Littérature russe





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LA BIBLIOTHÈQUE RUSSE ET SLAVE


— LITTÉRATURE RUSSE —

Valéri Brioussov

(Брюсов Валерий Яковлевич)

1873 – 1924

POÈMES

Traduction de J. Chuzewille, Anthologie des poètes russes, Paris, Crès & Cie, 1914.
PRÉFACE

[de V. Brioussov pour l’Anthologie]

Après le magnifique épanouissement du lyrisme russe au début du xixe siècle, épanouissement que nous avons coutume de comprendre sous le nom de Pouschkine et des poètes de la pléiade de Pouschkine, il semblait que la veine lyrique de notre littérature se fût affaiblie. Peu après la mort de Pouschkine, l’éclatante carrière poétique de Lermontoff passa avec la rapidité d’un météore (1838-1841). C’est vers 1850 que Tutcheff rencontra sa plus belle ère de création. Toutefois, la poésie de ce lyrique, d’une profondeur et d’une délicatesse étonnantes, non seulement ne laissa pas d’école, mais ne trouva même pas d’écho dans les vastes sphères de la société russe, alors absolument étrangère à tout intérêt d’art. Plus tard encore se firent entendre les chansons évocatrices et pénétrantes de Foeth, les inspirations vibrantes et souvent admirables de Maikoff, A. Tolstoï, Polonsky, les méditations enfin de W. Soloviev, disciple de Foeth. Mais ces voix restaient isolées et se perdaient en quelque sorte dans le vide. À partir de 1880 on constate, dans la poésie russe, une profonde décadence. Personne en ce temps-là ne s’intéresse plus aux vers ; les poètes eux-mêmes ont perdu toute connaissance de métier. Quant au lecteur, il semble se satisfaire des redites les plus banales, des versifications de lieux communs les plus naïves et les plus plates.

La renaissance eut lieu vers 1890. Le lyrisme russe en est redevable en partie à l’étude approfondie de la poésie moderne des peuples d’Occident, principalement de l’Angleterre et de la France. En prenant connaissance de la poésie des préraphaélites anglais et des premiers symbolistes français, les jeunes poètes russes s’efforcèrent d’implanter chez eux les découvertes de ceux-ci dans le domaine de l’idée et du vers, et de les acclimater à leur littérature. En s’attaquant avec ardeur à telles questions que leurs devanciers n’avaient jamais osé effleurer en vers, ils s’efforcèrent d’élargir le cercle des sujets propres à la poésie, de resserrer et d’affiner le vers russe, de façon à le rendre susceptible de revêtir les sensations les plus complexes et les plus délicates.

Les premiers pionniers dans cette voie auront été les écrivains groupés autour de la revue de St-Pétersbourg : “ Le Messager du Nord ” soit MM. Mérejkowsky, Minsky, Mme Zénaïde Hippius et M. Fédor Sologoub. M. Mérejkowsky, l’un des premiers qui, dans notre littérature, ait prononcé le nom de Verlaine, donna des traductions fort belles d’Edgar Poë, tandis qu’il s’inspirait, dans ses vers impeccablement construits, des idées de Nietzsche. C’est encore à M. Mérejkowsky que la Russie est redevable d’une restauration du culte de Pouschkine. N. Minsky, auteur de poèmes fortement pensés, traduisait Maeterlinck et, avec la sagacité de son esprit philosophique, développait au cours d’articles et d’essais une conception nouvelle réintégrant l’esthétique au rang des valeurs absolues. Les vers de Mme Z. Hippius, dans leur élégance raffinée, reflétaient son âme profonde et bien moderne, en proie à d’irréductibles contradictionsSologoub, poète puissant et contenu, qui nous a donné aussi toute une série de traductions excellentes de Verlaine, incorporait, dans ses premiers vers, les genèses ténébreuses de la Vie, et découvrait les hymnes de la Mort et du Péché.

