J'ai quitté Paris et même la France, parce que la tour Eiffel finissait par m'ennuyer trop





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Lassitude
J'ai quitté Paris et même la France, parce que la tour Eiffel finissait par m'ennuyer trop.
Non seulement on la voyait de partout, mais on la trouvait partout, faite de toutes les matières connues, exposée à toutes les vitres, cauchemar inévitable et torturant. Ce n'est pas elle uniquement d'ailleurs qui m'a donné une irrésistible envie de vivre seul pendant quelque temps, mais tout ce qu'on a fait autour d'elle, dedans, dessus, aux environs.
Comment tous les journaux vraiment ont-ils osé nous parler d'architecture nouvelle à propos de cette carcasse métallique, car l'architecture, le plus incompris et le plus oublié des arts aujourd'hui, en est peut-être aussi le plus esthétique, le plus mystérieux et le plus nourri d'idées ? Il a eu ce privilège à travers les siècles de symboliser pour ainsi dire chaque époque, de résumer, par un très petit nombre de monuments typiques, la manière de penser, de sentir et de rêver d'une race et d'une civilisation. Quelques temples et quelques églises, quelques palais et quelques châteaux contiennent à peu près toute l'histoire de l'art à travers le monde, expriment à nos yeux mieux que des livres, par l'harmonie des lignes et le charme de l'ornementation, toute la grâce et la grandeur d'une époque.
Mais je me demande ce qu'on conclura de notre génération si quelque prochaine émeute ne déboulonne pas cette haute et maigre pyramide d'échelles de fer, squelette disgracieux et géant, dont la base semble faite pour porter un formidable monument de Cyclopes et qui avorte en un ridicule et mince profil de cheminée d'usine.
C'est un problème résolu, dit-on. Soit - mais il ne servait à rien ! - et je préfère alors à cette conception démodée de recommencer la naïve tentative de la tour de Babel, celle qu'eurent, dès le XIIe siècle, les architectes du campanile de Pise.
L'idée de construire cette gentille tour à huit étages de colonnes de marbre, penchée comme si elle allait toujours tomber, de prouver à la postérité stupéfaite que le centre de gravité n'est qu'un préjugé inutile d'ingénieur et que les monuments peuvent s'en passer, être charmants tout de même, et faire venir après sept siècles plus de visiteurs surpris que la tour Eiffel n'en attirera dans sept mois, constitue, certes, un problème puisque problème il y a - plus original que celui de cette géante chaudronnerie, badigeonnée pour des yeux d'Indiens.
Je sais qu'une autre version veut que le campanile se soit penché tout seul. Qui le sait ? Le joli monument garde son secret toujours discuté et impénétrable.
Peu m'importe, d'ailleurs, la tour Eiffel. Elle ne fut que le phare d'une kermesse internationale, selon l'expression consacré dont le souvenir me hantera comme le cauchemar, comme la vision réalisée de l'horrible spectacle que peut donner à un homme dégoûté la foule humaine qui s'amuse. Je me gardai bien de critiquer cette colossale entreprise politique, l'Exposition universelle, qui a montré au monde, juste au moment où il fallait le faire, la force, la vitalité l'activité et la richesse inépuisable de ce pays surprenant : la France.
On a donné un grand plaisir, un grand divertissement et un grand exemple aux peuples et aux bourgeoisies. Ils se sont amusés de tout leur coeur. On a bien fait, et ils ont bien fait.
J'ai seulement constaté, dès le premier jour, que je ne suis pas créé pour ces plaisirs-là.
Après avoir visité avec une admiration profonde la galerie des machines et les fantastiques découvertes de la science, de la mécanique, de la physique et de la chimie modernes ; après avoir constaté que la danse du ventre n'est amusante que dans les pays où on agite des ventres nus, et que les autres danses arabes n'ont de charme et de couleur que dans les ksours blancs d'Algérie, je me suis dit qu'en définitive aller là de temps en temps serait une chose fatigante mais distrayante, dont on se reposerait ailleurs, chez soi ou chez ses amis. Mais je n'avais point songé à ce qu'allait devenir Paris envahi par l'univers.
Dès le jour, les rues sont pleines, les trottoirs roulent des foules comme des torrents grossis. Tout cela descend vers l'Exposition, ou en revient, ou y retourne. Sur les chaussées, les voitures se tiennent comme les wagons d'un train sans fin. Pas une n'est libre, pas un cocher ne consent à vous conduire ailleurs qu'à l'Exposition, ou à sa remise quand il va relayer. Pas de coupés aux cercles. Ils travaillent maintenant pour le rastaquouère étranger ; pas une table aux restaurants, et pas un ami qui dîne chez lui ou qui consente à dîner chez vous.
Quand on l'invite, il accepte à la condition qu'on banquettera sur la tour Eiffel. C'est plus gai. Et tous, comme par suite d'un mot d'ordre, ils vous y convient ainsi tous les jours de la semaine, soit pour déjeuner, soit pour dîner.
Dans cette chaleur, dans cette poussière, dans cette puanteur, dans cette foule de populaire en goguette et en transpiration, dans ces papiers gras traînant et voltigeant partout, dans cette odeur de charcuterie et de vin répandu sur les bancs, dans ces haleines de trois cent mille bouches soufflant le relent de leurs nourritures, dans le coudoiement, dans le frôlement, dans l'emmêlement de toute cette chair échauffée, dans cette sueur confondue de tous les peuples semant leurs puces sur les sièges et par les chemins, je trouvais bien légitime qu'on allât manger une fois ou deux, avec dégoût et curiosité, la cuisine de cantine des gargotiers aériens, mais je jugeais stupéfiant qu'on pût dîner, tous les soirs, dans cette crasse et dans cette cohue, comme le faisait la bonne société, la société délicate, la société d'élite, la société fine et maniérée qui, d'ordinaire, a des nausées devant le peuple qui peine et sent la fatigue humaine.
Cela prouve d'ailleurs, d'une façon définitive, le triomphe complet de la démocratie.
Il n'y a plus de castes, de races, d'épidermes aristocrates. Il n'y a plus chez nous que des gens riches et des gens pauvres. Aucun autre classement ne peut différencier les degrés de la société contemporaine.
Une aristocratie d'un autre ordre s'établit qui vient de triompher à l'unanimité à cette Exposition universelle, l'aristocratie de la science, ou plutôt de l'industrie scientifique.
Quant aux arts, ils disparaissent, le sens même s'en efface dans l'élite de la nation, qui a regardé sans protester l'horripilante décoration du dôme central et de quelques bâtiments voisins.
Le goût italien moderne nous gagne, et la contagion est telle que les coins réservés aux artistes, dans ce grand bazar populaire et bourgeois qu'on vient de fermer, y prenaient aussi des aspects de réclame et d'étalage forain.
Je ne protesterais nullement d'ailleurs contre l'avènement et le règne des savants scientifiques, si la nature de leur oeuvre et de leurs découvertes ne me contraignait de constater que ce sont, avant tout, des savants de commerce.
Ce n'est pas leur faute, peut-être. Mais on dirait que le cours de l'esprit humain s'endigue entre deux murailles qu'on ne franchira plus : l'industrie et la vente. Au commencement des civilisations, l'âme de l'homme s'est précipitée vers l'art. On croirait qu'alors une divinité jalouse lui a dit : « Je te défends de penser davantage à ces choses-là. Mais songe uniquement à ta vie d'animal, et je te laisserai faire des masses de découvertes. »
Voilà, en effet, qu'aujourd'hui l'émotion séductrice et puissante des siècles artistes semble éteinte, tandis que des esprits d'un tout autre ordre s'éveillent qui inventent des machines de toutes sortes, des appareils surprenants, des mécaniques aussi compliquées que des corps vivants, ou qui, combinant des substances, obtiennent des résultats stupéfiants et admirables. Tout cela pour servir aux besoins physiques de l'homme, ou pour le tuer.
Les conceptions idéales, ainsi que la science pure et désintéressée, celle de Galilée, de Newton, de Pascal, nous semblent interdites, tandis que notre imagination parait de plus en plus excitable par l'envie de spéculer sur les découvertes utiles à l'existence.
Or, le génie de celui qui, d'un bond de sa pensée, est allé de la chute d'une pomme à la grande loi qui régit les mondes, ne semble-t-il pas né d'un germe plus divin que l'esprit pénétrant de l'inventeur américain, du miraculeux fabricant de sonnettes, de porte-voix et d'appareils lumineux ?
N'est-ce point là le vice secret de l'âme moderne, la marque de son infériorité dans un triomphe ?
J'ai peut-être tort absolument. En tout cas, ces choses qui nous intéressent, ne nous passionnent pas comme les anciennes formes de la pensée, nous autres, esclaves irritables d'un rêve de beauté délicate, qui hante et gâte notre vie.
J'ai senti qu'il me serait agréable de revoir Florence, et je suis parti.

