Recueil de poèmes de Victor hugo





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André Durand présente
‘’Les châtiments’’

(1853)
recueil de poèmes de Victor HUGO
pour lequel on trouve ici une présentation générale
puis successivement les analyses de :
‘’Souvenir de la nuit du 4’’ (page 2)
‘’Fable ou histoire’’ (page 8)
‘’Le manteau impérial’’ (page 10)
‘’L’expiation’’ (page 12)
‘’Hymne des transportés’’ (page 15)

Bonne lecture !


Recueil de poèmes satiriques où le poète exilé à Jersey après le coup d'État du 2 décembre 1851 donna libre cours à la haine qu'il vouait à Napoléon lll dont il fit I'archétype du tyran.

Pourtant, entre les deux hommes tout avait bien commencé. Victor Hugo milita ardemment pour que Louis Napoléon Bonaparte soit élu président. Ils avaient les mêmes idées progressistes, la même puissance de travail, le même amour immodéré pour les femmes ; ils dînaient souvent ensemble, se consultaient et s'appréciaient. Mais, première ombre au tableau, en 1848, le président refusa de le nommer ministre, estimant que ce n'est pas le rôle d’un écrivain : il s'y perdrait. La rupture totale, entre eux, fut causée par le coup d'État du 2 décembre 1851. Le président prononça la dissolution de l’Assemblée à majorité réactionnaire parce qu’elle bloquait ses réformes sociales, qu'elle avait réduit le suffrage universel et voté une loi pour l'empêcher de se représenter à l’élection présidentielle. Les opposants furent arrêtés. Le coup de force fit quatre cents morts dans toute la France, et, même s'il fut «validé» par 92% des votants dans un plébiscite organisé trois semaines plus tard, Louis Napoléon allait se le reprocher toute sa vie. Les Français, qui attendaient tant de lui, lui pardonnèrent cet épisode autoritaire. Mais pas Victor Hugo. Il mit au service de sa fureur tout son génie poétique et sa grandiloquence effrénée, et reprit, dans ses vers, tous les éléments qui avaient fourni la matière de son violent pamphlet publié I'année précédente : ‘’Napoléon-le-Petit’’, qu’il appelait aussi «Nabot-Léon». Mais il n’allait avoir, sous le Second Empire, qu’une influence de chansonnier.
Sous des formes très variées, les poèmes obéissent à une même inspiration, la «muse Indignation». Hugo, Juvénal réincarné, condamne avec violence le «crime» commis, et dénonce la bassesse du nouveau régime, ses vices et ses déportements présentés comme une décadence de Bas-Empire. Pour mieux flétrir la répression menée par Napoléon-le Petit, il adopte le ton épique pour, par contrecoup et pour les besoins de la cause, célébrer les «soldats de l’An II» (“À l’obéissance passive”) ou ceux de l’armée impériale, exalter la gloire et les vertus de l'épopée napoléonienne (“L’expiation”). Il appelle sur les usurpateurs du 2 Décembre le feu du ciel. Puis il proclame avec lyrisme sa confiance en l’avenir. La variété des tons (pamphlets, chansons, satires, visions épiques, invocations lyriques) élargit la portée du recueil : face à ce monde qui souffre, c’est au poète de précéder par son action «l’ange Liberté» (“Stella”).

L'outrance manifeste de certains passages n'enlève rien à la vigueur de I'attaque ; avec son goût du gigantesque, Hugo construit un personnage aux dimensions démesurées et concentre autour de lui tout le mal qui sommeille au fond de la nature humaine, tous les aspects les plus odieux d'une politique faite de violence et de fraude. Les poèmes sont alourdis au suprême degré par I'emphase systématique et en quelque sorte mécanique, défaut capital de toute I'oeuvre de Hugo : développements trop considérables, minutie exagérée dans les détails.

Les poèmes “Nox” et “Lux” encadrent sept livres dont les titres très ironiques fustigent l’ordre établi et sont tout un programme : ‘’La société est sauvée’’, ‘’L'ordre est rétabli’’, ‘’La famille est restaurée’’, ‘’La religion est glorifiée’’, ‘’L'autorité est sacrée’’, ‘’La stabilité est assurée’’, ‘’Les sauveurs se sauveront’’.

