Saint-Pol-Roux-le-Magnifique, par René Guy Cadou





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date de publication01.06.2017
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Saint-Pol-Roux-le-Magnifique, par René Guy Cadou
Homme :

C'est sur un fond de lande désolée, dans la promiscuité des oiseaux et des anges, adossé jour et nuit à l'écran sonore de la mer que nous apparaîtra désormais le personnage de Saint-Pol-Roux, entré vivant dans la Légende.
Femme :

Il naît à Saint-Henry, près de Marseille, un 15 janvier 1861, d'une famille d'industriels.
Homme :

Il a vingt ans quand il s'inscrit sans conviction à la Faculté de Droit de Paris, préférant promener la cape à l'espagnole du Magnificisme dont il laisse le bord traîner comme la robe d'or du jeune Alcibiade sur les trottoirs du Quartier Latin.
Homme :

Saint-Pol-Roux va se marier. Ses parents sont maintenant au courant de ses projets littéraires et lui fournissent des mensualités qui vont permettre au poète et aux siens une existence en apparence aisée.
Femme :

Mais Paris l'ennuie, Paris le fatigue, Paris l'inquiète, et cet homme qui refusera toujours de s'associer aux complots, qui toujours rejettera loin de lui toutes les compromissions, après un court séjour à Bruxelles, s'installe avec sa femme et ses deux enfants dans la légendaire forêt des Ardennes luxembourgeoises, en Wallonie.
Homme :

Ici, écrira-t-il, je parachève ma « Dame à la Faulx » (1) entre les coups d'archet du vent sur les futaies enveloppantes et le croassement des corbeaux... C'est une féerie constante ! Dans le bois de jeunes bouleaux, dont le tronc suggère une jambe de page, des lièvres assis et hauts comme des danois regardent le songeur aux longs cheveux qui passe...
Homme :

Un soir...
Femme :

Un soir de juillet 1898.
Homme :

Alors que le poète et sa famille ont regagné la capitale, Saint-Pol-Roux rencontre à Montmartre une Bretonne qui lui parle avec tant d'enthousiasme de sa province qu'il n'en faut pas plus au poète pour décider sur le champ son départ.
Homme :

A Camaret plus de chambre !
Femme :

La famille de Saint-Pol s'installe à Lanvemazal, hameau de Roscanvel. Il y naîtra bientôt une petite fille, Divine.
Homme :

On vit ici tel que dans un missel, avec au visage une gifle de sel quand le vent tourne les subtiles pages du village, on vit ici tel que dans un missel, l'abri des ogres et des médiocres de la ville, entre la barbe de cuivre du blanc meunier de Ménézarvel et la barbe de givre du bleu batelier Manivel.
Homme :

C'est l'époque où, après avoir publié « Les Reposoirs de la Procession » (2), Saint-Pol-Roux remet au Mercure de France le manuscrit d' « Anciennetés » (3).
Femme :

Héritier de Rabelais et de Hugo, de Rimbaud et des Romantiques allemands, ce dernier romantique glissait dans ses poèmes, sous une apparente préciosité tant de métaphores hardies et flamboyantes, tant de mots subtils que ceux-ci devaient ouvrir des horizons nouveaux à toute une jeunesse.
Homme :

Je songe à la Magdeleine aux Parfums.
Femme :

Mon âme est maternelle ainsi qu'une patrie

Et je préfère au lys un pleur de sacripant.

Les regrets sont la clef bonne à ma bergerie,

Je fais une brebis du loup qui se repent.

Venez, tous les vaincus aux griffes du reptile

Le faible sans sourire et le pauvre sans fleur,

J'ouvre l'amène auberge de mon évangile

Aux vagabonds fourbus des routes de douleur.
Homme : 1903 !