L'aveu



Le soleil de midi tombe en large pluie sur les champs. Ils s'étendent, onduleux, entre les bouquets d'arbres des fermes, et les récoltes diverses, les seigles mûrs et les blés jaunissants, les avoines d'un vert clair, les trèfles d'un vert sombre, étalent un grand manteau rayé, remuant et doux sur le ventre nu de la terre.
Là-bas, au sommet d'une ondulation, en rangée comme des soldats, une interminable ligne de vaches, les unes couchées, les autres debout, clignant leurs gros yeux sous l'ardente lumière, ruminent et pâturent un trèfle aussi vaste qu'un lac.
Et deux femmes, la mère et la fille, vont, d'une allure balancée l'une devant l'autre, par un étroit sentier creusé dans les récoltes, vers ce régiment de bêtes.
Elles portent chacune deux seaux de zinc maintenus loin du corps par un cerveau de barrique; et le métal, à chaque pas qu'elles font, jette une flamme éblouissante et blanche sous le soleil qui le frappe.
Elles ne parlent point. Elles vont traire les vaches. Elles arrivent, posent à terre un seau, et s'approchent des deux premières bêtes, qu'elles font lever d'un coup de sabot dans les côtes. L'animal se dresse, lentement, d'abord sur ses jambes de devant, puis soulève avec plus de peine sa large croupe, qui semble alourdie par l'énorme mamelle de chair blonde et pendante.
Et les deux Malivoire, mère et fille, à genoux sous le ventre de la vache, tirent par un vif mouvement des mains sur le pis gonflé, qui jette, à chaque pression, un mince fil de lait dans le seau. La mousse un peu jaune monte aux bords et les femmes vont de bête en bête jusqu'au bout de la longue file.
Dès qu'elles ont fini d'en traire une, elles la déplacent, lui donnant à pâturer un bout de verdure intacte.
Puis elles repartent, plus lentement, alourdies par la charge du lait, la mère devant, la fille derrière.
Mais celle-ci brusquement s'arrête, pose son fardeau, s'assied et se met à pleurer.
La mère Malivoire, n'entendant plus marcher, se retourne et demeure stupéfaite.
- Qué qu't'as, dit-elle?
Et la fille, Céleste, une grande rousse aux cheveux brûlés, aux joues brûlées, tachées de son comme si des gouttes de feu lui étaient tombées sur le visage, un jour qu'elle peinait au soleil, murmura en geignant doucement comme font les enfants battus:
- Je n'peux pu porter mon lait!
La mère la regardait d'un air soupçonneux. Elle répéta:
- Qué qu't'as?
Céleste reprit, écroulée par terre entre ses deux seaux, et se cachant les yeux avec son tablier:
- Ca me tire trop. Je ne peux pas.
La mère, pour la troisième fois, reprit:
- Qué que t'as donc?
Et la fille gémit:
- Je crois ben que me v'là grosse.
Et elle sanglota.
La vieille à son tour posa son fardeau, tellement interdite qu'elle ne trouvait rien. Enfin elle balbutia:
- Te... te... te v'là grosse, manante, c'est-il ben possible?
C'étaient de riches fermiers, les Malivoire, des gens cossus, posés, respectés, malins et puissants.
Céleste bégaya:
- J'crais ben que oui, tout de même.
La mère effarée regardait sa fille abattue devant elle et larmoyant. Au bout de quelques secondes elle cria:
- Te v'là grosse! Te v'là grosse! Où qu't'as attrapé ça, roulure?
Et Céleste, toute secouée par l'émotion, murmura: J'crais ben que c'est dans la voiture à Polyte.
La vieille cherchait à comprendre, cherchait à deviner, cherchait à savoir qui avait pu faire ce malheur à sa fille. Si c'était un gars bien riche et bien vu, on verrait à s'arranger. Il n'y aurait encore que demi-mal; Céleste n'était pas la première à qui pareille chose arrivait; mais ça la contrariait tout de même, vu les propos et leur position.
Elle reprit:
- Et qué que c'est qui t'a fait ça, salope?
Et Céleste, résolue à tout dire, balbutia:
- J'crais ben qu'c'est Polyte.
Alors la mère Malivoire, affolée de colère, se rua sur sa fille et se mit à la battre avec une telle frénésie qu'elle en perdit son bonnet.
Elle tapait à grands coups de poings sur la tête, sur le dos, partout; et Céleste, tout à fait allongée entre les deux seaux, qui la protégeaient un peu, cachait seulement sa figure entre ses mains.
Toutes les vaches, surprises, avaient cessé de pâturer, et, s'étant retournées, regardaient de leurs gros yeux. La dernière meugla, le mufle tendu vers les femmes.
Après avoir tapé jusqu'à perdre haleine, la mère Malivoire, essoufflée, s’arrêta; et reprenant un peu ses esprits, elle voulut se rendre tout à fait compte de la situation:
- Polyte! Si c'est Dieu possible! Comment que t'as pu, avec un cocher de diligence. T'avais ti perdu les sens? Faut qu'i t'ait jeté un sort, pour sûr, un propre à rien?
Et Céleste, toujours allongée, murmura dans la poussière:
- J'y payais point la voiture?
Et la vieille Normande comprit.
Toutes les semaines, le mercredi et le samedi, Céleste allait porter au bourg les produits de la ferme, la volaille, la crème et les oeufs.
Elle partait dès sept heures avec ses deux vastes paniers aux bras, le laitage dans l'un, les poulets dans l'autre; et elle allait attendre sur la grand'route la voiture de poste d'Yvetot.
Elle posait à terre ses marchandises et s'asseyait dans le fossé, tandis que les poules au bec court et pointu, et les canards au bec large et plat, passant la tête à travers les barreaux d'osier, regardaient de leur oeil rond, stupide et surpris.
Bientôt la guimbarde, sorte de coffre jaune coiffé d'une casquette de cuir noir, arrivait, secouant son cul au trot saccadé d'une rosse blanche.
Et Polyte le cocher, un gros garçon réjoui, ventru bien que jeune et tellement cuit par le soleil, brûlé par le vent, trempé par les averses et teinté par l'eau-de-vie qu'il avait la face et le cou couleur de brique criait de loin en faisant claquer son fouet:
- Bonjour Man'zelle Céleste. La santé ça va-t-il?
Elle lui tendait, l'un après l'autre, ses paniers qu'il casait sur l'impériale; puis elle montait en levant haut la jambe pour atteindre le marchepied, en montrant un fort mollet vêtu d'un bas bleu.
Et chaque fois Polyte répétait la même plaisanterie: “Mazette, il n’a pas maigri.”
Et elle riait, trouvant ça drôle.
Puis il lançait un “Hue Cocotte”, qui remettait en route son maigre cheval. Alors Céleste, atteignant son porte-monnaie dans le fond de sa poche, en tirait lentement dix sous, six sous pour elle et quatre pour les paniers, et les passait à Polyte par-dessus l’épaule. Il les prenait en disant:
- C'est pas encore pour aujourd'hui, la rigolade?
Et il riait de tout son coeur en se retournant vers elle pour la regarder à son aise.
Il lui en coûtait beaucoup, à elle, de donner chaque fois ce demi-franc pour trois kilomètres de route. Et quand elle n'avait pas de sous elle en souffrait davantage encore, ne pouvant se décider à allonger une pièce d'argent.
Et un jour, au moment de payer, elle demanda:
- Pour une bonne pratique comme mé, vous devriez bien me prendre que six sous?
Il se mit à rire:
- Six sous, ma belle, vous valez mieux que ça, pour sûr.
Elle insistait:
- Ça vous fait pas moins deux francs par mois.
Il cria en tapant sur sa rosse:
- T'nez, j'suis coulant, j'vous passerai ça pour une rigolade.
Elle demanda d'un air niais:
- Qué que c'est que vous dites?
Il s'amusait tellement qu'il toussait à force de rire.
- Une rigolade, c'est une rigolade, pardi, une rigolade fille et garçon, en avant deux sans musique.
Elle comprit, rougit, et déclara:
- Je n'suis pas de ce jeu-là, m'sieu Polyte.
Mais il ne s'intimida pas, et il répétait, s'amusant de plus en plus:
- Vous y viendrez la belle, une rigolade fille et garçon!
Et depuis lors, chaque fois qu'elle le payait il avait pris l'usage de demander:
- C’est pas encore pour aujourd'hui, la rigolade?
Elle plaisantait aussi là-dessus, maintenant, et elle répondait:
- Pas pour aujourd'hui, m'sieu Polyte, mais c'est pour samedi, pour sûr alors!
Et il criait en riant toujours:
- Entendu pour samedi, ma belle.
Mais elle calculait en dedans que depuis deux ans que durait la chose, elle avait bien payé quarante-huit francs à Polyte, et quarante-huit francs à la campagne ne se trouvent pas dans une ornière; et elle calculait aussi que dans deux années encore, elle aurait payé près de cent francs.
Si bien qu'un jour, un jour de printemps qu'ils étaient seuls, comme il demandait selon sa coutume:
- C'est pas encore pour aujourd'hui, la rigolade?
Elle répondit:
- A vot'désir, m'sieu Polyte.
Il ne s'étonna pas du tout et enjamba la banquette de derrière en murmurant d'un air content:
- Et allons donc. J'savais ben qu'on y viendrait.
Et le vieux cheval blanc se mit à trottiner d'un train si doux qu'il semblait danser sur place, sourd à la voix qui criait parfois du fond de la voiture: “Hue donc, Cocotte. Hue donc, Cocotte.”
Trois mois plus tard Céleste s'aperçut qu'elle était grosse.

