Ceux qui restent – ou Comment faire une Republique ?





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Ceux qui restent – ou Comment faire une Republique ?

Deux hypothèses ont guidé cette communication. La première pourrait s’énoncer de la sorte, assez naïvement : la signification d’un dénouement n’est peut-être pas à chercher seulement dans ceux qui meurent, mais au moins autant dans ceux qui survivent. La seconde, d’un autre ordre, nécessite une formulation plus détaillée : la dimension politique de Quatrevingt-Treize, en particulier dans le contexte de son écriture et de sa publication, ne réside peut-être pas seulement dans l’urgence qu’il y a alors à établir le sens et la valeur de la Révolution française (et particulièrement de la Terreur), ni seulement dans la nécessité d’enregistrer et de « traiter » l’onde de choc résultant de la Commune de Paris et de sa répression ; cette dimension politique du roman réside peut-être aussi, et peut-être plus directement encore, dans la volonté d’apporter une réponse à la question : comment faire une République qui dure ? question qui recoupe évidemment les deux autres, mais qui oriente un peu autrement la problématique, et nécessite notamment qu’on desserre, sans pour autant le rompre, le lien entre « République » et « Révolution ».

Pour éprouver ces deux hypothèses, on a eu besoin d’un double détour, au moins apparent. Un détour par ce que l’on pourrait nommer la politique du récit ; un autre par l’étude des dimensions politiques du thème familial dans Quatrevingt-Treize.

Politique du récit : la Liberté quand même !

Une sorte d’hyper-cohérence narrative sature Quatrevingt-Treize. Elle emprunte différentes voies, mais la plus sensible et la plus systématique relève de diverses formes de prolepses, annonçant une issue mortelle. Ce faisant Hugo emprunte, comme à son habitude, autant à la tragédie qu’au roman populaire. Mais la rectitude régulièrement annoncée d’un destin fatal est ici surdéterminée par le contexte de la guerre civile, dont le caractère impitoyable n’est pas seulement de nature morale, ni même seulement idéologique et politique, mais comme ontologique : tout ou presque est désormais programmé, une fois pour toutes, selon la binarité farouche du tuer ou être tué. « Impitoyable », « Inexorable », « Implacable », ces adjectifs si fréquemment employés dans le roman ne qualifient pas seulement le caractère psychologique et moral des principaux acteurs individualisés (les « personnages »), ni seulement même la situation politique dans laquelle se déploie la fiction : ils tendent à qualifier l’enchaînement narratif lui-même, une fable où tout serait écrit d’avance. Contre cette sorte de mécanisation du récit, il appartiendra à la fiction d’inventer en son sein un grain de sable, une rupture de la ligne droite – bref, un événement.

Cette mécanique de l’inexorable s’exprime rhétoriquement et narravitement par les proclamations émises dans les deux camps, renouvelées et/ou rappelées tout au long du roman, et dont la binarité et la symétrie confinent à la gémellité. Deux exemples, parmi bien d’autres : « Pas de grâce (mot d’ordre de la Commune), – Pas de quartier (mot d’ordre des princes) » (titre du dernier chapitre de la première partie1) » ; « La guerre ne cessait sur un point que pour recommencer sur l’autre. Pas de grâce ! pas de prisonniers ! était le cri des deux partis » (III, II, 10, p. 325). Toutefois, cette symétrie subit au moins deux torsions.

La première porte sur l’actualisation fictionnelle de ces mots d’ordre. Les exactions des Bleus, si elles ne sont pas déniées, ni même occultées ou minorées, n’apparaissent dans le roman que dans le discours de tel ou tel personnage, ou, assez souvent, dans celui du narrateur. En revanche, le massacre de l’Herbe-en-Pail (I, IV, 6-7) relève clairement de l’actualisation romanesque, et implique directement plusieurs personnages fictionnels, au premier chef Lantenac (les deux autres faits de guerre du roman, la prise de Dol et celle de la Tourgue, qui tous deux voient la victoire des Républicains commandés par Gauvain, s’ils sont l’occasion d’une description sans voile et parfois « hyperréaliste » de la violence guerrière, ne donnent pas lieu à ce qu’il est convenu de nommer crimes de guerre, ni pendant ni après le combat).

L’autre torsion que le roman fait subir à cette symétrie de l’inexorabilité porte sur la dimension juridico-politique du motif. Et d’abord sur sa forme. Du côté des Vendéens, les consignes impitoyables données aux combattants empruntent surtout les voies, un peu archaïques mais nullement inefficaces, du bouche à oreille. Ainsi dans la scène où Lantenac donne ses consignes à son messager secret Halmalo :

  • Sais-tu lire ?

