A travers la mongolie et la chine





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Pavel PIASSETSKY

VOYAGE

A TRAVERS

LA MONGOLIE

ET LA CHINE




à partir de :

VOYAGE

A TRAVERS LA MONGOLIE ET LA CHINE

par Pavel PIASSETSKY (1843-1919)

traduit du russe avec l'autorisation de l'auteur

par Auguste KUSCINSKI

et contenant 90 gravures d'après les croquis de l'auteur, et une carte. Les gravures de cet ouvrage ont été dessinées par MM. Th. Weber, A. de Bar, Barclay, H. Clerget, A. Ferdinandus, Dosso, D. Lancelot, Y. Pranishnikoff, E. Ronjat, P. Sellier, Taylor, Tofani, d'après les croquis du Dr P. Piassetsky.

Librairie Hachette, Paris, 1883, 564 pages.


Édition en format texte par

Pierre Palpant

www.chineancienne.fr



Le docteur P. Piassetsky

TABLE DES MATIÈRES

Itinéraire

Table des gravures

CHAPITRE PREMIER

Départ de Saint-Pétersbourg. — Sibérie. — Perte de la caisse. — Arrivée à la frontière. — Kiachta. — Première connaissance avec les Chinois. — Visite au mandarin de Kiachta. — Départ. — Première nuit en Mongolie.

CHAPITRE II

La Mongolie. — Passage de l'Yre-Gol. — Ourga. — Le camp et les soldats. — Station Toli. — Khoutoukta. — Le Gobi. — La Grande Muraille. — Arrivée à Kalgan.

CHAPITRE III

La ville de Kalgan. — L'interprète Théodore. — Arrivée à Pékin. — L'ambassade russe. — La mission russe. — Excursion dans les environs de Pékin. — Mon séjour dans un temple des environs de la capitale. — Tournois de grillons. — Le savant Yan-Fan. — Dîner dans un restaurant chinois. — Théâtre. — Départ de la capitale. — La rivière Peî-Ho. — La ville de Tien-Tsinn. — Rencontre du général Li-Houn-Tzang. — Le bateau à vapeur.

CHAPITRE IV

Sur mer. — Le capitaine du bateau à vapeur. — Embouchure du Yan-Tze. — Chang-Haï. — La banque de cette ville. — Le tribunal. — Le juge Tzeng. — L'arsenal. — Dîner chez le juge. — Asiles de nuit ou dortoirs. — Fumoirs. — La ville chinoise. — Le médecin chinois. — Mission catholique de Si-Ka-Weï. — Promenade nocturne dans la ville mixte. — Théâtre. — Départ de Chang-Haï.

CHAPITRE V

Deux mois à Han-Keou. — La colonie russe. — Première excursion. — Les rues. — Les clubs. — Les mandarins. — L'armée. — Connaissance avec un banquier. — Divers métiers. — Le bambou. — La mutilation des pieds des femmes. — La belle Senki. — Fêtes de Noël et du premier de l'an. — Dîner d'adieu et chanteuses. — Quelques mots sur la langue chinoise. — Le thé.

CHAPITRE VI

Départ de Han-Keou. — Première nuit sur les bateaux. — Les rives du Han. — Le premier de l'an chinois. — Mort de l'empereur. — Fan-Tcheng. — Nouveaux bateaux. — Mandarins. — Connaissance avec un négociant musulman. — Promenades dans la ville. — Un artiste remarquable. — Nouvelles de nos interprètes. — La pêche aux cormorans. — Ville de Lao-Ho-Keou. — Lavage de l'or.

CHAPITRE VII

La ville de Lao-Ho-Keou. — Les malades et les consultations. — Changement de bateaux. — Une foule grossière. — Le Han supérieur. — Montagnes et rochers. — Les ouvriers haleurs. — La ville d'Yun-Yang-Fou. — Un artiste chinois. — Premiers rapides. — Fabrique de papier. — La ville de Sin-An-Fou. — Un jeune homme superstitieux. — Les houillères. — Passage d'un rapide dangereux. — Ville de Tsy-Yan-Siañ. — Premier accident. — La ville de Che-Tsouen-Chien. — Tordage de cordons.

CHAPITRE VIII

Les rapides. — Le naufrage. — Les plongeurs. — Le Han supérieur et ses bords. — Le Chinois chrétien. — Ville de Han-Tchong-Fou. — Nous quittons les bateaux. — Visites aux autorités. — Mission catholique. — Je dessine dans un temple pendant le service. — Le Chinois Tan. — L'école. — Quelques mots sur l'instruction publique en Chine. — Notre propriétaire et sa famille. — Madame « la Générale ». — Mes clients. — Les médecins chinois. — Le théâtre. — Départ.

