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ERIC VINCENT

ALEXA SARBACANE,

DETECTIVE EXTRALUCIDE

TOME 7
ALEXA CUISINE LES CHEFS


Site : http://ericvincent.no-ip.org/

© Eric Vincent 2002. Tous droits réservés.

Toute ressemblance avec des situations ou des personnages ayant existé, existant ou à venir, serait fortuite.

Se sentir comme un coq en pâte, c'est agréable, très agréable. Sauf dans la cuisine d'un grand restaurant, avec un chef sur vos basques, surveillant vos faits et gestes. Le coq en pâte s'apprête à passer à la casserole, au four plus précisément. Une situation inconfortable pour le volatile ! Comme quoi, les termes changent de sens selon le contexte.

Miss Sarbacane ignorait tout de l'art culinaire lorsqu'il s'agissait de préparer ; elle s'y connaissait mieux en dégustation, tout particulièrement si elle était invitée. Le souvenir du tour pendable joué à son ami, confrère et pourvoyeur d'affaires louches, Yann Delaunay, était intact. A l'époque, le jeune inspecteur ne la cernait pas parfaitement et s'était vu embarqué dans un restaurant étoilé, toqué, aux prix vertigineux, faciles à confondre avec la date. Lâcher la moitié de sa paye en une soirée lui avait servi de leçon.

Depuis, Alexa avait acquis une belle réputation, un train de vie en rapport avec ses émoluments et elle collectionnait les invitations d'une foule de prétendants, d'admirateurs ou tout simplement de personnalités en vue, désireuses de s'afficher à ses côtés. Une kyrielle d'invitations. Sauf une...
Chaque jour, elle désespérait un peu plus d'entendre une voix chaude et latine lui proposer un rendez-vous galant. Même une simple virée dans une pizzeria aurait suffi à la combler de bonheur. Or, le signore Marco Roni di Mozzarella se contemplait dans la solitude affective et se jetait à corps perdu dans le travail. Aussi, miss Sarbacane s'était mise en tête d'acquérir les dons de cordon bleu qui sauraient peut-être convaincre le bel Italien, le roi de la chaussure, président directeur général des pompes "Noulair". Il accepterait sans doute une discrète invitation à domicile et serait charmé par le simple fait que la jeune femme se soit mise en quatre pour lui. Seulement, le simple fait de cuisiner, c'était vite dit ! Hormis les carottes dont elle ignorait aucune façon de les accommoder et les confitures de toutes sortes dont les rares recettes inconnues se dissimulaient probablement au fond d'une grotte de Patagonie extrême, représentées par des peintures rupestres, la détective extra et lucide ne panait rien à la cuisine (Note de l'auteur : jeu de mot subtil : ne rien paner, en argot, signifie "ne rien comprendre" (synonyme de chef, patron, etc...) et paner une escalope est un terme culinaire. Je commence fort, n'est-il pas ?).
Aux grands maux, les grands remèdes ! Notre miss internationale, la célébrité céleste, la plus illustre protectrice des houppettes blondes et des coccinelles rouges décapotables, s'était mise à chasser le stage de cuisine. Inutile d'apprendre à cuisiner les pâtes ou à confectionner des pizzas : elle ne pourrait jamais rivaliser avec la Mamma, matriarcale protectrice de Marco Roni di Mozzarella, intouchable de son vivant et durant sa mort pour l'éternité, aux yeux de son fils. Enfin, elle croyait dur comme fer à ce cliché sur les familles italiennes.

Nonobstant, elle avait feuilleté de nombreuses revues culinaires à la recherche du stage haut de gamme, particulier, destiné à faire d'elle le Bernard Pinson ou le Guy Isère du nouveau millénaire. Rien que cela ! Pas moins !