Quelques années plus tard, à Moscou, débutèrent des poètes groupés autour de la Société d’édition : “ le Scorpion ” où paraissait aussi leur revue “ la Balance ”. On est convenu de désigner comme les promoteurs de ce mouvement, M. Constantin Balmont et l’auteur de ces quelques pages. C. Balmont se consacra de préférence à l’étude des poètes anglais, et par là, notre littérature s’est trouvée enrichie de traductions intégrales de Shelley et d’Ed. Poë. Balmont, en ses vers, atteint un degré de mélodie jusque-là inconnu dans notre lyrisme. Poète tout de nuances, il charme le lecteur par la musique exquise de son vers, et il semble que, nouvel Orphée, cet enchanteur contraigne les pierres mêmes à palpiter et se mouvoir au son de la lyre. Pour ce qui est de l’auteur de la présente introduction, laissant à d’autres le soin de préciser la valeur de son œuvre, il croit néanmoins pouvoir déclarer ici que sa tâche, en tant que poète, n’aura pas été des moindres pour initier les jeunes écrivains russes à la poésie française du xixe siècle. Il existe de lui, en volumes séparés, des traductions de Verlaine, Verhaeren, Maeterlinck, et un ouvrage spécial consacré aux Poètes Français d’aujourd’hui. Il a publié en outre de nombreuses chroniques où se trouvent commentées les idées les plus fructueuses de Mallarmé, concernant le symbole.

MM. André Bièly et Alexandre Blok vinrent un peu plus tard adhérer à ce groupe. Ils introduisaient dans la poésie russe une nouvelle tendance : le Mysticisme. Dans les poèmes réfléchis d’A. Blok : “ D’une Belle Dame ” et dans les vers flamboyants, quelque peu désordonnésmais aveuglants, de ce vers-libriste exceptionnel qu’est M. André Bièly, s’exprime une sorte de nostalgie de l’Éternel. Les vers de M. Bièly sont remarquables en outre par la fraîcheur du vocabulaire dont use le poète, créant les néologismes les plus osés ou restituant aux vocables une signification abolie.

M. W. Iwanoff a commencé sa carrière littéraire lorsqu’il n’était déjà plus très jeune. Pourvu d’une érudition encyclopédique, connaissant à un degré remarquable le monde de l’antiquité, il apporta dans les lettres la puissance et l’acuité d’un esprit profond et riche d’expériences. Ce qui ne laisse pas ses poèmes d’être exécutés avec tout le feu de la passion, et le poète lui-même de se montrer hardi novateur dans le domaine de la prosodie. L’œuvre de M. Iwanoff respire une sagesse parvenue à maturité, une volonté impérieuse, un inépuisable et toujours jeune enthousiasme.

Plus en dehors que tout autre du mouvement littéraire se tint I. Annensky, voué de même au culte de l’antiquité. Il était professeur à l’Université de Saint-Pétersbourg. Sa poésie n’a guère commencé d’être appréciée qu’après sa mort, en 1910. Annensky est un poète impressionniste, de qui les vers offrent plus d’une analogie avec les poèmes Jadis et Naguère de Verlaine. Il a du reste traduit Verlaine lui-même et plusieurs autres poètes français.

La génération la plus récente, par l’âge, ou par la date de ses débuts en littérature, comprend les noms de M. Kouzmine, M. Voloschine, N. Goumilev et A. Tolstoï. M. Kouzmine tout imbu de l’esprit français du dix-huitième siècle est l’auteur de poèmes exquis, un rien de trop maniérés, mais souvent charmants dans leur affectation de simplicité. M. Voloschine, qui cultiva longtemps les parnassiens, se plaît à édifier des œuvres sévères, achevées, un peu froides, mais qui ressemblent à des combinaisons savantes de pierres précieuses. M. Goumilev, poète des tableaux visuels, ne parvient pas toujours peut-être à découvrir du nouveau, mais du moins sait-il toujours éviter dans ses vers les défauts et impropriétés de termes. A. Tolstoï enfin s’inspire de la poésie russe des temps anciens et ressuscite, sous de nouvelles formes, les chansons et légendes populaires.

Il va sans dire que le cycle des poètes russes de 1880 à 1910 ne se limite pas aux noms ci-dessus énumérés. Plusieurs autres auraient le droit de s’inscrire à leur suite. Un intérêt recrudescent pour la poésie, de nouvelles découvertes en matière technique ont poussé à l’œuvre un grand nombre de jeunes poètes, qui tous, plus ou moins, auront laissé leur trace dans l’histoire de la poésie russe. Bien qu’ils ne soient pas toujours demeurés très unis, que, souvent même, ils aient participé à des querelles d’école, ils ont néanmoins créé une certaine unité de tendance, un courant général qui releva le prestige du lyrisme russe, en le situant au niveau de celui des autres nations. Et aujourd’hui, considérant le passé et dressant l’inventaire d’une période qui semble révolue, tous ceux qui participèrent au mouvement, peuvent se dire qu’ils ont accompli leur tâche. Ils ont obligé leurs contemporains à lire les vers. Ils ont restitué à la poésie sa haute signification, en exigeant du poète qu’il soit, non pas quelque aimable conteur de gentillesses pour tous inutiles, mais un héraut, le révélateur des vérités nouvelles, de ce vers quoi l’âme moderne aspire si passionnément.

