le poème est donc un manifeste par lequel est repoussée une poésie traditionnelle de pur divertissement, tandis qu'est faite l'apologie d'un engagement qui n'est pas abandon de la poésie.

Il parut dans le recueil ''Deux poètes d'aujourd'hui'' (1947).


André Durand
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