Mémoires d’outre-tombe





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titreMémoires d’outre-tombe
date de publication21.04.2017
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Texte 1 : « la grive », Mémoires d’outre-tombe, Chateaubriand
Chateaubriand 1768-1848, MOT publié à titre posthume en 1848 ; 4 parties, 44 chapitres dans lesquels l’auteur livre sa jeunesse, sa vie littéraire, mais aussi politique et historique. Ouvre d’un mémorialiste qui revoie son siècle et prophétise de « nouveaux orages ». Dans ce passage, le temps d’écriture se mêle à celui du souvenir pour mettre en scène la mémoire affective, à l’origine de l’exploitation du souvenir.
Objectifs : la mémoire affective comme résurrection du passé, et l’expérience de la révélation artistique.

I. Observation de la mise en scène de l’événement



A. Le lieu de la promenade (prédominance nature cf : champ lexical)

B. Le lyrisme

C. La solitude

cliché du personnage romantique

II. La Mémoire





  1. La mémoire involontaire

Indices de tps montrant l’immédiateté

Les sens : ouïe et odorat

La mémoire s’établit sur la vérité des sensations du corps, sans médiation intellectuelle, comme une expérience imprévisible.

  1. La mémoire affective

Univers de l’enfance et du plaisir : Combourg – Montboissier (« domaine paternel, à la maison »)

Exaltation romantique (tristesse lieu + « un désir vague de bonheur »)

  1. Expérience magique

« Son magique », « transporté subitement dans le passé »

  1. Vers la mémoire involontaire

Vers une méditation sur le temps

Contraste magie 1er événement et présent de narration

I.Une mission artistique





    1. Confusion des temps :

Récit rétrospectif qui mène à la méditation

Superposition des « strates temporelles » : ref historiques (Henri Gabrielle « il y a deux cents ans ») retour présent avec futurs marquant ancrage solennel et prophétique (« ce que je serai devenu lorsque ces Mémoires seront publiés »)

Immédiateté expérience : amalgame présent d ‘écriture et passé du souvenir // : « Qd je l’écoutais alors, j’étais triste comme aujourd’hui » + déictiques « hier soir , aujourd’hui, actuellement », marques tps. Cf allégorie du navigateur à al fin (cf Charron) : écriture autobiographique comme moyen de rejoindre les deux rives ! + faire revivre le passé (consolation à la tristesse) / échapper au temps (// préoccupations romantiques)

Confusion des temps entraîne la confusion des lieux
B. Relation au temps rétrospective mais aussi prospective :

Vers une reconstitution servie par l’écriture et permise d’autant mieux par l’écriture autobiographique.




Texte 2 : Marcel Proust, A la Recherche du Temps perdu ; Du côté de chez Swann (1913)
(…) un jour d'hiver, comme je rentrais à la maison, ma mère, voyant que j'avais froid, me proposa de me faire prendre, contre mon habitude, un peu de thé. Je refusai d'abord et, je ne sais pourquoi, me ravisai. Elle envoya chercher un de ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblent avoir été moulés dans la valve rainurée d'une coquille de Saint-Jacques. Et bientôt, machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d'un triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j'avais laissé s'amollir un morceau de madeleine. Mais à l'instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d'extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m'avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. II m'avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu'opère l'amour, en me remplissant d'une essence précieuse : ou plutôt cette essence n'était pas en moi, elle était moi. J'avais cessé de me sentir médiocre, contingent, mortel. D'où avait pu me venir cette puissante joie ? Je sentais qu'elle était liée au goût du thé et du gâteau, mais qu'elle le dépassait infiniment, ne devait pas être de même nature. D'où venait-elle ? Que signifiait-elle ? Où l'appréhender ? Je bois une seconde gorgée où je ne trouve rien de plus que dans la première, une troisième qui m'apporte un peu moins que la seconde. II est temps que je m'arrête, la vertu du breuvage semble diminuer. Il est clair que la vérité que je cherche n'est pas en lui, mais en moi. [...] Arrivera-t-il jusqu'à la surface de ma claire conscience, ce souvenir, l'instant ancien que l'attraction d'un instant identique est venue de si loin solliciter, émouvoir, soulever tout au fond de moi ? Je ne sais. Maintenant je ne sens plus rien, il est arrêté, redescendu peut-être ; qui sait s'il remontera jamais de sa nuit ? Dix fois il me faut recommencer, me pencher vers lui. Et chaque fois la lâcheté qui nous détourne de toute tâche difficile, de toute oeuvre importante, m'a conseillé de laisser cela, de boire mon thé en pensant simplement à mes ennuis d'aujourd'hui, à mes désirs de demain qui se laissent remâcher sans peine.

