Entretien avec l’historien français de la photographie Michel Mégnin Comment faire un portrait sans voler l'âme de son modèle ?





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date de publication27.11.2019
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Entretien avec l’historien français de la photographie Michel Mégnin

Comment faire un portrait sans voler l'âme de son modèle ?

"Femme voilée"


En Septembre 2006, se tiendra à Tunis, vraisemblablement au Palais Kheïreddine, une importante manifestation culturelle où l'Institut Français de Coopération en association avec la Municipalité de Tunis présentera un vaste panorama de l'œuvre photographique de Lenhert et Landrok.

Si l'œuvre artistique de L&L a été longtemps controversée par certains intellectuels maghrébins qui y voyaient l'œil diabolique de l'Orientalisme, il n'en demeure pas moins que toutes ces images font aujourd'hui partie d'une réalité que nous avons encore du mal à accepter. Les " nus " de Lenhert et Landrok attestent certes d'une intention de présenter un visage autre de la population autochtone du début du XX° siècle. Michel Mégnin, historien de la photographie, spécialiste de L & L vient à cet effet de publier aux éditions Paris-Méditerranée et Apollonia un important ouvrage où il retrace le parcours inhabituel de deux hommes, l'un autrichien et l'autre allemand venus d'un commun accord se laisser prendre,  au charme incommensurable d'une Médina de Tunis qui n'a pas toujours révélé tout son mystère. Lors d'un entretien que Michel Mégnin a bien voulu aimablement nous accorder, nous avons essayé d'aborder tous ces problèmes que soulève une œuvre dont le statut imprécis, reste à définir.

*Dans votre récent ouvrage paru en 2005 et intitulé : TUNIS 1900, LENHERT & LANDROCK photographes, Editions Paris-Méditerranée / Apollonia, vous ne manquez pas de signaler l'utilisation assez abusive de photos de L & L dans " L'art d'aimer aux colonies " du Dr Jacobus. Ce procédé assez courant de l'époque ne montrait-il pas déjà que nous étions assez loin de l'Art ?

-La diffusion et l'utilisation de photographies ne sont pas comparables à l'acte de photographier, qui, s'agissant de Rudolf Lehnert, est selon moi un acte artistique incontestable. Ce sont deux démarches différentes. Une oeuvre d'art peut parfaitement accompagner une idéologie condamnable : les opéras wagnériens et le nazisme sont une bonne illustration de cela. De plus, malgré les apparences, l'exemple de " l'art d'aimer aux colonies " ne me semble pas vraiment un bon exemple. Ce livre raciste a été écrit en 1893 et réédité en 1927. Rien n'indique que L&L ont été informés de l'utilisation de leurs clichés pour cette réédition. L'agence Giraudon à Paris, la première agence photographique au monde, était en affaire avec eux, c'est une de mes découvertes depuis la parution du livre, et cette agence a pu vendre les clichés achetés à L&L à l'éditeur de ce livre où les photographies, qui semblent de plus assez mal reproduites d'après des copies, ne sont pas créditées. De toute façon, le procédé dont vous parlez est du domaine commercial et n'entâche en rien la qualité artistique de l'œuvre originale. Je montre sur ce point dans mon livre les contradictions entre les deux démarches pour certaines légendes de cartes postales.

*L'heureuse association du photographe Lehnert et du financier Landrock plaident ouvertement pour le bonheur de la créativité, mais montrent aussi, combien l'écart dans les motivations peut être destructif ?

-Le commerce ne détruit jamais l'acte créatif qui demeure artistique si le photographe reste inspiré. Les " produits " tunisiens L&L, du tirage photographique le plus sophistiqué aux plus " banales " cartes postales en couleur reproduites dans mon livre, ont été conçus dans l'esprit Art Nouveau de ce début du XXème siècle, celle qui crée l'affiche et le design avec le slogan " l'art dans Tout et l'Art pour Tous ". Il est téméraire, évidemment, de vouloir prétendre que des cartes postales sont " aussi " des œuvres d'art : " des trésors de rien du tout ", disait à leur sujet Paul Eluard. Une autre lecture de ces cartes, tout aussi légitime, aurait pu être de présenter les cartes L&L avec les commentaires racistes ou désobligeants des voyageurs de l'époque. Mais l'on ne parle plus ici d'image et de processus de création, mais de lectures par des publics très différents et parfois même entièrement opposés. J'indique dans mon livre que les cartes postales L&L ont fait aussi bien les délices des garnisons françaises installées au Maghreb et en Syrie, que d'esthètes aussi sincèrement fascinés par le monde arabo-musulman que le grand poète allemand Rainer Maria Rilke.

