Dans la conception russe du monde





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La relation à soi et au corps

dans la conception russe du monde1
Tat’jana V. Civ’jan (Institut d’études slaves, Moscou)
Notre intention première est de décrire la relation au corps à partir de textes produits par des personnes issues d’un milieu cultivé et appartenant aux sphères de la noblesse2. En dépit de cette approche restrictive, il n’est pas impossible que bien des choses ici soient de valeur universelle. L’échantillon choisi servira donc de point de référence.

Notre échantillon nous permet d’étudier la tradition russe qui se distingue par un rapport ambivalent de l’homme au corps et, avant tout, à son propre corps. Concrètement, il ne s’agit pas seulement de l’opposition archétypique entre le visible et l’invisible. D’une part, il s’agit d’une sorte d’« apophatisme » : on essaie de rendre le corps inaperçu, d’éviter qu’il attire l’attention. S’associe à ce phénomène l’interdiction d’afficher toute sorte de signes naturels « physiques », visuels, odoriférants, acoustiques et autres. C’est comme s’ils n’existaient pas et le corps même devient par conséquent « incorporel »3. D’autre part, il est possible que, dans des situations particulières, le corps attire l’attention, mais seulement sur le plan de l’autodérision à travers des blagues audacieuses, des expressions (ou gestes) peu équivoques4.

L’emploi simultané des codes spirituel et charnel est bien connu et soigneusement décrit. Je me limiterai ici à quelques exemples qui viennent de la littérature et de mémoires, j’y choisirai tout particulièrement les mémoires rédigées par des jeunes pensionnaires, des jeunes filles d’origine noble au XIX et au début du XXee siècles5.

Dans leurs descriptions de la vie scolaire, le thème du corps se réduit à peu de chose. Il est évoqué à travers le thème des habits dans une gradation significative : on observe la description minutieuse de toute une série d’objets comme les « mantelets », capuchons, chapeaux, gants, rubans, pèlerines, tabliers, manchettes (et les instructions pour les mettre), robes, bas, escarpins, autrement dit tout ce qui est visible, extérieur. On observe aussi la mention du linge sans plus de distinctions précises et le linge du lit avec comme seule caractéristique sa propreté et sa blancheur, mais nulle part il n’est question du corps !6 Le « sur-vêtement » (c’est-à-dire les vêtements portés au-dessus du linge de corps, ce dernier étant trop près de la zone interdite) apparaît non seulement comme un « étui »7, mais comme un substitut du corps, le cas échéant comme son double décent8.

La pruderie des pensionnaires, trait devenu sujet d’anecdotes, n’excluait pas du tout la maîtrise d’un code culturel contraire : « Il existe des témoignages selon lesquels les pensionnaires connaissaient des blagues d’une « obscénité inouïe » et dévoraient de la « littérature pornographique » qui leur parvenait de leurs frères et cousins »9 sans mentionner encore la place importante qu’occupait dans leur langage le vocabulaire des jurons et des gros mots10. Cela est toutefois, paraît-il, une banale symbiose pubertaire de codes qui s’amuse à jouer avec l’opposition « décent / indécent ». Je pense ici à la tradition russe du burlesque, tradition avant tout littéraire, puisant dans le modèle français des XVII et XVIIIee siècles (surtout d’un Boileau et d’un Piron) et qui a laissé son empreinte dans la culture familiale d’un milieu bien délimité où sont conservées des traces du burlesque jusqu’à nos jours. Le burlesque se tourne généralement vers l’(auto)ironie. L’intérêt tout particulier pour le travestissement et l’inversion des rôles confèrent au burlesque russe son coloris particulier11. L’exemple d’un tel burlesque se trouve chez Gogol’ dans la célèbre description des dames de la ville N., qui se distinguaient par une prudence et une décence extraordinaires dans le choix de leurs mots et de leurs expressions. Jamais elles ne disaient « je me suis mouchée, j’ai transpiré, j’ai craché », elles disaient plutôt « je me suis soulagé le nez, j’en suis venue à bout grâce à un mouchoir »12.