Et tout d'un coup le souvenir m'est apparu. Ce goût, c'était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que ce jour-là je ne sortais pas avant l'heure de la messe), quand j'allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m'offrait après l'avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. La vue de la petite madeleine ne m'avait rien rappelé avant que je n'y eusse goûté ; peut-être parce que, en ayant souvent aperçu depuis, sans en manger, sur les tablettes des pâtissiers, leur image avait quitté ces jours de Combray pour se lier à d'autres plus récents ; peut-être parce que, de ces souvenirs abandonnés si longtemps hors de la mémoire, rien ne survivait, tout s'était désagrégé ; les formes - et celle aussi du petit coquillage de pâtisserie, si grassement sensuel sous son plissage sévère et dévot - s'étaient abolies, ou, ensommeillées, avaient perdu la force d'expansion qui leur eût permis de rejoindre la conscience. Mais, quand d'un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l'odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l'édifice immense du souvenir.


Texte 2 : « La Madeleine » de Proust



Les élèves auront eu à lire le passage (plus complet) dans leur manuel + plan détaillé question type bac : comment l’auteur met-il ici son souvenir en scène ?
La recherche du temps perdu : fresque romanesque dans laquelle le narrateur, Marcel (projection de l’auteur) se livre à une introspection de sa démarche créatrice et à une analyse de la société aisée qui lui est contemporaine. Le 1er volume, Combray, évoque le lieu (éponyme) de son enfance, les 1eres émotions sensuelles et artistiques (Swann : voisin fantasque donc fascinant !).

La résurrection du souvenir y est présentée comme un moment magique, de révélation, un temps perdu de la mémoire que la vérité de la sensation permet de retrouver. Dans le dernier tome, le narrateur expérimente la révélation artistique : « La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, c’est la littérature. »

L’anecdote relatée dans ce passage est la première réflexion sur le temps de La Recherche, elle fonctionne comme l’ouverture d’une série de réminiscences.

On peut alors y découvrir comment à partir une expérience sensitive le passé, l’enfance vont resurgir. On peut surtout y comprendre comment le récit de l’anecdote est le prétexte, la clé, pour aborder le rôle de la mémoire dans l’écriture.
Objectifs : mémoire affective, travail sur la mémoire, construction esthétique

  1. Mise en scène du souvenir





    1. Circonstances

    2. description de la madeleine



II.Tentative de remémoration





    1. Le doute 

    2. Difficultés 

    3. Personnification du souvenir 

    4. Démarche quasi-scientifique : doute, hypothèse + renouvellement de l’opération



III.La mémoire involontaire ?





    1. La réminiscence comme une révélation 

    2. Réflexion

    3. Les sens et la mémoire

    4. Vers un esthétisme


Conclusion : Le rôle de la mémoire ne se résume pas à la restauration de souvenir, grâce à la réminiscence (qu’elle soit feinte ou authentique), elle permet au passé de se reconstruire dans une écriture ou le récit de soi et de son œuvre est plus important que le récit de faits. La lecture d’un passage de Contre ste Beuve, dont la rédaction est antérieure à celle de ce passage Du Côté de CS nous montrera que sous l’apparente authenticité de l’anecdote peut se dissimuler la mise en place d’une esthétique et d’une réflexion sur le fonctionnement de la mémoire et, surtout, son rôle créatif.
Les élèves repartent du cours avec à lire l’extrait de « la biscotte » dans Contre ste Beuve + la BD du manuel à observer (pour mettre l’accent sur les failles et les limites de la représentation d’une sensation, de l’implicite et de la complexité de l’écriture littéraire)