Valère BRUSSOV.


Moscou, 1912.
VALÈRE BRUSSOV

[Introduction par J. Chuzewille]

Il existe deux portraits de M. Valère Brussov. L’un, du peintre Wroubel, montre le poète debout, les bras croisés, dans une attitude figée. La tête légèrement en arrière, semble tournée à l’appel d’une voix lointaine ; et l’expression anxieuse et panique du regard augmente encore en nous cette impression. Le second est d’un écrivain, André Bièly. Il révèle de façon pittoresque, un autre aspect, celui-ci plus connu de M. V. Brussov, et l’espèce de gêne ressentie par quiconque se trouve en présence du poète, fût-ce pour la centième fois. M. V. Brussov y est plutôt croqué au vif que dessiné. Et vous avez devant vous une figure prodigieusement mobile, qui ne ressemble plus au portrait de Wroubel, et néanmoins le complète.

C’est pour avoir omis l’un des aspects de ce double, que tant d’erreurs ont été accumulées par la critique. Si l’œuvre de Valère Brussov est susceptible de classement, c’est à condition d’occuper une position centrale. Cet esprit est ainsi fait, qu’il semble plutôt accréditer les idées, et leur communiquer une juste valeur, que s’abandonner sans réserve à leur courant. Cependant, pour la critique officielle, M. Brussov est toujours le poète d’avant-garde d’il y a vingt ans — et les Jeunes, au contraire, sont bien près de ne lui reconnaître que son rare talent d’écrivain, et son incontestable maîtrise de la forme.

Je vois, avant tout, en Valère Brussov, un poète de l’Idée. Son œuvre est cyclique, et se développe d’elle-même, indépendamment des éléments de nouveauté qui peuvent, au fur et à mesure, s’y introduire. Ainsi, sans doute, juge le poète qui dans la réimpression de ses vers sous le titre collectif : Les Voies et les Carrefours, n’a eu garde d’omettre ceux des tous premiers recueils, bien qu’ils ne répondent plus à sa conception actuelle de l’Art.

Le premier caractère de cette œuvre, tel qu’il se manifeste dans cette distribution générale, est la Volonté. Je ne veux pas dire que M. Brussov se soit assigné la tâche quotidienne de cataloguer ses émotions suivant leur nature, et d’en extraire de la matière poétique. J’indique simplement par là que rien ne pourrait contraindre le poète à parler, s’il se sentait en devoir de se taire, de même qu’il ne reculera devant aucun aveu, placé en face de son œuvre comme un peintre qui a charge de répartir la lumière et l’ombre d’après l’acuité d’une vision toute personnelle. M. V. Brussov a de très bonne heure pris conscience de lui-même. C’est, déclare-t-il, vers la treizième année qu’il se reconnut définitivement poète. La certitude de ce qu’il était, et par conséquent de ce qu’il avait à créer, l’amena à l’étude des écrivains les mieux faits pour l’entretenir dans ses lucides aspirations. Ce furent Baudelaire, Mallarmé, Poë, et, un peu plus tard, Pouschkine, Tutcheff, Foeth, Verhaeren, et les poètes de l’âge d’or et de décadence latine.
M. Brussov avait à peu près vingt ans lorsqu’il fit paraître son premier volume de vers. Les poètes en vogue étaient alors Nadson et Apouchtine. Brussov se rangeait du premier coup à la droite de son ami C. Balmont. Mais tandis que C. Balmont devait parvenir assez promptement à la célébrité, M. Brussov, lui, dût la forcer, et en quelque sorte l’arracher par lambeaux de la gueule de ses ennemis.