Certains passages sont très connus par leurs apostrophes de haut goût : Napoléon-le-Petit est I'homme qui, tel un voleur, «de nuit alluma sa lanterne / Au soleil d'Austerlitz» ; quand il entra en grande pompe à Notre-Dame, un mois après son crime, le Christ, sur la croix, «avait été cloué pour qu'il restât» ; à ceux qui méprisaient ses invectives en disant : «Bah ! Le Poète ! il est dans les nuages !», Hugo répondait fièrement : «Soit. Le tonnerre aussi.»... À I'idée que son ennemi pourrait se vanter de «rester» au moins dans I'Histoire, il s'écria : «Non, tu n'entreras point dans I'Histoire, bandit ! / Haillon humain, hibou déplumé, bête morte, / Tu resteras dehors et cloué sur la porte !»

Mais certains poèmes sont d'une authentique grandeur : ‘’Aube’’, où I'on retrouve dans toute sa splendeur l'auteur de tant de descriptions magistrales ; ‘’La caravane’’, où il se montre visionnaire de toute la force de son génie ; et la fameuse ‘’Expiation’’, avec les scènes apocalyptiques de la défaite de Napoléon le Grand : «Waterloo ! Waterloo ! Waterloo ! morne plaine !»

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Nox

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Livre premier :La société est sauvée

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I “France, à l’heure où tu te prosternes

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IV Aux morts du 4 décembre

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VIII À un martyr

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Livre II :L’ordre est rétabli

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IIISouvenir de la nuit du 4
L'enfant avait reçu deux balles dans la tête.

Le logis était propre, humble, paisible, honnête ;

On voyait un rameau bénit sur un portrait.

Une vieille grand'mère était là qui pleurait.

5 Nous le déshabillions en silence. Sa bouche,

Pâle, s'ouvrait ; la mort noyait son œil farouche ;

Ses bras pendants semblaient demander des appuis.

Il avait dans sa poche une toupie en buis.

On pouvait mettre un doigt dans les trous de ses plaies.

10 Avez-vous vu saigner la mûre dans les haies?

Son crâne était ouvert comme un bois qui se fend.

L'aïeule regarda déshabiller l'enfant,

Disant : - Comme il est blanc ! approchez donc la lampe.

Dieu ! ses pauvres cheveux sont collés sur sa tempe ! -

15 Et quand ce fut fini, le prit sur ses genoux.

La nuit était lugubre ; on entendait des coups

De fusil dans la rue où l'on en tuait d'autres.

- Il faut ensevelir l'enfant, dirent les nôtres.

Et l'on prit un drap blanc dans l'armoire en noyer.

20 L'aïeule cependant l'approchait du foyer,

Comme pour réchauffer ses membres déjà roides.

Hélas ! ce que la mort touche de ses mains froides

Ne se réchauffe plus aux foyers d'ici-bas !

Elle pencha la tête et lui tira ses bas,

25 Et dans ses vieilles mains prit les pieds du cadavre.

- Est-ce que ce n'est pas une chose qui navre !

Cria-t-elle ; monsieur, il n'avait pas huit ans !

Ses maîtres, il allait en classe, étaient contents.

Monsieur, quand il fallait que je fisse une lettre,

30 C'est lui qui l'écrivait. Est-ce qu'on va se mettre

À tuer les enfants maintenant? Ah ! mon Dieu !

On est donc des brigands? Je vous demande un peu,

Il jouait ce matin, là, devant la fenêtre !

Dire qu'ils m'ont tué ce pauvre petit être !

35 Il passait dans la rue, ils ont tiré dessus.

Monsieur, il était bon et doux comme un Jésus.

Moi je suis vieille, il est tout simple que je parte ;

Cela n'aurait rien fait à monsieur Bonaparte

De me tuer au lieu de tuer mon enfant ! -

40 Elle s'interrompit, les sanglots l'étouffant,

Puis elle dit, et tous pleuraient près de l’aïeule :

- Que vais-je devenir à présent toute seule?