Son bonheur, elle l'avait trouvé dans le plus luxueux des magazines, un pur chef d’œuvre de qualité d'impression, un régal pour les yeux et les papilles à chaque page : Tabarès Magazine. La revue de cet ancien meilleur ouvrier de France en pâtisserie (Note de l'auteur : deux fois meilleur ouvrier de France. De quoi me mettre les boules avec mes malheureux gâteaux à étage indigestes à la présentation navrante !) présentait les recettes des chefs les plus prestigieux de France et d'ailleurs (quelquefois). Les réaliser tant bien que mal supposait déjà une aptitude à déchiffrer le vocabulaire, à dénicher les ustensiles, à se procurer les ingrédients (Note de l'auteur : une sacrée paire de manches d'acheter des crosnes ou des étoiles de badiane à l'épicerie du coin, tiens !). Ensuite, il fallait acquérir l'indispensable tour de main, la capacité à reproduire la présentation de types qui sont, il faut bien l'avouer, de véritables artistes au sens propre du terme.

Cette revue proposait également des stages thématiques à des prix gourmands. Alexa n'avait fait ni une, ni deux, ni trois (Note de l'auteur : rassurez-vous, je vais vous épargner la suite des chiffres !), elle avait téléphoné, réservé stage et logement au-dessus du restaurant "L'écuyer géant", à Cordes sur Ciel. Même si Yves Tabarès ne figurait pas parmi les premiers restaurateurs de France, formation de pâtissier oblige, il s'en tirait fort honorablement et hissait son restaurant à la première étoile ou aux deux toques grâce à une cuisine classique et savoureuse basée sur des produits de qualité. Par contre, ses desserts illuminaient le repas. De savantes compositions crémeuses, fruitées, colorées avaient emporté la décision de miss Sarbacane.
A présent, même si elle était comme un coq en pâte dans ces lieux magiques et médiévaux de Cordes sur Ciel, elle souffrait d'un apprentissage dur et sévère. Là, ses maîtres queux (Note de l'auteur : ah la vache ! J'ai patienté sept nouvelles pour la placer, celle-là !) se montraient intransigeants, rustres, voire malpolis lorsqu'elle ne suivait pas à la lettre leurs précieux (et coûteux) enseignements. C'était le prix à payer pour atteindre un semblant d'excellence.

Pour commencer, elle avait dû réapprendre à éplucher et à couper les légumes, faire la différence entre couper, émincer, tailler en julienne, en brunoise, monder, épépiner, intégrer tous les termes indispensables pour bien préparer. Le métier rentrait difficilement et le soir venu, après une journée harassante et la vaisselle pour terminer, elle ne trouvait même pas la force de dévorer ses préparations et s'effondrait sur son lit, instantanément frappée par un sommeil salvateur et réparateur.
Le lendemain, de manière immuable, on la réveillait à cinq heures du matin. Un réveil au défibrillateur vocal !
- Allez ! Debout ! On file au marché ! Gueulait n'importe quel commis passant dans le couloir.
La mèche en bataille, le regard embrumé, les mains endolories par les travaux de la veille, elle se demandait quelle folie avait pu la pousser à s'inscrire à un stage commando. La volonté de ne pas céder devant l'adversité d'un rital récalcitrant, vraisemblablement.

Elle déambulait alors jusqu'à la salle de bains où les vapeurs du hammam personnel ne tardaient pas à déboucher pores de la peau, narines du nez, neurones de la cervelle. Au bout de quelques minutes d'inhalation profonde de senteurs d'eucalyptus, elle se métamorphosait en cette jeune femme à l'esprit alerte, au charme ravageur, à la répartie sans faille. Elle trouvait alors la force de résister et de descendre faire ces satanées courses matinales !

Ensuite, comme ce matin, elle bossait dur, écoutait son chef lui prodiguer moult conseils pour ne pas se planter. De là à réaliser un chef-d’œuvre, il lui serinait sans cesse qu'une vie entière ne lui suffirait pas.
- Tiens ! Lança Hector en lui tendant un paquet d'ingrédients. On va monter une petite chantilly en attendant que le coq en pâte cuise. Tu le surveilles d'un coin du regard, si tu ne veux pas qu'il dessèche !