Texte 3 : Mathias Malzieu Maintenant qu’il fait tout le temps nuit sur toi
Elle était un peu sorcière pour faire à manger. Elle avait ses recettes qu’elle ne voulait révéler à personne. Sa cuisine était son atelier, son antre à parfums et fumées. Elle faisait monter les œufs à la neige avec un coup de poignet souple comme un roulement de tambour. Pour les crêpes, elle ressemblait à un DJ, jonglant avec les plaques chauffantes et les poêles comme si elle passait des disques – à croire qu’elle cuisinait des disques mangeables ou des crêpes écoutables dans mon vieux mange-disque orange. Elles étaient bonnes, ses crêpes, elles sonnaient crrrépissssima » tout craquait ! splashaient l’huile et les pincées ! De la neige ! Elle cuisinait avec de la neige, j’en suis sûr, elle faisait cuire la neige, elle montait les œufs en neige, elle fabriquait ses œufs, elle y logeait ses secrets. Elle y logeait l’histoire de sa vie. Danse de couvercles. Les plats claquent, clic-clac ! Les plaques ! La petite minuterie en plastique bat comme un cœur ! Elle y mettait du piment, « du sien » comme on dit. Elle tordait les boutons de la cuisinière, montait le son, faisait des expériences. Elle cassait un œuf et se lançait dans une préparation, même d’une petite chose simple à manger, c’est parti, la voilà, en chœur dans sa cuisine, elle fait chanter son orchestre à gourmandise, elle chante.

Tu criais parce que tu renversais les choses, que tu te coupais, ou que tu te brûlais, toujours le même doigt. Ca chauffait tellement qu’on aurait dit que tu faisais cuire la maison entière pour nous la servir toute parfumée. Même avec une armée de tourne-disques branchés en stéréo, je n’arrive pas à reproduire le monstrueux son de craquement-cuisson que tu orchestrais dans ta cuisine. ( …)

Elle se danse ta cuisine, faites du bruit, je veux entendre encore. Faites-moi vibrer cet escalier, et la salle à manger, l’horloge en fer, détraque-moi ça, enlève les piles, mange-les, pends-toi aux aiguilles, remonte le temps, le temps d’avant, refais pousser les sapins de Noël, le temps où c’était possible que la putain de porte de ta chambre s’ouvre et qu’on te voie derrière, ouvrez-moi cette porte, et secouez les photographies, tu n’as pas fini le dernier livre que je t’ai offert, il est là, il t’attend, avec tes carnets à secrets et ton stylo-loupiote pour écrire la nuit, allez nom de Dieu ! Relevez-vous, relevez-nous, je n’en peux plus de cette porte.

Texte 3 : Mathias Malzieu Maintenant qu’il fait tout le temps nuit sur toi


  • parallèle avec œuvre musicale Album Monsters in Love (2005), même personnage Giant jack + thèmes

et images communs

  • ici, le goût entraîne le souvenir (livre consacré deuil mère) puis colère, mais en passant par d ‘autres sens

  • mémoire affective plusieurs strates, correspondances entre les sens (goût, odorat, ouië)

  • /mise en parallèle avec auteur : musique (deuil)


objectif : souvenir-hommage, du sens (des sens) à la colère du deuil, écriture et musique


  1. Situation d’énonciation

a. Du portrait à l’autoportrait : d’un personnage à une émotion

b. Du souvenir au moi écrivant 


  1. La cuisine et les sens

    1. Chp lexi cuisine et aliments

    2. L’ouïe




  1. Le travail du rythme

    1. Passage descriptif

    2. Vocab musique et danse

    3. Crescendo vers colère : longueur des phrases et syntaxe


Conclusion : ici le souvenir est volontaire et lié au deuil. Cependant, il ouvre sur une émotion de l’instant et un rapprochement entre le portrait dans le passé et le moi du présent. Le lien entre les personnages se transmet par celui entre les temps et, surtout, par celui entre les divers sens. Pour l’auteur musicien on en revient à la musique, une musique gourmande, celle qui tente de remonter le temps et, si elle n’y parvient pas, n’en est pas moins essentielle pour lui.

