Littérature québécoise





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Nérée Beauchemin

Patrie intime




BeQ

Nérée Beauchemin

(1850-1931)




Patrie intime

La Bibliothèque électronique du Québec

Collection Littérature québécoise

Volume 61 : version 1.3

Nérée Beauchemin n’a publié de son vivant que deux recueils de poésie : Les floraisons matutinales en 1897, et beaucoup plus tard, en 1928, Patrie intime. On le rattache aux poètes du Terroir, qui se proposaient « de chanter la terre natale ce qu’elle représente comme gardienne des traditions religieuses, patriotiques et paysannes ».

« La vie de Nérée Beauchemin est celle d’un honnête et fidèle médecin de campagne qui n’a quitté Yamachiche, village où il est né en 1850, que pour faire ses études secondaires au séminaire de Nicolet et de médecine à l’Université Laval ; il passera le reste de son existence dans sa paroisse, consacrant ses loisirs à la poésie, à l’écart de toute coterie littéraire. »

Histoire de la littérature canadienne-française.

Image de la couverture

Maurice Galbraith Cullen (1866-1934), Coupe de bois en hiver, Beaupré. 1896 (huile sur toile, 63,9 X 79,9 cm ; Hamilton, Art Gallery of Hamilton, don du Women’s Committee, 1956).

Nérée Beauchemin, sa dernière œuvre :

« Patrie intime ».


par Louis Dantin (1865-1945).

Poètes de l’Amérique française (2ème série)

Selon la version des Éditions Albert Lévesque, Montréal, 1934.

Les gloires modestes peuvent être tardives, mais elles ont chance d’être durables. La renommée, souvent dédaigneuse des êtres qui ne font pas de bruit, se souvient pourtant quelque jour des vrais talents restés obscurs, des beaux efforts inaperçus, des hommes et des œuvres qui survivent par leur seul mérite. Nérée Beauchemin, un des poètes les plus charmants que notre terroir ait produits, un ancien dont la vie a presque enclos notre histoire littéraire, semble enfin recevoir chez nous cette justice. Son dernier livre, Patrie Intime, en nous révélant à nouveau des qualités exquises, a forcé l’attention sur son œuvre passée, sur sa vieillesse restée si étincelante et si jeune. En ce moment même un hommage s’organise qui réunira autour du vigoureux ancêtre, du doyen encore agissant de tous nos rimeurs, un large cercle d’admirateurs et de disciples. Ses louanges seront célébrées, ses chants acclamés et redits. Il sera sûr enfin d’avoir été compris, d’avoir éveillé par sa voix une réponse dans l’âme canadienne. Nul temps n’est mieux choisi pour étudier ces derniers poèmes, dans lesquels sa personnalité littéraire se complète et se précise, où éclatent tous ses dons riches et délicats. En découvrir l’inspiration, le but, en évaluer le moule artistique, ce sera démontrer que notre estime ne s’égare pas, et joindre un témoignage de plus à ceux qui vont combler le rhapsode presque octogénaire.

Nérée Beauchemin, dans ce recueil comme dans ses œuvres précédentes, s’avère un symphoniste au mode bien défini, à la gamme fixée et concrète. Il ne vise pas à l’art cosmopolite, aux visions évoquant des stèles écroulés, des palmiers lointains ; aux fresques où se retracent des pans entiers de l’histoire humaine. Pas davantage il n’est curieux des doutes hardis qui séduisent l’âme, de ses problèmes, de ses passions brûlantes, de ses souffrances qui accusent le destin. Son cœur, son instinct, son attrait, l’entraînent vers des objets plus simples et plus proches de lui. La nature qui l’émeut, ce n’est pas la Cybèle tragique, mère des pics, des abîmes, des déserts et des jungles, mais la terre verdoyante sur laquelle rit le grand soleil, celle des prés, des guérets, des érablières, qu’il a pu contempler du pas de sa porte, épandue tout au long des routes et des ruisseaux de Yamachiche. De même, les âmes qu’il réfléchit ce sont des âmes voisines, celles de frères et de sœurs enracinés comme lui au sol, survivants d’épreuves séculaires, gardant, à travers tout l’amour de leur passé, le courage de leurs tâches, la sécurité de leur foi et de leurs espoirs. Beauchemin, comme Fréchette d’ailleurs et comme Pamphile Lemay, est essentiellement un poète du sol, mais dans un rayon, semble-t-il, encore plus restreint, avec une concentration plus menue et plus intime. On pourrait dire de lui qu’il n’a jamais vu Carcassonne ; mais il a bien vu, par exemple, tout ce qui s’étale en deçà, et il s’en contente. Chez lui aucune trace d’exotisme ; nul tableau que n’enserre l’horizon natal ; – dans cet horizon même, des coins isolés et secrets qu’il est seul à connaître et à explorer. S’il sort un instant de ce cercle, c’est pour saluer d’un vol bref l’autre patrie, la France ancienne, qu’il aime presque autant que la nouvelle, ou plutôt qu’il unit à elle dans une seule ferveur ; mais il revient bientôt à sa France à lui, celle dont il déclare :