Elle avait dit tout cela d'une voix larmoyante, à sa mère. Et la vieille, pâle de fureur, demanda:
- Combien que ça y a coûté, alors?
Céleste répondit:
- Quat'mois, ça fait huit francs, pour sûr.
Alors la rage de la campagnarde se déchaîna éperdument, et retombant sur sa fille elle la rebattit jusqu'à perdre le souffle. Puis, s’étant relevée:
- Y as-tu dit, que t'étais grosse?
- Mais non, pour sûr.
- Pourqué que tu y as point dit?
- Parce qu'i m'aurait fait r'payer p'têtre ben!
Et la vieille songea, puis, reprenant ses seaux:
- Allons, lève-té, et tâche à v'nir.
Puis, après un silence, elle reprit:
- Et pis n'li dis rien tant qu'i n'verra point; que j'y gagnions ben six ou huit mois!
Et Céleste, s'étant redressée, pleurant encore, décoiffée et bouffie, se remit en marche d'un pas lourd, en murmurant:
- Pour sûr que j'y dirai point.

22 juillet 1884


L'Inutile beauté

I


La victoria fort élégante, attelée de deux superbes chevaux noirs, attendait devant le perron de l'hôtel. C'était à la fin de juin, vers cinq heures et demie, et, entre les toits qui enfermaient la cour d'honneur, le ciel apparaissait plein de clarté, de chaleur, de gaieté.
La comtesse de Mascaret se montra sur le perron juste au moment où son mari, qui rentrait, arrivait sous la porte cochère. Il s'arrêta quelques secondes pour regarder sa femme, et il pâlit, un peu. Elle était fort belle, svelte, distinguée avec sa longue figure ovale, son teint d'ivoire doré, ses grands yeux gris et ses cheveux noirs ; et elle monta dans sa voiture sans le regarder, sans paraître même l'avoir aperçu, avec une allure si particulièrement racée, que l'infâme jalousie dont il était depuis si longtemps dévoré le mordit au coeur de nouveau. Il s'approcha, et la saluant :
"Vous allez vous promener ?" dit-il.
Elle laissa passer quatre mots entre ses lèvres dédaigneuses.
"Vous le voyez bien !
- Au bois ?
- C'est probable.
- Me serait-il permis de vous accompagner ?
- La voiture est à vous."
Sans s'étonner du ton dont elle lui répondait, il monta et s'assit à côté de sa femme, puis il ordonna :
"Au bois."
Le valet de pied sauta sur le siège auprès du cocher ; et les chevaux, selon leur habitude, piaffèrent en saluant de la tête jusqu'à ce qu'ils eussent tourné dans la rue.
Les deux époux demeuraient côte à côte sans se parler. Il cherchait comment entamer l'entretien, mais elle gardait un visage si obstinément dur qu'il n'osait pas.
A la fin, il glissa sournoisement sa main vers la main gantée de la comtesse et la toucha comme par hasard, mais le geste qu'elle fit en retirant son bras fut si vif et si plein de dégoût qu'il demeura anxieux, malgré ses habitudes d'autorité et de despotisme.
Alors il murmura :
"Gabrielle !"
Elle demanda, sans tourner la tête :
"Que voulez-vous ?
- Je vous trouve adorable."
Elle ne répondit rien, et demeurait étendue dans sa voiture avec un air de reine irritée.
Ils montaient maintenant les Champs-Élysées, vers l'Arc de Triomphe de l'Étoile. L'immense monument, au bout de la longue avenue, ouvrait dans un ciel rouge son arche colossale. Le soleil semblait descendre sur lui en semant par l'horizon, une poussière de feu.
Et le fleuve des voitures, éclaboussés de reflets sur les cuivres sur les argentures et les cristaux des harnais et des lanternes, laissait couler un double courant vers le bois et vers la ville.
Le comte de Mascaret reprit :
"Ma chère Gabrielle."
Alors, n'y tenant plus, elle répliqua d'une voix exaspérée :
"Oh ! laissez-moi tranquille, je vous prie. Je n'ai même plus la liberté d'être seule dans ma voiture, à présent."
Il simula n'avoir point écouté et continua :
"Vous n'avez jamais été aussi jolie qu'aujourd'hui."
Elle était certainement à bout de patience et elle répliqua avec une colère qui ne se contentait point :
"Vous avez tort de vous en apercevoir, car je vous jure bien que je ne serai plus jamais à vous."
Certes, il fut stupéfait et bouleversé, et, ses habitudes de violence reprenant le dessus, il jeta un : "Qu'est-ce à dire ?" qui révélait plus le maître brutal que l'homme amoureux.
Elle répéta, à voix basse, bien que leurs gens ne pussent rien entendre dans l'assourdissant ronflement des roues :
"Ah ! qu'est-ce à dire ? qu'est-ce à dire ? Je vous retrouve donc ! Vous voulez que je vous le dise ?
- Oui.
- Que je vous dise tout ?
- Oui.
- Tout ce que j'ai sur le coeur depuis que je suis la victime de votre féroce égoïsme ?"
Il était devenu rouge d'étonnement et d'irritation. Il grogna, les dents serrées :
"Oui dites !"
C'était un homme de haute taille, à larges épaules, à grande barbe rousse, un bel homme, un gentilhomme, un homme du monde qui passait pour un mari parfait et pour un père excellent.
Pour la première fois depuis leur sortie de l'hôtel elle se retourna vers lui et le regarda bien en face :
"Ah ! vous allez entendre des choses désagréables, mais sachez que je suis prête à tout, que je braverai tout, que je ne crains rien, et vous aujourd'hui moins que personne."
Il la regardait aussi dans les yeux, et une rage déjà le secouait. Il murmura :
"Vous êtes folle !
- Non, mais je ne veux plus être la victime de l'odieux supplice de maternité que vous m'imposez depuis onze ans ! Je veux vivre enfin en femme du monde, comme j'en ai le droit, comme toutes les femmes en ont le droit."
Redevenant pâle tout à coup, il balbutia :
"Je ne comprends pas.
- Si, vous comprenez. Il y a maintenant trois mois que j'ai accouché de mon dernier enfant, et comme je suis encore très belle, et, malgré vos efforts, presque indéformable, ainsi que vous venez de le reconnaître en m'apercevant sur votre perron, vous trouvez qu'il est temps que je redevienne enceinte.
- Mais vous déraisonnez !
- Non ! J'ai trente ans et sept enfants, et nous sommes mariés depuis onze ans, et vous espérez que cela continuera encore dix ans, après quoi vous cesserez d'être jaloux."
Il lui saisit le bras et l'étreignant :
"Je ne vous permettrai pas de me parler plus longtemps ainsi.
- Et moi, je vous parlerai jusqu'au bout, jusqu'à ce que j'aie fini tout ce que j'ai à vous dire, et si vous essayez de m'en empêcher, j'élèverai la voix de façon à être entendue par les deux domestiques qui sont sur le siège. Je ne vous ai laissé monter ici que pour cela, car j'ai ces témoins qui vous forceront à m'écouter et à vous contenir. Écoutez-moi. Vous m'avez toujours été antipathique et je vous l'ai toujours laissé voir, car je n'ai jamais menti, monsieur. Vous m'avez épousée malgré moi, vous avez forcé mes parents qui étaient gênés à me donner à vous, parce que vous êtes très riche. Ils m'y ont contrainte, en me faisant pleurer.
