Littérature et Philosophie mêlées





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[Bertrand ABRAHAM]
Enjeux d'un texte de la critique hugolienne : Ymbert Galloix.

I-Quelques particularités d'un dispositif textuel.
Le 1er décembre 1833, paraît dans l'Europe littéraire un article de Victor Hugo , sous la rubrique "FRANCE," intitulé Ymbert Galloix. Le texte qui occupe dans l'édition R. Laffont, "Bouquins " des Oeuvres Complètes (volume "Critique") 17 pages (191 à 207), est consacré à un jeune écrivain suisse, Ymbert Galloix, venu à Paris en 1827 après l'échec d'une oeuvre poétique ("Méditations lyriques") et y mourut dans la misère en 1828 . Le Dictionnaire de Victor Hugo de Philippe van Tieghem donne à l'entrée "GALLOIX " les précisions suivantes :
"Galloix (Ymbert) Genevois ; arrivé à Paris en 1827 pour y faire carrière littéraire, il cherche des appuis auprès des gens de lettres, Hugo, Sainte-Beuve, etc., mais meurt tuberculeux, dans la misère et le dégoût, en octobre 1828. C'est peut-être aux pages que Vigny a consacrées dans Stello (1832) au poète Chatterton qu'est dû l'article publié par Hugo dans l'Europe littéraire du 1er décembre 1833, et où il reproduit une lettre émouvante écrite par Galloix à son ami Charles Didier (1805-1864), Genevois comme lui. Cette étude a été reproduite par Hugo dans Littérature et Philosophie mêlées."
Le texte de Hugo se présente comme d'abord comme un récit —la note de présentation du texte de l'édition Laffont, page 735, précise que Hugo "raconte très exactement ce qui suivit" l'arrivée du jeune homme à Paris—, récit qui fait place à la longue citation constituée par une lettre du jeune homme, datée du 11 décembre 1827 . Cette lettre, Hugo affirme qu'elle lui a été confiée par son destinataire, non cité explicitement dans le texte lui-même, mais qui s'avère être , comme l'indique à nouveau une note (P.735) Charles Didier (1805-1864) .

Le récit, tout comme la citation de la lettre, ont cependant pour Hugo une fonction bien plus importante que le simple témoignage. Il suffira pour l'établir, de noter pour l'instant que Hugo confère d'emblée à la lettre, avant même de la citer, à la fois un caractère singulier et une valeur universelle . C'est-à-dire qu'il reconnaît indirectement à la personne qui en a été l'auteur les deux traits à la fois complémentaires et tendanciellement contradictoires que la critique reconnaît à un auteur ou à un personnage littéraire . De plus les précautions pour ainsi dire "méthodologiques", dont Hugo prend soin d'entourer la production, à l'intérieur de son texte, de ladite lettre tendent évidemment à en faire autre chose qu'une simple lettre.
"Cette lettre [...] , nous la publions telle qu'elle est avec les répétitions, les néologismes, les fautes de français (il y en a), et tous ces embarras d'expression propres au style genevois. Les deux ou trois suppressions qu'on y remarquera étaient imposées à celui qui écrit ceci par des convenances rigoureuses qui seraient approuvées de tout le monde. On a tâché que cette publication, toute dans l'intérêt de l'art, fût aussi impersonnelle que possible [c'est moi , B.A., qui souligne]. Ainsi les noms propres qui sont écrits en toutes lettres dans l'original ne sont ici désignés que par des initiales afin de ménager les vanités et surtout les modesties.

Cela posé, nous devons redire que l'essence même de la lettre [c'est moi , B.A.,qui souligne] est religieusement respectée. Pas un mot n'a été changé, pas un détail n'a été déformé. Nous croyons qu'on lira avec le même intérêt que nous cette confession mystérieuse d'une âme qui ressemble fort peu aux autres âmes, et qui nous peint presque tous cependant. Voilà, à notre sens ce qui caractérise cette singulière lettre. C'est une exception et c'est tout le monde".