Peut-être était-il moins difficile de soumettre l’ouïe des contemporains de Tchaïkowsky, Borodine et Moussorgsky, aux exigences d’une musicalité, dont la langue russe est aujourd’hui redevable à Constantin Balmont. Même après Balmont, V. Brussov montra ce qu’il était encore possible d’innover par la complète restauration des formes poétiques. Son attention porta presque exclusivement sur l’image et le rythme dans leur équilibre avec l’idée, strophe ou poème. Telle mesure dont il semblait, hier encore, que l’on ne dût plus pouvoir tirer parti, acquit dès lors un relief d’une intensité plastique vigoureuse, qui la fixe indélébilement dans la mémoire.

Le grand reproche que la routine adresse habituellement à M. Brussov, c’est précisément de s’être montré moins poète que savant, et savant de culture exotique. Ces accusations, nous les voyons tomber d’elles-mêmes, aujourd’hui que M. Brussov se rapproche de plus en plus de la simplicité de Pouschkine. Ce qu’il s’efforçait de démontrer, aux environs de 1900, c’est la conception fausse que, grâce à la paresse et à l’incurie des esprits, tout entiers dirigés vers l’étude des problèmes sociaux, l’on s’était formée du génie poétique. Inspiration et travail semblaient s’exclure. V. Brussov prouva le contraire, en forçant à reviser le jugement porté sur les méthodes de Pouschkine, Tutcheff et Foeth. Les poètes, grâce à M. V. Brussov, ont pris conscience qu’ils n’avaient pas le droit de rester ignorants.

L’autre reproche nous paraît à peine mieux fondé, si nous passons à l’examen interne de la poésie de Brussov. Ce n’est pas seulement la diversité, la beauté sculpturale des images, l’enchaînement du rythme, l’élan ou l’autoritaire affirmation de la personnalité — mais encore et, bien plus, l’unité de pensée qui nous frappe dans cette œuvre. Là, est le secret de V. Brussov que l’on a parfois comparé à un alchimiste, à un Faust moderne, naturellement amalgamé de méphistophélisme. Si je ne craignais d’abuser d’une image commode, en me basant sur l’objet de ses préférences actuelles, je dirais : le second Faust. En un mot, c’est pour avoir été un savant, imbu de l’esprit de toutes les cultures, que ce poète doué des facultés hoffmanesques de dédoublement, a pu s’expérimenter sous sa propre projection, dans la série des figures que l’histoire ou la légende nous propose.

L’œuvre de V. Brussov apparaît comme l’une des plus vastes de nos jours. Toutes les formes d’humanité y sont présentes. Tout s’y rejoint et s’y contrepèse : l’aspiration et le désenchantement, la cruauté et la passion. M. Brussov tient le monde entre ses mains : il le fait s’évanouir d’un souffle et retourner en poussière, au gré de son désir. Car, et ceci est encore plus visible dans ses contes, où l’auteur se ressouvient de la manière d’Edgar Poë et de Villiers — « rien n’existe que la pensée, et qu’on la nomme effectivement pensée ou rêve, par elle, nous voyons qu’il n’est pas de limite définie entre la réalité et l’imagination, entre le sommeil et la veille, la vie et la fantaisie. Ce que nous prenons d’ordinaire pour de l’imagination peut fort bien n’être que la plus haute réalité du monde, et ce qui passe dans notre acception pour la réalité, n’est peut-être que le plus atroce des cauchemars. »

Si j’ajoute que M. Valère Brussov a traduit un grand nombre de poèmes français du xixe siècle, en particulier de Verlaine et de Verhaeren ; des poètes latins de la décadence : Ausone, Pintade... ; des drames de Maeterlinck, d’Annunzio, O. Wilde ; qu’il est l’auteur de deux romans dont l’un : L’Ange Igné n’a pas rencontré un accueil moins favorable en Allemagne qu’en Russie ; qu’il a consacré des volumes à des études littéraires et biographiques ; dirigé des revues ; soutenu des polémiques ; institué des sociétés d’art ; et qu’enfin il a trouvé le temps de lire presque tous les auteurs français, allemands, italiens, anglais, sans parler des classiques — on se demande où il puise le secret d’une pareille vigueur, et quels fruits nous réserve une maturité qui a su s’acquérir d’aussi belles richesses.