  • Non.

  • C’est bien. Un homme qui lit, ça gêne. As-tu bonne mémoire ?

  • Oui.

  • […]

  • Ecoute bien ceci. Voici  l’ordre : Insurgez-vous. Pas de quartier. […] surtout dis-leur de tuer, de tuer, de tuer. […] Tu diras cela. As-tu compris ?

  • Oui. Il faut tout mettre à feu et à sang.

  • C’est ça.

  • Pas de quartier.

  • A personne. C’est ça.

  • J’irai partout. (I, III, 2, p.112, 114, 118, 120)

Et plus clairement encore, dans l’ordre donné aux assaillants de l’Herbe-en-Pail :

  • Mon général, […] Que faut-il faire des blessés ?

  • Achevez-les.

  • Que faut-il faire des prisonniers ?

  • Fusillez-les.

  • Il y en a environ quatre-vingts.

  • Fusillez tout.

  • Il y a deux femmes.

  • Aussi. (I, IV, 6, p. 146-147)

En revanche, les proclamations et ordres similaires émis par les Républicains adoptent le plus souvent les voies et les termes, beaucoup plus officiels, de l’écrit imprimé – rédigé et publié selon des modalités juridiques « modernes ». Comme sur l’affiche à l’en-tête de la « République française, une et indivisible », rédigée par « Prieur, de la Marne, représentant du peuple en mission près de l’armée des Côtes-de-Cherbourg » (I, IV, 3, p. 129), et soussignée Gauvain, qui y a fait ajouter ce « post-scriptum » : « L’identité du ci-devant marquis de Lantenac constatée, il sera immédiatement passé par les armes. / - Signé : le chef de bataillon, commandant la colonne d’expédition, Gauvain. » (I, IV, 5, p. 139).

Plus profondément encore, la seconde partie du roman, « A Paris », n’a pas seulement pour fonction de présenter la grande ville en révolution, ni le conflit des différentes interprétations du mouvement révolutionnaire et de leurs principales incarnations, ni même seulement d’évoquer la sublimité sombre de cette assemblée extraordinaire que fut la Convention. Cette deuxième partie permet aussi à Hugo de figurer les processus de décision de ce qui est bien, de ce point de vue, un gouvernement révolutionnaire. Gouvernement qui est d’abord celui d’un Etat, ce que le narrateur ne manque pas de rappeler lors de la nomination de Cimourdain :

Robespierre était rapide dans ses choix ; qualité d’homme d’Etat. Il prit dans le dossier qui était devant lui une feuille de papier blanc sur laquelle on lisait cet en-tête imprimé : République francaise, une et indivisible. Comite de salut public.

[…]

an ii de la republique

« Pleins pouvoirs sont donnés au citoyen Cimourdain, commissaire délégué du Comité de salut public près le citoyen Gauvain, commandant la colonne expéditionnaire de l’armée des côtes.

« Robespierre. – Danton. – Marat. »

Et au-dessous des signatures :

« 28 juin 1793. » (II, II, 3, p. 202, 206-207)

Parce qu’il est gouvernement d’un Etat (d’un Etat en crise, certes, à la fois profondément renouvelé et menacé de mort, mais toujours d’un Etat), le gouvernement révolutionnaire s’appuie sur un arsenal juridique et sur des procédures décisionnelles censés légitimer son action, mais avec lesquels il doit aussi composer. C’est ce que montre le dernier chapitre de cette deuxième partie, en rappelant les procédures de production législative et réglementaire, et aussi la manière dont peut en user un acteur politique informé, influent, et malin. C’est ainsi que Marat, incomplètement satisfait de la décision qui « donne un noble à garder à un prêtre », obtient, afin « d’empêcher le noble de tricher et le prêtre de trahir », de « mettre la mort dans l’aventure » (II, III, 2, p. 242). « Dans la coulisse » du grand théâtre du pouvoir révolutionnaire (la Convention, les Comités), Marat et deux de ses partisans élaborent une véritable tactique juridico-politique. Offensive de grand style, en trois temps : 1° identification du support légal de la décision qu’ils souhaitent voir promulguée : un décret déjà voté par la Convention mais non appliqué ; 2° constat que leur influence au sein de l’Assemblée est trop faible pour que celle-ci constitue le champ de bataille où emporter la décision ; 3° identification du bon terrain décisionnel : le Comité de salut public, à qui l’on ne demandera que l’activation d’une mesure législative déjà votée par l’Assemblée souveraine, et qui, de ce fait, ne pourra guère refuser sa mise en vigueur. Tactique un peu tortueuse peut-être, mais dont l’efficacité s’apparente à une victoire éclair :