CHAPITRE IX

Plaine de Han-Tchong-Fou. — La ville de Mian-Siañ. — Les montagnes. — Ruines de Lo-Yan-Sian. — Village de Pei-Fei-Siañ. — Opération chirurgicale sur la grande route. — Têtes de suppliciés. — Auberge. — Ville de Tzing-Tchoou. — Visites aux autorités. — Brutalité d'un agent de police.

CHAPITRE X

Départ de Tzing-Tchoou. — Visite d'un village de montagnes. — Habitations dans les cavernes. — Ville de Fou-Tzieng-Sien. — Ville de Nine-Youan-Siañ. — Exhibition de nos personnes moyennant une paye. — Les ruines de Houn-Tcheng-Fou. — Les camps et les garnisons. — Le « bouton de cuivre ». — Arrivée à Lan-Tcheou. — Affaire de la fourniture du pain.

CHAPITRE XI

Première visite chez Tzo-Tzoun-Tan. — Le fleuve Jaune et le pont. — Machine élévatoire de l'eau. — Tzo et les enfants. — Dîner officiel chez Tzo. — Punition d'un soldat. — Nos soupers avec le gouverneur général. — Revue de l'armée. — Cadavre dans la rue. — Visite de la prison. — Un ex-gouverneur enchaîné. — Instruments de torture. — Contrat de la fourniture du pain. — Insuccès de ma demande. — Je fais le portrait de Tzo. — Les cadeaux de Tzo. — Dernière visite et dîner d'adieu. — Départ.

CHAPITRE XII

Le long de la Grande Muraille. — Son état actuel. — Les ruines. — Quelques mots sur la rhubarbe. — Nos nouveaux compagnons de voyage. — « Transparent ». — La ville de Lan-Tcheou-Fou. — La ville de Youn-Tchen-Siañ. — Maison fortifiée. — Statue du dieu Fou. — La ville de Han-Tcheou et ses édifices. — Les colporteurs. — Les piquets d'observation ou d'alarme. — La ville de Sou-Tcheou. — Le renvoi de Tjou et son désespoir. — La forteresse Tzia-Youï-Gouañ. — L'extrémité de la Grande Muraille.

CHAPITRE XIII

Entrée en Mongolie. — Le désert, les mirages et les tourbillons. — La ville de Añ-Si-Tcheou. — Le grand désert ou le Gobi. — Les sources. — Les oasis. — Marche forcée. — Mécontentement des Chinois. — L'oasis de Khami et ses trois villes. — Les ruines. — Le général Tchan. — Les musulmans. — Le palais des princes de Khami. — Les temples et les minarets. — Le mollah Yousouf Ahoun. — Le cimetière musulman. — Le portrait du général Tchan. — Une mémorable lettre.

CHAPITRE XIV

Départ de Khami. — Les monts Tiañ-Schan. — La ville de Barkoul. — Le mandarin Van et ses domestiques. — Un antique monument religieux. — Les mandarins de Lan-Tcheou nous quittent. — Brigands imaginaires. — Fausse alerte. — La ville de Hou-Tchen. — Préparatifs pour la traversée du désert. — A la recherche d'un guide. — Départ. — Égarés dès le premier jour.

CHAPITRE XV

Pérégrinations dans le désert. — Le volcan Bohdo-Oula. — Nous sommes tout à fait égarés. — Reproches du chef aux guides. — La source Kharmali. — Deux jours sans eau. — Perspective de mourir de soif. — Retour à la source Kharmali. — Rencontre d'une caravane. — Nos nouveaux guides. — La neige et le froid. — Hivernages des Kalmouks. — Rencontre du Cosaque Pawlow. — Arrivée à Zaïssan.

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TABLE DES GRAVURES

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Frontispice. — Le docteur Piassetsky.

Station et voitures de voyage dans la steppe de Mongolie.

Passage de l'Yre-Gol.

Portrait du Khoutoukta, grand prêtre du Thibet.

La Grande Muraille à travers la porte Gouan-Goou.

Cuisines en plein air et cuisinier ambulant à Pékin.

Combat de grillons.

Portrait de Yan-Fan.

Une gargote au bord du Peï-Ho.

Asile de nuit à Chang-Haï.

Pêcheurs sur le Yan-Tze-Kiang.

Vue de la ville d'Ou-Tchan-Fou, prise de la tour de Houan-Ho-Loou.

Vue de Han-Keou.