Le poète dit adieu à la Chaumière de Divine et s'installe enfin à Camaret dans un manoir à huit tourelles qu'il a fait construire et qu'il ne quittera plus.
Femme :

Adieux déchirants !
Homme :

Adieu, naïves heures qui ne chanteront plus au clocher de l'église ! Adieu, tout cela qui nous fut familier ! adieu, bouquets traditionnels aux clous des poutres ! adieu landes brûlées qui nous préservaient du tonnerre ! adieu le gui, adieu le houx, adieu le mai, adieu greniers où tant de poèmes furent écrits ! adieu chambrette où naquit ma fille, chambrette où j'eusse tant aimé mourir à l'heure du destin !
Homme :

A Camaret continue cette vie toute simple faite de joies familiales, de la sympathie unanime des indigènes, de la fréquente présence des amis.
Femme :

Le 3 mars 1915, le fils aîné du poète, Coecilian, âgé de 23 ans, tombe à Vauquois, laissant ses parents inconsolables.
Femme :

Madame Amélie Saint-Pol-Roux, sa mère, le suivra bientôt dans la tombe.
Homme :

Les soucis matériels s'ajoutent à la douleur du Magnifique.
Homme :

Pour subsister, il écrit des romans populaires que signera Pierre Decourcelle.
Femme :

La barbe de lierre a blanchi donnant à Saint-Pol-Roux le Magnifique son visage définitif.
Homme :

Visage de chiromancien et de mage.
Homme :

Fini le temps de la recherche syntaxique, de la métaphore, de la révolte.
Femme :

Au contact de la Bretagne, de ses habitants volontiers taciturnes, au contact de Dieu, Saint-Pol-Roux, devenu le Solitaire à Barbe Blanche, clarifie son style, s'évertue à parler le langage des simples et se rapproche à grands pas de la Grande Poésie.
Homme :

Et pas seulement de la Grande Poésie comme on dit Grande Musique mais de cette fleur anonyme des revers de talus qui voltige de bouche à oreille depuis des siècles.
Homme :

Un pèlerinage à Saint-Anne, les vieilles du hameau, les poupées de sa fille sont désormais ses thèmes favoris. Il les enjolive de phrases disposées comme un vol de mouettes tantôt rejeté vers la mer, tantôt vers le ciel.
Femme :

Oh ! quelques jour, plus tard, lorsque j'aurai depuis longtemps fini de vivre et que la fille de ma fille sera mère ou bien grand-mère, oh ! quelques jour, plus tard, avoir mon nom dedans les menus livres des classes primaires...
Homme :

Avoir été jeté dans l'ombre, insulté, maudit, tandis que l'on allait de par le monde en chantant la Beauté, jadis, et sentir, une fois mort, que la Postérité plonge les deux longs bras de son remords en votre tombe et triomphalement vous tire du trou sombre
Homme :

Les jours d'hiver, il ne passe personne sur la lande, mais le printemps ramène les roses et les goélands.
Homme :

Saint-Pol-Roux est assis au-dessus du gouffre amer et travaille.
Femme :

Il ne cessera de travailler jusqu'à la mort. Par instants il pose sa pipe et regarde la mer ou bien Divine.
Homme :

Mer des grands trous qui s'ouvrent à la façon des griffes et des gueules.
Femme :

Epargne-nous !
Homme :

Mer qui te fiches des médailles et qui te fous des scapulaires.
Femme :

Epargne-nous !
Homme :

Mer des calvaires impuissants sur le môle.
Femme :

Epargne-nous !
Homme :

Mer des péris sans cierge et sans cercueil.
Femme :

Epargne-nous !
Homme :

Mer des goémons sinistres comme des linceuls.
Femme :

Epargne-nous !
Homme :

Ces litanies à la mer, Saint-Pol-Roux, dans sa prière quotidienne, les adresse aussi à Dieu.
Homme :

En 1939, le Solitaire qui se désintéressait jusqu'alors de l'édition de ses œuvres autorise un éditeur parisien à reproduire la Supplique du Christ dédiée à Einstein qu'il vient de faire paraître dans la revue du Mercure de France pour protester contre la persécution des Juifs par les Allemands.
Femme :

Un grand poète chrétien élève la voix et répond à la Bête.
Homme :

Vous qui priez devant l'Agneau que garde un chandelier, Chrétiens, je vous demande grâce pour ma vieille race à face de brebis et de bélier, « Divin troupeau que devait disperser la politique humaine et qui depuis s'en va tout le long de la haine, le fer dans la laine, le fouet sur la peau. »
Homme :

Juin 40 !