(Ymbert Gallois, p. 194, édition Bouquins, vol. Critique, éd. Laffont )
La publication de la lettre tend de l'aveu même de Hugo à la constituer comme texte littéraire : en effet, si Hugo lui reconnaît une valeur "universelle" en même temps qu'il en pointe ce qu'on pourrait appeler la "littérarité" ("singulière lettre " dans tous les sens du texte, puisqu'elle est également unique) il tient à affirmer que les traitements "légers " qu'il a fait subir à cette lettre (suppression de la mention complète des noms propres ...qui selon lui n'affectent pas "son essence" —ce qui pourrait se discuter car précisément la mention de noms propres, l'allusion à des personnages côtoyés par l'émetteur de la lettre sont partie intégrante et élément essentiel de l'écrit épistolaire—) sont faits dans "l'intérêt de l'art" , et que la publication gagne ainsi en "impersonnalité" (l'impersonnalité étant ici une condition positive de l'universalité du texte) . Cette "impersonnalité" concerne, ne l'oublions pas , Hugo lui-même, puisque l'un des noms, supprimé à plusieurs reprises dans la lettre, est le sien, remplacé non par des initiales comme les autres, mais par des astérisques.

L'impersonnalité est donc aussi une façon d'objectiver le texte de la lettre, de l'affranchir de ce qu'il comporte de directement et de microscopiquement événementiel, de le détacher du monde littéraire dans ce qu'il a de plus factuel (réunions de salon, rencontres etc...) pour garantir en quelque sorte la distance critique que Hugo se fixe, entre autres, comme objet. Ceci, tout en laissant parfaitement transparentes et lisibles les mentions des personnages connus de l'époque (la note 54 p.735 rétablit les identités à partir des initiales).
On notera en même temps que Hugo, placé ici dans une sorte de position d'éditeur, prend bien soin de garantir, de façon inverse, qu'il respecte dans la singularité même de la lettre tout ce qui pourrait la dévaluer artistiquement et/ou littérairement : "répétitions, néologismes, fautes de français [...] embarras d'expression propres au style genevois" . Il est donc évident que Hugo constitue la littérarité de la lettre au moment même où il prétend la constater, ne serait-ce d'ailleurs tout simplement pour la raison que, sans son texte, on ne saurait plus grand-chose aujourd'hui d'Ymbert Galloix .

Le rappel des caractéristiques par lesquelles la lettre déroge aux qualités de la langue et du style a aussi bien sûr une autre fonction à l'intérieur du texte de Hugo : celle d'authentifier la lettre, de souligner qu'elle est liée à une voix bien particulière , d'insister en bref sur ce qu'on appelle le référent , l'effet de réel. Mais on pourrait aussi se poser la question naïve de savoir si c'est en dépit , ou à cause de ses imperfections , que Hugo fait de cette lettre l'équivalent d'une oeuvre. Ce sur quoi il insiste à nouveau en affirmant :
"Il est mort avec la conviction désolante que rien de lui ne resterait après lui. Il se trompait.

Il restera de lui une lettre. Une lettre admirable selon nous, une lettre éloquente, profonde, maladive, fébrile, douloureuse, folle, unique; une lettre qui raconte toute une âme, toute une vie, toute une mort ; une lettre étrange, vraie lettre de poète, pleine de vision et de vérité."

(Ymbert Gallois, p. 194)
Ainsi, l'écrit qui est l'aboutissement d'un échec littéraire, aveu d'impuissance et de misère, devient-il paradoxalement, à l'insu de son auteur qui se sera trompé sur ce point, l'oeuvre même de cet auteur .

Contre-valorisation apparente de défauts, de fautes, de naïvetés d'expression, transformation en oeuvre d'une simple lettre qui est en fait un constat d'échec traduisant un mal de vivre : n'y aurait -il là que la reproduction d'un schéma assez symptomatique de l'idéologie romantique, et maintes fois attesté sous de multiples variantes ? L'affirmation du caractère artistique de productions dont les manques sont retournés en qualité, en même temps que, par ailleurs, on valorise la littérature naïve (on en trouve l'affirmation jusque chez Rimbaud) , qu'on célèbre la spontanéité populaire dotée immédiatement d'un coefficient esthétique (cf. par exemple G. Sand) ; sur un autre plan, la promotion, sur le plan européen à partir des Souffrances du jeune Werther , relayées par Chateaubriand, — ou par Berlioz sur le plan musical —, de la thématique du "mal de vivre" de l'artiste , tout cela forme quelques-uns des arrière-plans qui pourraient servir à rendre compte de l'intérêt qu'accorde Hugo, à Ymbert Galloix. La conjonction des deux "versants idéologiques" qui entrent dans la composition de cette attitude romantique aboutiraient , dans le cas présent , à la célébration d'une littérature mineure, ce qui permettrait , à peu de frais, de satisfaire la représentation que veut donner de lui même le déjà-grand écrivain , dans son rapport à la langue, au public, et à ses pairs (idée d'une continuité entre le peuple et le génie, dans laquelle les formes mineures, ainsi valorisées, jouent le rôle de maillon). Cependant, la valorisation de l'étrangeté, de la folie, de la douleur, de la vision et de la vérité semble ici produire et réveiller des échos bien plus profonds et bien plus radicaux que ceux que la simple esthétique romantique commanderait .