Tu brûles lentement sur un feu lancinant,

O toi mon âme ;

Tu brûles lentement sur un feu lancinant,

Sans cris ni larmes.
Ainsi que Sébastien de flèches transpercé,

Faible, soupire ;

Ainsi que Sébastien de flèches transpercé,

Bras et poitrine.
Tes ennemis, au rire épanoui, te voient,

Bandant leur arc ;

Tes ennemis, au rire épanoui, te voient

Souffrir tes affres.
Le bûcher flambe et flambe, et les traits sifflent doux,

À l’extrême heure.

Le bûcher flambe et flambe, et les traits sifflent doux,

Jusqu’à la mort.
Que ne se hâte-t-elle, à tes lèvres, d’accourir,

Elle, ton rêve ;

Que ne se hâte-t-elle, à tes lèvres, d’accourir

Presser ses lèvres !


AU POÈTE

Sois fier ainsi qu’une oriflamme !

Comme un glaive, sois acéré ;

Va, tel Dante au front pénétré

De la plus souterraine flamme.
Sois de tout le témoin très froid,

Les yeux tendus vers l’aventure.

Ta seule vertu, que ce soit

L’acceptation des tortures.
Tout n’est peut-être en l’univers

Qu’un prétexte à ton pur poème :

Recherche, dès l’enfance même,

L’accord mystérieux du vers.
Aux heures d’ardentes étreintes,

Refrène en toi la passion.

À toute crucifixion,

Profère d’extatiques plaintes.
Du seuil de l’aube et des couchants

Prête l’oreille aux voix divines :

Et rappelle-toi que les temps

Ont couronné ton front d’épines !



Un blanc royaume de givre

S’étend sur mon cœur gelé ;

Douceur étrange de vivre

Seul en son rêve exilé :

Un blanc royaume de givre

S’étend sur mon cœur gelé.
Chaque ombre y glisse, si pure

Qu’on la croit d’enchantement.

Tout mot y devient murmure,

S’il caresse ou bien s’il ment.

Chaque ombre y glisse, si pure

Qu’on la croit d’enchantement.
Je me voue à l’adorable,

Inaccessible beauté.

Pour l’univers misérable

Mon cœur n’a point palpité :

J’aime un rêve, l’adorable,

Inaccessible Beauté.


Ah ! pleurez, pleurez !

Nul sanglot qui mente.

— Aux mâts arborés,

Un matelot chante.
De nos jours amers,

Naîtront toutes joies.

— Aux brumes des mers

Les clartés rougeoient.
Douleur... désirs... Eaux

Que ce phare éclaire.

— Voguent nos vaisseaux

Aux nuits de mystère !


Or, depuis mon retour, je frôle

Les êtres comme en un brouillard.

J’entends le bruit sous la parole ;

Je vois l’ombre au fond du regard.
Quand soufflent les bises cruelles ;

Que l’amour parle à mon côté ;

Je me souviens des asphodèles,

Près du silencieux Léthé.
Et, dans les terrestres royaumes,

Je les rêve, ces exilés,

En cortège de blancs fantômes,

D’un pâle nimbe auréolés.




L’ENFANT PRODIGUE

Est-il vrai que, passant la rive,

Je revois, là, notre maison,

Où, comme un étranger, j’arrive

Lourd de honte et pris d’un frisson,
J’étais parti, plein d’espérances,

Tel de sa proie un pêcheur sûr ;

Et, rêvant de mêler aux danses,

Les propos des sages d’Assur.
Et je réalisai mon rêve.

J’ai tout connu, j’ai tout appris

Délices des voluptés brèves,

Art, sciences, discours, écrits.
Et j’ai dispersé l’héritage.

Vidant la coupe des poisons,

Tel un larron devenu sage,

Je gagnai le champ des moissons.
Mon âme éprouva l’apaisante

Solitude des calmes nuits.

L’herbe que la rosée argente

Fut comme un baume à ses ennuis.
Or, voici qu’à jamais fermée,

Notre maison s’offre à mes yeux,

Blanche, où s’élève une fumée,

Près de la rivière aux flots bleus.
Où, durant une enfance gaie,

Je présidais à mon destin,

Fortune par moi prodiguée

Vie, à ton splendide festin.
Oh ! s’il m’était encor possible,

Face à face avec l’univers,

De le regarder, impassible,

Fondu dans ses courants divers !


À LA TERRE

Terre, aide-moi, terre, ô ma mère !