- Je ne peux pas avoir les yeux bleus partout, minauda la détective en jupons en battant des cils.

- Utilise ton troisième oeil ! Rétorqua l'homme à la toque complètement siphonné (Note de l'auteur : je n'ai pas dit "complètement toqué" pour éviter le pléonasme facile !).
Son troisième oeil était hermétiquement fermé. Son ange gardien, censé jouer ce rôle-là, il se gardait bien de lui souffler la moindre réponse lorsque les questions des maîtres fusaient comme une averse de grêle. Ce gredin d'ange ne perdait rien pour attendre car Alexa n'ignorait pas qu'il fut un cuisinier amateur de son vivant.
- Alors ! Dis-moi donc ce que tu vas utiliser pour monter ta chantilly, hein ?

- Euh... Pas cette crème, elle est à température ambiante !

- Bien noté. Ensuite ?

- Euh... Celle-là, avec le robot et le disque ondulé.

- Celle-là ? Ce pot ?

- Oui.

- Et pourquoi pas l'autre ?

- Je n'en sais rien.

- Tu as tout faux ! Ton pot, c'est de la crème allégée !

- Et alors ?

- Et alors ? ! Alors, la graisse en moins, c'est de la flotte ! Et la flotte, avant d'arriver à l'émulsionner, tu vas fouetter des heures durant !

- Remarque, lâcha miss Sarbacane avec un regard grivois à point, cela ne te déplairait pas que je fouette durant des heures, grand fou !
La remarque lui fit avaler sa réflexion et il mordit la poussière. Que répondre à cette pile d'énergie apte à remplacer E.D.F. en cas de black-out total ? La réplique tardant à venir, Alexa l'acheva rapidement :
- Je prends ce pot-là ?

- Oui.

- Je prends le batteur électrique ou je me sers de mon fouet en cuir ?

- Le batteur conviendra...

- Petit coquin ! Allez ! On garde cette conversation pour nous, n'est-ce pas ? Le grand chef n'a pas besoin de connaître tes fantasmes.

- Bien sûr...
Le grand chef, Yves Tabarès, s'était engagé à parachever sa formation culinaire. Il avait juré la rendre capable d'empiler des couches de génoises punchées au sirop, des crèmes aériennes et des fruits pochés ou caramélisés sans que les étages ne s'affaissent comme un château de cartes balayé par un courant d'air. Il passait de temps en temps dans l'antre, flattant sa barbe d'un air satisfait, pas peu fier d'accueillir l'égérie du peuple français dans des murs pluri-centenaires. Il s'emparait d'une spatule, d'une cuillère ou plongeait carrément un doigt dans une crème, une pâte, un coulis. Il excitait ses papilles en multipliant les mimiques de dégustation et s'éloignait en chantonnant, le sourire aux lèvres. Miss Sarbacane progressait lentement mais sûrement. Cependant, il ignorait la raison profonde de la venue d'Alexa : séduire le sieur Marco Roni di Mozzarella grâce à de petits plats. Entre les mains d'un homme deux fois meilleur ouvrier de France en pâtisserie, elle ne pouvait pas échouer.
* *

*
Cordes sur Ciel était un village classé parmi les plus beaux de France. En arpentant les rues en pente, Alexa ne se lassait pas de découvrir des détails d'architecture des nombreux chefs-d’œuvre médiévaux composant ce gros bourg. Pour une fois, son attirail de détective privée, extra et lucide, servait à mitrailler les bâtiments au lieu de capturer les frasques des amants et des maîtresses sur papier glacé ou d'appâter des spectres glacés dans le cône (Note de l'auteur: cône glacé ! A force de parler cuisine, je vois des glaces partout !) de son téléobjectif. Elle était convaincue d'obtenir des photographies artistiques parce que les sujets imposaient leur beauté sur la pellicule.

