Le salon d'un appartement





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titreLe salon d'un appartement
date de publication24.04.2017
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Reza, Art, sq. 1 à 4 (texte 1)

Le salon d'un appartement. Un seul décor. Le plus dépouillé, le plus neutre possible. Les scènes se déroulent successivement chez Serge, Yvan et Marc. Rien ne change, sauf l'œuvre de peinture exposée.
Marc, seul.
MARC : Mon ami Serge a acheté un tableau.
C'est une toile d'environ un mètre soixante sur un mètre vingt, peinte en blanc. Le fond est blanc et si on cligne des yeux, on peut apercevoir de fins liserés blancs transversaux. Mon ami Serge est un ami depuis longtemps. C'est un garçon qui a bien réussi, il est médecin dermatologue et il aime l'art. Lundi, je suis allé voir le tableau que Serge avait acquis samedi mais qu'il convoitait depuis plusieurs mois. Un tableau blanc, avec des liserés blancs.

*
Chez Serge. Posée à même le sol, une toile blanche, avec de fins liserés blancs transversaux. Serge regarde, réjoui, son tableau.
Marc regarde le tableau. Serge regarde Marc qui regarde le tableau. Un long temps où tous les sentiments se traduisent sans mot.
MARC : Cher ?
SERGE : Deux cent mille.
MARC : Deux cent mille ?…
SERGE : Handington me le reprend à vingt-deux.
MARC : Qui est-ce ?
SERGE : Handington ?!
MARC : Connais pas.
SERGE : Handington ! La galerie Handington !
MARC : La galerie Handington te le reprend à vingt-deux ?…
SERGE : Non, pas la galerie. Lui. Handington lui-même. Pour lui.
MARC : Et pourquoi ce n'est pas Handigton qui l'a acheté ?
SERGE : Parce que tous ces gens ont intérêt à vendre à des particuliers. Il faut que le marché circule.
MARC : Ouais…
SERGE : Alors ? Tu n'es pas bien là ? Regarde-le d'ici. Tu aperçois les lignes ?
MARC : Comment s'appelle le…
SERGE : Peintre. Antrios.
MARC : Connu ?
SERGE : Très. Très !
Un temps.
MARC : Serge, tu n'as pas acheté ce tableau deux cent mille francs ?
SERGE : Mais mon vieux, c'est le prix. C'est un ANTRIOS !
MARC : Tu n'as pas acheté ce tableau deux cent mille francs !
SERGE : J'étais sûr que tu passerais à côté.
MARC : Tu as acheté cette merde deux cent mille francs ?!
*
Serge, comme seul.
SERGE : Mon ami Marc, qui est un garçon intelligent, garçon que j'estime depuis longtemps, belle situation, ingénieur dans l'aéronautique, fait partie de ces intellectuels, nouveaux, qui, non contents d'être ennemis de la modernité en tirent une vanité incompréhensible. Il y a depuis peu, chez l'adepte du bon vieux temps, une arrogance vraiment stupéfiante.

*

Les mêmes. Même endroit. Même tableau.
SERGE (après un temps)... Comment peux-tu dire « cette merde » ?
MARC. Serge un peu d'humour ! Ris !... Ris, vieux, c'est prodigieux que tu aies acheté ce tableau !
Marc rit. Serge reste de marbre.
SERGE. Que tu trouves cet achat prodigieux tant mieux, que ça te fasse rire, bon, mais je voudrais savoir ce que tu entends par « cette merde ».
MARC. Tu te fous de moi !
SERGE. Pas du tout « cette merde » par rapport à quoi ? Quand on dit telle chose est une merde, c'est qu'on a un critère de valeur pour estimer cette chose.
MARC. À qui tu parles ? À qui tu parles en ce moment ? Hou hou !...
SERGE. Tu ne t'intéresses pas à la peinture contemporaine, tu ne t'y es jamais intéressé. Tu n'as aucune connaissance dans ce domaine, donc comment peux tu affirmer que tel objet, obéissant à des lois que tu ignores, est une merde ?
MARC. C'est une merde. Excuse-moi.

Art, séquence 13

Chez Serge.

SEGE Tu es prêt à rire ?

MARC Dis.

SERGE Yvan a aimé l’Antrios.

MARC Où est-il ?

SERGE Yvan ?

MARC L’Antrios.

SERGE Tu veux le revoir ?

MARC Montre-le.

SERGE Je savais que tu y viendrais ! … (Il part et revient avec le tableau. Un petit silence de contemplation).