Han-Keou. — Rue Han-Loou.

Han-Keou. — Vue du jardin du club des négociants de la province de Tzien-Si.

Han-Keou.—Autre vue de la rue Han-Loou.

Han-Keou. — Vue extérieure du club des négociants de la province de Tzien-Si.

Han-Keou.—Toilette d'un banquier.

Chaise à porteurs.

Han-Keou. — La cour où se rend la justice.

Han-Keou. — Cortège accompagnant un mandarin dans ses visites.

Mistress Senki.

Halte de l'expédition à Tan-Gouan.

Barque militaire devant Tan-Gouan.

Vue des villes de Fan-Tcheng et de Siang-Young-Fou.

Fan-Tcheng. — Constructions sur les rives du Han.

Mon escorte habituelle dans les rues.

Préparation du vermicelle et pétrissage du pain.

Table d'un mandarin au camp.

Pêche au cormoran.

Lavage du sable aurifère déposé par le Han-Kiang.

La ville de Lao-Ho-Keou.

Vue prise dans le Han. supérieur.

Vue de la ville d'Yun-Yang-Fou.

Quai de la ville d'Yun-Yang-Fou.

Vue générale de Baï-Ho-Sian.

Fabrication du papier.

Navigation à travers les rapides.

Ville de Sin-Añ-Fou.

Plate-forme du mur d'enceinte et temple d'un club à Sin-Añ-Fou.

Vue de la ville de Tsy-Yan-Sian, prise le soir.

Tsy-Yan-Sian. —Temple et jardin.

Pêcheurs dans le Han supérieur.

Tordage de cordons.

Tour de la ville de Ghe-Tsouen-Chien.

Le naufrage.

Halage de bateaux et rencontre d'un radeau.

Sillon creusé dans le fond de la rivière.

Entrée de la ville de Han-Tchong-Fou.

Temple de Fou-Miao.

Service dans le temple de Tchen-Houan-Miao.

Une école à Han-Tchong-Fou.

Portrait de « madame la Générale ».

Représentations de supplices de l'enfer dans la galerie d'un Temple de Han-Tchong-Fou.

Dîner envoyé par les autorités chinoises.

Vue prise à Lo-Yan-Sian.

Route entre Pei-Fei-Sian et Tzing-Tchoou.

Entrée d'une maison particulière à Tzing-Tchoou.

Habitations souterraines entre Ti-Dao-Tchoou et Lan-Tcheou.

Logement de l'expédition à Lan-Tcheou.

Pont sur le fleuve Jaune, à Lan-Tcheou.

Machine qui sert à élever l'eau à Lan-Tcheou.

Cérémonie précédant le repas chez le gouverneur Tzo.

L'auteur dessine entouré de la foule à Lan-Tcheou.

Portrait du gouverneur général Tzo-Tzoun-Tan.

Jardin du gouverneur général.

Portes dans le jardin du gouverneur général.

Arbre desséché portant de petits temples, à Ti-Tzia-Pou.

Ville de Youn-Tchen-Sian.

Maisons fortifiées.

Entrée de la ville de Schan-Dan-Sian.

Statue colossale du dieu Da-Fo-Ye.

Ville de Han-Tcheou.

Ruines aux environs de Sou-Tcheou.

Ruines de Sou-Tcheou.

Service funèbre.

Extrémité de la Grande Muraille.

Le désert de Gobi.

Vue intérieure de la ville de Khami.

Ruines du palais des princes de Khami.

Temple musulman de Khami.

Le gouverneur militaire de Khami.

Le lac Barkoul.

Arcs de triomphe à Hou-Tcheng.

Halte dans le désert sablonneux.

Mont Bodho-Oula.

A travers le désert sablonneux.

La source Kharmali.

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Itinéraire



CHAPITRE PREMIER

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Départ de Saint-Pétersbourg. — Sibérie. — Perte de la caisse. — Arrivée à la frontière. — Kiachta. — Première connaissance avec les Chinois. — Visite au mandarin de Kiachta. — Départ. — Première nuit en Mongolie.

p.001 Après avoir consacré plusieurs semaines à mes préparatifs, je quittai Saint-Pétersbourg, le 14 mars 1874, et je m'arrêtai à Moscou pour prendre congé de mes proches parents. Dans cette ville, je fus rejoint par deux de mes compagnons de voyage, M. Sosnowsky, chef de l'expédition, et M. N..., photographe (ce dernier dut nous abandonner à Omsk, pour cause de santé, et fut remplacé par M. Boïarsky). Nous partîmes de Moscou pour Nijni-Nowgorod ; il fallait de là parcourir 6.000 verstes 1 par la poste avant d'arriver à Kiachta, c'est-à-dire à la frontière de Chine.