Le lendemain était expédié dans toutes les directions un ordre du Comité de salut public enjoignant d’afficher dans les villes et villages de Vendée et de faire exécuter strictement le décret portant peine de mort contre toute connivence dans les évasions de brigands et d’insurgés prisonniers (II, III, 2, p. 244)

On pourrait considérer ces différences dans la prise de décision de mesures également inexorables, comme la marque d’une rupture enfin décisive de la terrible symétrie des deux camps dans l’horreur, symétrie que le roman semble répéter comme un leitmotiv désespérant. La volonté exprimée directement et oralement par le chef Lantenac, aveuglément obéie sans réflexion ni discussion, renverrait le camp royaliste à une figure archaïque et sacrale de la monarchie absolue ; tandis que dans le camp républicain, la pluralité des instances, éventuellement rivales, toujours contraintes d’élaborer collectivement une politique qui doit être validée par le droit et fait l’objet d’une publicité massive auprès de la population, figurerait ou préfigurerait les caractéristiques d’un Etat de droit moderne.

Cette interprétation n’est sans doute pas tout à fait erronée. Mais elle est au moins insuffisante.

D’abord parce que, dans l’histoire comme dans l’œuvre de Hugo, les monarchies des siècles classiques sont aussi, à leur manière, des Etats de droit. Au moins sont-elles des Etats, qui produisent du droit,, s’appuient sur lui pour exercer leur pouvoir, et au sein desquelles la volonté individuelle du monarque est, de facto sinon de jure, limitée assez étroitement. Et l’on ne peut s’empêcher en lisant Quatrevingt-Treize de songer à tout un pan des fictions hugoliennes antérieures, d’avant l’exil et surtout théâtrales, où l’élément diégétique majeur est, un peu comme dans ce dernier roman, la dépossession du droit de grâce au nom de la rigueur de la loi. C’est le cas d’Angelo, tyran de Padoue (1835), à qui « tout […] est permis pour punir, rien pour pardonner2 » ; c’est le cas de la reine d’Angleterre Marie Tudor (1833), à qui les représentants de l’Etat royal littéralement interdisent d’empêcher la mise à mort de son favori3 ; c’est le cas dans Marion de Lorme (1829), où la scène dans laquelle le crieur public déclame l’édit royal par lequel Louis XIII punit de mort les duels, n’est pas sans rappeler un chapitre de Quatrevingt-Treize, intitulé « La mort parle » (III, IV, 2), dans lequel on entend un crieur public rappeler le décret de la Convention déjà évoqué. Sous le règne de Louis XIII et de Richelieu, cela donnait ceci :

« Et, pour rendre en tout point l’édit plus efficace,

Renonçons pour ce crime à notre droit de grâce.

C’est notre bon plaisir. – Signé Louis. – Plus bas :

Richelieu. »4

La dernière scène du drame voit Marion au pied de l’échafaud demander à genoux la grâce des condamnés au Cardinal de Richelieu, venu assister en personne à l’exécution ; celui-ci répond (et c’est son unique réplique dans toute la pièce) : « Pas de grâce !5 ». Dans le dernier chapitre de Quatrevingt-Treize, à l’armée qui crie « Grâce ! » à genoux devant la guillotine, Cimourdain répond : « Force à la loi ! » (III, VII, 6, p. 484). Etrange similitude, par laquelle Hugo semble se rapprocher de Tocqueville et surtout de Quinet dans leurs analyses de la Terreur6.

D’autre part, le juridisme délibératif du gouvernement révolutionnaire, qui contraste avec la parole unique et toute-puissante du chef royaliste, ne conduit pas dans le roman à un desserrement de la rigidité inexorable du scenario politique. Il ne rouvre pas le champ des possibles ; au contraire il verrouille le système, et garantit à un plus haut degré la promesse de mort. La démarche politique de Marat, un peu tortueuse dans ses formes, vise en effet en quelque sorte à garantir la ligne droite de l’inexorabilité par, si l’on ose dire, une demi-droite de secours. Gauvain tuera Lantenac ou Lantenac tuera Gauvain ; mais si, « par miracle », cette droite est brisée, si ce scenario ne s’accomplit pas, alors Cimourdain tuera Gauvain. Pierre Laforgue remarque avec raison que dans Quatrevingt-Treize la binarité qui est la marque de la guerre civile s’accompagne d’une ternarité au moins aussi déterminante7. Mais le passage de deux à trois, l’adjonction de Cimourdain au couple Gauvain-Lantenac, ne produit pas un dépassement de la situation, plutôt un déplacement. Nulle synthèse des oppositions qui permettrait une transformation profonde des données de base à partir des données elles-mêmes. Ici au moins, Hugo n’est pas dialectique.