"Vous m'avez donc achetée, et dès que j'ai été en votre pouvoir, dès que j'ai commencé à devenir pour vous une compagne prête à s'attacher, à oublier vos procédés d'intimidation et de coercition pour me souvenir seulement que je devais être une femme dévouée et vous aimer autant qu'il m'était possible de le faire, vous êtes devenu jaloux, vous, comme aucun homme ne l'a jamais été, d'une jalousie d'espion, basse, ignoble, dégradante pour vous, insultante pour moi. Je n'étais pas mariée depuis huit mois que vous m'avez soupçonnée de toutes les perfidies. Vous me l'avez même laissé entendre. Quelle honte ! Et comme vous ne pouviez pas m'empêcher d'être belle et de plaire, d'être appelée dans les salons et aussi dans les journaux une des plus jolies femmes de Paris, vous avez cherché ce que vous pourriez imaginer pour écarter de moi les galanteries, et vous avez eu cette idée abominable de me faire passer ma vie dans une perpétuelle grossesse, jusqu'au moment où je dégoûterais tous les hommes. Oh ! ne niez pas ! Je n'ai point compris pendant longtemps, puis j'ai deviné. Vous vous en êtes vanté même à votre soeur, qui me l'a dit, car elle m'aime et elle a été révoltée de votre grossièreté de rustre.
"Ah ! rappelez-vous nos luttes, les portes brisées, les serrures forcées ! A quelle existence vous m'avez condamnée depuis onze ans, une existence de jument poulinière enfermée dans un haras. Puis, dès que j'étais grosse, vous vous dégoûtiez aussi de moi, vous, et je ne vous voyais plus durant des mois. On m'envoyait à la campagne, dans le château de la famille, au vert, au pré, faire mon petit. Et quand je reparaissais, fraîche et belle, indestructible, toujours séduisante et toujours entourée d'hommages, espérant enfin que j'allais vivre un peu comme une jeune femme riche qui appartient au monde, la jalousie vous reprenait, et vous recommenciez à me poursuivre de l'infâme et haineux désir dont vous souffrez en ce moment, à mon côté. Et ce n'est pas le désir de me posséder - je ne me serais jamais refusée à vous - c'est le désir de me déformer.
"Il s'est de plus passé cette chose abominable et si mystérieuse que j'ai été longtemps à la pénétrer (mais je suis devenue fine à vous voir agir et penser) : vous vous êtes attaché à vos enfants de toute la sécurité qu'ils vous ont donnée pendant que je les portais dans ma taille. Vous avez fait de l'affection pour eux avec toute l'aversion que vous aviez pour moi, avec toutes vos craintes ignobles momentanément calmées et avec la joie de me voir grossir.
"Ah ! cette joie, combien de fois je l'ai sentie en vous, je l'ai rencontrée, dans vos yeux, je l'ai devinée. Vos enfants, vous les aimez comme des victoires et non comme votre sang. Ce sont des victoires sur moi, sur, ma jeunesse, sur ma beauté, sur mon charme, sur les compliments qu'on m'adressait, et sur ceux qu'on chuchotait autour de moi, sans me les dire. Et vous en êtes fier ; vous paradez avec eux, vous les promenez en break au bois de Boulogne, sur des ânes à Montmorency. Vous les conduisez aux matinées théâtrales pour qu'on vous voie au milieu d'eux, qu'on dise "quel bon père" et qu'on le répète..."
Il lui avait pris le poignet avec une brutalité sauvage, et il le serrait si violemment qu'elle se tut, une plainte lui déchirant la gorge.
Et il lui dit tout bas :
"J'aime mes enfants, entendez-vous ! Ce que vous venez de m'avouer est honteux de la part d'une mère. Mais vous êtes à moi. Je suis le maître... votre maître... je puis exiger de vous ce que je voudrai, quand je voudrai... et j'ai la loi... pour moi !"
Il cherchait à lui écraser les doigts dans la pression de tenaille de son gros poignet musculeux. Elle, livide de douleur, s'efforçait en vain d'ôter sa main de cet étau qui la broyait ; et la souffrance la faisant haleter, des larmes lui vinrent aux yeux.
"Vous voyez bien que je suis le maître, dit-il, et le plus fort."
Il avait un peu desserré son étreinte. Elle reprit :
"Me croyez-vous pieuse ?"
Il balbutia, surpris :
"Mais oui.
- Pensez-vous que je croie à Dieu ?
- Mais oui.
- Que je pourrais mentir en vous faisant un serment devant un autel où est enfermé le corps du Christ ?
- Non.
- Voulez-vous m'accompagner dans une église ?
- Pour quoi faire ?
- Vous le verrez bien. Voulez-vous ?
- Si vous y tenez, oui."
Elle éleva la voix, en appelant :
"Philippe."
Le cocher, inclinant un peu le cou, sans quitter ses chevaux des yeux, sembla tourner son oreille seule vers sa maîtresse, qui reprit :
"Allez à l'église Saint-Philippe-du-Roule."
Et la victoria qui arrivait à la porte du bois de Boulogne, retourna vers Paris.
La femme et le mari n'échangèrent plus une parole pendant ce nouveau trajet. Puis, lorsque la voiture fut arrêtée devant l'entrée du temple, Mme de Mascaret, sautant à terre, y pénétra, suivie, à quelques pas, par le comte.
Elle alla, sans s'arrêter, jusqu'à la grille du choeur, et tombant à genoux contre une chaise, cacha sa figure dans ses mains et pria. Elle pria longtemps, et lui, debout derrière elle, s'aperçut enfin qu'elle pleurait. Elle pleurait sans bruit, comme pleurent les femmes dans les grands chagrins poignants. C'était, dans tout son corps, une sorte d'ondulation qui finissait par un petit sanglot, caché, étouffé sous ses doigts.
Mais le comte de Mascaret jugea que la situation se prolongeait trop, et il la toucha sur l'épaule.
Ce contact la réveilla comme une brûlure. Se dressant, elle le regarda les yeux dans les yeux.
"Ce que j'ai à vous dire, le voici. Je n'ai peur de rien, vous ferez ce que vous voudrez. Vous me tuerez si cela vous plaît. Un de vos enfants n'est pas à vous, un seul. Je vous le jure devant le Dieu qui m'entend ici. C'était l'unique vengeance que j'eusse contre vous, contre votre abominable tyrannie de mâle, contre ces travaux forcés de l'engendrement auxquels vous m'avez condamnée. Qui fut mon amant ? Vous ne le saurez jamais ! Vous soupçonnerez tout le monde. Vous ne le découvrirez point. Je me suis donnée à lui sans amour et sans plaisir, uniquement pour vous tromper. Et il m'a rendue mère aussi, lui. Qui est son enfant ? Vous ne le saurez jamais. J'en ai sept, cherchez ! Cela, je comptais vous le dire plus tard, bien plus tard, car on ne s'est vengé d'un homme, en le trompant, que lorsqu'il le sait. Vous m'avez forcée à vous le confesser aujourd'hui, j'ai fini."
Et elle s'enfuit à travers l'église, vers la porte ouverte sur la rue, s'attendant à entendre derrière elle le pas rapide de l'époux bravé, et à s'affaisser sur le pavé sous le coup d'assommoir de son poing.
Mais elle n'entendit rien, et gagna sa voiture. Elle y monta d'un saut, crispée d'angoisse, haletante de peur, et cria au cocher : "A l'hôtel !"
Les chevaux partirent au grand trot.