La France où mon âme est toute,

Ma France, c’est mon pays.

Tout lui est cher dans ce jardin de sa pensée : – il en admire les champs, les bois, les fleurs, les oiseaux, les moissons ; il aime à voir fumer ses foyers paisibles ; il s’attarde à ses vieilles maisons qu’emplit encore l’âme des aïeules : il loue ses paysans robustes, ses ménagères prudentes et ses vierges jolies ; il répète ses curieuses légendes ; il s’éprend de son vieux parler qui lui semble une précieuse relique. Dans toutes ces notations circulent une chaleur spontanée, une émotion d’autant plus vraie qu’elle demeure discrète et ne jette jamais les hauts cris. – Et des images qu’il trace il tire des sens, des allusions, qui transposent la matière visible dans le domaine de l’esprit. Cette poésie n’est pas seulement colorée, exacte : en modelant les êtres elle les affine, les subtilise, leur infuse une âme et un cœur.

Quelles strophes à la fois tendres et symboliques il consacre à l’érable, au vieil orme, au fleuve, au berceau, à la cloche ! Quels mélancoliques dessous surgissent des quatrains de La Maison vide ! Quelles notes limpides et fraîches comme celles de l’oiseau même trillent dans Le Rossignol, Le Pinson, Le Goglu, La Perdrix ! Quelle scène d’apothéose suscite cette Glaneuse (qui devrait pourtant, il me semble, s’appeler la Fermière), fêtée par les êtres rustiques dont elle est la reine, dans la gloire du soleil levant ! scène dont la pose lyrique rappelle le « geste auguste du semeur » :

Debout, le buste droit, la poitrine gonflée

Du souffle que dilate et rythme le travail,

Elle attend, tout de toile et de laine habillée,

Le départ pour les champs des gens et du bétail.

Et la cour de la ferme, et la longue rangée

Des bâtiments, fenils et granges, ont frémi

Aux rustiques rumeurs dont la brise est chargée

Par un matin joyeux d’avoir longtemps dormi.

« Bonjour à toi, bonjour ! » à la fois semblent dire

Les blés dont la rosée achève le roui ;

Et les herbes des prés que le vent fait bruire

Semblent balbutier un poème ébloui.

« À toi tout le cristal dont mon eau se fait gloire ! »

Dit le puits. « C’est pour toi, c’est pour ton bel amour

Ô reine des moissons, que j’offre et donne à boire

À ton homme, à ta fille, à tes fils, tout le jour. »

Mais voici que soudain, frappant toutes les choses

Et les êtres qu’enchaîne encore le sommeil,

« Gloire à toi ! » dit l’Aurore ; « à toi toutes mes roses ! »

« Femme, à toi tout mon or ! » répond le grand Soleil.