Avec Cimourdain, cet amoureux de la « ligne droite, la loi », qui voudrait « l’homme fait par Euclide », et pour qui « la république c’est deux et deux font quatre » (III, VII, 5, p. 470, 471), la rectitude univoque de l’inexorabilité et l’enchaînement implacable du récit de mort atteignent à une clarté et une efficacité exemplaires. Dans l’organisation du temps : « Demain la cour martiale, après-demain la guillotine » (III, VI, 1, p. 430). Dans l’organisation de l’espace : « Cimourdain avait désigné, pour prétoire de la cour martiale, cette salle même du rez-de-chaussée où avait été la retirade et où était maintenant le corps de garde. Il tenait à tout abréger, le chemin de la prison au tribunal et le trajet du tribunal à l’échafaud » (III, VII, 2, p. 458). Et la cour martiale avec ses plaidoiries est par lui vidée d’avance de toute portée authentiquement délibérative : « Nous nous conformerons au décret de la Convention ; nous nous bornerons à constater l’identité du ci-devant marquis de Lantenac » (III, VI, 1, p. 429-430). Dans Cimourdain il y a cime, et il y a gourdin – moins le g de grotesque et de Grantaire, de Gavroche et de grâce, moins le G de Gauvain…

Le sens ultime de cette ligne droite de l’inexorable, Gauvain le formule nettement lors de sa « tempête sous un crâne8 », lorsqu’il se demande s’il doit ou non sauver Lantenac, après que celui-ci a sauvé les enfants Fléchard : « Rien de plus simple, le chemin était tracé et lugubrement facile à suivre, tout était prévu, on tuera celui qui tue, on était dans la ligne droite de l’horreur » (III, VI, 2, p. 438). « Tout était prévu » : on l’aperçoit, ce qui est en jeu ici, ce qui risque de se perdre dans cette revendication d’inexorabilité, ce n’est pas seulement la pitié : c’est aussi, par là-même et peut-être plus profondément encore, la liberté. Dans cette univers de la Terreur et de la guerre civile, ce qui se joue, c’est l’imposition d’un ordre des choses tel que rien ne peut plus arriver de neuf, rien n’est plus indéterminé, rien n’est plus en mesure de briser les lignes droites.

Du reste, Lantenac aussi l’a dit, ironiquement, dans ses derniers ordres donnés avant l’assaut de la Tourgue :

Ils sont quatre mille cinq cents. Tuer dehors est inutile. Ne tuez que dedans. Dedans, l’égalité se refait.

Et il avait ajouté en riant : – Egalité, Fraternité. (III, IV, 6, p. 378)

Comme Mabeuf mourant sur la barricade des Misérables9, Lantenac ne cite la devise de la République qu’au prix de l’élision de son premier terme. Signe indirect qui confirme ce que l’on vient d’avancer. Inversement, il faut comprendre que, dans Quatrevint-Treize, l’acte de pitié n’est pas seulement un acte d’humanité. C’est aussi, et peut-être surtout, un acte de liberté. Lantenac sauvant les enfants Fléchard, Gauvain libérant Lantenac, réintroduisent de l’imprévu dans le « tout est prévu », remettent du jeu dans une mécanique trop étroitement boulonnée, brisent la ligne droite. Ils font événement ; ils réaffirment la possibilité d’un avenir, non prédéterminé. Leur acte leur redonne un statut d’acteur libre de leur histoire, sinon de l’Histoire, quand leur inexorabilité les limitait à leur statut d’agent efficace d’un processus dont ils ne détenaient aucune des clés. Du reste, Cimourdain lui-même redevient finalement un homme libre – mais par un acte de mort cette fois : son suicide.

Les lecteurs de Hugo ne s’en étonneront pas, l’objet et l’occasion de ces actes de liberté sont des enfants10. Lantenac, à nouveau, l’avait laissé entendre, quand au plus fort de son inhumaine implacabilité de chef de guerre civile il avait, à leur sujet, non seulement accordé un répit, mais surtout énoncé une indétermination qui soudain entrouvrait à nouveau la porte de l’avenir. C’est après la prise de la métairie de l’Herbe-en-Pail, ce dialogue déjà cité, mais sans sa fin, que voici :

    • Fusillez tout.