II


La comtesse de Mascaret, enfermée en sa chambre, attendait l'heure du dîner comme un condamné à mort attend l'heure du supplice. Qu'allait-il faire ? Était-il rentré ? Despote, emporté, prêt à toutes les violences, qu'avait-il médité, qu'avait-il préparé, qu'avait-il résolu ? Aucun bruit dans l'hôtel, et elle regardait à tout instant les aiguilles de sa pendule. La femme de chambre était venue pour la toilette crépusculaire ; puis elle était partie.
Huit heures sonnèrent, et, presque tout de suite, deux coups furent frappés à la porte.
"Entrez."
Le maître d'hôtel parut et dit :
"Madame la comtesse est servie.
- Le comte est rentré ?
- Oui, madame la comtesse. M. le comte est dans la salle à manger."
Elle eut, pendant quelques secondes, la pensée de s'armer d'un petit revolver qu'elle avait acheté quelque temps auparavant, en prévision du drame qui se préparait dans son coeur. Mais elle songea que tous les enfants seraient là, et elle ne prit rien, qu'un flacon de sels.
Lorsqu'elle entra dans la salle, son mari, debout près de son siège attendait. Ils échangèrent un léger salut et s'assirent. Alors, les enfants, à leur tour, prirent place. Les trois fils, avec leur précepteur, l'abbé Marin, étaient à la droite de la mère ; les trois filles, avec la gouvernante anglaise, Mlle Smith étaient à gauche. Le dernier enfant, âgé de trois mois, restait seul à la chambre avec sa nourrice.
Les trois filles, toutes blondes, dont l'aînée avait dix ans, vêtues de toilettes bleues ornées de petites dentelles blanches, ressemblaient à d'exquises poupées. La plus jeune n'avait pas trois ans. Toutes, jolies déjà, promettaient de devenir belles comme leur mère.
Les trois fils, deux châtains, et l'aîné, âgé de neuf ans, déjà brun, semblaient annoncer des hommes vigoureux, de grande taille, aux larges épaules. La famille entière semblait bien du même sang fort et vivace.
L'abbé prononça le bénédicité selon l'usage, lorsque personne n'était invité, car en présence des invités, les enfants ne venaient point à table.
Puis on se mit à dîner.
La comtesse, étreinte d'une émotion qu'elle n'avait point prévue, demeurait les yeux baissés, tandis que le comte examinait tantôt les trois garçons et tantôt les trois filles, avec des yeux incertains qui allaient d'une tête à l'autre, troublés d'angoisse. Tout à coup, en reposant devant lui son verre à pied, il le cassa, et l'eau rougie se répandit sur la nappe. Au léger bruit que fit ce léger accident la comtesse eue un soubresaut qui la souleva sur sa chaise. Pour la première fois ils se regardèrent. Alors, de moment en moment, malgré eux, malgré la crispation de leur chair et de leur coeur, dont les bouleversait chaque rencontre de leurs prunelles, ils ne cessaient plus de les croiser comme des canons de pistolet.
L'abbé, sentant qu'une gêne existait dont il ne devinait pas la cause, essaya de semer une conversation. Il égrenait des sujets sans que ses inutiles tentatives fissent éclore une idée, fissent naître une parole.
La comtesse, par tact féminin, obéissant à ses instincts de femme du monde, essaya deux ou trois fois de lui répondre : mais en vain. Elle ne trouvait point ses mots dans la déroute de son esprit, et sa voix lui faisait presque peur dans le silence, de la grande pièce où sonnaient seulement les petits heurts de l'argenterie et des assiettes.
Soudain son mari, se penchant en avant, lui dit :
"En ce lieu, au milieu de vos enfants, me jurez-vous la sincérité de ce que vous m'avez affirmé tantôt ?"
La haine fermentée dans ses veines la souleva soudain, et répondant à cette demande avec la même énergie qu'elle répondait à son regard, elle leva ses deux mains, la droite vers les fronts des ses fils, la gauche vers les fronts de ses filles, et d'un accent ferme, résolu, sans défaillance :
"Sur la tête de mes enfants, je jure que je vous ai dit la vérité."
Il se leva, et, avec un geste exaspéré ayant lancé sa serviette sur la table, il se retourna en jetant sa chaise contre le mur, puis sortit sans ajouter un mot.
Mais elle, alors, poussant un grand soupir, comme après une première victoire, reprit d'une voix calmée :
"Ne faites pas attention, mes chéris, votre papa a éprouvé un gros chagrin tantôt. Et il a encore beaucoup de peine. Dans quelques jours il n'y paraîtra plus."
Alors elle causa avec l'abbé ; elle causa avec Mlle Smith ; elle eut pour tous ses enfants des paroles tendres, des gentillesses, de ces douces gâteries de mère qui dilatent les petits coeurs.
Quand le dîner fut fini, elle passa au salon avec toute sa maisonnée. Elle fit bavarder les aînés, conta des histoires aux derniers, et, lorsque fut venue l'heure du coucher général, elle les baisa très longuement, puis, les ayant envoyés dormir, elle rentra seule dans sa chambre.
Elle attendit, car elle ne doutait pas qu'il viendrait. Alors, ses enfants étant loin d'elle, elle se décida à défendre sa peau d'être humain comme elle avait défendu sa vie de femme du monde, et elle cacha, dans la poche de sa robe, le petit revolver chargé qu'elle avait acheté quelques jours plus tôt.
Les heures passaient, les heures sonnaient. Tous les bruits de l'hôtel s'éteignirent. Seuls les fiacres continuèrent dans les rues leur roulement vague, doux et lointain à travers les tentures des murs.
Elle attendait, énergique et nerveuse, sans peur de lui maintenant, prête à tout et presque triomphante, car elle avait trouvé pour lui un supplice de tous les instants et de toute la vie.
Mais les premières lueurs du jour glissèrent entre les franges du bas de ses rideaux, sans qu'il fût entré chez elle. Alors elle comprit, stupéfaite, qu'il ne viendrait pas. Ayant fermé sa porte à clef et poussé le verrou de sûreté qu'elle y avait fait appliquer, elle se mit au lit enfin et y demeura, les yeux ouverts, méditant, ne comprenant plus, ne devinant pas ce qu'il allait faire.
Sa femme de chambre, en lui apportant le thé, lui remit une lettre de son mari. Il lui annonçait qu'il entreprendrait un voyage assez long, et la prévenait, en post-scriptum, que son notaire lui fournirait les sommes nécessaires à toutes ses dépenses.

