Littérature québécoise





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Émile Nelligan

Poésies complètes

1896-1899




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Émile Nelligan

Poésies complètes

1896-1899

La Bibliothèque électronique du Québec

Collection Littérature québécoise

Volume 43 : version 2.01

Aussi, à la Bibliothèque :

Louis Dantin : Nelligan et son œuvre.

Édition de référence :

Fidès, Coll. du Nénuphar.

L’âme du poète



Clair de lune intellectuel


Ma pensée est couleur de lumières lointaines,

Du fond de quelque crypte aux vagues profondeurs.

Elle a l’éclat parfois des subtiles verdeurs

D’un golfe où le soleil abaisse ses antennes.

En un jardin sonore, au soupir des fontaines,

Elle a vécu dans les soirs doux, dans les odeurs ;

Ma pensée est couleur de lumières lointaines,

Du fond de quelque crypte aux vagues profondeurs.

Elle court à jamais les blanches prétentaines,

Au pays angélique où montent ses ardeurs,

Et, loin de la matière et des brutes laideurs,

Elle rêve l’essor aux célestes Athènes.

Ma pensée est couleur de lunes d’or lointaines.

Mon âme


Mon âme a la candeur d’une chose étoilée,

D’une neige de février...

Ah ! retournons au seuil de l’Enfance en allée,

Viens-t-en prier...

Ma chère, joins tes doigts et pleure et rêve et prie,

Comme tu faisais autrefois

Lorsqu’en ma chambre, aux soirs, vers la Vierge fleurie

Montait ta voix.

Ah ! la fatalité d’être une âme candide

En ce monde menteur, flétri, blasé, pervers,

D’avoir une âme ainsi qu’une neige aux hivers

Que jamais ne souilla la volupté sordide !

D’avoir l’âme pareille à de la mousseline

Que manie une sœur novice de couvent,

Ou comme un luth empli des musiques du vent

Qui chante et qui frémit le soir sur la colline !

D’avoir une âme douce et mystiquement tendre,

Et cependant, toujours, de tous les maux souffrir,

Dans le regret de vivre et l’effroi de mourir,

Et d’espérer, de croire... et de toujours attendre !

Le vaisseau d’or


Ce fut un grand Vaisseau taillé dans l’or massif :

Ses mâts touchaient l’azur, sur des mers inconnues ;

La Cyprine d’amour, cheveux épars, chairs nues,

S’étalait à sa proue, au soleil excessif.

Mais il vint une nuit frapper le grand écueil

Dans l’Océan trompeur où chantait la Sirène,

Et le naufrage horrible inclina sa carène

Aux profondeurs du Gouffre, immuable cercueil.

Ce fut un Vaisseau d’Or, dont les flancs diaphanes

Révélaient des trésors que les marins profanes,

Dégoût, Haine et Névrose, entre eux ont disputés.

Que reste-t-il de lui dans la tempête brève ?

Qu’est devenu mon cœur, navire déserté ?

Hélas ! Il a sombré dans l’abîme du Rêve !

Le jardin de l’enfance



Clavier d’antan


Clavier vibrant de remembrance,

J’évoque un peu des jours anciens,

Et l’Éden d’or de mon enfance

Se dresse avec les printemps siens,

Souriant de vierge espérance

Et de rêves musiciens...

Vous êtes morte tristement,

Ma muse des choses dorées,

Et c’est de vous qu’est mon tourment ;

Et c’est pour vous que sont pleurées

Au luth âpre de votre amant

Tant de musiques éplorées.
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