La Maison Solitaire est une autre esquisse où bat la nervosité sourde, la vie secrète des choses inanimées. Maison enfouie sous la vétusté de ses mousses, perdue dans l’ennui des champs vides, dans le silence glacé des soirs ; sur laquelle pèse le deuil de tant de morts qu’elle a veillés ; morte elle-même, on dirait, avec son seuil muet et ses fenêtres closes. Mais il suffit de l’apparition d’un enfant, d’un cri joyeux qu’il jette à l’aube, pour la faire vivante et vibrante, pour lui faire reprendre avec énergie la routine de ses tâches. Et cette résurrection se lève avec une saisissante beauté. Splendides aussi, les strophes vouées au passé vénérable, au souvenir de nos héros. Elles rayonnent plus que de l’enthousiasme : elles ont l’exaltation, la piété d’un culte. Odes à Brébœuf, à Montcalm, à Crémazie, d’une envolée si large et d’un accent si attendri ; – et ce morceau étrange, Papineau, où luttent l’admiration humaine et l’effroi des verdicts divins, que termine ce trait lapidaire :

Ô troublante hantise ? ô tristesse ! L’Histoire

Devant Dieu, le seul juge infaillible des temps

Interdite, s’arrête... Et le burin de gloire

Sur les tables de bronze est encore en suspens.

Car, on doit le noter, cette muse, étant si canadienne, est par là chrétienne et mystique. La foi, pour elle, outre qu’elle est une sève plongeant jusqu’aux racines de l’âme, est une tradition, un héritage, une part de la patrie intime : et cela lui assure un double amour. Comme ce fidèle sent bien la haute poésie des mystères, et comme il l’exprime noblement ! On se demande pourquoi la poésie religieuse est, de nos jours, si faible et si fade. Parmi cette masse de rimes encombrant les revues pieuses, on est surpris de ne trouver qu’élans anémiques et informes, effusions indigentes bêlant une sensiblerie puérile, couplets sans pensée et sans style où la foi est rapetissée, où l’amour de Dieu même veut des caresses de cinéma. Ces musettes futiles, cette eau claire, en même temps brouillée, ne reflètent à aucun degré le sérieux des dogmes, la majesté des rites, la terreur de l’Horeb ou du Calvaire. C’est de la religion diluée et dénaturée. Et dire que ces poulets succèdent aux Fioretti, à Ruysbrock, à Hildegarde, aux cantiques de Saint-Jean de la Croix et de Sainte-Thérèse ! Mais n’ayez crainte que Nérée Beauchemin maltraite ainsi sa foi bien-aimée : il l’a placée dans des régions plus hautes. Elle le captive non pas par des émois mesquins, mais par ses splendeurs surhumaines, par ses bienfaits profonds, par l’appui qu’elle donne à la vie. Il lui demande, non des chatouillements, mais de puissantes et salutaires secousses. Et ce qu’il chante en elle, c’est ce qu’elle a de grand, de fort, de radieux en même temps que de maternel et de tendre. Je crois sans hésiter qu’avec Paul Claudel, Francis Jammes, et leurs émules si parsemés, Nérée Beauchemin puise aux vraies sources de la poésie catholique, qu’il lui rend la sincérité, l’orthodoxie, le sens mystique, l’émotion saine qui lui ont manqué si longtemps. Dites si cette Liturgie ne claironne pas le Verbe Sacré, ne vous frôle pas du souffle ardent des Pentecôtes :

Précédant les flambeaux et le thuriféraire

Et par les deux induis en triomphe escorté,

Le diacre, portant haut l’évangéliaire,

Monte à l'ambon, parmi l’encens et la clarté.

Il monte, glorieux, et sur l’aigle de cuivre

Dont la grande aile semble ouverte pour l’essor

Il expose, il étale, il déroule le livre

Tout fleuronné de pourpre et tout niellé d’or.

Sur le vélin sacré par trois fois il balance

L’encensoir, et, tourné vers le Septentrion,

Il chante. Toute oreille écoute. Le silence

Des nefs vibre aux éclats de l’intonation.

Debout, peuple, debout ! Dieu parle, et sa parole

Du lointain crépuscule au plus lointain levant,

Dans tout l’orbe des cieux, par tout l’univers, vole

Sur les ailes de l'aigle et sur l’aile du vent.