Habitué au chemin de fer, j'avais presque oublié la prose et la poésie d'une traversée en traîneau.

Nous passâmes le Volga, traversâmes les villes de Kasan et de Perm, et franchîmes les monts Oural. Le printemps s'avançait ; la neige disparaissait ; les ruisseaux débordaient. Nous abandonnâmes le traîneau pour une voiture.

Voici enfin la Sibérie ! Nous nous arrêtons dans sa première ville, Tiumen. Sosnowsky, qui avait qualifié notre expédition de scientifique et commerciale, jugeait cet arrêt indispensable dans l'intérêt de nos affaires commerciales. Ces dernières ne me regardaient point ; mais, n'ayant encore rien à faire, ni rien à observer, j'assistai aux conférences du chef avec les négociants de l'endroit, qu'il cherchait « à intéresser aux affaires p.002 d'utilité générale ». Les marchands paraissaient toujours d'accord avec lui sur tous les points ; mais quand il s'agissait d'offrandes pécuniaires en faveur de l'expédition, ils ne manquaient pas de trouver d'excellentes raisons pour les lui refuser. Bien mieux, on fit courir le bruit que, loin d'être des envoyés officiels du gouvernement, nous n'étions que des artistes amateurs et vagabonds, ce qui rendait furieux Sosnowsky.

— Heureusement, disait-il, que j'ai reçu de Goubkine, à Koungour, 2.000 roubles, car ici il n'y a rien à faire, mais nous avons devant nous Tomsk, Iakoutsk et Kiachta.

Je dois dire toutefois que les négociants de Tiumen nous firent cadeau d'excellentes boîtes pour nos appareils de photographie ; celles que nous avions emportées de Pétersbourg ne valaient absolument rien et n'auraient pu supporter le voyage.

En quittant Tiumen, nous traversons quelques petites villes, nous passons sur des radeaux plusieurs rivières avant d'arriver à Omsk, le centre administratif de la Sibérie occidentale. Un arrêt d'une semaine dans cette ville me paraissait exorbitant, les affaires pouvant être terminées en deux ou trois jours. Nous y fûmes rejoints par M. Matoussowsky, officier topographe.

De la ville d'Omsk la route côtoyait le fleuve Irtysch jusqu'à Semipalatinsk, chef-lieu du cercle de ce nom. Quoique cette ville ne se trouvât pas sur notre chemin, c'était là, d'après Sosnowsky, que devaient se terminer les derniers préparatifs du voyage, et que les Cosaques (Pawlow, Smokotnine et Stepanow) chargés de nous accompagner nous y attendaient.

Nous passâmes, au mois de mai, époque des fortes chaleurs, vingt-trois jours à Semipalatinsk, et, d'après moi, le double du temps nécessaire pour terminer nos affaires. Nous y fûmes reçus dans la famille du gouverneur. Et c'est avec peine qu'il nous fallut quitter cette petite ville, jadis entourée de bois et située aujourd'hui au milieu d'un désert aride et sablonneux.

Le départ de Semipalatinsk eut lieu par une belle nuit sombre, mais étoilée ; les Cosaques partirent une demi-heure avant nous dans les voitures de bagages. Nous nous installâmes dans un équipage à deux roues, assis dos à dos. J'occupais le banc de derrière, absorbé dans mes pensées et regardant machinalement la route qui fuyait sous nos pas. Tout à coup j'entendis galoper un cavalier qui cherchait à nous rejoindre et nous hélait à haute voix. Je ne pus comprendre ses paroles, à cause du bruit de la voiture, et j'ordonnai au cocher d'arrêter.

— Qu'y a-t-il ? me demandèrent mes compagnons. p.03

— Je ne sais pas encore. Quelqu'un galope derrière nous et nous appelle.

Nous attendîmes, et quel ne fut pas notre étonnement en voyant le Cosaque Stepanow.

— D'où viens-tu ? Comment te trouves-tu en arrière et à cheval ?

— Un malheur est arrivé, nous dit-il ; tout votre argent est perdu. Le coffre, après avoir défoncé la voiture, s'est brisé sur la route, et tout l'argent s'est répandu le long du chemin.

— J'avais bien dit que cela arriverait, grommela Matoussowsky en se réveillant.