Miss Sarbacane fit une halte devant la vitrine d'une galerie d'art où plusieurs peintres exposaient des toiles dignes d'intérêt. La nuit tombait doucement en cette fin de journée d'un joli mois de mai. Elle frissonna : la température externe chutait en même temps que le soleil à l'horizon. Elle recouvrit ses frêles épaules grâce au doux lainage d'un pull en alpaga (Note de l'auteur : c'est fait pour alpaguer les beaux Italiens !). En détaillant son apparence dans le reflet de la vitrine, elle constata que le tableau était parfait en tous points (Note de l'auteur : je parle d'Alexa, pas de la toile en devanture ! Il faut suivre mes écrits !) : il était impossible qu'une pareille frimousse échoue dans la conquête du roi de la chaussure italienne.
- Cher Marco, lança-t-elle à son image comme pour mieux la convaincre, je vais te cuire à l'étouffée, je vais te faire mijoter lentement, t'attendrir tout en te croquant. Al dente, tu seras et je te dévorerai, mon cher ami !
Chemin faisant, elle se dit qu'elle aurait aimé avoir de ses nouvelles. A défaut, elle opta pour quelques informations sur la famille Delaunay, multipliée par deux depuis peu. Comment l'inspecteur s'en sortait-il ? Ses idées de quitter la police le tenaillaient-elles toujours ? Les jumeaux lui menaient-ils la vie dure ? Marius et Gwénaël bouleversaient la vie de son complice, assurément ! Pour peu que Santini le couvre de reproches sanctionnant sa lenteur proverbiale, son inefficacité chronique, Yann s'enfoncerait dans la déprime aussi vite que la réponse du patronat à une demande d'augmentation de vingt pour-cent (Note de l'auteur : il faut trois secondes, le temps de répondre "Allez vous faire voir, bande de fainéants, tas de bons à rien ! Retournez trimer et au trot !").

Elle composa le numéro du policier sur son inséparable compagnon, son portable. Son bracelet-montre retentit avant même qu'elle ait validé les dix numéros. Son ange gardien se manifestait de façon tonitruante à travers l'objet rapporté de son vol spatial (Note de l'auteur : relire cet épisode culte où miss Sarbacane devint la première détective dans l'espace, au risque d'être enlevée par des extraterrestres jaloux de ne point la compter parmi les leurs !).
- Quoi ? Il ne faut pas que j'appelle Yann ?
La sonnerie retentit de plus belle. La détective n'admit point qu'il puisse lui dicter sa conduite à tenir sur un fait aussi bénin qu'un simple appel téléphonique. Elle valida le numéro de téléphone et attendit que son correspondant décroche l'appareil. La connexion survint au bout d'une dizaine de sonneries.
- Ouais ? Fit une voix éraillée, pâteuse, très endormie. Oh non ! Râla l'homme. Merde !
Miss Sarbacane entendit des pleurs tintés d'un crescendo à pente raide.
- Yann ? C'est miss Sarbacane. Tu vas bien ?

- Non... J'ai mis une heure à endormir les bébés. Tu n'imagines pas combien c'est dur de synchroniser des jumeaux. Ils remettent ça !

- Je les ai réveillés ?

- Devine ! Eh oui, miss détective ! Tu ne connais pas les joies de la maternité, de la double maternité, qui plus est ! C'est un enfer pavé de minuscules plaisirs.

- Quels plaisirs ?

- Quand ils dorment, ces chers anges ! C'est le seul moment où nous nous reposons. A part cette misérable joie, c'est la totale ! Nous ne parvenons pas à les passer à six biberons par jour. Au contraire ! Ils avalent huit doses quotidiennes et pas en même temps, ces petits monstres ! Ils pleurent sans cesse, ils gesticulent, ils sont remuants. Je suis sur les genoux !

- C'est la joie, inspecteur ! Ton chef te fiche une paix royale, au moins ?