La suite des exemples choisis exige une précision terminologique qui définit distinctement la valeur du lexème « corps » (et de sa matérialité). La réponse à cette question s’avère étonnamment difficile.
Le lexème тело

Il convient naturellement de commencer par la présentation du lexème « corps » dans le grand dictionnaire du russe contemporain. On y trouve d’abord la définition des corps physique et mathématique et seulement ensuite celle du corps humain :
тело :: 1) espace limité, rempli de matière (phys.). Partie d’un espace, délimitée sur tous les côtés par une surface fermée (math.). 2) Organisme de l’homme dans ses formes extérieures physiques.13
Notons que les signes distinctifs de ce qu’est le corps sont la forme (extérieure), la délimitation et le caractère rempli.

Le dictionnaire de Dal’ met en avant le caractère entier, le volume, la matérialité du corps et insiste tout particulièrement sur sa composition de parties différentes :
Le corps d’un animal ou de l’homme, c’est tout le volume de sa chair, de sa matière formant un être entier et indivisible. Chez l’animal, il est animé d’une âme animale, chez l’homme, d’une substance supérieure, d’un esprit ; car la chair sans âme ni esprit est un cadavre.

La stature physique, c’est la composition visible, la structure du corps, en particulier celui de l’homme. La constitution physique, c’est la structure intérieure d’un corps animal, tout lien et toute interrelation de ses composants et de ses munitions.14
L’être entier et indivisible apparaît ainsi composé de parties différentes tout en possédant deux formes de configuration, l’extérieure et l’intérieure.15

Le dictionnaire étymologique de Vasmer ne donne pas pour le corps une étymologie univoque :
Le mot тело, "corps", est rapproché du lettonien tēls, tēle ce qui signifie "forme, ombre, statue / sculpture, tronc / carcasse", tēluôt – "donner une forme". Rapprochement peu convaincant de tlo.16
Et ici on peut voir un renvoi à l’oxymoron « d’entité composée » tel qu’il est examiné chez Dal’. Il convient d’y rattacher aussi le rapprochement du latin corpus, corporis dont l’étymologie n’est pas claire17. Pour ce mot, le Dictionnaire étymologique des langues slaves propose l’analogie suivante :
krěpъkъ(jь) : russ. крепкий "dur, solide, fort, vigoureux" dérivé de l’indeurop. qrēp- ou krē-pu-. Miklosich suppose comme sens original du mot krepъ "immobile, figé, dur". L’exemple classique et le plus évident pour désigner quelque chose qui se fige, se durcit et se raidit, est celui du corps qu’abandonne la vie. Cela attire notre attention sur la terminologie indo-européenne qui y correspond. […] Ainsi, on peut rapprocher des termes indo-européens désignant le corps et qui, auparavant, n’avaient pas été considérés dans la comparaison avec le terme slave. On y trouvera le latin corpus, -oris "corps, tronc" […], plus loin le vieil-indien kŕp "forme, beauté, belle apparence", avest. k∂rfš, kdhrp- "forme, figure, aspect" ».
Il convient de préciser que крепкий désigne non seulement l’état figé mais aussi la densité du corps même (et surtout du corps vivant). On comparera à ce qui a été dit plus haut sur la condensation de l’espace (cf. le russe плоть "chair"). Ensuite on notera l’importance de la notion de rattachement, de composition (cf. vieux russe крепити "rattacher, réunir", rus. крепить "fixer solidement, réunir"18.
La composition du corps

Ainsi, dans la sémantique du lexème telo (ou du concept de corps), la qualité d’« agrégat » est constamment mise en avant : le montage d’éléments différents qui coagulent pour certaines raisons et qui composent une entité, un corps uniforme. Mais il existe aussi une deuxième interprétation : le corps en tant que tel n’est qu’une base, les éléments qui se rattachent à cette base étant eux-mêmes parfaitement autonomes. La question est loin d’être futile dans la mesure où il apparaît que selon les conditions (« le contexte ») le corps peut tantôt diminuer et / ou se simplifier tantôt devenir plus complexe et / ou plus grand. Je commencerai par le célèbre « texte thétique », poème didactique qui apprend à l’enfant à dessiner un « bonhomme composé ». Il est évident que sa composition en différentes parties cible non seulement l’enseignement du dessin mais de plus la connaissance de la structure extérieure de l’homme avec la découverte exacte des éléments distincts et l’ordre de leur « position »19 :

Un p’tit point et un p’tit point

deux crochets

un nez, une bouche

un rond autour

deux p’tites jambes, deux p’tits bras

une patate entre tout ça

et tout notre p’tit bonhomme est là !