Je me souvins, en effet, qu'à Semipalatinsk, Matoussowsky discuta pendant deux jours avec Sosnowsky et chercha à le convaincre, mais inutilement, de l'inconvénient d'un coffre en bois pour contenir 15 pouds (600 livres) de lingots d'argent ; on le pria même de « ne pas donner des leçons à ceux qui n'étaient plus des enfants ».

Le Cosaque nous expliqua que, s'étant égarés, ils entendirent au loin la sonnette de notre voiture, retrouvèrent ainsi le chemin et tombèrent sur l'argent éparpillé ; deux d'entre eux restèrent pour garder notre trésor, et le troisième venait nous rejoindre.

— Grâce à Dieu, ajouta-t-il, le diable nous avait embrouillés ; sans cela nous serions déjà à la station, et demain le premier passant aurait ramassé l'argent.

Figurez-vous notre position si nous nous étions aperçus plus tard de l'absence du coffre et de la perte de l'argent. Voilà du coup notre voyage en Chine terminé. Quelle honte !

Après avoir renvoyé le Cosaque rejoindre ses camarades, nous avons continué notre chemin jusqu'à la station, d'où nous avons envoyé deux hommes munis de lanternes pour aider nos gens à ramasser les lingots. C'est donc à la station qu'on fut obligé, suivant le conseil de Matoussowsky, de faire des sacs de cuir pour mettre notre argent ; on les répartit ensuite entre nos trois voitures.

Heureux et contents que ce premier accident n'eût pas été suivi de conséquences fâcheuses, nous nous remîmes en route, traversant des forêts épaisses, des fleuves comme l'Obi, le Tomi et l'Iénissei ; ce dernier est d'une largeur telle, que d'une rive on aperçoit à peine le bord opposé. Voici la ville de Tomsk, où les conférences de Sosnowsky avec les négociants n'obtinrent pas plus de succès qu'à Tiumen ; voici encore la petite ville de Mariinsk, avec son hôtel de « Paris » ; puis Kansk, avec une seule maison en pierre ; enfin Irkoutsk, capitale de la Sibérie orientale, où nous eûmes à subir un nouvel échec de la part des négociants, restés sourds à tous les p.004 intérêts de l'État. Dans cette dernière ville, notre compagnie s'accrut d'un nouveau membre, M. Andreïewsky, interprète, que l'on avait retenu d'avance et qui avoua bientôt ne connaître que très imparfaitement la langue chinoise ; pour se justifier, il ajoutait qu'il n'avait que 600 roubles d'appointements.

Nous traversons en bateau à vapeur le grand lac Baïkal ; nous passons par Selenguinsk, petite ville oubliée dans le désert. A Troickosawsk, nous entendons pour la dernière fois la sonnerie des cloches d'une église russe, et, par une belle matinée de juillet, nous entrons à Kiachta, ville frontière.

M. Sokolow, négociant de cette ville, avait mis sa maison à notre disposition ; nous nous y installâmes dans les chambres qui nous étaient destinées. J'occupais l'une d'elles avec M. Matoussowsky. Pendant que nous procédions à notre toilette, nous vîmes entrer quatre Chinois de Maï-Maï-Tzeng ; ils nous saluèrent en russe en nous tendant les mains, comme à de vieilles connaissances et comme s'ils venaient nous voir pour la centième fois. Leur entrée était accompagnée d'une forte et désagréable odeur d'ail et de fumée d'opium. Cependant cette visite me fut très agréable et je les examinai avec autant de curiosité et de sans-gêne qu'ils en montrèrent envers nous. La conversation commença en russe, parce que les Chinois de Maï-Maï-Tzeng parlent notre langue, toutefois en l'écorchant tellement qu'il est un peu difficile de les comprendre et qu'on a appelé avec raison cette langue le « kiachtien » ou dialecte de Kiachta.

Après quelques questions échangées, nous aurions désiré les voir partir, pour faire notre toilette ; mais comme les Chinois ne bougeaient pas, nous leur dîmes :

— Il nous faut changer de vêtements.

— En vérité, il y a beaucoup de poussière sur les routes, répondirent-ils sans se déranger.

Il ne nous restait qu'à les prier de s'en aller, ce qu'ils firent de la meilleure grâce en nous tendant de nouveau les mains.