Yvan a capté. Tout de suite.

MARC Hun, hun …

SERGE Bon, écoute, on ne va pas s’appesantir sur cette œuvre, la vie est brève… Au fait as-tu lu ça ? (Il se saisit de La Vie heureuse de Sénèque et le jette sur la table basse juste devant Marc.) Lis-le, chef d’œuvre.

Marc prend le livre, l’ouvre et le feuillette.

SERGE Modernissime. Tu lis ça, tu n’as plus besoin de lire autre chose. Entre le cabinet, l’hôpital, Françoise qui a décrété que je devais voir les enfants tous les week-ends –nouveauté de Françoise, les enfants ont besoin de leur père- je n’ai plus le temps de lire. Je suis obligé d’aller à l’essentiel.

MARC … Comme en peinture finalement. … Où tu as avantageusement éliminé forme et couleur. Ces deux scories.

SERGE Oui… Encore que je puisse apprécier une peinture plus figurative. Par exemple ton hypo-flamand. Très agréable.

MARC Qu’est ce qu’il a de flamand ? C’est une vue de Carcassonne ?

SERGE Oui, mais enfin … il a un petit goût flamand …la fenêtre, la vue, le … peu importe, il est très joli.

MARC Il ne vaut rien, tu sais.

SERGE ça, on s’en fout ! … D’ailleurs, Dieu seul sait combien vaudra un jour l’Antrios ! …

MARC … Tu sais, j’ai réfléchi. J’ai réfléchi et j’ai changé de point de vue. L’autre jour en conduisant dans Paris, je pensais à toi et je me suis dit : Est-ce qu’il n’y a pas au fond une véritable poésie dans l’acte de Serge ? Est-ce que s’être livré à cet achat incohérent n’est pas un acte hautement poétique ?

SERGE Comme tu es doux aujourd’hui ! Je ne te reconnais pas. Tu as pris un petit ton suave, subalterne, qui ne te va pas du tout d’ailleurs.

MARC Non, non, je t’assure, je fais amande honorable.

SERGE Amende honorable pourquoi ?

MARC Je suis trop épidermique, je suis trop nerveux, je vois les choses au premier degré… Je manque de sagesse, si tu veux.

SERGE Lis Sénèque.

MARC Tiens. Tu vois, par exemple là, tu me dis « lis Sénèque » et ça pourrait m’exaspérer. Je serais capable d’être exaspéré par le fait que toi, dans cette conversation, tu me dises « lis Sénèque ». C’est absurde !

SERGE Non. Non, ce n’est pas absurde.

MARC Ah bon ? !

SERGE Non, parce que tu crois déceler…

MARC Je n’ai pas dit que j’étais exaspéré…

SERGE Tu as dit que tu pourrais …

MARC Oui, oui, je pourrais …

SERGE Que tu pourrais être exaspéré, et je le comprends. Parce que dans le « lis Sénèque », tu crois déceler une suffisance de ma part. Tu me dis que tu manques de sagesse et moi je te réponds « lis Sénèque », c’est odieux !

MARC N’est-ce pas !

SERGE Cela dit, c’est vrai que tu manques de sagesse, car je n’ai pas dit « lis Sénèque », mais « lis Sénèque ! ».

MARC C’est juste. C’est juste.

SERGE En fait, tu manques d’humour, tout bêtement.

MARC Sûrement.

SERGE Tu manques d’humour, Marc. Tu manques d’humour pour de vrai mon vieux. On est tombé d’accord là-dessus avec Yvan l‘autre jour, tu manques d’humour. Qu’est-ce qu’il fout celui-là ? Incapable d’être à l’heure, c’est infernal ! On a raté la séance !

MARC … Yvan trouve que je manque d’humour ? …

SERGE Yvan dit comme moi, que ces derniers temps, tu manques un peu d’humour.

MARC La dernière fois que vous vous êtes vus, Yvan t’a dit qu’il aimait beaucoup ton tableau et que je manquais d’humour …

SERGE Ah oui, oui, ça, le tableau, beaucoup, vraiment. Et sincèrement … Qu’est ce que tu manges ?

MARC Ignatia.

Art, séquence 16

YVAN Mais réconciliez-vous ! Passons une bonne soirée, tout ça est risible !

MARC …C’est de ma faute. On ne s’est pas beaucoup vu ces derniers temps. J’ai été absent, tu t’es mis à fréquenter le haut de gamme…Les Rops…Les Desprez-Coudert…ce dentiste, Guy Hallié…C’est lui qui t’a…

SERGE Non, non, non, non, pas du tout, ce n’est pas du tout son univers, lui n’aime que l’art conceptuel…

MARC Oui, enfin c’est pareil.