Expliquez-moi cela, vous autres, aujourd’hui.

Hélas ! je n’avais plus de sa mère que lui.

45 Pourquoi l’a-t-on tué? je veux qu’on me l’explique.

L’enfant n’a pas crié vive la République. -

Nous nous taisions, debout et graves, chapeau bas,

Tremblant devant ce deuil qu’on ne console pas.
Vous ne compreniez point, mère, la politique.

50 Monsieur Napoléon, c’est son nom authentique,

Est pauvre, et même prince ; il aime les palais ;

Il lui convient d’avoir des chevaux, des valets,

De l’argent pour son jeu, sa table, son alcôve,

Ses chasses ; par la même occasion, il sauve

55 La famille, l’Église et la société ;

Il veut avoir Saint-Cloud, plein de roses l’été,

Où viendront l’adorer les préfets et les maires ;

C’est pour cela qu’il faut que les vieilles grand-mères,

De leurs pauvres doigts gris que fait trembler le temps,

60 Cousent dans le linceul des enfants de sept ans.

2 décembre 1852 - Jersey
Analyse
La mention «2 décemble 1852 - Jersey» indique que Victor Hugo écrivit ce poème d'une simplicité poignante le jour même de la proclamation de l'Empire, un an après la prise du pouvoir par Napoléon III.

Or, lors des événements consécutifs au coup d’État du 2 décembre 1851, dans la soirée du 4, un enfant, appelé Boursier, avait été, ainsi que sa mère, tué par jeu par les soldats, rue Tiquetonne, alors qu'il traversait la rue Montmartre vers l'église Saint-Eustache pour aller chercher des provisions.

Victor Hugo avait déjà brièvement évoqué, dans “Napoléon le Petit”, ce fait divers dont il avait été témoin (d’où le «nous» qui est donc bien autobiographique), et qui l'avait bouleversé. Il avait participé à la toilette funèbre de cet enfant : «J'ai vu, dans la nuit du 4, près de la barricade Mauconseil, un vieillard en cheveux blancs [...] J'ai vu, j'ai touché de mes mains, j'ai aidé à déshabiller un pauvre enfant de sept ans tué, m'a-t-on dit, rue Tiquetonne ; il était pâle, sa tête allait et venait d'une épaule à l'autre, pendant qu'on lui ôtait ses vêtements, ses yeux étaient à demi fermés, et en se penchant près de sa bouche entr'ouverte, il semblait qu'on l'entendît encore murmurer : ma mère.» (“Napoléon le Petit”, conclusion, I, 3.) C'est le fait que cette expérience a été vécue qui donne tant de force à son récit, à ses descriptions, et, à la fin, à son ironie acerbe. Il a encore raconté le même fait dans un chapitre qu'il a ajouté en 1877 au manuscrit de “L’histoire d'un crime”.

Le poème, constitué d’alexandrins aux rimes suivies, est, par un blanc, divisé nettement en deux parties de tons très différents. Mais, dans la première partie, on peut distinguer la narration et la plainte de la grand-mère. Ainsi, on peut dégager trois parties :
Dans la première partie, Victor Hugo déroule la narration, le narrateur étant un témoin et un acteur d'une scène qu’il a rendue plus pathétique en choisissant la grand-mère éplorée.

La narration est marquée par la simplicité : les onze premiers vers ne sont, dans une volonté d’objectivité presque journalistique, que de brèves notations, dans des propositions indépendantes, brèves et juxtaposées, marquées de nombreux détails vrais.