Malgré la difficulté de nous entendre avec les Chinois, les visites ne cessèrent point pendant les deux semaines que nous passâmes à Kiachta. Ils entraient chez nous à tout moment, quelquefois en nombre considérable, s'installaient tranquillement, nous posaient des questions, nous offraient leurs marchandises, ou bien restaient assis sans rien dire. Ces enfants de la nature n'avaient aucune retenue ; en entrant, ils prenaient place n'importe où, sur une chaise, sur les lits, nous empêchaient de vaquer à nos occupations, et même de prendre nos repas et de nous livrer au sommeil.

p.005 Nous fûmes obligés de ne leur ouvrir notre porte qu'à certaines heures. Cependant je dois ajouter que ce sans-gêne dans les visites aux inconnus n'est pas caractéristique au peuple chinois ; ce trait n'est particulier qu'aux habitants de Maï-Maï-Tzeng, et la faute en est aux Russes eux-mêmes, qui leur ont permis de prendre ces habitudes.

J'avais formé le projet de me rendre le plus tôt possible à Maï-Maï-Tzeng, ou plus correctement Maï-Ma-Tzeng, qui n'est pas un nom propre, mais signifie : « petite ville commerciale » ; c'est pour cette raison que les Chinois, dans leurs rapports avec les Russes, appellent Kiachta « votre Maï-Ma-Tzeng » et, supposant que Kiachta a le même sens en russe, désignent Maï-Ma-Tzeng sous le nom de « notre Kiachta », qu'ils prononcent Tzaketou. C'est ainsi que j'allai de notre Maï-Ma-Tzeng visiter le Tzaketou chinois.

En sortant de l'unique rue de Kiachta, je me trouvai sur un terrain sans constructions, d'une largeur de 250 mètres, qui constitue la zone frontière entre la Russie et la Chine. Deux vieux poteaux en bois, couverts de boue, sans aucune indication ou inscription, représentent les limites frontières ; ceci me parut étrange. Comment ! deux puissances comme la Russie et la Chine ne se sont pas donné le luxe de quelque chose de grandiose. Ah ! si c'était en mon pouvoir, pensai-je, j'aurais fait bâtir un beau temple russe du côté de Kiachta, et du côté de Maï-Ma-Tzeng une pagode chinoise non moins jolie.

En poursuivant mon chemin, j'aperçus la tente sale et noire d'un mendiant quelconque, entourée de tas d'ordures fouillés par des chiens, et plus loin une rangée de cabanes sans fenêtres, entourées de palissades, puis la maisonnette d'argile du factionnaire à côté de la porte de Maï-Ma-Tzeng ; je fus rejoint par un Chinois, qui était venu nous voir la veille et qui se chargea d'être mon cicérone.

— Notre Maï-Ma-Tzeng vous voulez voir ? Notre pas bon.

— On m'avait dit qu'elle est très bonne, lui répondis-je en écorchant le russe, pour me faire comprendre.

— Eh non ! Votre bonne.

En entrant dans la rue, je restai frappé par la nouveauté du spectacle. Il me semblait que je me trouvais transporté dans un autre monde. — Tout ce que je voyais ne ressemblait guère à ce que j'avais vu jusqu'alors en Europe. La rue très étroite, avec une tour à son extrémité, les toits, les façades des maisons, les portes grandes ouvertes, laissant voir les cours avec leurs jardins, les fleurs, les cages remplies d'oiseaux, tout est nouveau pour moi. Mon guide me donne quelques explications que je puis saisir ; il me montre la maison du chef ou Tzargoutzi, maison cachée au p.006 fond des cours, et je ne vois que le mur de clôture avec sa porte et deux soldats en faction.

Nous voici dans le temple et ma tête se perd sous la multitude des impressions nouvelles qui frappent mes yeux : objets, formes, couleurs. A l'intérieur, je suis encore frappé par l'originalité dés idoles monstrueuses et des lanternes enjolivées, par les ténèbres dans lesquelles est plongée, au fond du temple, la statue de Confucius, entourée de petites idoles. J'entendais les sons mélodieux des clochettes placées sous les angles du toit et agitées par le vent. Il est impossible de décrire un tel spectacle : le dessin seul peut rendre ce qui frappe l'œil.

Je rentrai chez moi et m'apprêtai, avec mes collègues, à aller faire visite au Tzargoutzi. Là, dans la première cour, se tenait un peloton d'honneur ; la seconde était bordée de basses constructions avec une galerie de pourtour. Le Tzargoutzi vient à notre rencontre entouré de sa suite ; le commissaire russe de Kiachta nous présente les uns après les autres, et le mandarin, quelque peu civilisé, nous distribue des poignées de main, mais il le fait comme un archevêque donnant sa bénédiction à droite et à gauche, et nous invite à entrer chez lui. Nous traversons la première pièce, où il y avait un réchaud avec une bouillotte en cuivre pleine d'eau chaude. La seconde, qui sert de salon de réception, est divisée en trois compartiments par des cloisons vitrées et éclairées à demi-jour ; des inscriptions sur les murs, au plafond des lanternes, au fond le kang couvert de nattes, qui sert à la fois de canapé et de couchette ; au milieu se dressait une table ronde entourée de trois escabeaux en bois, recouverts de drap rouge. Sur la table, une boîte en laque à compartiments était remplie de bonbons.