On se demande alors : qu’est-ce que le corps de ce « p’tit bonhomme » ? Le corps, est-ce bien tout le p’tit bonhomme ou est-ce juste la patate au milieu, le tronc, auquel sont fixés la tête (représentée de façon métonymique par le visage), les mains et les pieds ? Et s’il convient de suivre le principe apophatique, quel est le nombre minimal d’éléments nécessaires pour aboutir à la notion de corps ? Une réponse partielle peut être trouvée dans la lettre ironique de Ju. M. Lotman20 :

Je passe mon temps de manière très idyllique, je cueille des baies et ne travaille point. Après tout, la tête est bien une partie du corps totalement superflue et lorsqu’elle ne fait pas mal, lorsqu’elle ne retentit pas de douleur, il vaut mieux tout simplement l’oublier, chose que j’essaie d’ailleurs de faire. Je commence même à penser que cette notion de "partie du corps superflue" pourrait embrasser le corps tout entier qui nous procure tant de souffrances. Même Saint François d’Assise traita le corps avec indulgence et l’appela mon frère l’âne. Soit alors ! Que cet âne porte son fardeau tant qu’il le pourra !21
Si l’on poursuit l’analyse (dans les limites de la langue et de la tradition russes), on se retrouvera face aux questions suivantes : la tête n’est-elle qu’une partie du corps ou existe-t-il une opposition tête / corps ? Sans entrer dans les détails, on peut supposer que cela dépend de la situation décrite à son tour par une série d’oppositions sémiotiques comme vertical / horizontal, mouvement / stagnation, vivant / mort (ou dans une variante plus faible sain / malade). Ainsi donc un homme allongé immobile (c’est-à-dire un cadavre) apparaît comme un corps entier (la tête étant une partie du corps) ; un homme debout ou en mouvement (c’est-à-dire vivant) possède une structuration différente (la tête est opposée au corps ; impossible de dire « la tête et le reste du corps »).

Ainsi apparaît un thème linguistique, ethnolinguistique et ethnoculturel important sur lequel il existe très peu de travaux. L’entreprise de nommer le corps, décrire ses composantes, apparaît comme une entreprise toute simple au premier abord, mais se révèle plus que difficile. Il serait très important d’établir un questionnaire sur le concept du corps dans les différentes traditions en commençant par l’analyse du langage, indicateur et classificateur très précis22. Bien évidemment, cette analyse ne représente qu’une première étape. L’étude du problème doit ensuite prendre en considération le contexte des disciplines comme l’anthropologie structurale, la philosophie23, etc. et bien sûr celui de la science de l’histoire du corps qui a fait ses débuts dans les années 80 du siècle dernier et qui se propose d’étudier jusqu’à quel degré le corps reste naturel, comment se distinguent les notions du corps dans les différentes sociétés et quelle est la valeur universelle de l’opposition esprit / corps, âme / corps.
Les sens et le corps

Il se trouve que l’ambivalence et la labilité de l’idée que l’homme se fait de son propre corps se fondent essentiellement sur la limitation des capacités humaines de « se connaître soi-même ». Dans le fond, l’homme doit « se composer » d’une mosaïque d’éléments différents qu’il trouve à l’aide des cinq instruments-récepteurs, autrement dit de ses cinq sens. Cela n’est pourtant possible que jusqu’à un certain degré, le reste doit ensuite être pris en charge par l’imagination et par des opérations intellectuelles compliquées.