Après le froid constat du vers 1, aux vers 2-3, le pathétique naît de la simplicité des lieux qui est en parfaite harmonie avec celle des gens ; quatre adjectifs, «propre, humble, paisible, honnête», confèrent au logis des qualités symboliques : c’est un lieu humble mais tenu par des gens, certes pauvres, mais surtout honnêtes et tout à fait étrangers à la résistance au coup d'État. Au vers 3, le «on» fait aussi participer le lecteur au pathétique et à l'horreur de la scène ; «on voyait un rameau bénit sur un portrait» est un détail vrai : la petite branche de buis était traditionnelllement bénite le jour des Rameaux, le dimanche avant Pâques, et gardée toute l’année ; la protection qu’elle était censée exercer devait s’ajouter à celle de la personne représentée sur le portrait qui doit être la mère qui est déjà morte, comme on l’apprend au vers 44. Ainsi le lien entre grand-mère et petit-fils est-il bien plus fort : ce lien sera encore renforcé car l'enfant était déjà le soutien de l'aïeule.

Au vers 4, apparaît la grand-mère, «Mater dolorosa» qui pleure, qui longtemps ne fera que pleurer, car elle trop abattue.

Aussi, au vers 5, le «nous» marquant la présence du narrateur et d’autres témoins, qui sont ses amis (et peut-être ses compagnons de lutte), ce sont eux qui vont agir en restant silencieux, car ils sont quelque peu décontenancés par l'horreur du crime. Les «on» et les «nous» introduisent pratiquement toutes les notations descriptives ou les actions importantes car la grand-mère qui, d’abord terrassée, ne peut que parler. La description du cadavre, d’une précision cruelle, est dramatisée par la coupe du vers 5 et l’enjambement du vers 5 au vers 6 qui laisse en suspens la révélation des signes de la mort en dépit de laquelle l’oeil demeure «farouche», comme s'il réclamait vengeance. Le vers 8 apporte un détail vrai particulièrement touchant car cette «toupie» prouve que la victime était encore à l’âge des jeux et non à celui de la lutte politique, de l’émeute, le contraste devenant ainsi monstrueux entre les actes, les promesses de l'enfant et le sort injustifié qui le frappe.

Les vers 9-10-11 sont sans doute les plus forts, les plus poignants, car «On pouvait mettre un doigt dans les trous de ses plaies» est une allusion à la Passion du Christ. Soudain, le lecteur est violemment interpellé par une intrusion du narrateur qui, dans un souci d'accentuation du pathétique, lui demande un effort d'imagination pour qu'il ressente la même impression que les témoins devant les plaies : «Avez-vous vu saigner la mûre dans les haies?», essaie de lui faire ressentir l'horreur des plaies par cette comparaison qui associe de façon brutale un monde naturel, innocent et paisible, celui de l'enfance, de la course dans les bois, de la cueillette des baies, à l'univers horrible de la répression, du sang, de la mort. Puis on trouve une autre comparaison, aussi cruelle, entre le crâne ouvert et la bûche fendue. Ces comparaisons sont presque les seules du poème dont la sobriété est d’autant plus puissante.

Au vers 12, le poète vieillit la grand-mère en en faisant «l'aïeule», ce mot, placé au début du vers, étant ainsi le plus possible éloigné du dernier mot : «l’enfant» pour insister sur la distance chronologique qui les sépare.

Au vers 13, la grand-mère commence enfin à parler, mais c’est pour, avec un amour maternel bouleversant, refuser la mort, pour demander avec insistance, impatience (que marque le «donc») de mieux voir, pour se comporter avec le cadavre de l'enfant comme s'il n'était que malade, d’où les notations de la pâleur («comme il est blanc !») et de la sueur («cheveux [...] collés») qui ne seraient que les signes de la maladie.

Au vers 16-17, le poète se détache un moment de la scène pour évoquer l’ambiance extérieure dont le caractère menaçant est rendu par l’enjambement saisissant et par la prescience d’une vaste action dans laquelle le drame de cette famille n’est qu’un fragment : «on en tuait d'autres» où, par le «on», l’auteur rejette vaguement la responsabilité des crimes sur les soldats dont, à de nombreuses reprises dans “Les châtiments”, il stigmatisa le rôle de massacreurs.