III


C'était à l'Opéra, pendant un entracte de Robert le Diable. Dans l'orchestre, les hommes debout, le chapeau sur la tête, le gilet largement ouvert sur la chemise blanche où brillaient l'or et les pierres des boutons, regardaient les loges pleines de femmes décolletées, diamantées, emperlées, épanouies dans cette serre illuminée où la beauté des visages et l'éclat des épaules semblent fleurir pour les regards au milieu de la musique et des voix humaines.
Deux amis, le dos tourné à l'orchestre, lorgnaient, en causant, toute cette galerie d'élégance, toute cette exposition de grâce vraie ou fausse, de bijoux de luxe et de prétention qui s'étalait en cercle autour du grand théâtre.
Un d'eux, Roger de Salins, dit à son compagnon Bernard Grandin :
"Regarde donc la comtesse de Mascaret comme elle est toujours belle."
L'autre, à son tour, lorgna, dans une loge de face, une grande femme qui paraissait encore très jeune, et dont l'éclatante beauté semblait appeler les yeux de tous les coins de la salle. Son teint pâle, aux reflets d'ivoire, lui donnait un air de statue, tandis qu'en ses cheveux noirs comme une nuit, un mince diadème en arc-en-ciel, poudré de diamants, brillait ainsi qu'une voie lactée.
Quand l'oeil l'eut regardée quelque temps, Bernard Grandin répondit avec un accent badin, de conviction sincère :
"Je te crois qu'elle est belle !
- Quel âge peut-elle avoir maintenant ?
- Attends. Je vais te dire ça exactement. Je la connais depuis son enfance. Je l'ai vue débuter dans le monde comme jeune fille. Elle a... elle a... trente... trente... trente-six ans.
- Ce n'est pas possible ?
- J'en suis sûr.
- Elle en porte vingt-cinq.
- Et elle a eu sept enfants.
- C'est incroyable.
- Ils vivent même tous les sept, et c'est une fort bonne mère. Je vais un peu dans la maison, qui est agréable, très calme, très saine. Elle réalise le phénomène de la famille dans le monde.
- Est-ce bizarre ? Et on n'a jamais rien dit d'elle ?
- Jamais.
- Mais, son mari ? Il est singulier, n'est-ce pas ?
- Oui et non. Il y a peut-être eu entre eux un petit drame, un de ces petits drames qu'on soupçonne, qu'on ne connaît jamais bien, mais qu'on devine à peu près.
- Quoi ?
- Je n'en sais rien moi. Mascaret est grand viveur aujourd'hui, après avoir été un parfait époux. Tant qu'il est resté bon mari, il a eu un affreux caractère, ombrageux et grincheux. Depuis qu'il fait la fête, il est devenu très indifférent, mais on dirait qu'il a un souci, un chagrin, un ver rongeur quelconque, il vieillit beaucoup, lui."
Alors, les deux amis philosophèrent quelques minutes sur les peines secrètes, inconnaissables, que des dissemblances de caractères, ou peut-être des antipathies physiques, inaperçues d'abord, peuvent faire naître dans une famille.
Roger de Salins, qui continuait à lorgner Mme de Mascaret, reprit :
"Il est incompréhensible que cette femme-là ait eu sept enfants ?
- Oui, en onze ans. Après quoi elle a clôturé, à trente ans, sa période de production pour entrer dans la brillante période de représentation, qui ne semble pas près de finir.
- Les pauvres femmes !
- Pourquoi les plains-tu ?
- Pourquoi ? Ah ! mon cher, songe donc ! Onze ans de grossesses pour une femme comme ça ! quel enfer ! C'est toute la jeunesse, toute la beauté, toute l'espérance de succès, tout l'idéal poétique de vie brillante, qu'on confie à cette abominable loi de la reproduction qui fait de la femme normale une simple machine à pondre des êtres.
- Que veux-tu ? c'est la nature !
- Oui, mais je dis que la nature est notre ennemie, qu'il faut toujours lutter contre la nature, car elle nous ramène sans cesse à l'animal. Ce qu'il y a de propre, de joli, d'élégant, d'idéal sur la terre, ce n'est pas Dieu qui l'y a mis, c'est l'homme, c'est le cerveau humain. C'est nous qui avons introduit dans la création, en la chantant, en l'interprétant, en l'admirant en poètes, en l'idéalisant en artistes, en l'expliquant en savants qui se trompent, mais qui trouvent aux phénomènes des raisons ingénieuses, un peu de grâce, de beauté, de charme inconnu et de mystère. Dieu n'a créé que des êtres grossiers, pleins de germes des maladies, qui, après quelques années d'épanouissement bestial, vieillissent dans les infirmités, avec toutes les laideurs et toutes les impuissances de la décrépitude humaine. Il ne les a faits, semble-t-il, que pour se reproduire salement et pour mourir ensuite, ainsi que les insectes éphémères des soirs d'été. J'ai dit "pour se reproduire salement" ; j'insiste. Qu'y a-t-il, en effet, de plus ignoble, de plus répugnant que cet acte ordurier et ridicule de la reproduction des êtres, contre lequel toutes les âmes délicates sont et seront éternellement révoltées ? Puisque tous les organes inventés par ce créateur économe et malveillant servent à deux fins, pourquoi n'en a-t-il pas choisi d'autres qui ne fussent point malpropres et souillés, pour leur confier cette mission sacrée, la plus noble et la plus exaltante des fonctions humaines ? La bouche, qui nourrit le corps avec des aliments matériels, répand aussi la parole et la pensée. La chair se restaure par elle, et c'est par elle, en même temps, que se communique l'idée. L'odorat, qui donne aux poumons l'air vital, donne au cerveau tous les parfums du monde : l'odeur des fleurs, des bois, des arbres, de la mer. L'oreille, qui nous fait communiquer avec nos semblables, nous a permis encore d'inventer la musique, de créer du rêve, du bonheur, de l'infini et même du plaisir physique avec des sons ! Mais on dirait que le Créateur, sournois et cynique, a voulu interdire à l'homme de jamais anoblir, embellir et idéaliser sa rencontre avec la femme. L'homme, cependant, a trouvé l'amour, ce qui n'est pas mal comme réplique au Dieu narquois, et il l'a si bien paré de poésie littéraire que la femme souvent oublie à quels contacts elle est forcée. Ceux, parmi nous, qui sont impuissants à se tromper en s'exaltant, ont inventé le vice et raffiné les débauches, ce qui est encore une manière de berner Dieu et de rendre hommage, un hommage impudique, à la beauté
"Mais l'être normal fait des enfants ainsi qu'une bête accouplée par la loi.
"Regarde cette femme ! n'est-ce pas abominable de penser que ce bijou que cette perle née être belle, admirée, fêtée et adorée, a passé onze ans de sa vie à donner des héritiers au comte de Mascaret ?
Bernard Grandin dit en riant :
"Il y a beaucoup de vrai dans tout cela ; mais peu de gens te comprendraient."
Salins s'animait.