Texte 4 : Andrée Chédid, « Horreur et délices », Revue Autrement n° 129, 1992
Extrait n°1

Mon frère et moi sommes assis de chaque côté de la gouvernante dans la petite salle à manger réservée aux enfants. La table ovale, recouverte d’une nappe blanche, est toujours dressée pour midi tapant. Miss Boone, le nez aigu, l’œil plus aigu encore, redresse sans arrêt nos manières. Ayant quotidiennement établi le menu, selon des données très britanniques d’hygiène et de bonne santé, elle surveille la qualité et la quantité des nourritures que nous ingurgitons.

Je n’ai aucune difficulté à manger de tout, avec appétit. Sauf la viande rouge ! Je la hais, tout simplement. Hélas ! Cet aliment fait partie, trois fois par semaine, d’un régime forcé ; d’autant plus inévitable que notre médecin de famille, abaissant de son index la peau qui cerne le bas de mon œil, a décrété que, ayant la muqueuse trop pâle, je souffre d’anémie, et que le bœuf saignant en serait l’indispensable remède. Ma mère les investissant, l’un et l’autre, de sa confiance, je n’ai plus aucun recours. J’aurais tellement souhaité que chaque jour se nomme « vendredi », l’obédience religieuse des miens se limitant à cette « privation » de viande au jour dit, et aux messes obligatoires des dimanches et fêtes. (…)

Cette chose filandreuse et grisâtre, que j’assaisonne copieusement, m’est exécrable sous tous ses accommodements : grillée, sautée, en entrecôte, rumsteck, bifteck, plat de côtes…Entre mes maxillaires, je ne rencontre que nerfs et tendons. Ma langue se contorsionne, en vain, pour éviter le contact : ma salive devient âcre, mon palais est envahi par cette matière coriace. Je mâche et remâche

chaque bouchée, sans parvenir à la broyer ou à l’engloutir. « Ca te fortifiera », déclare la gouvernante, d’un ton sans réplique.

Lorsque le sang gicle sur la purée de pommes de terre, cette chair baveuse me paraît plus répugnante encore. Je me figure l’étal, en plein été : tout ce gâchis, toutes ces tranches ; leur odeur nauséabonde sous la ronde infernale des mouches. Je me rappelle la chambre frigorifique, hâtivement entrevue, avec sa palette de sang aux murs et sur le sol ; avec ses corps décapités, enrobés d’une graisse jaunâtre se déchirant, par endroits, sur un tissu fibreux et cramoisi. Sortant de ce lieu macabre, je me souviens du patron s’avançant vers nous, l’air épanoui, un morceau de choix entre ses paumes saignantes. Je ne cesse d’imaginer la bête, assommée, découpée ; tripes et boyaux à l’air. De voir le couteau, le tranchoir, la hachette, la scie à os. De souffrir à la pensée de ce malheureux bœuf, dépecé, suspendu à un croc en fer ; ou promené, en pleine ville, sur le dos d’un apprenti-boucher.

Amnésique, j’oublie, bien à propos, mon appétit pour les poulets, canards, pigeons, et ne tiens plus compte de leurs égorgements respectifs. Je rassemble, au contraire, autour du boeuf et de ses figures sanglantes, tous les crimes de la terre et toutes mes indignations. A chaque repas, la gouvernante s’impatiente de ma lenteur : «  Regarde ton jeune frère, il a presque vidé son assiette, lui ! » Tandis que j’emmagasine ces boulettes mastiquées au fond de mes joues, je fixe, admirative, mon cadet. Celui-ci cisaille, de ses petites dents carnassières, cette chair fibreuse et l’avale avec contentement. Après la mise au point d’une stratégie sans faille, Hassan (1) ne tarda pas à me tirer d’embarras. Il me glissait sur les genoux des morceaux de papier hygiénique tout en me faisant comprendre, par des mimiques, qu’il suffirait d’y enrouler les bouts de viande ruminée, puis de les laisser glisser sous la table. Plus tard, il s’en débrouillerait.