Au vers 18, on voit les témoins («les nôtres» a aussi un sens politique et qui permet au lecteur de se reconnaître dans ce groupe), quelque peu décontenancés par l'horreur du crime, se réfugier dans l'accomplissement de gestes traditionnels : «il faut ensevelir l'enfant» - «Et l'on prit un drap blanc dans l’armoire en noyer», autres détails vrais révélant la simplicité d'un foyer traditionnel, l'armoire en noyer renfermant toute la richesse de la famille, le trousseau. Le pathétique naît de la simplicité des lieux qui est en parfaite harmonie avec celle des gens.

Aux vers 20-21, de nouveau, la grand-mère, manifestant une insistance farouche à vouloir malgré tout («cependant»), refuse la mort. Avec un amour maternel émouvant, elle se comporte avec le cadavre de l'enfant comme s'il n'était que malade. Cette volonté de réchauffer ses pieds, geste désespéré et vain, permet au narrateur, aux vers 22 et 23, une nouvelle intrusion pour déplorer l’inexorabilité de la mort (qui est personnifiée) et signaler la vanité pathétique des efforts de l'aïeule. Il faut remarquer qu’avec «roides» et «froides» la rime n'est satisfaisante que pour l'oeil car, si le mot «raide» s'est longtemps écrit «roide», il était prononcé «rouède» et non «rouade». Quant à la mention des «foyers d’ici-bas», elle apporte une note religieuse : l’espérance en d’autres foyers éternellement chaleureux, dans l’au-delà.

La scène des vers 24 et 25 est réalistement et pathétiquement maternelle.
C’est ici que commence la plainte de la grand-mère qu’on peut considérer comme un deuxième mouvement dans cette première partie.

Son incompréhension, qui en arrive même à une espèce d'incrédulité devant l'injustice de la situation et devant la soudaineté du destin qui a frappé cet être plein de vie, d'avenir, qu’était son petit-fils, est fortement marquée par ses nombreuses exclamations et interrogations, par ses interpellations du narrateur, par le contraste entre les images de l'enfant mort et le rappel de la vie toute récente. Pour comprendre «une chose qui navre !», il faut savoir que «navrer» avait autrefois un sens plus fort, signifiait blesser physiquement (on disait «navrer à mort»). L’enjambement met en valeur, à la tête du vers 27, le mot «cria». Dans son émotion, elle interpelle le narrateur (elle le fera encore deux fois et cela accentue son incompréhension et sa volonté de savoir) pour lui mentionner le jeune âge de l’enfant. Pour souligner le gâchis qui ainsi avait été fait d’une vie pleine de promesses, elle indique, dans une incise. qu’«il allait en classe», renseignement de grande importance à une époque où l’instruction (grand souci de Victor Hugo) n’était pas encore gratuite et obligatoire, et qu’il y était bon élève, prouvant ainsi une soumission à «ses maîtres» qui montre bien qu’enfant modèle, il ne pouvait être un révolté comme celui que l’auteur célèbrera plus tard en Gavroche. Aux vers 29-30, «Monsieur, quand il fallait que je fisse une lettre, / C'est lui qui l'écrivait.», après un emploi étonnant de l’imparfait du subjonctif par la grand-mère, l’enjambement met en relief le fait que le bambin savait écrire. Les qualités évoquées rendent donc énorme le contraste entre les actes, les promesses de l'enfant, et le sort injustifié qui l’a frappé. Aux vers 30-31, la protestation passe de cette mort particulière à l’interrogation sur la possibilité d’une extermination plus générale (on pense aux massacre des innocents perpétré par Hérode) qui serait si monstrueuse que l’enjambement marque la difficulté à l’exprimer : «Est-ce qu'on va se mettre / À tuer des enfants?» le «on» soulignant une responsabilité collective de la population entière, thème souvent repris par Victor Hugo dans “Les châtiments”, quand il accuse le peuple de léthargie ou de compromission.