- Par chance, oui ! Je prie le ciel qu'aucune affaire louche ne me tombe sur le coin du nez. Je passe mon temps à ressasser des vieux dossiers, à la recherche de la perle rare pour tes lumières.

- Histoire que j'accomplisse mes quotas ?

- Oui, ma chère ! Je ne t'oublie pas ! Et toi ? Toujours plongée dans les confitures ?

- Tu plaisantes ? ! J'en suis au stade du Courchevel, de l'Opéra et bientôt, j'attaque la pièce montée ! Dommage que tu ais déjà convolé en justes noces ! Sinon, je t'aurais confectionné un juke-box en choux et nougatine !

- Whaou ! Je suis impressionné ! J'ai hâte de goûter !

- Minute, bonhomme ! Mes cours chez les meilleurs ne sont pas faits pour satisfaire l'appétit d'un inspecteur sous-alimenté. Je réserve mes talents pour un signore.

- Zut ! J'aurais aimé dîner gastronomique sans régler une note astronomique.

- Tu gardes l'épisode de l'Ambroisie en travers de la gorge ?

- On ne peut rien te cacher. Côté enquête, c'est le calme plat ?

- Oui mais c'est volontaire. D'abord, la cuisine, ensuite, les enquêtes. Cet été, j'emmènerai mon disciple sur le terrain.

- Ah... L'autre zinzin !

- C'est Loïc Torellec et il n'est pas zinzin ! Tu sais, il n'était pas responsable. Il était inconscient du mal qu'il provoquait. Un jour ou l'autre, on souhaite tous le malheur d'un supérieur, d'un voisin, d'un salaud ennemi public numéro un, d'une personnalité insupportable (Note de l'auteur : Alexa a oublié mon ex-conjoint dans le lot ! Par chance, je surveille ses dialogues et leur exactitude !). On l'imagine s'emplafonnant dans un platane, on le mitraille par inadvertance en fondant sur lui aux commandes d'un avion de chasse, on l'écrabouille lors d'une bagarre, on l'électrocute lors d'une expérience physique (Note de l'auteur : pas vous ? Moi, c'est en permanence que je lutte, par l'esprit, contre la bêtise humaine et la surpopulation !). Loïc Torellec en faisait autant et par le plus grand des prodiges, ce qu'il imaginait, se produisait. Il rêvait d'exploser la tête d'une personne et il y parvenait pour de bon.

- Qui... ne... recommencera... un jour ?

- Excuse-moi, Yann, mais je n'ai pas compris ta question ! Claironna Alexa en haussant le ton.
A l'autre bout des ondes (Note de l'auteur : je sais ! Habituellement, il faut dire : "A l'autre bout du fil" mais comme je n'ai pas vu de fil au bout des portables, je change l'expression française !), le niveau sonore battait tous les records. Les jumeaux s'époumonaient en chœur, fermement décidés à faire passer la liesse du Stade de France en finale de la coupe du monde 1998 pour une aimable conversation de salon de thé. Yann lâcha deux ou trois jurons bien sentis avant de se retourner vers son interlocutrice.
- Désolé, miss Sarbacane ! Le devoir m'appelle. Ces monstres vont me rendre dingue.

- D'accord ! A plus tard !
Yann n'avait sûrement pas entendu cette dernière phrase. Il avait pourtant prévenu Alexa que ce n'était pas l'instant idéal pour appeler son cher complice. Elle n'en avait fait qu'à sa tête. Il se manifesta visiblement en émettant un message sur l'afficheur de la montre.
Têtue, miss Sarbacane !

- C'est ce qui fait mon charme ! De plus, cette qualité est indispensable pour résoudre les énigmes les plus complexes.
Elle n'osa avouer qu'elle avait agi par pur égoïsme : Stéphane parti pour toujours, Marco Roni di Mozzarella qui se refusait à ses avances, Yann et Juliette submergés par les couches-culottes et les biberons, Marie Curry en tournée avec son Romain Latin, futur élu en campagne à travers toute la France en vue des prochaines élections européennes, elle s'ennuyait un peu, si loin de sa chère capitale, si loin de sa fine équipe, si loin des mystérieuses enquêtes qu'elle menait de main de maîtresse.