A ce manège, qui pimentait dorénavant mes déjeuners, j’avais acquis une dextérité réjouissante. Seul mon cadet s’en aperçut. Satisfait de jouer, par mon intermédiaire, un bon tour à Miss Boone, il me jetait des clins d’œil complices. Ce jeu dura plus d’une année, jusqu’au départ de la gouvernante pour d’autres cieux et mon entrée en pension. Avant de nous quitter, Miss Boone se félicita d’avoir décuplé mes forces. Quant au médecin de famille, il louait l’efficacité de son régime : «  Rien de tel que la viande saignante pour faire des enfants musclés et bien-portants ! » Citant mon exemple à maintes reprises, il se promettait d’en faire profiter chacun de ses jeunes patients.
(1) Hassan est celui qui s’occupe du service à table

Extrait n°2
Ces soirs-là, souverains des lieux, maîtres de notre sommeil, mon frère et moi étions bien décidés à ne rien rater du spectacle et du festin. Couchés sur le ventre, nous contemplions à travers les entrelacs de la balustrade redingotes, habits, robes, parures, fanfreluches, coiffures à plumes et à fleurs, corsages embijoutés, châles à franges…Mais nous demeurions surtout à l’affût des nourritures qui allaient bientôt faire leur entrée. Somptueusement présentés sur de grands plats d’argent portés à bout de bras par Hassan et ses frères soudanais, les pièces montées traversaient cérémonieusement tout le hall, sous les applaudissements des convives. Le cortège disparaissait ensuite dans la salle à manger contiguë, donnant sur un jardin. Là, une imposante table ovale, recouverte d’une nappe en dentelle rose - avec ses couverts, sa vaisselle, son étincelante verrerie -, était prête à recevoir le mirifique buffet.

Plongeant au-dessus de ces merveilles, nous salivions, les yeux exorbités. Poissons, volailles, viandes, accommodés, truffés, parés, gratinés. Pilafs, croustades, brochettes, galantines…Chaque mets ornementé, diapré, fleuri, ressemblait à une palette magique, à un tableau irréel et pourtant consommable ! Précédés d’une musique d’une tonalité plus suave, les entremets firent, peu après, leur apparition. Défilant sous nos regards éblouis, mousses, bombes glacées, charlottes, crèmes, tartes, meringues, gâteaux de toutes sortes étaient souvent illuminés de l’intérieur, rehaussés de sucre filé, surmontés de figurines, de boules multicolores, de fines baguettes pour feux de Bengale. Nous voguions en pleine féerie. Touchant terre le premier, mon frère me tira par la manche : «  Pourvu qu’ils ne mangent pas tout ! Pourvu qu’ils nous en laissent ! »

Peu avant l’aube, la maison se vidait, comme un ballon d’enfant qui se dégonfle peu à peu. Confettis, serpentins gisaient partout sur le sol. Le parquet, recouvert d’une pellicule grisâtre, avait perdu de son

lustre. Hassan et son équipe s’étaient engouffrés dans les sous-sols, où une série de matelas les attendait. Il fallait qu’ils dorment et reprennent des forces, avant le grand nettoyage du lendemain. Ayant accompagné jusqu’à la porte les derniers invités, nos parents et Miss Boone se congratulaient de la réussite de la soirée, avant de rejoindre leurs chambres respectives. En hâte, nous nous précipitions, tous les deux, vers nos lits. Enfouis sous les draps, nous simulions un profond sommeil.

Au bout d’une attente qui nous semblait infinie, pieds nus, en pyjamas, nous descendions avec précaution et en silence chaque marche du large escalier qui menait à notre caverne d’Ali Baba. Sur la table régnaient encore, quoique partiellement entamées, les plus exquises nourritures. Munis de larges assiettes et de cuillères à soupe, nous nous servions de viandes, de poissons, salades, pâtés…entremêlant le tout. Puis nous nous installions, côte à côte, sous la table. Les pans de la nappe, retombant de chaque côté, donnaient à notre cachette la forme d’une tente ; d’un refuge bien à nous, que transperçaient les rayons rosâtres de l’aube.