Dans l’appropriation du monde environnant et de sa propre nature, l’homme est dominé par la perception visuelle. La vue joue le rôle primordial, les autres sens sont utilisés plutôt comme des instruments auxiliaires24. Mais l’homme ne peut voir son propre visage, il ne voit son corps que partiellement, essentiellement que de devant et même pas en entier (il ne voit pas le cou). Il se reconstitue la représentation de « ce qui manque » à travers le reflet (à l’aide d’un miroir), mais pour ce faire, il doit apprendre à appliquer des méthodes de comparaison et d’identification (de sa propre personne). Nous avons déjà mentionné à propos du mythe de Narcisse que sa signification ne consistait pas du tout dans la condamnation de l’amour de soi ou de l’égocentrisme. Le mythe traite de la « première réflexion » comme de l’unique manière d’une connaissance visuelle de soi-même. Narcisse a pris sa propre image pour celle d’un autre sans savoir ce qu’est une image reflétée et sans savoir par conséquent qu’il doit identifier cette image à sa propre personne et la mémoriser. Et pour vérifier qu’il s’agit de son reflet, il faut se convaincre que le miroir reflète fidèlement l’autre. De cette manière la connaissance visuelle de soi-même n’est possible qu’à travers une personne intermédiaire25.

Les différentes capacités de chacun des cinq sens conduisent à la conclusion selon laquelle une représentation complète se constitue à partir de la composition d’information reçue des différents récepteurs, et dans des dosages inégaux. La connaissance empirique de son propre corps a été admirablement bien montrée par Valéry dans Monsieur Teste (même si Valéry ne ciblait pas du tout l’empirisme) :
Quand on est enfant on se découvre, on découvre lentement l’espace de son corps, on exprime la particularité de son corps par une série d’efforts, je suppose ? On se tord et on se trouve ou on se retrouve, et on s’étonne ! On touche son talon, on saisit son pied droit avec sa main gauche, on obtient le pied froid dans la paume chaude !… Maintenant, je me sais par cœur.26
Nous avons devant nous « l’apprentissage par cœur » de soi-même, c’est-à-dire de la dimension de son propre corps, avec une insistance primordiale sur les sens (à l’exclusion du goût). Notons que notre corps propre, unique et entier, se compose de talons, d’une jambe droite, d’un bras gauche et d’une main.

Presque soixante-dix ans avant Valéry, Léon Tolstoj a décrit la prise de connaissance empirique du corps par l’enfant ; dans sa description dominent également les sens (en y incluant la vue et l’odorat), tandis que le corps se compose de bras et d’une poitrine marquée par des côtes saillantes (élément du corps intérieur) :
Voici les premiers souvenirs […] je suis lié ; je veux étendre les bras et ne peux pas le faire […]. Je veux me libérer […]. Je suis assis dans une auge et autour de moi flotte l’odeur inconnue et désagréable d’une matière avec laquelle on frotte mon petit corps. […] Et j’ai remarqué pour la première fois, j’ai commencé à aimer mon corps, avec ses côtes saillantes sur la poitrine, […] et cette sensation extraordinaire du lisse lorsque je glissais avec ma main sur les bords de l’auge.27
Dans la réflexion philosophique de l’expérience ontologique se lève au premier plan la question de l’identité de l’homme avec son propre corps (« je suis mon corps », selon les mots de G. Marcel). Cela amena Tolstoj à la conclusion suivante :
On me dit que je suis sorti il y a quelques années du ventre de ma mère. Mais ce qui est sorti du ventre de ma mère c’est mon corps, ce corps qui, très longtemps, ne connaissait pas et ne connaît pas sa propre existence et qui sera enterré bientôt, demain peut-être, dans la terre et deviendra terre. Ce que je reconnais comme mon moi est apparu en même temps que mon corps […]. C’est pourquoi je ne peux vraiment pas dire ce que je suis. Je sais seulement que le moi et mon corps sont une même chose.28
Sans toucher, ni au traitement philosophique du sujet, ni même à l’opposition âme / corps, déjà amplement étudiée, je me contenterai de dire qu’au niveau sémiotique, il est question de l’opposition moi / l’autre, de la possibilité (ou nécessité) de se regarder de côté, de la compréhension que la connaissance de soi-même arrive à travers celle de l’autre, même lorsque dans le rôle de l’autre apparaît le propre soi29. Une perception similaire du corps propre comme d’une chose étrangère donnée de l’extérieur, comme un objet de propriété, est exprimée dans un poème de Mandel’štam, œuvre de jeunesse qui figure comme clé dans la compréhension du système de son monde poétique, réel et personnel, les trois coïncidant en général30. Dans le poème, l’auteur définit la distinction entre le soi (celui qui possède) et le corps propre (ce qui est possédé), et en même temps leur fusion, l’union entre agens et patiens, entre le charnel et le spirituel (autrement dit la respiration prenant une forme matérielle) et l’existence sur deux plans temporels, l’un actuel immédiat du « temps des corps », l’autre éternel du « temps de l’âme » :
Un corps m’est donné – que faire avec lui,

Avec ce singulier, ce mien ?