Du silence fais-moi l’époux :

Ta noire glèbe se desserre

Sous ma bêche frappant ses coups.
De tout ce qui vit, mère tendre,

Épouse de tout ce qui vit,

Laisse-moi, dans ce bloc de cendre,

Trouver l’anneau qui nous unit.
Permets-moi l’heureuse alliance.

Consacre à mes vœux ton vouloir.

Tu maries au vent le silence,

La rosée aux prés, l’aube au soir.
Les yeux secs, consumés de fièvres,

Laisse-moi retrouver l’anneau ;

Je la baise à ses sombres lèvres,

Ta face où je tombe à genoux.
Loin de toi, je m’exilai, mère,

Vers l’asphalte et vers le granit.

Aux champs d’épis fauchés naguère,

Qu’il est doux de faire son lit !
Je suis ton fils, cendre moi-même ;

Je germe en chantant comme toi.

D’où vient donc que je tremble et j’aime,

Et que je songe, aux nuits d’effroi ?
De l’azur, le printemps émerge.

Le vent libre emporte tous bruits.

Où vous cachez-vous, douce vierge,

Jours sans désirs et sans ennuis ?
Aide-moi. Je suis las, ô mère,

De heurter ton sein à nouveau.

Ou bien peut-être ma prière,

Dois-tu l’exaucer au tombeau.


Des oiseaux de colère aux plumages ignés,

Aux portes ont paru des cieux illuminés.

Et sur le marbre étincela leur reflet clair,

Puis se sont envolés, pèlerins, vers la mer.
Et, sur le marbre pur, au seuil des paradis,

D’un insolite éclat, leur beauté resplendit.

Et sous les hauts plafonds, éternels, irisés,

Les Anges s’enivraient de mystiques baisers !



LE MAÇON

Maçon, maçon en blouse blanche,

Que construis-tu là — pour qui donc ?

— Va-t-en plutôt, toi qui déranges,

Nous bâtissons une prison.
Maçon, maçon à la bonne truelle,

Qui, là-dedans, va sangloter ?

— Pour sûr, riche, ni toi ni ton frère,

Peu vous importe de voler.
Maçon, maçon, là, les nuits froides,

Qui les passera sans dormir ?

— Mon fils peut-être, ouvrier comme moi ;

La misère aime à s’appauvrir.
Maçon, maçon, il apprendra sans doute

Qui portait la brique autrefois ?

— Prends garde... on se perd à quitter sa route :

Nous tous n’ignorons rien. Tais-toi.



L’ESCALIER

Toujours plus pierreux, ces degrés.

Et l’issue encor plus restreinte,

Bien que nous soyons attirés

Par le désir de son atteinte.
L’espoir est bien faible pourtant

Sous la cendre de tant d’années ;

Et nos certitudes d’antan,

Nous les avons abandonnées.
Un moment arrêté, d’en haut

Se porte à l’arrière ma vue :

Telle une chaîne aux blancs anneaux,

Je vois les degrés, file aiguë.
Sur chacun d’eux, est-il possible

Qu’un jour mon pas se soit posé ?

Depuis longtemps dans l’invisible

Le tout premier s’est enfoncé.
L’escalier est toujours plus âpre

Ne perdrai-je point pied enfin,

Pour retomber ainsi qu’un astre

À travers le néant divin !



C’était un soir — un soir d’été.

À Cologne, en face du Rhin,

Près de l’antique cathédrale,

Qu’auréolait une clarté.

J’étais là, comme un pèlerin,

Seul, contemplant ta face pâle...
Ici, des voix — et là, des voix

S’élevaient à travers la nuit.

La brise emportait leurs sons, vagues

Comme un souvenir d’autrefois ;

Et le Rhin les mêlait au bruit

De ses lentes et sourdes vagues.
Et nous nous aimions. — Vint l’oubli. —

De tels instants nous étaient doux...

Nous croyions n’exister qu’à peine,

Au fond d’un rêve ensevelis —

Mais qu’aussi jadis Henri Heine

Avait chanté ses vers pour nous !



ORPHÉE ET EURYDICE

ORPHÉE

Mes pas, mes pas t’ont suivie.

J’entends l’écho derrière eux.

Et nous marchons à la vie,

Par le sentier ténébreux.
EURYDICE

Tu m’appelles, je suis prête.

Obéir est mon destin...