"Sais-tu comment je conçois Dieu, dit-il : comme un monstrueux organe créateur inconnu de nous, qui sème par l'espace des milliards de mondes, ainsi qu'un poisson unique pondrait des oeufs dans la mer. Il crée parce que c'est sa fonction de Dieu ; mais il est ignorant de ce qu'il fait, stupidement prolifique, inconscient des combinaisons de toutes sortes produites par ses germes éparpillés. La pensée humaine est un heureux petit accident des hasards de ses fécondations, un accident local, passager, imprévu, condamné à disparaître avec la terre, et à recommencer peut-être ici ou ailleurs, pareil ou différent, avec les nouvelles combinaisons des éternels recommencements. Nous lui devons, à ce petit accident, de l'intelligence, d'être très mal en ce monde qui n'est pas fait pour nous, qui n'avait pas été préparé pour recevoir, loger, nourrir et contenter des êtres pensants, et nous lui devons aussi d'avoir à lutter sans cesse, quand nous sommes vraiment des raffinés et des civilisés, contre ce qu'on appelle encore les desseins de la Providence."
Grandin, qui l'écoutait avec attention, connaissant de longue date les surprises éclatantes de sa fantaisie lui demanda :
"Alors, tu crois que la pensée humaine est un produit spontané de l'aveugle parturition divine ?
- Parbleu ! une fonction fortuite de centres nerveux de notre cerveau, pareille aux actions chimiques imprévues dues à des mélanges nouveaux, pareille aussi à une production d'électricité, créée par des frottements ou des voisinages inattendus, à tous les phénomènes enfin engendrés par les fermentations infinies et fécondes de la matière qui vit.
"Mais, mon cher, la preuve en éclate pour quiconque regarde autour de soi. Si la pensée humaine, voulue par un créateur conscient, avait dû être ce qu'elle est devenue, si différente de la pensée et de la résignation animales, exigeante, chercheuse, agitée, tourmentée, est-ce que le monde créé pour recevoir l'être que nous sommes aujourd'hui aurait été cet inconfortable petit parc à bestioles, ce champ à salades, ce potager sylvestre, rocheux et sphérique où votre Providence imprévoyante nous avait destinés à vivre nus, dans les grottes ou sous les arbres, nourris de la chair massacrée des animaux, nos frères, ou des légumes crus poussés sous le soleil et les pluies ?
"Mais il suffit de réfléchir une seconde pour comprendre que ce monde n'est pas fait pour des créatures comme nous. La pensée éclose et développée par un miracle nerveux des cellules de notre tête, tout impuissante, ignorante et confuse qu'elle est et qu'elle demeurera toujours, fait de nous tous, les intellectuels, d'éternels et misérables exilés sur cette terre.
"Contemple-la, cette terre, telle que Dieu l'a donnée à ceux qui l'habitent. N'est-elle pas visiblement et uniquement disposée, plantée et boisée pour des animaux ? Qu'y a-t-il pour nous ? Rien. Et pour eux, tout : les cavernes, les arbres, les feuillages, les sources, le gîte, la nourriture et la boisson. Aussi les gens difficiles comme moi n'arrivent-ils jamais à s'y trouver bien. Ceux-là seuls qui se rapprochent de la brute sont contents et satisfaits. Mais les autres, les poètes, les délicats, les rêveurs, les chercheurs, les inquiets ? Ah ! les pauvres gens !
"Je mange des choux et des carottes, sacrebleu, des oignons, des navets et des radis, parce que nous avons été contraints de nous y accoutumer, même d'y prendre goût, et parce qu'il ne pousse pas autre chose, mais c'est là une nourriture de lapins et de chèvres, comme l'herbe et le trèfle sont des nourritures de cheval et de vache. Quand je regarde les épis d'un champ de blé mûr, je ne doute pas que cela n'ait germé dans le sol pour des becs de moineaux ou d'alouettes, mais non point pour ma bouche. En mastiquant du pain, je vole donc les oiseaux, comme je vole la belette et le renard en mangeant des poules. La caille, le pigeon et la perdrix ne sont-ils pas les proies naturelles de l'épervier ; le mouton, le chevreuil et le boeuf, celle des grands carnassiers, plutôt que des viandes engraissées pour nous être servies rôties avec des truffes qui auraient été déterrées, spécialement pour nous, par les cochons ?
"Mais, mon cher, les animaux n'ont rien à faire pour vivre ici-bas. Ils sont chez eux, logés et nourris, ils n'ont qu'à brouter ou à chasser et à s'entre-manger, selon leurs instincts, car Dieu n'a jamais prévu la douceur et les moeurs pacifiques ; il n'a prévu que la mort des êtres acharnés à se détruire et à se dévorer.
"Quant à nous ! Ah ! ah ! il nous en a fallu du travail, de l'effort, de la patience, de l'invention, de l'imagination, de l'industrie, du talent et du génie pour rendre à peu près logeable ce sol de racines et de pierres. Mais songe à ce que nous avons fait, malgré la nature, contre la nature pour nous installer d'une façon médiocre, à peine propre, à peine confortable, à peine élégante, pas digne de nous.
"Et plus nous sommes civilisés, intelligents, raffinés, plus nous devons vaincre et dompter l'instinct animal qui représente en nous la volonté de Dieu.
"Songe qu'il nous a fallu inventer la civilisation, toute la civilisation, qui comprend tant de choses, tant, tant, de toutes sortes, depuis les chaussettes jusqu'au téléphone. Songe à tout ce que tu vois tous les jours, à tout ce qui nous sert de toutes les façons.
"Pour adoucir notre sort de brutes, nous avons découvert et fabriqué de tout, à commencer par des maisons, puis des nourritures exquises, des sauces, des bonbons, des pâtisseries, des boissons, des liqueurs, des étoffes, des vêtements, des parures, des lits, des sommiers, des voitures, des chemins de fer, des machines innombrables ; nous avons, de plus, trouvé les sciences et les arts, l'écriture et les vers. Oui, nous avons créé les arts, la poésie, la musique, la peinture. Tout l'idéal vient de nous, et aussi toute la coquetterie de la vie, la toilette des femmes et le talent des hommes qui ont fini par un peu parer à nos yeux, par rendre moins nue, moins monotone et moins dure l'existence de simples reproducteurs pour laquelle la divine Providence nous avait uniquement animés.
"Regarde ce théâtre. N'y a-t-il pas là-dedans un monde humain créé par nous, imprévu par les Destins éternels, ignoré d'Eux, compréhensible seulement par nos esprits, une distraction coquette, sensuelle, intelligente, inventée uniquement pour et par la petite bête mécontente et agitée que nous sommes ?
"Regarde cette femme, Mme de Mascaret. Dieu l'avait faite pour vivre dans une grotte, nue, ou enveloppée de peaux de bêtes. N'est-elle pas mieux ainsi ? Mais, à ce propos, sait-on pourquoi et comment sa brute de mari, ayant près de lui une compagne pareille et, surtout après avoir été assez rustre pour la rendre sept fois mère, l'a lâchée tout à coup pour courir les gueuses ?"
Grandin répondit :
"Eh ! mon cher, c'est probablement là l'unique raison. Il a fini par trouver que cela lui coûtait trop cher, de coucher toujours chez lui. Il est arrivé, par économie domestique, aux mêmes principes que tu poses en philosophe."
On frappait les trois coups pour le dernier acte. Les deux amis se retournèrent, ôtèrent leur chapeau et s'assirent.