Nous noterons encore, qu'en opposant le caractère unique de la lettre à la densité de son contenu (rôle de la reprise de "toute" dans la citation précédente : "toute une âme, toute une vie , toute une mort " dans une lettre), et en qualifiant la lettre de "confession mystérieuse d'une âme qui ressemble fort peu aux autres âmes", Hugo l'inscrit dans une typologie dont on ne peut que souligner la forte surdétermination : Ymbert Galloix n'est- il pas genevois ? La confession d'un "Genevois " qualifié "d'âme qui ressemble fort peu aux autres âmes" ne peut pas ne pas faire penser à Rousseau, qui, dans le préambule de ses propres Confessions, insiste sur la singularité à la fois de son texte et de sa personne. Il y a probablement là une trace d'intertextualité qui s'impose en tous cas au lecteur actuel , ce d'autant plus que dans le texte de la lettre, le scripteur fait référence explicite à Rousseau avec lequel il s'identifie :
"Que de fois j'ai dit avec Rousseau: O ville de boue et de fumée! Que cette âme tendre a du souffrir ici! Isolé, errant, tourmenté comme moi, mais moins malheureux de soixante ans d'un siècle sérieux et de grands événements il gémirait à Paris ; j'y gémis, d'autres y viendront gémir. "

(Ymbert Galloix , page 196)

Il ne faut pas perdre de vue que le commentaire hugolien sur la lettre, dont nous venons d'esquisser une analyse provisoire, constitue un texte d'escorte, préalable à la production de la lettre elle-même, qui sera citée ensuite, puis fera alors l'objet de ce qu'on peut appeler un second commentaire. Que d'autre part, l'ensemble que constitue le texte d'escorte à la lettre, la citation de la lettre et le commentaire qui la suit, dessinent l'espace d'un dispositif critique, qui fait pendant à un autre énoncé critique plus bref, situé antérieurement, et relatif lui, non pas à la lettre d'Ymbert Galloix, mais aux tentatives —ratées ou médiocres— d'écriture, et plus particulièrement d'écriture poétique, du personnage. Le texte hugolien se construit donc bien sur l'opposition entre, d'une part, des embryons littéraires dont Hugo fait une critique négative —point de vue qui relaye d'ailleurs la mauvaise impression qui , selon Hugo, semble avoir été celle de Galloix lui-même sur la partie "prose " de ses propres essais, et n'exclut pas la compréhension et la compassion — et d'autre part, la lettre qui devient , comme nous l'avons souligné plus haut, à elle seule et à l'insu de son auteur, l'oeuvre.
"Ymbert Galloix est mort triste, anéanti, désespéré, sans une vision de gloire à son chevet. Il avait enfoui quelques colonnes de prose fort vulgaires, disait-il, dans le recoin le plus obscur d'une de ces tours de Babel littéraires que la librairie appelle dictionnaires biographiques . Il espérait bien que personne ne viendrait jamais déterrer cette prose de là. Quant aux rares essais de poésie qu'il avait tentés, sur les derniers temps, découragé comme il l'était, il en parlait d'un ton morose et fort sévèrement. Sa poésie, en effet, ne se produisait jamais guère qu'à l'état d'ébauche. Dans l'ode, son vers était trop haletant et avait trop courte haleine pour courir fermement jusqu'au bout de la strophe. Sa pensée, toujours déchirée par de laborieux enfantements, n'emplissait qu'à grand'peine les sinuosités du rhythme et y laissait souvent des lacunes partout. Il avait des curiosités de rimes et de forme qui peuvent être dans des talents complets une qualité de plus, précieuse sans doute, mais secondaire après tout et qui ne supplée à aucune qualité essentielle. Qu'un vers ait une bonne forme, cela n'est pas tout ; il faut absolument pour qu'il ait parfum, couleur et saveur, qu'il contienne une idée, une image ou un sentiment. L'abeille construit artistement les six pans de son alvéole de cire, et puis elle l'emplit de miel. L'alvéole c'est le vers ; le miel c'est la poésie. "