La guerre fait rage en France et les blindés allemands déferlent sur la Bretagne.
Femme :

Les blés pourrissent sur les champs !
Homme :

C'est la revanche de la Bête !
Homme :

Dans la nuit du 22 au 23 juin, un soldat allemand se présente au manoir.
Femme :

Il est dix heures. Il demande des œufs.
Homme :

Dans un français difficile, il exige de visiter la maison pour s'assurer qu'on n'y cache point de soldats anglais.
Femme :

Saint-Pol-Roux et Divine ont revêtu leurs manteaux.
Homme :

L'homme habillé de vert dépose sur un fauteuil poignard et pistolet et demande qu'on éteigne l'électricité.
Femme :

Une mauvaise lampe à pétrole suffira.
Homme :

Pour éclairer le drame.
Homme :

Une longue veillée...
Femme :

Une longue veillée funèbre.
Homme :

Celle de Rose, la Servante, de Divine et de Saint-Pol !
Homme :

La cave !
Femme :

L'escalier de la cave.
Homme :

Le drame

Un coup de feu ! Divine ! Un autre ! Rose !

Le poète s'écroule
Homme :

Dans la nuit, blessée seulement, Divine toute seule avec sa jambe brisée, dans la lande.
Femme :

Et puis, l'aube

L'aube d'un mois de juin

Avec ses oiseaux, avec ses fleurs de la veille qui s'ouvrent. Un vent léger.
Homme :

On a fusillé le soldat allemand. La servante au grand cœur repose maintenant dans le petit cimetière de Camaret. Chaque jour le vieux poète se rend à l'hôpital de Brest au chevet de sa fille, de l'ange de sa solitude qu'il aime tant.
Femme :

Quand tu naquis, fleur de lumière, en la chaumière du hameau sculpté de vieilles au fuseau, je me crus père d'une rose, et mes deux bras contre mon cœur lui furent sa corbeille à cette rose non pareille, rose entre toutes les roses.
Homme :

Jusqu'au rétablissement de sa fille, Saint-Pol-Roux a élu domicile à Brest. Le manoir conserve cet aspect définitif que lui a donné la tragédie du 23 juin. Le vieux poète n'y fait plus que de rares incursions dans le courant de l'après-midi.
Femme :

C'est l'automne. Les arbres de la propriété prennent déjà des teintes de sang.
Homme :

Serait-ce un signe ?
Femme :

Deux dames sont venues trouver Saint Pol.
Homme :

Elles lui ont dit que la veille, le 3 octobre, des Allemands avaient forcé les portes du manoir.
Homme : Le Poète gravit lentement l'allée sablée qui conduit à sa demeure, appuyé à un bras ami.
Femme : Sa vieille main tremble.

Il y a un sourire triste dans sa barbe !
Homme :

La Porte ouverte

Soudain

Un effroyable désordre
Homme :

Les meubles fracturés
Femme :

Les cartons vidés.
Homme :

Les manuscrits déchirés sur le parquet.
Homme :

Les cendres froides dans la cheminée.
Femme :

Désormais Saint-Pol-Roux a vécu.
Homme :

C'est moi, la Mort, c'est moi qui veux les éphémères,

C'est moi, la Mort, qui mets l'automne après l'été ;

C'est moi, la Mort, c'est moi qui fais pleurer les mères

Et qui plonge l'amour dans les flots du Léthé.
Homme :

C'est à l'hôpital de Brest, le 18 octobre, à 5 heures du matin, sous les yeux de sa fille qu'on avait transportée près de son lit que s'éteignit Saint-Pol-Roux.
Femme :

Au dehors, bien que pauvre, échoué sur la pierre de mélancolie aussitôt assiégée par des frères mauvais, votre lyrisme rayonnait vers ces sots qui, gavés, partaient réaliser de la sagesse avec ce qu'ils nommaient notre folie.
Homme :

Et cette strophe à Villiers de L'Isle Adam.
Homme : Nous te la retournons ce soir, ô Saint-Pol-Roux le Magnifique, le Crucifié !
27 septembre 1949.
(1) Mercure de France, 1899.

(2) Mercure de France, 1893.

(3) Mercure de France, 1903.

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