Elle s'écarta de la rue principale pour emprunter une ruelle menant tout droit à un joli point de vue. Là, une fois parvenue au panorama, elle prit appui sur un muret, admirant le paysage se découpant comme une ombre chinoise sur un fond de ciel virant au bleu nuit. Déjà, les étoiles à plus forte magnitude pointaient le bout de leurs branches, signe de pureté de l'atmosphère dans les parages. La beauté du site lui inspirait à la fois de la quiétude et un sentiment de manque de plénitude. Elle aurait aimé partager cette douce soirée de printemps avec une présence masculine. Elle ferma les yeux, privant l'humanité des reflets azuréens de son regard et laissa échapper deux larmes presque symétriques. Où était Stéphane ? Se trouvait-il à des millions d'années-lumière, comme son courrier l'avait laissé entendre ? Marco pouvait-il occuper une place aussi grande que Stéphane ? Pendant quelques instants, elle laissa la confusion gagner et la submerger. C'était si compliqué : Stéphane pouvait réapparaître à tout instant (Note de l'auteur : vous voulez prendre les paris ? Qui mise sur le retour du compagnon prodigue ?).
Elle inspira et expira longuement, à plusieurs reprises, comme si s'oxygéner les poumons apporterait une solution miraculeuse et lui éviterait de sombrer dans la mélancolie. Au fond de son cœur, Stéphane occupait toujours une place à part car elle n'effacerait jamais les nombreuses années vécues ensemble.

Marco était si différent... Il s'obstinait à ignorer ses avances alors qu'elle pensait qu'un Italien aurait aimé faire sa conquête. Pas Marco, hélas ! Il incarnait l'exception confirmant la règle générale. Il n'était pas dragueur pour un sou mais certainement romantique. Ou fidèle à la mémoire de sa défunte femme, ce qui était louable mais n'arrangeait pas le cas d'Alexa. Rien n'était simple. Tout se bousculait, rien n'allait.

Elle s'abandonna aux premiers bruits nocturnes afin de vider son esprit et son cœur de toute confusion. Puis, elle se persuada de rentrer à l'hôtel et de trouver refuge dans les bras de Morphée à défaut d'un torse bien musclé.
* *

*
Un homme toisant au bas mot deux mètres avait fait irruption dans la cave. Son premier occupant, sur le qui-vive, avait réagi à la vitesse de l'éclair, ôtant les moindres doutes quant à ses aptitudes au combat. Le poignard d'une trentaine de centimètres avait jailli de son fourreau et avait été appliqué avec force sur la gorge de l'intrus, l'empêchant presque de respirer sans risquer de s'empaler sur la lame affûtée. La différence de taille entre les deux hommes, près de vingt centimètres, ne changeait pas le rapport de force : le plus petit n'était pas le plus faible, au contraire !

Le nouveau venu, reconnaissable à son gigantisme, était affligé d'une tache de vin couvrant un quart de son front. Ses cheveux abondants, crépus et blonds, laissaient supposer un sérieux métissage dans son arbre généalogique. Etant donné le peu de confort imposé par la situation à laquelle il était confronté, il ne s'agita pas et se contenta de froisser légèrement le papier du journal qu'il tenait, afin d'attirer l'attention de son preneur d'otage sur le but réel de sa visite.
- C'est moi, bon sang ! Je t'amène le journal !

- Donne ! Lança l'autre en relâchant son emprise.

- Tu pourrais t'excuser, nom de Dieu ! Tu as failli me trancher la gorge !