SERGE Non, ce n’est pas pareil.

MARC Tu vois, encore une preuve que je t’ai laissé dériver… On ne se comprend même plus dans la conversation courante.

SERGE J’ignorais totalement –vraiment c’est une découverte- que j’étais à ce point sous ta houlette, à ce point en ta possession…

MARC Pas en ma possession, non…On ne devrait jamais laisser ses amis sans surveillance. Il faut toujours surveiller ses amis. Sinon, ils vous échappent…Regarde ce malheureux Yvan, qui nous enchantait par son comportement débridé, et qu’on a laissé devenir peureux, papetier…Bientôt mari…Un garçon qui nous apportait sa singularité et qui s’escrime maintenant à la gommer…

SERGE Qui nous apportait ! Est ce que tu réalises ce que tu dis ? Toujours en fonction de toi ! Apprends à aimer les gens pour eux-mêmes, Marc.

MARC ça veut dire quoi, pour eux-mêmes ?!

SERGE Pour ce qu’ils sont.

MARC Mais qu’est ce qu’ils sont ?! Qu’est ce qu’ils sont ?! …En dehors de l’espoir que je place en eux ?...

Je cherche désespérément un ami qui me préexiste. Jusqu’ici, je n’ai pas eu de chance. J’ai dû vous façonner… Mais tu vois, ça ne marche pas. Un jour ou l’autre, la créature va diner chez les Desprez-Coudert et pour entériner son nouveau standing, achète un tableau blanc.

Silence.

SERGE Donc, nous voici au terme d’une relation de quinze ans…

MARC Oui…

YVAN Minable…

MARC Tu vois, si on était arrivé à se parler normalement, enfin si j’étais parvenu à m’exprimer en gardant mon calme…

SERGE Oui ?...

MARC Non…

SERGE Si. Parle. Qu’on échange ne serait-ce qu’un mot dépassionné.

MARC…Je ne crois pas aux valeurs qui régissent l’Art d’aujourd’hui…La loi du nouveau. La loi de la surprise…la surprise est une chose morte. Morte à peine conçue, Serge…

SERGE Bon. Et alors ?

MARC C’est tout. J’ai aussi été pour toi de l’ordre de la surprise.

SERGE Qu’est ce que tu racontes !

MARC Une surprise qui a duré un certain temps, je dois dire.

YVAN Finkelzohn est un génie. Je vous signale qu’il avait tout compris !

MARC J’aimerais que tu cesses d’arbitrer, Yvan, et que tu cesses de te considérer à l’extérieur de cette conversation.

YVAN Tu veux m’y faire participer, pas question, en quoi ça me regarde ? J’ai déjà le tympan crevé, réglez vos comptes tout seuls maintenant !

MARC Il a peut-être le tympan crevé ? Je lui ai donné un coup très violent.

SERGE (il ricane) Je t’en prie, pas de vantardise.

MARC Tu vois, Yvan, ce que je ne supporte pas en ce moment chez toi –outre tout ce que je t’ai déjà dit et que je pense- c’est ton désir de nous niveler. Egaux, tu nous voudrais. Pour mettre ta lâcheté en sourdine. Egaux dans la discussion, égaux dans l’amitié d’autrefois. Mais nous ne sommes pas égaux, Yvan. Tu dois choisir ton camp.

YVAN Il est tout choisi.

MARC Parfait.

SERGE Je n’ai pas besoin d’un supporter.

MARC Tu ne vas pas rejeter le pauvre garçon.

YVAN Pourquoi on se voit, si on se hait ?! On se hait, c’est clair ! Enfin, moi je ne vous hais pas mais vous, vous vous haïssez ! Et vous me haïssez ! Alors pourquoi on se voit ?...moi je m’apprêtais à passer une soirée de détente après une semaine de soucis absurdes, retrouver mes deux meilleurs amis, aller au cinéma, rire, dédramatiser…

SERGE Tu as remarqué que tu ne parles que de toi.

YVAN Et vous parlez de qui, vous ?! Tout le monde parle de soi !

SERGE Tu nous fous la soirée ne l’air, tu…

YVAN Je vous fous la soirée en l’air ? !

SEGE Oui.

YVAN Je vous fous la soirée en l’air ? ! Moi ? ! Moi, je vous fous la soirée en l’air ? !