(Ymbert Gallois , p. 193-194)
Nous serons amené plus loin à revenir sur certains traits de la critique que Hugo adresse ici à la poésie d'Ymbert Galloix, dans la mesure où c'est précisément ce qui fait la faiblesse de la poésie qui constitue la force extrême de la lettre. Nous verrons alors plus clairement quels jeux et quels enjeux recouvre cette articulation entre critique de la poésie et critique de la lettre.

On retiendra pour l'instant que le dispositif textuel adopté par Hugo modèle à l'avance la réception de la lettre par le lecteur , créant chez lui un horizon d'attente particulier : là encore , il nous semble qu'est déconstruit au moment même où il semble s'affirmer , le stéréotype bien repérable dans le corpus des représentations romantiques, de l'écrivain méconnu mort dans la misère. Déconstruction qui s'opère au profit d'un radicalisme qui met en scène de façon évidente le rapport de l'oeuvre de Hugo à la lettre-oeuvre d'Ymbert Galloix.
II-Elements pour une lecture intratextuelle .
En effet, un autre mode de lecture du texte Ymbert Galloix s'impose à nous par le biais d'une autre forme d'intertextualité (qui articule cette fois-ci des textes à l'intérieur du corpus hugolien, et qui relève donc , précisément, de l'intratextualité).
[Nous n'examinerons pas, dans le cadre de cette communication, les articulations textuelles qui se mettent à jouer quand, ensuite, ce texte est inséré dans Littérature et Philosophie mêlées. Nous nous limiterons ici au contexte de la première publication dans l'Europe Littéraire.]

C'est en 1833 que Hugo fait paraître ce texte critique. Or, Claude Gueux, paraît en 1834, c'est à dire l'année suivante. Et, en 1829, a été publié le Dernier Jour d'un Condamné qui se voit, en 1832, supplémenté d'une seconde préface, qui fonctionne de l'aveu propre de son auteur comme un plaidoyer et un cri contre la peine de mort , qu'il n'avait pas développé dans les quelques lignes qui constituaient la première préface .
Il nous semble que le texte dit "critique" Ymbert Galloix joue un rôle très particulier dans l'économie textuelle qui articule les textes eux-mêmes difficilement classables et trop vite assimilés à des fictions littéraires que sont d'une part le Dernier Jour d'un Condamné et d'autre part , Claude Gueux.

On peut se référer, s'agissant de cette assimilation abusive, à Jacques Seebacher, dans sa préface au tome Romans 1, de l'édition R. Laffont :
"En cette année 1834 où il publie Littérature et Philosophie mêlées, autobiographie intellectuelle d'une évolution de quinze ans, Hugo ne publie pas Claude Gueux comme un roman, mais comme un récit dont on soit obligé de se dire—et cela malgré tous les efforts de la critique conservatrice — : ceci n'est pas un roman".
(Jacques Seebacher : Préface au volume "Roman 1" de l'édition des Oeuvres de Victor Hugo, collection Bouquins, p. II )
D'un côté, la promotion de la lettre d'Ymbert Galloix par Hugo, en 1833, doit probablement beaucoup au fait que Hugo sort de l'expérience scripturale du Dernier Jour d'un Condamné. Mais l'énoncé est nous semble-t-il réversible : la confrontation de Hugo avec cette lettre de manque pas de lui fournir un matériau à partir duquel il peut repenser le rapport du sujet à l'écriture , rapport qui, précisément, dans le Dernier Jour du Condamné à été l'un des éléments majeurs sur lequel la force créative hugolienne a travaillé.
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