Mais, où mon regard s’arrête,

S’oppose un voile incertain.
ORPHÉE

Plus haut ! plus haut vers la cime,

Vers les chansons, vers le jour !

Loin de tout ce qui l’opprime,

Là-haut, m’attend ton amour !
EURYDICE

Je n’ose, et je tremble — À peine,

O mon époux, ô mon roi,

Si j’évoque une ombre vaine ;

Seule une ombre est avec toi.

ORPHÉE

Mais aussi ma voix t’inspire :

Au seuil, Mai nous sourira.

Je suis le dieu porte-lyre

Dont le chant t’éveillera.
EURYDICE

Ah ! les hymnes que sont-elles

Pour qui but au froid Léthé ;

Et, près des champs d’asphodèles,

Que sont les fleurs de l’été !
ORPHÉE

Songe au vert de la prairie

Foulé naguère à nos pas ;

À la folle chair, meurtrie

En nos amoureux ébats !
EURYDICE

Un sein, où rien ne frissonne,

Tel est donc ce que tu veux ?

Mon cœur est bien mort — Personne

N’en peut ranimer les feux.
ORPHÉE

L’oubli !... sur toi, l’oubli tombe.

Mais, fidèle à chaque instant,

J’emporterai dans la tombe

Son souvenir éclatant.

EURYDICE

Pauvre amant ! l’amour lui-même,

Je le vois en rêve ici,

Quand je m’efface, ombre blême,

À ton regard obscurci...
ORPHÉE

Regarde ! — Voir, m’est supplice.

Et je n’entends plus ton pas...

— Eurydice ! — Eurydice ! —

L’ombre a sangloté tout bas.


LES BÂTISSEURS

Soleil, midi, poussière et marteaux ;

Soleil, pierre et poussière.

Jeunesse et vigueur nous sont fardeaux ;

Étroit cachot, la terre.
Dans ses fers l’amour nous a saisis.

Le labeur nous écrase.

Qui veut de la mort, seule oasis,

Sur l’immensité rase ?
Soleil, midi, poussière et marteaux ;

Soleil, pierre et poussière.

Tailler les blocs, charger les fardeaux,

Durant l’année entière.
Nous taillons les blocs pour vivre tous

Ainsi qu’a fait l’ancêtre.

Malheur à nos fils, malheur à vous,

Vous qui nous devrez d’être !
Soleil, midi, poussière et marteaux ;

Soleil, pierre et poussière.

Froide mort, ouvres-tu les vantaux

Sur une autre lumière ?


LE MOINE

L’âme parfois, tant le sort rude

Nous excite, bien qu’harassés,

A convoité la quiétude,

En de solitaires pensers.
Sachant que nuit à qui l’écoute

Un bonheur obtenu jamais,

Moi-même je vins sous ta voûte,

Antique cloître aux murs de paix.
L’univers alentour pullule

D’horreur, de joie et de beauté ;

Du moins je garde en ma cellule

Mon rêve de sérénité.
Je coule en pieuses pratiques

De longs jours, monacalement ;

Où les ans se font identiques

Sous les astres du firmament.
J’aime l’aube annonciatrice ;

Les ornements sacerdotaux ;

Le salut grave du novice ;

La nuit propice aux longs travaux.
Quand tout est sombre en la nature,

Il m’est doux, lampe, à ta lueur,

De tracer en miniature

Le frêle contour d’une fleur.
Ou bien, sur le texte d’un livre

Indéfiniment révisé,

De songer à plus d’un cœur ivre

Que sa soif de gloire a brisé.


DÉMON DE LUNE

Lunaire, un démon tend la pâleur mate

De ses cornes vers la terre ;

Fantastiquement ses regards d’agate

Du ciel contemplent la neige ;

Comme pour éteindre en paix l’univers

En d’hostiles et sourds rets.
Du léger filet les mains comprimées,

Sans espoir, choient de leur long ;

Des ombres s’en vont, soudain reformées,

Tels d’étranges vols d’oiseaux ;

Je vois des éclairs qui sont renfermés

Au velours de noirs sourcils.
Je sais, ah ! je sais — fortement serré

Dans l’ombre tu le culbutes ;

À tes bleus éclairs, mieux accoutumé

D’un mal lent tu le subjugues ;

Puis dans l’ennemi ainsi torturé

Tu plantes tes flèches sûres.
Lunaire démon ! tends la pâleur mate

De tes cornes vers la terre ;

Fantastiquement de tes yeux d’agate,

Transperce ici-bas la neige ;

M’étreignant et moi et cet univers

En d’hostiles et sourds rets !



