Poésies (1870-1871) d’Arthur Rimbaud





télécharger 27.25 Kb.
titrePoésies (1870-1871) d’Arthur Rimbaud
date de publication19.04.2017
taille27.25 Kb.
typeRecherche
l.20-bal.com > loi > Recherche


Poésies (1870-1871) d’Arthur Rimbaud
« Voyelles »

1. Le texte du poème.

Voyelles
A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles,

Je dirai quelque jour vos naissances latentes :

A, noir corset velu des mouches éclatantes

Qui bombinent autour des puanteurs cruelles,
Golfes d’ombre ; E, candeurs de vapeurs et des tentes,

Lance des glaciers fiers, rois blancs, frissons d’ombelles ;

I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles

Dans la colère ou les ivresses pénitentes ;
U, cycles, vibrements divins des mers virides,

Paix des pâtis semés d’animaux, paix des rides

Que l’alchimie imprime aux grands fronts studieux ;
O, Suprême Clairon plein des strideurs étranges,

Silences traversés des Mondes et des Anges :

- O l’Oméga, rayon violet de Ses Yeux ! -

2. Le commentaire linéaire du poème.
Recherche lexicale :
« latent » : en latin, « être caché » : qui ne se manifeste pas mais qui est susceptible de le faire à tout moment ; secret. Ex. : un conflit latent : qui couve, qui est sur le point d’éclater.
« bombinent » : néologisme créé sur le mot latin « bombus » qui signifie « bourdonnement des abeilles » : bourdonnement.
« candeur » : du latin « candor », la blancheur : qualité d’une personne pure et innocente.
« cruel » : en latin, « crudelis » a pour sens « cru » ou « qui aime le sang ».
« ombelle » : variété de petites fleurs groupées formant une coupole.
« pourpre » : couleur d’un rouge foncé ; étoffe de la même couleur, symbole de richesse et d’une haute dignité sociale.
« pénitent » : personne exclue des fidèles à cause de ses péchés ; personne qui se repent.
« viride » : du latin « uiridis » qui signifie « vert ». Néologisme rimbaldien.
« pâtis » : néologisme pour « prés ».
« strideurs » : bruits perçants et vibrants.
« oméga » : en grec, signifie « grand o » ; dernière lettre de l’alphabet grec qui note un « o » long ouvert ; dernier élément d’une série (« l’alpha et l’oméga »).

Commentaire :
Le sonnet « Voyelles » est considéré comme l’un des poèmes les plus énigmatiques de Rimbaud. Un de ses critiques, René Etiemble, l’a qualifié de « chef d’œuvre magico-alchimisto-kabbalisto-spiritualisto-psychologico-érotico-mégaïco-structuraliste ». Le poème fait en tout cas l’objet d’un véritable acharnement touchant son interprétation.

Les hypothèses sur les sources d’inspiration de Rimbaud sont variées : sur le plan littéraire, l’auteur a été séduit par la théorie des correspondances de Baudelaire, qui associe la vue et l’ouïe ; sur le plan personnel, il a pu se souvenir d’un abécédaire colorié ; sur le plan scientifique, il s’est peut-être référé au phénomène de l’audition colorée, qui associe, à l’audition de certains sons, une image colorée ; enfin, l’influence des Kabbalistes et de l’alchimie est également possible.

La Kabbale est une doctrine juive secrète, qui prit naissance dans les deux siècles qui précédèrent l’avènement du christianisme, et qui repose sur l’idée d’une correspondance entre les noms et les choses qu’ils désignent ; les lettres de l’alphabet sont des intermédiaires entre le monde matériel et le monde spirituel. La doctrine fait également état d’âmes à moitié masculines ou féminines qui, séparées sur terre, cherchent à s’unir en un seul être, lequel sert, à travers lui, l’expression du divin.