La seconde partie des libations consistait dans la ronde des entremets. Les capiteux délices de l’Orient se mélangeaient aux saveurs raffinées de l’Occident. Notre repas se ponctuait de rires à l’idée de notre bombance interdite, en cachette de Miss Boone. Les plaisirs clandestins de cette soirée nous faisaient oublier les épreuves du lendemain. Il nous faudrait vaincre le sommeil et faire face aux trois repas, scrupuleusement surveillés par la gouvernante. Nous n’en étions pas encore là. Pour l’instant, seule régnait la fête !

Texte 4 : Andrée Chédid, « Horreur et délices »
Née au Caire en 1920, poète, romancière et dramaturge, Andrée Chedid a ses racines ancestrales en Egypte et au Liban, mais elle est installée en France depuis 1946. Pour y avoir vécu et fait des études, elle connaît aussi intimement le Moyen Orient que la France. Son œuvre entière porte les marques de ce multiculturalisme. Le Français est sa langue maternelle et sa langue d'écriture.
Objectif : le souvenir d’enfance lié au repas (habituel ou ponctuel), le lien familial (fraternel) lié à l’alimentaire, souvenir exotisme humour, mémoire comme instrument du retour dans l’enfance
Travail comparatif :


  1. Ancrage des événements

    1. cadre spatio temporel

    2. Personnages et leur fonction

    3. Horreur ou délice : dégoût prononcé ou volupté




  1. Retour dans le passé

    1. tps vbs

    2. Enfance




  1. Rôle de la nourriture (vers le jeu/ le je de l’enfance)

    1. Abondance (énumération…)

    2. Du dégoût (vocabulaire + figure de style et sons) au jeu (« manège » texte 1)

    3. De la fascination (vocabulaire + figure de style et sons) au jeu (« ronde » texte2)


Conclusion : deux souvenirs d’enfance qui, s’ils semblent opposés par les sensations qu’ils ont provoquées se rapprochent sur un point essentiel : dans le deux cas, le retour à l’enfance est possible, le « savoureux » lien fraternel se retrouve et le jeu de l’enfance revit (rendant possible, au moins un moment, l’apparition du « je » enfant !)

Texte 5 : Marie Rouanet, Nous les Filles (1990)
Le vrai manger de l’enfance, toutefois, c’est le goûter. Tout le monde déjeune, dîne et soupe. Seuls les enfants goûtent.

Je ne puis voir le dessin d’une marelle comme une ombre portée d’oiseau au sol, entendre une balle rebondir, une fillette fredonner une chanson de corde, sans que monte dans ma bouche le goût du pain de quatre heures. Il ne ressemblait à aucun autre. Il avait une saveur de dehors et de jeu, de récréation, de plaisir qu’on fait durer, de faim violente enfin rassasiée. Le goûter s’insérait dans nos jeux sans les interrompre. La partie de balle, d’osselets ou de palais continuait, alors que l’une puis l’autre allait chercher sa tartine à la maison.

J’avais déjà commencé d’y mordre quand arrivait mon tour, si bien qu’au moment où j’avais la balle en main ou les petits os soyeux entre mes paumes – elles arrivaient tout juste à contenir les cinq – j’avais en bouche le parfum du pain mêlé à ce qui l’accompagnait.

J’avais posé ma tartine sur un rebord de fenêtre, sur la barre transversale du poteau, sur une murette, en tout cas sur un endroit bien propre dont j’avais balayé la poussière de la main. S’il n’y avait rien de disponible, je la confiais à une copine, le temps d’un tour de jeu.