*Est-ce qu'il n'y a pas contradiction à vouloir affirmer que les photos de L & L ne sont pas porteuses de jugement ( p125 ) alors que tout dépend en fait, de leur utilisateur?

-Je parle ici, bien évidemment, de jugement porté par le photographe et implicitement de jugement négatif. A partir du moment, où une œuvre est achetée ou vue, ( un livre, un film ou une photographie ), son " utilisateur " comme vous dites, Rilke ou le plus vulgaire des troupiers de l'époque, y porte sa propre lecture et se l'approprie, d'une certaine façon. L'œuvre n'appartient plus alors à son créateur. Ce processus multiforme continue d'ailleurs aujourd'hui. J'ai essayé de montrer que d'autres préoccupations que coloniales pouvaient être à l'origine du processus de création chez Lehnert. Je laisse chacun libre de " juger " les photographies de Lehnert mais si Lehnert juge ses modèles c'est avant tout d'être dignes, malgré leurs origines sans doute très modestes et l'idéologie colonialiste dominante de l'époque, de l'idéal de beauté et de sagesse antique et d'être ainsi les héritiers directs de la grandeur de l'Antiquité.

*Assez bizarre sans doute que ce vecteur de la photographie orientaliste qui, dans la difficulté du moment, permettait cette " effusion du rêve ", mais en même temps le moyen d'en vivre matériellement ?

-A vous de me dire si vous ressentez quelque sincérité ou émotion dans l'œuvre tunisienne de Lehnert ou pas. Et qui n'a pas rêvé, d'ailleurs, de pouvoir vivre de son rêve, comme l'ont fait Lehnert et Landrock dans leur petite maison du 7, rue des Tamis ? Je crois d'ailleurs qu'une des raisons du retour à Tunis de Lehnert et de sa séparation commerciale avec Landrock est qu'il considérait que le travail d'inventaire iconographique qu'il réalisait depuis Le Caire après 1924 n'était plus toujours de l'art. C'est ce que vous appeliez justement tout à l'heure l'écart destructeur possible entre les motivations. Mais il ne concerne selon moi que la période égyptienne. Lehnert était un homme de questionnement. De même qu'il s'est demandé à la fin de sa vie, " comment faire un portrait sans voler l'âme de son modèle ", la problématique des limites de la compatibilité de son processus artistique avec les contraintes commerciales imposées par Landrock et la " survie " de leur entreprise ne lui était certainement pas étrangère.

*Selon vous, à partir de quel moment le nu (que vous expliquez longuement) peut être menacé par la connotation raciste ?

-Bonne question : un nu est-il jamais raciste ? Il est souvent jugé obscène, beau, scandaleux, idéalisé ou pornographique. Mais rarement raciste. Malek Alloula a utilisé cette formule pour dénoncer la production de cartes postales en Algérie, qui selon lui, faisait croire que toutes les femmes d'un peuple asservi vivaient nues dans la rue. Il a depuis, réhabilité l'œuvre du photographe Geiser qu'il dénonçait dans son livre. Comme les spécialistes tunisiens de l'iconographie de leur pays, il ne trouverait sans doute rien de raciste dans l'oeuvre de Lehnert, la théosophie, mouvement spiritualiste auquel Lehnert s'est fortement intéressé, prônant d'ailleurs une " fraternité universelle sans aucune considération de races ". Lehnert a photographié sa femme nue et L&L ont diffusé des nus européens assez ridicules qui, selon nous, sont très inférieurs aux fameuses " académies orientales ". Lehnert, en effet, a été formé dans une école où il a dessiné des " académies " avec, devant lui, des modèles nus. Avec la photographie, il a continué avec les modèles qu'il a trouvés à Tunis, et qui pour la plupart, posaient aussi pour les plus grands peintres de l'époque. S'il n'avait pas découvert la Tunisie, il y a fort à parier que comme l'un de ses condisciples de l'école, Rudolf Koppitz, et la plupart des photographes de son époque, au côté desquels il a été aussi publié, il aurait fait des photographies de nus à Vienne. On peut parler de racisme quand une légende de carte postale manque de respect pour le modèle ou quand une photographie tend à stigmatiser l'apparence physique d'une population par l'apparence de son peuple que l'on juge inférieur à un autre. Est-ce vraiment le cas de L&L ? La légende " Types d'Orient " est-elle raciste ? L&L, dans leur catalogue, parlent de " beauté de la race orientale ". Créer une œuvre qui rende hommage à cette beauté, et même l'idéalise, notamment par de nombreuses citations au modèle antique, est-elle une entreprise raciste ? Mon but est de tenter d'expliquer la démarche de Lehnert, mais je ne crois vraiment pas que l'image que Lehnert donne du peuple tunisien comporte une quelconque connotation raciste.