Nous prîmes place autour de la table et l'on nous servit du thé. La conversation commença par les questions habituelles, sur la santé, sur notre arrivée ; puis on passa à notre voyage ultérieur à travers la Mongolie, des préparatifs qu'il nécessitait et de toute chose qui pouvait le rendre plus commode et moins dangereux. C'est pendant cette conversation que je pus examiner mon mandarin. Il avait la tête couverte d'un chapeau de paille de forme conique, orné d'une houppe de crin rouge et surmonté d'un bouton bleu ; l'étiquette chinoise défend au maître de la maison de rester nu-tête devant ses hôtes ; ceux-ci à leur tour commettraient une impolitesse en se découvrant. Nous avions donc gardé nos casquettes. Enfin le commissaire l'invita à se découvrir, il y consentit immédiatement, en nous proposant de faire de même ; puis il donna l'ordre à l'un de ses officiers de lui enlever son chapeau. Celui-ci le fit tout doucement, en soulevant le p.007 couvre-chef des deux mains comme un vase précieux et le posa avec beaucoup de précaution à l'endroit qui lui était destiné.

Ce mandarin pouvait avoir une quarantaine d'années, parlait vite et avec énergie ; quand on s'adressait à lui en russe, il fixait la personne comme s'il écoutait avec attention et même comme s'il comprenait ce qu'on lui disait, et, lorsque son interlocuteur avait cessé de parler, il se tournait vers l'interprète. Dans ses réponses il s'adressait à son interlocuteur et non pas au traducteur. La politesse chinoise le voulait ainsi, mais Sosnowsky, ne pouvant se conformer à cet usage, parlait toujours au traducteur, et cela contrariait visiblement le mandarin qui, pour ne pas le laisser voir, s'adressait à nous et nous offrait quelque chose.

Les affaires terminées, le mandarin se tourna vers moi en disant qu'il était très heureux de voir chez lui un médecin ; il se plaignit du mauvais état de sa santé. Je lui proposai de passer avec moi dans une pièce particulière pour l'ausculter, et nous allâmes dans sa petite chambre à coucher, occupée presque complètement par le lit aux rideaux de soie bleue.

A cette consultation assistaient quelques personnes de sa suite, qui paraissaient craindre que je ne lui fisse un mauvais parti, je lui conseillai de s'abstenir de fumer de l'opium, à quoi il me répondit qu'il n'en fumait point ; cependant je restai convaincu que c'est l'usage de l'opium qui le faisait souffrir.

A mon tour je lui demandai la permission de visiter sa maison. Il y consentit immédiatement en donnant ordre à un de ses officiers de m'accompagner. Il y avait là un vrai labyrinthe de passages, de couloirs et de cours ; je montai même sur le toit, d'où l'on pouvait embrasser d'un coup d'œil toute la ville, qui présentait une suite de toits rouges et propres, faits d'argile et de paille hachée. Au moyen de ces toits qui se touchaient, on aurait pu parcourir la moitié de la ville, séparée de l'autre par la rue principale. Un incendie, qui éclata en 1869, avait détruit Maï-Ma-Tzeng comme Kiachta. On ne voyait plus trace de ce désastre, mais il m'a été affirmé qu'auparavant la ville était plus grande et plus jolie.

Le lendemain le Tzargoutzi nous fit demander quand nous serions disposés à le recevoir ; il désirait nous rendre visite. Il vint dans une voiture attelée d'un mulet, qu'on détela à la porte cochère de notre maison, et les soldats qui l'accompagnaient traînèrent le véhicule au pas de course jusqu'au perron, où on le descendit en le soutenant sous les bras comme un évêque. Il resta chez nous plus d'une heure : on lui servit du vin de Champagne ; on lui montra divers objets qui pouvaient l'intéresser et, comme conclusion, il consentit à poser pendant que je dessinais son portrait pour mon album.

p.008 J'aurai l'occasion de revenir sur les repas chinois ; je ne dirai donc rien en ce moment des dîners auxquels nous étions assez souvent invités ; je mentionnerai seulement la complète absence de liqueurs fortes et de vins. Ce qu'il y a de meilleur, c'est l'esprit-de-vin chauffé avec de l'essence de rose que l'on sert pendant le dîner dans des tasses microscopiques.