Le même courant intense électrise le Rameau Bénit, Veni Creator, La Prière Ancestrale, Ô Prêtre, Auguste Ami ! pièces magistrales, absolument superbes. Dans une éloquente fantaisie, confondant en une seule les deux traditions qu’il vénère, le rêveur fait tinter cet Angélus Lyrique, en l’honneur à la fois de la dame du manoir et de la Dame des cieux. Le vent qui souffle du couchant soulève les voiles d’horizons calmes pour l’homme qui a longtemps vécu ; et c’est lui-même sans doute que l’auteur exhorte à l’espoir en face de l’au-delà plus proche :

Toi qui marches vers l’Inconnu

Sous le frisson qui te pénètre

Jusqu’au plus profond de ton être,

Tu trembles comme un homme nu.

Voici l’invisible frontière

De ces impénétrables lieux

Où commence à poindre à tes yeux

Le lever de l’autre lumière.

.................

Vers cet éternel lendemain,

Dieu des temps, c’est toi qui me pousses ;

Dans la douceur de la secousse

Je sens la douceur de ta main.

Mais il ne faut pas se méprendre au mérite de cette poésie, aux causes qui la font si vivante ; croire qu’elle est toute dans l’élévation, le mouvement, la chaleur émue. Il est clair, au contraire, qu’elle possède en outre l’art, le métier, le savoir-faire. Un art très précis, très subtil, soucieux du détail, choisissant ses couleurs avec une discrétion savante. – C’est en cela que Nérée Beauchemin a été chez nous un précurseur, devançant la technique des nouvelles écoles. Au temps où Crémazie, Fréchette, suivaient résolument les traces du tout-puissant Olympio, Nérée Beauchemin découvrait déjà les points caducs du romantisme ; il cherchait un art moins pompeux, plus simple, et mieux adapté à la vie. Il se créait une strophe personnelle, où perçait la poursuite de l’expression choisie, de l’image sobre, du mot enchâssé comme une pierre, et s’apparentait de la sorte à Coppée, à Sully-Prud’homme. Il préférait aux mètres lourds le quatrain octosyllabique, plus agile et plus souple aux jeux lutinants de la rime. Il bannissait le trope tapageur, violent, heurté, pour la suggestion délicate qui jette son sens comme un arôme. Toujours il gardait dans son vers la logique, la clarté françaises. Aussi, de tous nos poètes de cette ère est-il sûrement le plus « artiste », – et même les plus récents dépassent-ils sa forme habile ? J’en connais très peu qui pussent faire plus moderne et plus sculptural que ceci, étaler mieux la couleur pour elle-même :

La profondeur du ciel occidental s’est teinte

D’un jaune paille mûre et feuillage rouillé,

Et, tant que la lueur claire n’est pas éteinte,

Le regard qui se lève est tout émerveillé.

Les nuances d’or clair semblent toutes nouvelles

Le champ céleste ondule et se creuse en sillons

Comme un chaume, où reluit le safran des javelles

Qu’une brise éparpille et roule en gerbillons.

Chargé des meules d’ambre où luit, par intervalle,

Le reflet des rayons amortis du soleil,

Le nuage, d’espace, en espace, dévale,

Traîne, s’enfonce, plonge à l’horizon vermeil.

Mais l’ombre, lentement, traverse la campagne

Et glisse, à vol léger, au fond des plaines d’or.

Septembre, glorieux, derrière la montagne

A roulé, pour la nuit, le char de Messidor.

Par la finesse de sa diction, par la grâce de sa touche, autant que par l’envol et la sympathie de son rêve, Nérée Beauchemin demeure au premier rang de nos poètes, et il sera difficile de l’en déloger. On a mille fois raison de l’honorer, de lui faire fête. Il faut le remercier aussi : son œuvre est pour nous un bienfait. Sans lui, sans ses vers imprégnés de toutes les choses que nous aimons, notre richesse mentale serait incomplète ; il manquerait un coin à la patrie intime.

Patrie intime

(La Librairie canadienne française, Ltée, 1928.)

Sous le signe de la verveine,

herbe magique de l’amitié,

dont la fleur, suivant feu ma grand’mère,

semble dire : Aimez-moi !

je dédie ce livre

à ma femme, à mes fils, à mes filles,

qui m’ont donné la douceur de vivre

dans l’orbe de musique et d’encens du clocher.

Nérée Beauchemin
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