MARC Oui, oui, ne t’excite pas !

YVAN C’est moi qui vous fous la soirée en l’air ?!!

SERGE Tu vas le répéter combien de fois ?

YVAN Non mais répondez-moi, c’est moi qui fous la soirée en l’air ?!!...

MARC Tu arrives avec trois quarts d’heure de retard, tu ne t’excuses pas, tu nous soûles de tes pépins domestiques…

SERGE Et ta présence veule, ta présence de spectateur veule et neutre, nous entraine Marc et moi dans les pires excès.

YVAN Toi aussi ! Toi aussi, tu t’y mets ?!

SERGE Oui, parce que sur ce point, je suis entièrement d’accord avec lui. Tu crées les conditions du conflit.

MARC Cette mièvre et subalterne voix de la raison, que tu essaies de faire entendre depuis ton arrivée, est intenable.

YVAN Vous savez que je peux pleurer…je peux me mettre à pleurer là…D’ailleurs, je n’en suis pas loin…

Art, dernière séquence

Chez Serge. Au fond, accroché au mur, l’Antrios. Debout devant la toile, Marc tient une bassine d’eau dans laquelle Serge trempe un petit morceau de tissu. Marc a relevé les manches de sa chemise et Serge est vêtu d'un petit tablier trop court de peintre en bâtiment.

Près d’eux, on aperçoit quelques produits, flacons ou bouteilles de white-spirit, eau écarlate, chiffons et éponges...

Avec un geste très délicat, Serge apporte une dernière touche au nettoyage du tableau.

L’Antrios a retrouvé toute sa blancheur initiale. Marc pose la bassine et regarde le tableau. Serge se retourne vers Yvan, assis en retrait. Yvan approuve. Serge recule et contemple l'œuvre à son tour. Silence.

YVAN (comme seul. Il nous parle à voix légèrement feutrée) : ... Le lendemain du mariage, Catherine a déposé au cimetière Montparnasse, sur la tombe de sa mère morte, son bouquet de mariée et un petit sachet de dragées. Je me suis éclipsé pour pleurer derrière une chapelle et le soir, repensant à cet acte bouleversant, j'ai encore sangloté dans mon lit en silence. Je dois absolument parler à Finkelzohn de ma propension à pleurer, je pleure tout le temps, ce qui n'est pas normal pour un garçon de mon âge. Cela a commencé ou du moins s'est manifesté clairement le soir du tableau blanc chez Serge. Après que Serge avait montré à Marc, par un acte de pure démence, qu'il tenait davantage à lui qu'à son tableau, nous sommes allés dîner chez Émile. Chez Émile, Serge et Marc ont pris la décision d'essayer de reconstruire une relation anéantie par les événements et les mots. À un moment donné, l'un de nous a employé l'expression « période d’essai » et j’ai fondu en larmes. L'expression « période d’essai » appliquée à notre amitié a provoqué en moi un séisme incontrôlé et absurde. En réalité, je ne supporte plus aucun discours rationne, tout ce qui a fait le monde, tout ce qui a été beau et grand dans ce monde n’est jamais né d’un discours rationnel.
Un temps Serge s’essuie les mais. Il va vider la bassine d’eau puis se met à ranger tous les produits, de sorte qu’il n’y ait plus aucune trace du nettoyage. Il regarde encore une fois son tableau. Puis se retourne et s’avance vers nous.

SERGE : Savais-tu que les feutres étaient lavables ? Non, m’a répondu Marc…Non… Et toi ? Moi non plus, ai-je dit, très vite, en mentant. Sur l'instant, j'ai failli répondre, moi je le savais. Mais pouvais-je entamer notre période d'essai par un aveu aussi décevant ?... D'un autre côté, débuter par une tricherie ... Tricherie! N'exagérons rien. D'où me vient cette vertu stupide ? Pourquoi faut-il que les relations soient si compliquées avec Marc ? …
La lumière isole peu à peu l’Antrios. Marc s’approche du tableau.

MARC : Sous les nuages blancs, la neige tombe. On ne voit ni les nuages blancs, ni la neige. Ni la froideur et l'éclat blanc du sol.

Un homme seul, à skis, glisse. La neige tombe. Tombe jusqu'à ce que l'homme disparaisse et retrouve son opacité. Mon ami Serge, qui est un ami depuis longtemps, a acheté un tableau. C’est une toile d’environ un mètre soixante sur un mètre vingt. Elle représente un homme qui travers un espace et qui disparaît.

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