*Quelles sont les raisons qui vous permettent d'affirmer que la " photographie de Lehnert n'est pas un acte de jouissance, mais plutôt du désir " ?

-La formule part d'une comparaison osée, sans doute, celle entre la poésie préislamique et des berbères qui place l'absence de la femme au début de chaque qasida et qui a fortement inspiré l'amour courtois des troubadours de notre Occitanie toulousaine via l'Espagne, et la poésie érotique arabo-persanne des villes où la jouissance finit par l'emporter sur le désir et l'amour chaste. Avec Lehnert, nous avons ce paradoxe que des bédouines sont mises en scène dans des patios mauresques pour composer les fameuses scènes de harem si controversées. Il se trouve que je vois dans les nus de Lehnert une très forte distanciation vis à vis des modèles photographiés. Les nus sont le plus souvent très posés, avec des solutions plastiques qui cherchent à rivaliser entre elles pour trouver l'idéal recherché. C'est cet idéal plastique sans cesse recherché par Lehnert qui me fait parler de désir. Désir avant tout pour le photographe de trouver la meilleur pose. Désir également pour le spectateur par la mise en forme parfaite de l'image et les subtils jeux de lumière. Les photographies de Lehnert comportent souvent un appel, rarement une réponse. L'oeil et la lumière caressent souvent mais ne possèdent jamais.


*Comment devient-on historien de la photo ?

-En ce qui me concerne, en questionnant les images que l'on collectionne, et s'agissant de la photographie dite orientaliste, en essayant de comprendre comment cela " fonctionne " et à quoi çà sert, et parfois, en essayant de comprendre ce qu'il y a derrière le miroir où l'Occident se regarde lui-même, en cherchant des correspondances comme pour l'œuvre érotique de Lehnert avec les extraordinaires recueils tunisiens d'al-Tîfâchi et du cheik al-Nafzâwî que j'ai découverts après les nus de Lehnert.

*La grande manifestation qui aura lieu à Tunis en septembre 2006 autour de l'œuvre de L & L, est un merveilleux hommage à l'histoire de la photographie en Tunisie en ce début du XXe siècle. Vous, en temps qu'historien de la photographie, qu'êtes-vous en mesure, d'attendre d'un tel événement ? Peut-être auriez-vous des suggestions, des vœux à émettre ?

-" L'événement ", comme vous dites, est encore en cours de préparation. Ce que je peux en espérer est une réappropriation par les tunisiens de l'œuvre de Lehnert. Ce serait, je voudrais insister sur ce point, la première exposition publique au monde avec des photographies anciennes et non des retirages modernes, et provenant exclusivement (à de rares exceptions près) de collections tunisiennes. Lehnert a choisi la Tunisie comme son pays d'adoption. Son œuvre appartient à tout le monde et notamment aux tunisiens. Ceux-ci auront ainsi, je l'espère, la possibilité de revenir sur le contexte colonial qui a rendu possible cette oeuvre et de dire si celle-ci est digne d'entrer dans leur propre histoire et, au-delà, dans celle de l'art universel.

Entretien conduit par Slaheddine HADDAD

TUNIS 1900, LENHERT & LANDROCK photographes, Michel Mégnin, Editions Paris-Méditerranée / Apollonia, 2005.

 


 






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