C’était parfois une tartine de confiture, parfois une tartine de beurre ou de margarine où ma mère avait râpé du chocolat. Ce n’était pas commode à manger. Chaque fois qu’on mordait dans le pain, on risquait, bien qu’ils fussent retenus par le beurre, de faire tomber les précieux vermicelles marron qui avaient l’avantage de nous enchanter et d’économiser le chocolat. Certaines les cueillaient un par un sur la matière grasse et les mangeaient parcelle après parcelle. Nous leur trouvions un goût différent de celui du chocolat des billes. Les tartines de confiture nous obligeaient à des précautions pour ne salir ni les doigts ni les vêtements. Souvent on mettait l’autre main sous le pain au cas où quelque chose serait tombé. Puis on se léchait les doigts. Nous détestions les choses poisseuses et nous courions nous laver les mains si nous risquions de mettre du gras ou du sucré sur la corde à sauter, la balle ou les osselets. On refusait même de tenir une tartine si elle pouvait couler et on envoyait la fille à la fontaine : «  Tu pègues ! va te laver les mains », «  tu vas mettre de la confiture sur la corde ».

Chacune avait son ou ses goûters préférés dont nous nous régalions avant l’heure, en en parlant. Pour moi, qui aimais le salé, je demandais à ma mère d’arroser le pain d’huile et de le saupoudrer de sel. A la saison, je mangeais cela avec une grappe de chasselas. D’autres mettaient du sucre sur leurs tartines de beurre ou mangeaient leur pain avec un ou deux morceaux.

Je mâchais longuement chaque bouchée et c’est pour cela peut-être que ce goût est perdu ou alors parce que le chocolat aujourd’hui est plus raffiné, moins rustique que le chocolat ordinaire que nous mangions. Ou encore parce que la faim des enfants est plus violente que celle des adultes. Mon père disait toujours que nous devions «  faire notre squelette » et nous réservait à table les meilleurs morceaux : «  Donne-le aux petites, disait-il, moi j’ai fait mon squelette » et, avec ma mère, ils nous laissaient le milieu du bifteck et gardaient pour eux les bordures.

Texte 5 : Marie Rouanet, Nous les Filles (1990)


Née à Béziers le 26 mai 1936. Entrée à l'Ecole normale supérieure en juillet 1952, ce n'est que dix ans plus tard qu'elle écrit ses premiers récits en occitan tout en menant parallèlement une carrière de chanteuse occitane. Elle devient en 1976 déléguée au patrimoine à la mairie de Béziers. En 1990, elle publie son grand succès Nous les filles au long duquel elle raconte son enfance dans le Sud. S'ensuit quelques ouvrages remarqués comme 'La marche lente des glaciers', une réflexion mélancolique sur le vieillissement, ou son 'Petit traité romanesque de la cuisine' où elle faisait partager son amour du terroir. Dans Les Enfants du bagne, elle évoque le quotidien de ces enfants maltraités. Elle écrit le pendant de Nous les filles intitulé Du côté des hommes en 2001. Elle revient ensuite à sa passion, la cuisine, avec Mémoires du goût, sorte de madeleine de Proust. Enfin, à l'âge de 70 ans, elle publie Luxueuse austérité.

Objectifs :

Le goûter, nourriture privilège de l’enfance ; Souvenir alimentaire et reconstruction de l’enfance

+ intertextualité dans le travail autobiographique (lecture cursive d’extraits de mémoires du goût, paru 14 ans après et reprenant les mêmes thèmes et même des expressions similaires



  1. Souvenir personnel vivant

    1. Tps vbs : passé souvenir, présent discours rapporté

    2. P1




  1. Le monde de l’enfance

    1. Chp lexi

    2. Enumération jeux

    3. Le groupe : « nous, chacun, les enfants (différents des « adultes » l. 49) 




  1. Mémoire du goût : le sens, le corps, la mémoire

    1. chp lexi goût + odorat « parfum »

    2. caractère unique du goûter

    3. le sucré // gourmandise (plaisir quelque peu « transgresseur (sauf pour l’enfant))

    4. le corps, passage oblige : bouche, mains, + geste action et manipulation (de la tartine)



conclusion : La mémoire et nourriture sont deux thèmes de prédilection de l’auteur, qui les réunit dès que possible comme le prouvera la lecture d’un ouvrage très postérieur Mémoires du goût. Le plaisir alimentaire est le même que le plaisir que la mémoire procure en permettant une reconstruction du privilège de l’enfance. Un moi qui se retourne avec plaisir vers ses souvenirs. L’auteur, en quelque sorte, se délecte de son passé (lié à un lieu et à des proches, ici le père, ce qui est original car dans le reste de l’œuvre (comme dans beaucoup d’autres d’ailleurs) le souvenir alimentaire est plus favorablement relié à celui de la mère.