[…]

Je suis le jardinier, je suis la fleur…

[…]

Sur les vitres de l’éternité s’est posé

Déjà mon souffle…

[…]

Une arabesque se dessine dedans…

[…]

Soit, la lie du moment découle –

Qu’elle ne raie pas ce doux dessin.
En conclusion, cet article nous permet d’effectuer un retour à ce qui dessine une composition en cercle. Comme nous l’avons déjà annoncé, le sujet même (nommer le corps, décrire ses composantes) borde seulement les réflexions préliminaires qui concernent l’approche du sujet. Je voudrais dire que je ne vois pas ici de rupture fondamentale avec une approche concrète. L’analyse du concept et, par la suite, du lexème corps dans le traitement sémiotique (à travers différents codes de signes), sur le plan paradigmatique et syntagmatique (dictionnaire et grammaire) se révèle impossible sans qu’on prenne en considération l’empirisme du corps (l’expérience ontologique de chaque être humain). En revanche, la description de l’empirisme exige une terminologie précise.

Il me semble que nombre d’études liées au corps dans ses différents aspects et fonctions manquent de précision dans leurs définitions : on suppose que l’objet de l’étude est suffisamment connu et qu’il n’y a pas de doutes à ce propos. Cependant on est très loin d’avoir des réponses évidentes à des questions comme celle du rapport du corps à la tête, au visage et ses parties, aux bras et aux jambes, aux doigts et aux ongles, aux cheveux, aux larmes, à la transpiration et à d’autres parties. Est-ce que les objets cités sont des parties du corps et sinon, comment les désigner dans leur rapport avec le corps ? Dans le contexte du burlesque russe, on pourrait tenter indéfiniment de résoudre l’énigme que Gogol’ a enfouie dans son récit Le Nez31. De la solution de l’énigme dépendent métaphores, métonymies etc. si on la rapproche du domaine des méthodes rhétoriques, – ou en fermant les yeux sur sa solution ou plutôt sur l’impossibilité de la résoudre. Qu’est-ce que le nez de Gogol’ en tant que personnage du récit : une partie du visage et / ou du corps ou un corps même / un être humain, dans la mesure où ces passages de l’un à l’autre correspondent à la tradition linguistique et ethnolinguistique russe ? Quelles transformations le nez subit-il lorsqu’il devient le fonctionnaire Nez / Nasal ? Pourquoi le nez, une fois muté en homme, reste-t-il en même temps une partie du corps (du visage), et qu’est-ce qui atteste cette identité ? Il convient ici de se référer au célèbre passage « Vénérable maître… […] Mais vous êtes donc mon propre nez ! » ?32 Il se trouve que malgré l’impossibilité notoire de donner une réponse univoque, on aurait pu révéler bien plus de choses si on disposait de données plus précises concernant le vocabulaire, la grammaire et le lieu sémiotique du corps dans le modèle du monde. J’appelle à l’analyse de ce dernier.
Traduit du russe par Oliver Pfau


1 Cet article a été écrit avec le soutien du RGNF (Fonds russe pour les sciences humaines), bourse n° 03-03-00220.

2 Il s’agit donc de partir d’un échantillon de la Conception Russe du Monde (CRM). Le sigle CRM (en russe RMM) est employé sous réserve. Il appartient au nombre des abréviations communément utilisées, mais dépourvues d’une définition officielle fixe et bien délimitée.

3 Je tiens à souligner que « l’apophatisme » ne signifie nullement la négligence en ce qui concerne le soin du corps, l’hygiène, la cosmétique, le vestimentaire ou autre.