    • Il y a deux femmes.

    • Aussi.

    • Il y a trois enfants.

    • Emmenez-les. On verra ce qu’on en fera. (I, IV, 6, p. 147)

Pour eux, donc, tout n’est pas prévu. D’emblée, ils ne sont pas tout à fait pris dans la ligne droite. Aussi la scène de leur sauvetage constitue-t-elle le véritable climax du récit. En tous les cas, elle relève de ces moments jubilatoires que Hugo sait toujours ménager dans ses fictions les plus sombres, et qui produisent à la lecture d’authentiques « effets de bonheur », et de bonheur commun des lecteurs. Aussi ces moments ont-ils souvent une éminente dimension politique, même si elle n’est pas toujours désignée comme telle. Qu’on songe à cette scène de Notre-Dame de Paris où Quasimodo enlève Esméralda au bourreau, la hisse jusqu’au sommet de la cathédrale en criant « Asile ! Asile ! », et transfigure ainsi la foule avide et sadique venue voir la mort de la bohémienne, en un peuple enthousiaste qui crie « Noël ! Noël ! »11. Mais le sauvetage d’Esmeralda ne sera que provisoire. Les enfants Fléchard auront plus de chance, et cela suffit à faire de Quatrevingt-Treize, contrairement aux apparences peut-être, le roman le moins sombre de toute l’œuvre de Victor Hugo. Peut-être aussi parce que cette scène constitue également une promesse politique, par laquelle l’humanité rejoint, à nouveau, la liberté, mais selon un biais un peu différent que celui que nous avons évoqué jusqu’ici :

Cette figure se découpait en noir sur la flamme, mais elle avait des cheveux blancs. On reconnut le marquis de Lantenac.

Il disparut, puis il reparut.

L’effrayant vieillard se dressa à la fenêtre maniant une énorme échelle. […] Il la saisit par une extrémité, et, avec l’agilité magistrale d’un athlète, il la fit glisser hors de la croisée, sur le rebord de l’appui extérieur jusqu’au fond du ravin. Radoub, en bas, éperdu, tendit les mains, reçut l’échelle, la serra dans ses bras, et cria : – Vive la République !

Le marquis répondit : – Vive le Roi !

Et Radoub grommela : – Tu peux bien crier tout ce que tu voudras, et dire des bêtises si tu veux, tu es le bon Dieu ! (III, V, 3, p. 425-426)

Ce moment jubilatoire n’est pas marqué par l’effacement des oppositions partisanes. Au contraire, celles-ci sont réaffirmées, on ne peut plus classiquement et avec un enthousiasme et une fidélité sans faille, par les cris des deux protagonistes – et ces cris de ralliement sont toujours aussi opposés l’un à l’autre. Simplement, ces fidélités opposées ne fonctionnent plus ici comme des absolus : elles sont comme relativisées par une instance plus haute, reconnue comme telle par les deux acteurs, même si elle n’est pas nommée. A la limite, on pourra attribuer une forme de supériorité à l’acteur républicain, Radoub, en ce qu’il formule explicitement cette reconnaissance : « Tu peux bien crier tout ce que tu voudras, et dire des bêtises si tu veux ».

Par ce biais, c’est aussi la liberté qui renaît – comprise cette fois comme l’acceptation pacifique des oppositions partisanes, loin de la guerre civile et de la Terreur. Si ce moment peut illustrer la République, c’est comme promesse de cette République de « l’harmonie » rêvée par Gauvain dans son cachot (III, VII, 5, p. 471), qui saurait mettre un coup d’arrêt à ce qui, dans ce roman comme ailleurs, apparaît, en temps de Terreur et de guerre civile comme la passion révolutionnaire dominante : celle de l’unité à tout prix, fût-il celui de l’extermination.

Mais si dans Quatrevingt-Treize les enfants nous mettent sur la voie des enjeux majeurs du roman, ce n’est pas seulement parce qu’ils sont l’occasion d’une renaissance de la liberté. C’est aussi parce que la famille apparaît, plus que jamais peut-être dans l’œuvre de Hugo (qui pourtant n’est pas avare du motif), comme le biais figuratif majeur de sa réflexion sur le politique. Et ce, non sans quelques surprises.
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