- Vas te faire voir ! Si j'avais vraiment voulu mettre fin à ta misérable existence, tu n'aurais même pas senti un souffle glisser sur ta peau avant de mourir. Tire-toi ! Et à l'avenir, évite de blasphémer en ma présence. Je hais ta façon de le nommer.

- Tu es complètement givré, fit le géant en quittant la cave humide et sombre.
Cet ermite vivait dans un trou à rats puisque les charmants rongeurs squattaient les dessous de l'immeuble en compagnie d'araignées bien grasses et de quelques souris des villes. La visite de l'homme, les bestioles en tous genres, les conditions de vie peu supportables, rien de tout cela n'avait d'importance. Il n'entendait plus, il ne voyait plus, seul un article accaparait désormais toute son attention. Une fois de plus, la célèbre détective extralucide, miss Alexa Sarbacane, faisait parler d'elle. Elle avait mis fin à une mystérieuse série de disparitions inexpliquées et avait apporté l'explication sur un plateau d'argent à la police complètement larguée sur le sujet.

L'inconnu décortiqua chaque terme employé par le journaliste, chaque idée, chaque remarque. Au bout d'une vingtaine de minutes, après avoir relu le texte quatre fois, il s'empara d'une paire de ciseaux. Il découpa l'article et le fixa au mur friable de la cave grâce à une punaise.
- Chère Alexa... Toujours dans la lumière tandis que je demeure cloîtré dans l'ombre. Patience ! Je changerai bientôt la règle du jeu.
* *

*
Au cours des dernières enquêtes, la jeune détective (Note de l'auteur : enfoncez-vous dans la tête qu'elle ne vieillira jamais ! Devenus hommes des cavernes après la troisième guerre mondiale, nous perpétuerons l'art rupestre sur des murs éclatés par la folie meurtrière en peignant les traits parfaits de l'héroïne nationale.) avait augmenté ses capacités extralucides et sa passion pour son métier. Même les plus simples affaires regorgeaient de rebondissements liés à ses dons : les protagonistes changeaient d'attitude en sa présence (Note de l'auteur : ils se prosternaient souvent). L'intérêt des missions grandissait sans cesse, leur complexité aussi. Cependant, elle ressentait un manque indéfinissable. Particulièrement à l'instant présent où, allongée sur les draps de son lit à baldaquin, elle ne parvenait pas à trouver le sommeil. Bien entendu, elle attribuait ce manque à l'absence conjointe de Stéphane, décidément peu commode à digérer (Note de l'auteur : un comble car elle accomplit un stage de cuisine gastronomique !), aux reculades de Marco Roni di Mozzarella, peu enclin à refaire sa vie après son veuvage et le décès de son fils, au plongeon brutal de l'ami Delaunay dans les joies de la vie conjugale et familiale. La solitude générait le manque, sans l'ombre d'un doute. Et pourtant... Autre chose manquait... Il...
Il avait disparu totalement de sa vie en beauté. Don inégalable, profond dégoût envers la vie au point d'en faire cadeau ou inconscience due au chagrin et à la douleur ? Il n'avait pas répondu à cette question de manière franche. Elle était mourante, l'occasion de la tirer d'affaire était trop belle pour la laisser passer. C'était l'unique justification apportée, la version officielle. Qu'en était-il de l'histoire officieuse ? Comment avait-il pu accomplir ce geste ? Pourquoi avait-il hérité d'un pouvoir de guérison absolue, utilisable en portions amenuisantes, éreintantes ou en une seule fois, fatale ? Qui était-il véritablement ? Ce n'était pas un saint, assurément. Au cours de leurs rares mais longues conversations, elle l'avait entendu avouer qu'il s'emportait facilement, qu'il ronchonnait, qu'il était impatient, trop franc, voire abrupt.

La scène revint dans son esprit comme si elle datait de la veille : il n'avait pas montré l'ombre d'une hésitation à échanger sa vie contre celle de son amie. Rien ! Comme si ce choix lui avait été imposé par une force supérieure. Ensuite, après avoir guidé ses premiers pas dans le monde du paranormal, il s'était démené comme un beau diable pour endosser le rôle de son ange gardien. Pourquoi ?