4 Cf. un exemple canonique : « le vieux Deržavin », bénit les jeunes poètes-lycéens (en vers) et demande «où, cher frère, vois-tu ici un miséreux » (dans les mémoires). Les deux éléments se trouvent réunis dans les vers parodiques « le vieux Deržavin nous a aperçus / et, descendant sous la terre, nous a bénis ».

5 Institutki : Vospominanija vospitannic institutov blagorodnyh devic, éd. V. M. Bokov et L. G. Saharov, M., NLO, 2001.

6 À noter ici le récit de la pensionnaire qui tomba dans l’escalier, se blessa très grièvement et faillit mourir parce qu’elle considérait comme indécent de montrer sa poitrine au médecin et de couvrir de honte, non seulement sa propre personne, mais toute sa classe.

7 Dans un journal de Moscou ont été publiées récemment de nouvelles révélations (totalement dépourvues de crédibilité) sur Hitler dans lesquelles la compromission du personnage est liée à son corps : on y apprend que Hitler n’aurait jamais enlevé son manteau dans la mesure où cet « étui » lui aurait permis de cacher de mauvaises odeurs que dégageait son corps. Il est évident que les rapporteurs n’ont jamais été en contact avec des clochards. Autrement, ils n’auraient pu ignorer que ce même « étui » sert moins à contenir les odeurs qu’à les propager.

8 L’habit, comme double de l’homme, est un motif bien connu qui relève du folklore mythologique. Cf. son développement dans le célèbre sujet d’un des « contes drolatiques » de Balzac où le vêtement représente le seul moyen permettant de distinguer l’homme de la femme : les enfants du roi, les futurs François II et Marguerite de Navarre, regardent un tableau de Titien, « Adam et Eve ». Lorsque François demande à savoir qui des deux est Adam, Marguerite le corrige rudement en expliquant qu’il est impossible de le savoir puisque les personnages ne sont pas habillés. H. de Balzac, « Naïveté », Œuvres complètes, M., 1955, t. 14, p. 214.

9 A. F. Belousov, « Institutki », Institutki, op. cit., p. 23.

10 Ibid, p. 15.

11 M. I. Šapir a observé ce phénomène dans son travail récent « Barkov et Deržavin. L’histoire du burlesque russe » Il y note comme « trait qui est propre au burlesque russe, plus qu’à celui de l’Europe occidentale, et qui est la contradiction intérieure, opposition des genres, des sujets ou des langues. Distinguer et définir le substrat burlesque dans la littérature russe classique est une tâche bien difficile, mais grâce à ce burlesque bien des choses dans la tradition nationale deviennent plus compréhensibles ». M. I. Šapir, « Barkov i Deržavin : Iz istorii russkogo burleska », in : A. S. Puškin, Ten’ Barkova : Teksty, kommentarii, èkskurs, I. A. Pilščikov et M. I. Šapir (éds.), M., 2002, pp. 436 et 442.

12 Et aussi : l’histoire de la dame « qui était venue avec la ferme résolution de ne pas danser en avançant comme raison le malheur d’une petite incommodité, comme elle l’appelait elle-même, et qui avait la forme d’un petit pois au pied droit » N. V. Gogol’’, « Mertvye duši », Polnoe sobranie sočinenij v 6 tomah, M, 1937, vol. 5, pp. 184 et 195.

13 Tolkovyj slovar’ russkogo jazyka, éd. D. N. Ušakov, M., 1940, s.v. « corps ».

14 V. I. Dal’, Tolkovyj slovar’ živogo velikorusskogo jazyka, M., 1955, t. IV, s.v. « corps ».

15 Dans cet article, il n’est question que du corps « extérieur ».

16 Peu convaincant, mais très séduisant du point de vue sémantique dans la mesure où tlo signifie sol, fondement, terre. M. Vasmer, Ètimologičeskij slovar' russkogo jazyka, M., Progress, 1987, vol. 4, s.v. tlo et s.v. telo.

17 A. Walde, J. B. Hofmann, Dictionnaire étymologique de la langue latine, Heidelberg, 1982, s.v. corpus.

Ètimologičeskijj slovar’ slavjanskih jazykov, dir. O. N. Trubačev, M., 1985, vol. 12, p. 132-133.