Quant à l’alchimie, dont le nom signifie en grec « magie noire », elle est, au Moyen Âge, la science par excellence, contenant les principes de toutes les autres. Elle a pour objet l’étude de la vie des trois règnes : animal, végétal, minéral. Son but est la découverte et la fixation d’un ferment mystérieux, grâce auquel la désagrégation des corps, et donc la mort, pourrait être retardée. Elle pouvait être liquide, avec l’élixir de longue vie ou panacée, remède infaillible de toutes les maladies, ou solide avec la pierre philosophale : introduite dans la masse d’un métal en fusion, elle transmutait ce dernier en or ou en argent. Les lois chimiques de transformation étaient symbolisées dans des grimoires en une langue figurée à peu près incompréhensible et dont les archimages avaient seuls le secret.
Le premier vers :
Il présente la suite des voyelles de l’alphabet français et grec (manque le Y qui fait double emploi avec le I et le U car le u grec, appelé upsilon, équivaut au y français ; le o vient après le u car il est la dernière lettre de l’alphabet grec) sous forme de lettres majuscules. Le terme « voyelles » qui résume l’énumération précédente (d’où la présence des deux points explicatifs) renvoie bien au titre et au thème du poème.

A chaque voyelle est associée une couleur (sans signe de ponctuation entre elles).

Peut-on voir, dans cette suite, un classement selon l’absence de couleurs que sont le noir et le blanc, la couleur chaude et rouge à laquelle renvoie le i central, et les couleurs froides que sont le vert et le bleu ?
Le deuxième vers :
Il justifie la création du poème qui tente de « dire » (emploi littéraire du verbe dire) la « naissance » des voyelles. Pourquoi ont-elles créées ? Le poète est celui qui va révéler ce sens caché (« latentes »). Ainsi, le mot « voyelles » clôt le premier vers et s’annonce comme une apostrophe en contre-rejet développée par le deuxième vers.

Il y a une nuance à apporter : « je dirai quelque jour ». La parole poétique est moins une explication ou traduction des réalités que la forme par laquelle naissent des images intuitives et personnelles. Le sens ne préexiste pas au mot : A est, plus qu’une voyelle, un signe à partir duquel on peut rêver, en lui conférant telle ou telle forme. Rimbaud l’imagine noir.

Les mouches, personnifiées, portent un noir corset, allusion au taffetas noir que les femmes mettent sur la peau pour faire ressortir leur blancheur, ce qui expliquerait l’antithèse « éclatantes » car l’éclat est synonyme de lumière blanche.

Le noir est négatif ; dans « Le Bateau ivre », il est signe de déclin ou de pourriture, oxymore de l’or, de la Vigueur et de l’espoir. Ici, les odeurs infectes attirent les mouches. « Cruelles » a pour origine étymologique l’attrait du sang : on peut penser qu’il s’agit d’odeurs incommodantes ou qui font état de décomposition.

Les golfes d’ombre dessinent une absence de lumière.

Dans « noir », il y a le son [a]. Il faut noter également la synesthésie entre la couleur, le son et l’odorat.
E
Les sonorités en [e] et [a(n)] se retrouvent dans les termes de la strophe dont « candeurs », « vapeurs » ou « lances ».

La candeur est, au sens propre, la blancheur, au sens figuré, l’innocence et la pureté.

La vapeur est l’amas de fines gouttelettes d’eau de condensation en traînées blanchâtres.

La tente est faite de toile blanche.

Les glaciers fiers sont un champ de glace éternelle, formé par l’accumulation de la neige. Ces glaciers sont inaccessibles. Pouvons-nous interpréter la lance comme l’évocation d’un iceberg ?

L’emblème de la royauté est la fleur de lys : fleur blanche, symbole de candeur.

Les frissons d’ombelles sont-ils là pour dire l’innocence de la nature ou la forme du ?
I
C’est la voyelle de la violence aiguë ; sa couleur est donc le rouge, le rouge du sang craché, le rouge de la passion, qu’il s’agisse du pouvoir politique (« pourpres), de l’amour (« lèvres belles »), de la colère. Notons une allitération en [r], consonne qui suggère la violence et la dureté.

C’est aussi le son, presque onomatopéique, du rire.
U et O
Chacune de ces voyelles est développée sur un tercet et donne l’impression d’une gradation dont le point culminant est la répétition du O, seule lettre à être nommée et écrite.

U est un cycle car il est un y français (le « y » du mot cycle) et il a une forme circulaire. Il est un o non fermé, il le précède donc.