Le manque d'une voix enjouée, d'une oreille attentive, d'un esprit cherchant à comprendre et à aider, un être soulageant les larmes par les mots, la douleur par le baume du sourire apaisant, l'ennui par la profusion de gamineries passant le temps. Un ami. Plus précieux qu'un amour éphémère, plus désintéressé qu'un courtisan, plus compréhensif qu'un mari, moins envahissant qu'une bande de copains et copines superficiels.

Elle s'était jetée sur le téléphone, tout à l'heure, afin de parler, tout simplement. Elle avait eu envie de déverser des torrents de mots, de sentiments, sans cohérence, sans but. Elle avait fait les frais de son brusque désir de communication, Yann la recevant aussi fraîchement que possible.

Alexa se redressa sur son lit et prit le petit portable. Combien de numéros comportait sa mémoire ? Elle les fit défiler un à un, lentement, pressentant que le recensement ne durerait pas des lustres.

Comble de l'ironie ! La plus célèbre détective de France, d'Europe, de la Terre et probablement du système solaire (Note de l'auteur : personnellement, je connais une gentille martienne très futée et diablement mignonne mais hélas, moins célèbre !), harcelée par des meutes de fans en quête d'un simple autographe ou, hosanna au plus haut des cieux, d'une photographie, cette jeune personne ne comptait guère plus d'une trentaine de numéros de téléphone dans la puce de son mobile (Note de l'auteur : le téléphone portable, pas le manège lumineux et musical destiné à égayer les mornes nuits des nourrissons !). Et encore ! La plupart des séries de dix chiffres concernait son milieu professionnel : des entreprises, clients majeurs, Yann, Santini, Loïc Torrellec, Marie Curry, Ali Gator, Claude François (Note de l'auteur : rappelez-vous ! Un voyant myope comme une taupe !). A la fin de la liste, elle découvrit des lettres qui embuèrent ses lunettes de lecture : il. Son numéro n'avait pas été effacé. Pour une raison qu'elle ignorait, elle n'avait pas purgé le répertoire des êtres disparus : il et Stéphane. Elle sélectionna le numéro de Stéphane et appuya sur la touche de suppression. Après une brève confirmation, le chiffre s'évanouit dans les limbes de l'électronique. Ensuite, elle procéda de même pour le dernier numéro, tout à la fin de la liste alphabétique (Note l'auteur : ceux qui croient que "il" est en réalité Zorro, se trompent lourdement ! Dommage !). Lorsqu'elle activa la touche "OK" pour confirmer l'élimination, son appareil se détraqua. Ou plus exactement, il n'eut pas le comportement attendu d'un bijou de technologie mis sur le marché par une grande marque suédoise sonnant en "ickson" (je ne l'ai pas dit !).
- Quoi ? Eh ! Qu'est-ce que tu me fais, toi ? Tu ne vas pas me lâcher, toi aussi ? !
Elle lut à plusieurs reprises le message : "Malfunction" (Note de l'auteur : c'est de l'anglais qui signifie que le truc commence à dérailler on ne sait pourquoi et qu'il faut soigner à deux : un qui ouvre la fenêtre, l'autre qui balance par la fenêtre !).
- "Malfunction" ! Je vais t'en mettre, moi, des pannes ! Attends que je te prive d'énergie pendant une semaine et tu feras moins le malin ! Pire, même : je pourrais te priver de ma sublime et sensuelle voix de soprano (Note de l'auteur : avec un nom comme Sarbacane, aucun mal pour monter en flèche dans la gamme ! Sarbacane, flèche, c'est bon, non ? Prenez des notes !).
Le pauvre concentré de puces de la Sapin Valley (La vallée des sapins, en Suède) comprit aussitôt la gravité et le sérieux de la menace. Il inscrivit derechef les mots suivants :

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