Avec «Ah ! mon Dieu ! on est donc des brigands !», on trouve une incorrection du langage familier bien que Victor Hugo, très respectueux de la syntaxe, évite presque toujours les solécismes, même quand il reproduit le parler populaire ; quant au «on», cette fois-ci, il englobe au contraire non seulement la famille mais la classe populaire entière. Est familière aussi l’expression «je vous demande un peu», fausse question par laquelle on établit un lien de connivence avec l’interlocuteur. Au vers 33, vers 33 : détail vrai, «Il jouait ce matin, là, devant la fenêtre !», l'emploi des temps étant significatif, l'imparfait signalant un passé récent renforcé par le complément «ce matin», des actions presque en cours d'accomplissement, qui prouvent, elles aussi, l’ingénuité de l’enfant. Au vers suivant, s'oppose à cet imparfait un passé composé qui énonce des actions de mort, avec une gradation dans l'opposition. Dans «Dire qu’ils m'ont tué ce pauvre petit être», «dire que» exprime l’étonnement, l’indignation, la surprise, et le «ils» est celui qu’on emploie communément pour englober tous les puissants, hostiles et mal définis. Le vers 35, «Il passait dans la rue, ils ont tiré dessus», juxtapose et oppose deux hémistiches, comme si le second était la conséquence naturelle du premier, ce qui ne fait qu’accentuer le caractère scandaleux de ce véritable assassinat. De nouveau en s’adressant au narrateur, la grand-mère affirme qu’«il était doux et bon comme un Jésus», trait qui confirme encore un esprit religieux, qui est donc bien éloigné de toute agitation pro-républicaine et qui rend monstrueux le contraste entre les actes de l'enfant et le sort injustifié qui l’a frappé. Au vers 37, la vieille femme, sa famille détruite, n’a plus de raison de vivre et souhaite mourir : «Moi je suis vieille, il est tout simple que je parte» ; ellle déplore l'injustice du sort qui a tué la jeunesse et laisse en vie la vieillesse. Elle aurait voulu être, à la place de son petit-fils, la victime de celui qu’elle désigne, au-delà des soldats, comme le véritable responsable de cet acte abominable : «Monsieur Bonaparte», appellation naïve mais, tout compte fait, valable pour Charles Louis Napoléon Bonaparte, le neveu de Napoléon Ier qui avait pris le pouvoir par un coup d’État, deux jours auparavant mais n’était en fait qu’un simple citoyen. Au vers 40, l'interruption du discours est fort naturelle, causée par la douleur de la grand-mère que ne peuvent que partager les assistants : «et tous pleuraient près de l'aïeule». Au vers 42, est bien mise en relief sa solitude, soulignée par l’effet de la rime «seule» ; dans la réalité du fait divers, la mère de l’enfant aussi a été tuée. La grand-mère sollicite l’aide de l'ensemble des témoins muets qui lui semblent plus instruits par une demande d’explication : «Expliquez-moi cela, vous autres, aujourd'hui», renouvelée au vers 45 : «Pourquoi l'a-t-on tué? Je veux qu'on me l'explique.» Et elle qui a déjà désigné «Monsieur Bonaparte» définit bien le conflit : «L’enfant n’a pas crié vive la République» puisque c’est au nom de celle-ci qu’on s’insurgeait dans les rues de Paris.

Au vers 47, on assiste à un retour à la narration qui souligne le mutisme des témoins car ils n'ont guère d'explications à donner à cette pauvre femme, ils sont impuissants devant ce drame.
La deuxième partie est un discours du poète à la grand-mère, l'imparfait (au lieu du présent) montrant qu'il s'agit d'un retour en arrière (ce qui justifie le titre “Souvenir de la nuit du 4”). La juxtaposition de «mère» et de «politique» souligne une incompatibilité fondamentale, empreinte toutefois d’un sexisme qui était celui de l’époque. Le poète fournit à la grand-mère l’explication qui n'a pas été donnée en direct puisque les témoins se «tais[aient]». Comment, en effet, dans des circonstances aussi pathétiques, le narrateur aurait-il pu exercer son ironie devant la victime? Mais l’explication a posteriori est, en fait, adressée au lecteur. Le discours prend ainsi une portée bien plus générale et la grand-mère de la rue Tiquetonne devient la Victime, le symbole de la Souffrance.