IV


Dans le coupé qui les ramenait chez eux après la représentation de l'Opéra, le comte et la comtesse de Mascaret, assis côte à côte, se taisaient. Mais voilà que le mari, tout à coup, dit à sa femme :
"Gabrielle !
- Que me voulez-vous ?
- Ne trouvez-vous pas que ça a assez duré !
- Quoi donc ?
- L'abominable supplice auquel, depuis six ans, vous me condamnez.
- Que voulez-vous, je n'y puis rien.
- Dites-moi lequel, enfin ?
- Jamais.
- Songez que je ne puis plus voir mes enfants, les sentir autour de moi, sans avoir le coeur broyé par ce doute. Dites-moi lequel, et je vous jure que je le pardonnerai, que je le traiterai comme les autres.
- Je n'en ai pas le droit.
- Vous ne voyez donc pas que je ne peux plus supporter cette vie, cette pensée qui me ronge, et cette question que je me pose sans cesse, cette question qui me torture chaque fois que je les regarde. J'en deviens fou."
Elle demanda :
"Vous avez donc beaucoup souffert ?
- Affreusement. Est-ce que j'aurais accepté, sans cela, l'horreur de vivre à votre côté et l'horreur, plus grande encore, de sentir, de savoir parmi eux qu'il y en a un, que je ne puis connaître, et qui m'empêche d'aimer les autres ?"
Elle répéta :
"Alors, vous avez vraiment souffert beaucoup ?"
Il répondit d'une voix contenue et. douloureuse :
"Mais, puisque je vous répète tous les jours que c'est pour moi un intolérable supplice. Sans cela, serais-je revenu ? serais-je demeuré dans cette maison, près de vous et près d'eux, si je ne les aimais pas, eux ? Ah ! vous vous êtes conduite avec moi d'une façon abominable. J'ai pour mes enfants la seule tendresse de mon coeur ; vous le savez bien. Je suis pour eux un père des anciens temps, comme j'ai été pour vous le mari des anciennes familles, car je reste, moi, un homme d'instinct, un homme de la nature, un homme d'autrefois. Oui, je l'avoue, vous m'avez rendu jaloux atrocement, parce que vous êtes une femme d'une autre race, d'une autre âme, avec d'autres besoins. Ah ! les choses que vous m'avez dites, je ne les oublierai jamais. A partir de ce jour, d'ailleurs, je ne me suis plus soucié de vous. Je ne vous ai pas tuée parce que je n'aurais plus gardé un moyen sur la terre de découvrir jamais lequel de nos... de vos enfants n'est pas à moi. J'ai attendu, mais j'ai souffert plus que vous ne sauriez croire, car je n'ose plus les aimer, sauf les deux aînés peut-être ; je n'ose plus les regarder, les appeler, les embrasser ; je ne peux plus en prendre un sur mes genoux sans me demander : "N'est-ce pas celui-là ?" J'ai été avec vous correct et même doux et complaisant depuis six ans. Dites-moi la vérité et je vous jure que je ne ferai rien de mal."
Dans l'ombre de la voiture, il crut deviner qu'elle était émue, et sentant qu'elle allait enfin parler.
"Je vous prie, dit-il, je vous en supplie..."
Elle murmura :
"J'ai été peut-être plus coupable que vous ne croyez. Mais je ne pouvais pas, je ne pouvais plus continuer cette vie odieuse de grossesses. Je n'avais qu'un moyen de vous chasser de mon lit. J'ai menti devant Dieu, et j'ai menti, la main levée sur la tête de mes enfants, car je ne vous ai jamais trompé."
Il lui saisit le bras dans l'ombre, et le serrant comme il avait fait au jour terrible de leur promenade au bois, il balbutia :
"Est-ce vrai ?
- C'est vrai."
Mais lui, soulevé d'angoisse, gémit :
"Ah ! je vais retomber en de nouveaux doutes qui ne finiront plus ! Quel jour avez-vous menti, autrefois ou aujourd'hui ? Comment vous croire à présent ? Comment croire une femme après cela ? Je ne saurai plus jamais ce que je dois penser. J'aimerais mieux que vous m'eussiez dit : "C'est Jacques, ou c'est Jeanne."
La voiture pénétrait dans la cour de l'hôtel. Quand elle se fut arrêtée devant le perron, le comte descendit le premier et offrit, comme toujours, le bras à sa femme pour gravir les marches.
Puis, dès qu'ils atteignirent le premier étage :
"Puis-je vous parler encore quelques instants, dit-il ?"
Elle répondit :
"Je veux bien."
Ils entrèrent dans un petit salon, dont un valet de pied, un peu surpris, alluma les bougies.
Puis, quand ils furent seuls, il reprit :
"Comment savoir la vérité ? Je vous ai suppliée mille fois de parler, vous êtes restée muette, impénétrable, inflexible, inexorable, et voilà qu'aujourd'hui vous venez me dire que vous avez menti. Pendant six ans vous avez pu me laisser croire une chose pareille ! Non, c'est aujourd'hui que vous mentez, je ne sais pourquoi, par pitié pour moi, peut-être ?"
Elle répondit avec un air sincère et convaincu :
"Mais sans cela j'aurais eu encore quatre enfants pendant les six dernières années."
Il s'écria :
"C'est une mère qui parle ainsi ?
- Ah ! dit-elle, je ne me sens pas du tout la mère des enfants qui ne sont pas nés, il me suffit d'être la mère de ceux que j'ai et de les aimer de tout mon coeur. Je suis, nous sommes des femmes du monde civilisé, monsieur. Nous ne sommes plus et nous refusons d'être de simples femelles qui repeuplent la terre."
Elle se leva ; mais il lui saisit les mains.
"Un mot, un mot seulement, Gabrielle. Dites-moi la vérité.
- Je viens de vous la dire. Je ne vous ai jamais trompé."
Il la regardait bien en face, si belle, avec ses yeux gris comme des ciels froids. Dans sa sombre coiffure, dans cette nuit opaque des cheveux noirs luisait le diadème poudré de diamants, pareil à une voie lactée. Alors, il sentit soudain, il sentit par une sorte d'intuition que cet être-là n'était plus seulement une femme destinée à perpétuer sa race, mais le produit bizarre et mystérieux de tous nos désirs compliqués, amassés en nous par les siècles, détournés de leur but primitif et divin, errant vers une beauté mystique, entrevue et insaisissable. Elles sont ainsi quelques-unes qui fleurissent uniquement pour nos rêves, parées de tout ce que la civilisation a mis de poésie, de luxe idéal, de coquetterie et de charme esthétique autour de la femme, cette statue de chair qui avive, autant que les fièvres sensuelles, d'immatériels appétits.
L'époux demeurait debout devant elle, stupéfait de cette tardive et obscure découverte, touchant confusément la cause de jalousie ancienne, et comprenant mal tout cela.
Il dit enfin :
"Je vous crois. Je sens qu'en ce moment vous ne mentez pas ; et, autrefois en effet, il m'avait toujours semblé que vous mentiez."
Elle lui tendit la main.
"Alors, nous sommes amis ?"
Il prit cette main et la baisa, en répondant :
"Nous sommes amis. Merci, Gabrielle."
Puis il sortit, en la regardant toujours, émerveillé qu'elle fût encore si belle, et sentant naître en lui une émotion étrange, plus redoutable peut-être que l'antique et simple amour.
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J\[paru en 2008 dans Actes de Savoirs, 5 (revue de l’iuf, Paris : puf)...
«unité complète qui porte à la fois sens et référence : sens parce qu’elle est informée de signification et référence parce qu’elle...





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