Texte 6 : Amélie Nothomb, Métaphysique des Tubes (2000)
A l’âge de deux ans, j’étais sortie de ma torpeur, pour découvrir que la vie était une vallée de larmes où l’on mangeait des carottes bouillies avec du jambon. J’avais dû avoir le sentiment de m’être fait avoir. A quoi bon se tuer à naître si ce n’est pour connaître le plaisir ? Les adultes ont accès à mille sortes de voluptés, mais pour les enfançons, il n’y a que la gourmandise qui puisse ouvrir les portes de la délectation.

La grand-mère m’avait rempli la bouche de sucre : soudain, l’animal furieux avait appris qu’il y avait une justification à tant d’ennui, que le corps et l’esprit servaient à exulter et qu’il ne fallait donc pas en vouloir ni à l’univers entier ni à soi-même d’être là. Le plaisir profita de l’occasion pour nommer son instrument : il l’appela moi – et c’est un nom que j’ai conservé. (…)

En me donnant une identité, le chocolat blanc m’avait aussi fourni une mémoire : depuis février 1970, je me souviens de tout. A quoi bon se rappeler ce qui n’est pas lié au plaisir ? Le souvenir est l’un des alliés les plus indispensable de la volupté.

Une affirmation aussi énorme – « je me souviens de tout » - n’a aucune chance d’être crue par quiconque. Cela n’a pas d’importance. S’agissant d’un énoncé aussi invérifiable, je vois moins que jamais l’intérêt d’être crédible.

Certes, je ne me rappelle pas les soucis de mes parents, leurs conversations avec leurs amis, etc. Mais je n’ai rien oublié de ce qui en valait la peine : le vert du lac où j’ai appris à nager, l’odeur du jardin, le goût de l’alcool de prune testé en cachette et autres découvertes intellectuelles.

Avant le chocolat blanc, je ne me souviens de rien : je dois me fier au témoignage de mes proches, réinterprétés par mes soins. Après, mes informations sont de première main : la main même qui écrit.

Je devins le genre d’enfant dont rêvent les parents : à la fois sage et éveillée, silencieuse et présente, drôle et réfléchie, enthousiaste et métaphysique, obéissante et autonome.

Pourtant, ma grand-mère et ses sucreries ne restèrent au Japon qu’un mois : mais ce fut suffisant. La notion de plaisir m’avait rendue opérationnelle. Mon père et ma mère étaient soulagés : après avoir eu un légume pendant deux années puis une bête enragée pendant six mois, ils avaient enfin quelque chose de plus ou moins normal. On commença par m’appeler par un prénom.

Texte 6 : Amélie Nothomb, Métaphysique des Tubes
Comment l’autonomie du moi face au souvenir est née de la volupté acquise dans la gourmandise donc la nourriture.
Objectifs :


  • la construction du moi à travers le souvenir

  • lien souvenir autonome – volupté nourriture



                  1. Parler de soi

    1. P1

    2. Dénomination du moi enfant : distance et registre comique

    3. Construction du moi : la notion de l’identité

De « l’enfançon, bête enragée » au « prénom »


                  1. Découverte du plaisir du goût

    1. Chp lexi nourriture et variété

    2. Le goût / la volupté / le plaisir

    3. De la nourriture comme ouverture aux autres souvenirs agréables




                  1. Goûter le monde ou l’éveil de la conscience

    1. Evolution du moi

    2. La construction du souvenir (en autonomie, «rupture » avec la parole d’autrui, vers l’écriture de soi)

    3. Le sens, la réflexion



Conclusion : L’auteur ici, non sans humour et avec la distance du moi adulte analysant sa mémoire et le déroulement de son enfance, explique la formation de son autonomie et la construction de sa propre mémoire par un phénomène sensoriel. Ainsi, le goût, et, plus précisément, la volupté qu’il peut apporter au sens, serait à l’origine de la réelle construction de sa propre identité, de son moi face au monde.






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