Alors que le «monsieur Bonaparte» du vers 38 était naïf, le «monsieur Napoléon» du vers 50 est satirique, réduisant à l’état bourgeois celui qui, la veille de la date de composition du poème, s’était intronisé empereur, mais que Victor Hugo traitait littéralement de tous les noms dans “Les châtiments”. Pour lui, il ne porte qu'un titre usurpé et la précision qui suit ("c'est son nom authentique"), pleine d'humour, accentue ce qu’a d’injustifié cette appropriation.

L’enjambement du vers 50 au vers 51 étonne par cette affirmation de la pauvreté de celui qui était pourtant un «prince», faux paradoxe car ses difficultés financières étaient réelles. Cependant, loin d’excuser l’auteur de ce vol qu’était le coup d’État, Victor Hugo indique que ce sont sa cupidité, le souci de ses intérêts personnels, qui l’animent. Il fait donc une liste de ses caprices qui semblent découler naturellement du fait d'être prince par la juxtaposition et l'emploi des verbes : «il aime», «il lui convient», «il veut», «il faut que». Le raisonnement volontairement simpliste établit une flagrante disproportion entre la futilité des «chevaux», des «valets», du «jeu», de la «table» (la nourriture servie à table), de l’«alcôve» (le lieu des rapports amoureux), des «chasses», dénoncée par l'accumulation, et le résultat politique obtenu au passage (l'expression «par la même occasion» est faussement neutre) mais qu’on ne découvre qu’après l’enjambement entre le vers 54 et le vers 55 où apparaissent les trois valeurs conservatrices, «la Famille, l'Église et la Société», dont l’Empereur se voulait le défenseur et qui sont indiquées aussi par les titres des livres des “Châtiments”. La prise du pouvoir a été le résultat d’un véritable marché entre l'assouvissement de ses désirs et son rôle salvateur.

Au vers 56 est évoquée une autre frivolité de Napoléon III : il fit en effet du palais de Saint-Cloud, qu’avait déjà aimé Napoléon Ier, une de ses résidences préférées. Et, avec «les préfets et les maires», Victor Hugo révèle le plus terrible selon lui : l'empressement servile des responsables à saluer le nouvel empereur, monarque-dictateur.

Au vers 58, par le «c'est pour cela qu'il faut», le poète satiriste établit la terrible et révoltante logique par laquelle le sacrifice d'enfants et la souffrance d’autres victimes ont servi à la satisfaction de ces bas instincts, les trois derniers vers créant une généralisation par l'emploi des pluriels, «les vieilles grand-mères» (dont la tâche funèbre est rendue avec un saisissant réalisme), «des enfants de sept ans».

Ce discours du narrateur est donc fortement dénonciateur. Sous son ironie on devine la colère et l’indignation.
Souvenir de la nuit du 4”, poème tristement anniversaire du coup d'État de Napoléon III, écrit le lendemain de son investiture à la dignité impériale par les grands corps de l'État (1er décembre 1852), mêle savamment récit, description et discours pour dénoncer l'horreur et le scandale de l'assassinat de l'enfant, symbole du crime que constitue aux yeux de Hugo le régime fondé sur une usurpation. La dénonciation apparaît dans l'expression de l'émotion née de l'injustice profonde de l'événement, avant de s'attaquer aux responsables de tels actes monstrueux.

Victor Hugo a montré beaucoup d’art dans la sobriété du récit qui le rend d’autant plus émouvant, dans la simplicité même des paroles de la grand-mère qui nous fait partager la terrible épreuve de la mort scandaleuse d'un enfant innocent. Cette économie de moyens marque aussi la dénonciation ironique de la deuxième partie.

Mais l'enfant de la rue Tiquetonne n'est qu'une des victimes du coup d'État ; d'autres ont payé de leur sang qui sont évoqués dans d’autres poèmes des “Châtiments” : “Aux morts du 4 décembre” (I, 4) - “Pauline Roland” (V, 11) - “Les martyres” (VI, 2) - “Hymne des transportés” (VI, 3).

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IV - “
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