L’allitération en « v » (le u est aussi le v latin : les deux lettres se confondent dans cette langue) fait écho à la couleur verte. Elle-même fait référence à la fois au « vert paradis des amours enfantines » du poème « Moesta et errabunda » des Fleurs du Mal de Baudelaire (1861) et aux parfums « verts comme les prairies » du poème « Correspondances » du même auteur. Rimbaud emploie le néologisme « pâtis ». Le vert équivaut à une avancée dans le monde spirituel. Les mers virides sont l’élément qui préside à l’expérience poétique ; les prés symbolisent le calme bucolique, ce qui est attesté par l’anaphore de « paix ». La présence des alchimistes est le signe d’une transmutation en voie d’achèvement avec la dernière lettre. Les grands fronts des mages sont la métonymie de l’intelligence, de la réflexion et du respect que l’on doit à leur science.

O est le son suprême, le plus haut. C’est un son clair et puissant, digne du clairon dont il a aussi la forme. La continuité avec la voyelle U est établie car les strideurs sont des bruits vibrants et intenses qui évoquent l’assonance vibrante en i du tercet précédent.

O peut symboliser la poésie, qui est un écho à travers les silences ou l’inouï (ce qui n’a jamais été ouï, l’inconnu) des mondes encore inexplorés. Il nous fait accéder à une spiritualité supérieure, Rimbaud multipliant les majuscules pour qualifier des entités abstraites.

Les majuscules attribuées aux lettres mettent l’accent sur leur potentiel symbolique. Les mots ne signifient pas seulement : ils représentent, ils évoquent, ils suggèrent… La dernière lettre de l’alphabet est un o ouvert et long, le ô de l’apostrophe et de la célébration. Ce son profond est pareil au rayon qui se propage. Les yeux (de l’être aimé ?) sont rappelés par le violet, extrémité du spectre visible de la lumière blanche ; organe essentiel du poète voyant, les yeux symbolisent une perception pleine d’acuité, dont celle que le poète manifeste dans son étude des voyelles.
Hypothèses sur la signification d’ensemble des voyelles.

Première hypothèse :
Alpha : corset noir.

E : blancheur du teint.

: lèvres rouges.

U : front paisible.

Oméga : yeux bleus-violets.
Dans ce cas, le poème esquisse le portrait d’une femme, le double sensuel et spirituel du poète ?

Seconde hypothèse :
Alpha : la mal (noir).

E : le bien (blanc).

I : la passion (rouge).

U : la paix (vert).

Oméga : la spiritualité, la vérité (bleu).
Dans cette seconde lecture, le poème décline tous les états par lesquels passe l’homme, dont la quête est moins morale que spirituelle ou intellectuelle.



similaire:

Poésies (1870-1871) d’Arthur Rimbaud iconLa 2 Arthur Rimbaud, poème Le bateau ivre (vers 1 à 60) (1871)

Poésies (1870-1871) d’Arthur Rimbaud iconArthur Rimbaud Le Dormeur du Val poème daté d’octobre 1870, publié dans

Poésies (1870-1871) d’Arthur Rimbaud iconManuel de référence
«Sensation», «Ma bohème» et «Le dormeur du val», dans les Poésies d’Arthur Rimbaud

Poésies (1870-1871) d’Arthur Rimbaud iconPrésence d’Arthur Rimbaud dans l’œuvre de Jean-Michel Maulpoix
«Nous ne saurons jamais qui fut Arthur Rimbaud. Nous sommes devant lui comme le criminel ou l’être aimé; IL ne nous reste plus qu’à...

Poésies (1870-1871) d’Arthur Rimbaud iconBibliografía Rimbaud
«Ville(s)» d´Illuminations”, Arthur Rimbaud Autour de «Villes» et de «Génie». (1980), 25-34

Poésies (1870-1871) d’Arthur Rimbaud iconRimbaud : bibliographie sélective
«Arthur Rimbaud», Recherche de la base et du sommet, O. C., La Pléiade, Gallimard, p. 727-734

Poésies (1870-1871) d’Arthur Rimbaud iconRimbaud : Les poètes de sept ans (10 juin 1871)

Poésies (1870-1871) d’Arthur Rimbaud iconQuestions d’Arthur Rimbaud

Poésies (1870-1871) d’Arthur Rimbaud iconLe Dormeur du Val (Arthur Rimbaud)

Poésies (1870-1871) d’Arthur Rimbaud iconLe dormeur du val Arthur Rimbaud





Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
l.20-bal.com