À ANDRÉ BIÈLY

Nous ne fûmes jamais deux frères

Élus d’entre tous les humains.

Et longtemps sont restés contraires

Les détours de nos deux chemins.
La fortune, au loin de la terre,

Te ravit dans un grand frisson ;

Ainsi que Dante, une panthère

Suivait mes pas à l’horizon.
Mais notre effort tenta la cime,

Et nous avions, nous retrouvant,

Moi, ma verge d’or vipérine,

Toi ton bourdon d’ivoire blanc.
Ensemble alors nous cheminâmes,

Un troisième était avec nous :

Il empoisonna nos deux âmes

Au souffle d’un brûlant courroux.
Alors, d’une lame perfide,

Touché brusquement en plein cœur,

Je levai ma main fratricide,

Près d’expirer sous la douleur.
Mais, tandis que, malgré la haine,

Hésitait le bras qui punit ;

Tout bas, se forgeait une chaîne,

Qui pour toujours nous réunit.
Depuis, aux minutes les pires,

J’en ai cru ton cerveau hanté ;

Et toi-même souvent admires

Mon rêve de sérénité.
Quel que soit le but que dessine

Le sentier un, ou différent,

Prends ma verge d’or vipérine,

Et je prendrai ton bourdon blanc.
Avant qu’un reste du jour meure,

Les ténèbres rampent sans bruit :

Ton bourdon pourra, dès cette heure,

Me conduire à travers la nuit.


APRÈS LE FESTIN

Nous tous, ivres du vin amer,

De pourpre rose et d’hyacinthe

— L’aube à peine éclairant la mer —

Dans cette nuit, nous l’avions ceinte.
Sur son corps au charme ingénu,

Les roses saignaient leurs pétales.

Notre temple fut le roc nu

Peuplé d’Ombres sacerdotales.
Devant l’éternelle Beauté

Qui de joie emplissait nos âmes,

Nous, prêtres de la volupté,

Seuls agenouillés, nous chantâmes.
Mais, devançant le clair matin,

Dans la brume dorée et fraîche,

Nous vîmes paraître au lointain

Les voiles des bateaux de pêche.
À la voix des pêcheurs, en bas,

Prise d’un étrange malaise,

Elle s’arracha de nos bras,

Et courut droit à la falaise.
Et le soleil forçant ses yeux

Vers la mer fleurie et sublime,

Avec un cri victorieux

Elle s’élança dans l’abîme !




LES RAMEURS DE LA TRIRÈME

Nous peinons dans l’obscurité,

À tous les rangs des trois étages ;

Là-haut, la brise en liberté

Cingle la voile et les cordages.
À travers les étroits sabords

S’embrase le couchant d’or rouge.

— Nous, sur la rame arquant nos corps,

Notre ombre à cette lueur bouge.
Fendons-nous les flots lents du Nil ?

Fauchons-nous l’algue phrygienne ?

Ou le sort nous ramène-t-il

Aux blanches côtes de Misène ?
Pouvons-nous entonner un chant,

Sans que cela gêne le groupe

De ceux qui peuvent, en marchant,

Respirer la brise à la poupe ?
Là-haut — Une femme au sein nu,

Sur des fourrures piétinées,

Laisse entendre l’air bien connu

Des hétaïres couronnées...
Ou n’est-ce pas plutôt César

Charmant les tritons par sa lyre,

Qui célèbre la gloire et l’art,

Ou la splendeur du vieil Empire.
Non ! — C’est la trompe des combats,

Qui, rauque, invite à la tuerie !

— Sais-je pour qui je rame, en bas,

Pour quels dieux et quelle patrie ?
Qu’importe ! — Il faut ramer d’abord,

Pour César ou pour le pirate ;

Tant qu’à travers l’étroit sabord

Le dernier reflet rouge éclate.
Bientôt, dans l’ombre confondus,

Jusqu’au jour fatal ou suprême,

Nous hâterons vers d’autres buts

L’essor ailé de la trirème !
_______
Texte établi par la Bibliothèque russe et slave ; déposé sur le site de la Bibliothèque le 9 octobre 2015.
* * *
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