18 Ibid, p. 137-138.

19 Pourquoi ne pas exprimer l’entité corporelle par le dessin d’une ligne unique (continue) ou pourquoi ne pas commencer le dessin librement par n’importe quel point ? Dans l’instruction en vers, on insiste sur l’autonomie des éléments et sur la hiérarchie entre eux.

20 Cette lettre a été gentiment mise à ma disposition par B. E. Egorov.

21 Ju. M. Lotman à F. S. Sonkina, le 11 août 1986. Il le traita avec indulgence mais pas toujours. Par exemple, saint François se flagelle brutalement avec un bout de corde. « Allez, frère âne, dit-il, puisque tu te retrouves dans une telle situation, tu dois subir la flagellation. », « Vtoroe žitie Fomy Čelanskogo », Istoki franciskanstva, M., 1996, p. 431.

22 Cf. l’expression « le corps souffre ». Il est évident que le terme de corps fait ici « exclusion de la tête », mais les articulations (bras, jambes) rentrent-elles dans la notion ou le terme de corps désigne-t-il seulement le torse ? Quelle classification est appliquée dans les différentes traditions et langues ?

23 Cf. la conception philosophique du corps comme d’un espace matériel (« le corps qui forme le monde extérieur, son espace et son contenu »), un lien / une identité de lieu et de chose / de corps en travail. V. N. Toporov, « Prostranstvo i tekst », O mifopoètičeskom prostranstve, Pise, 1994.

24 La capacité décisive de ces sens n’est pas si forte. Ils augmentent leur activité en fonction de l’affaiblissement de la vue (et de l’ouïe). Cfl’importance du toucher et de l’odorat pour les aveugles et les sourds et muets.

25 De la même façon, l’homme ne sent pas sa propre odeur tout en sentant celle de l’autre et ainsi il acquiert la notion (mais non pas la sensation) d’avoir une odeur propre à lui.

26 P. Valéry, Monsieur Teste, Paris, 1980, p. 31.

27 L. N. Tolstoj, « Pervye vospominanija (Iz avtobiografičeskih zapisok 1878 g.) », Polnoe sobranie sočinenij, M., 1913, t. 1, p. 249.

28 Ibid, p. 87.

29 Saint François traite de frères les gens (surtout les membres de la confrérie à laquelle il appartient lui-même), les animaux, les objets, des phénomènes terrestres et son propre corps. Habituellement, on y voit l’appropriation du monde par le soi, une sorte d’« incarnation universelle ». Mais lorsqu’il est question du frère le corps, on peut observer la distinction entre le soi et le corps (ce qui est plus large que la confrontation du corps à l’esprit, dans le cas de François libéré des stigmates).

30 Pour la composante « psychophysiologique » dans la poésie de Mandel’štam, voir : V. N. Toporov, « O "psihofiziologičeskom" komponente poèzii Mandel’štama », Osip Mandel’štam : K 100-letiju so dnja roždenija. Poètika i tekstologija, M., 1991.

31 M. I. Šapir note : « La question de l’élément burlesque chez Gogol’ n’a pas été posée jusqu’à ce jour bien que dans la poétique et la stylistique de sa prose on observe une série de correspondances entre le burlesque russe et ukrainien », M. I. Šapir, op. cit., p. 440.

32 N. V. Gogol’, « Nos », Polnoe sobranie sočinenij, vol. 3, p. 56. Cf. la description du dénouement heureux – les retrouvailles du nez : « on l’attrapa lorsqu’il était sur le point de partir. Il était déjà assis dans un carrosse […]. Et, fait étrange, moi-même je le pris au début pour un seigneur. Mais heureusement j’avais sur moi mes lunettes et je m’aperçus d’emblée que ce n’était pas le nez. Car je suis myope et si vous vous tenez devant moi, je ne vois que votre visage, le nez par contre ou la barbe, je ne les remarque pas » (Ibid, p.  66) ; c’est-à-dire que pour reconnaître le nez il faut mettre les lunettes sur le nez.

Cahiers slaves, n° 9, UFR d’Études slaves, Université de Paris-Sorbonne, 2007, p. 45-57.

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