Les invitations continuelles de nos compatriotes, pendant le séjour à Kiachta, m'empêchaient de travailler, aussi attendais-je avec impatience l'heure du départ. C'est à peine si j'ai réussi à prendre deux vues, celles du temple de Maï-Ma-Tzeng et de la zone frontière avec une partie de la ville de Kiachta d'un côté et de Maï-Ma-Tzeng de l'autre.

Quand je me rendais à Maï-Ma-Tzeng pour dessiner, j'avais toujours soin de demander aux Chinois la permission de passer par telle cour ou par tel passage, connaissant leur répugnance à faire voir aux étrangers leur vie intérieure. Grand fut mon étonnement quand, dans leur dialecte de Kiachta, ils me dirent :

— Ici on peut marcher partout.

Non seulement personne ne me questionnait sur quoi que ce soit, mais aussitôt que je commençais à travailler, un groupe se formait autour de moi pour examiner tout mon attirail d'artiste, en commençant par la chaise pliante, qui fut l'objet de leur admiration particulière, au point que le mandarin chargea un ouvrier d'en prendre modèle.

Ils n'épargnaient pas non plus les éloges à mes dessins, en disant : « Ils sont de première qualité... On ne peut les faire sans avoir de l'esprit... Tu as beaucoup d'esprit... Des hommes comme toi sont rares, » etc. Ces éloges étaient-ils faux ou sincères ? je ne puis le dire ; mais ce qui me réjouissait beaucoup, c'était leur passion naturelle pour la peinture ; aussi espérais-je que cet art pourrait me rendre de grands services dans mes rapports avec les Chinois de toutes les classes.

Enfin le moment est venu de quitter l'hospitalière ville de Kiachta, où les négociants russes voulurent bien contribuer aux frais de l'expédition par l'offre de 3.000 roubles d'or et par des échantillons de toutes sortes de marchandises, pour la valeur de 1.000 roubles. Ils nous approvisionnèrent, en outre, de comestibles, de vins, de bonbons, etc.

Après le dîner d'adieu chez le commissaire qui devait nous reconduire, avec sa famille et plusieurs autres de nos compatriotes, jusqu'à la prochaine station, nous partîmes en nombreuse société. Kiachta et Maï-Ma-Tzeng restèrent en arrière, et devant nous s'ouvrit l'immense steppe de la Mongolie, toute verte et sillonnée par des sentiers rougeâtres et sablonneux. Le temps, d'abord splendide, se couvrit tout à coup, et, avant d'arriver à la station, nous fûmes trempés par une forte averse. La pluie tombait encore p.009 à torrents, quand nous arrivâmes à des tentes de nomades qui nous abritèrent. Les Mongols, hommes et femmes, se pressaient à l'entrée en nous examinant avec autant de curiosité que de peur.

Le temps s'éclaircit ; on fit planter deux tentes, dresser les tables et, ce dernier banquet fini, nos compatriotes reprirent le chemin de Kiachta après mille et mille souhaits de bon voyage.

Nous passâmes la nuit en cet endroit, pour continuer, le lendemain, notre voyage vers la ville d'Ourga. Les chariots mongols étaient là, attelés de bœufs ou de chevaux, mais il n'y avait point de chameaux.

On alluma un grand bûcher, le coucher fut préparé, et tout le monde songea au repos. Quant à moi, je ne pus fermer l'œil, j'examinai donc la ïourta mongole sous laquelle je passai ma première nuit. Elle se composait d'une légère charpente en bois, couverte de feutre ; cette habitation était en somme assez supportable, car il faut n'être pas trop exigeant au point de vue de la propreté, et ne faire aucune attention aux insectes fourmillant sur le sol, qui était simplement le plancher de la ïourta.

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CHAPITRE II

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La Mongolie. — Passage de l'Yre-Gol. — Ourga. — Le camp et les soldats. — Station Toli. — Khoutoukta. — Le Gobi. — La Grande Muraille. — Arrivée à Kalgan.

13 juillet 1874. — Belle matinée. Nous prenons le thé sur l'herbe recouverte d'un tapis. Autour de nous les Mongols, aux yeux noirs en amandes, hâlés, leurs enfants accroupis ou couchés sur le ventre, nous dévorent des yeux, suivant avec attention le moindre de nos mouvements.

Nous n'avons pas à nous hâter, parce que nos bagages, traînés par des bœufs, ne pouvaient avancer qu'avec lenteur, et il était toujours temps de les rattraper.



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