Une des composantes du christianisme du Ier s. «le radicalisme itinérant»





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Une des composantes du christianisme du Ier s. : « le radicalisme itinérant » 1

Conférence à Reims, 6 janvier 2009
Préambule : Le problème posé par les ordres radicaux de Jésus

Jésus n’a rien écrit. Ses prescriptions ont été transmises oralement, avant d’être fixées environ 40 ans plus tard. Une tradition orale est livrée à ses porteurs. Pour que des prescriptions soient transmises, les porteurs doivent s’identifier d’une manière ou d’une autre à cette tradition. Il est improbable que l’on transmette longtemps des instructions éthiques si personne ne les prend au sérieux, si personne n’entreprend au moins de les mettre en pratique. Il est donc logique de postuler que les commandements de Jésus étaient en lien direct avec la vie d’une ou plusieurs communautés de croyants, et que dans ces communautés on les prenait au sérieux et on tentait de vivre en conformité avec eux.

Que ferons-nous alors d’une parole de Jésus telle que : “Si quelqu'un vient à moi, et s'il ne hait pas son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères et ses soeurs, et même sa propre vie, il ne peut pas être mon disciple.” (Lc 14,25-26) ? Ces paroles sont totalement inaptes à régler le comportement quotidien des croyants : elles sont beaucoup trop radicales. Alors qui donc les a prises au sérieux, et qui les a transmises, et pourquoi être allé jusqu’à les mettre par écrit pour la postérité ?

De façon générale, on a tendance à faire des compromis avec les commandements, mais on ne les prend pas moins au sérieux. D’une façon ou d’une autre le comportement des croyants tend à être en adéquation avec le commandement, sinon ce dernier ne peut être transmis au-delà d’une ou deux générations.

Ici, compte tenu de leur radicalité, on ne peut déduire autre chose que le fait que les croyants ont compris ces paroles littéralement et les appliquaient tel quel. Une parole de Jésus dit d’ailleurs : « Pourquoi m’appelez vous Seigneur et ne faites vous pas ce que je dis ? » (Lc 6,46).

Nous pouvons postuler que ces paroles radicales mettent en évidence une composante du christianisme primitif ; qu’elles révèlent une communauté croyante qui les vivaient au pied de la lettre. De qui s’agit-il ?
Ce radicalisme se développe autour de 3 principes

Le radicalisme éthique est surtout marqué par : le renoncement au domicile fixe ; le renoncement à la famille ; et le renoncement à toute possession et richesse.
a) le renoncement au domicile fixe 

Il y a des paroles de Jésus dans les évangiles synoptiques qui défendent une façon de vivre où l’on abandonne le foyer, et l’idée même d’un lieu stable où vivre. Ceux qui sont appelés quittent bateau, entreprise familiale, champs, poste de douane, maison. Jésus enseigne qu’en ce qui le concerne – et cela vaut pour ses disciples – « les renards ont des terriers et les oiseaux du ciel ont des nids ; le fils de l’homme, lui, n’a pas où reposer la tête » (Mt 8,20).

Cette vie sans foyer dans la suivance de Jésus n’a pas seulement été pratiquée du vivant de Jésus. La Didachè (ou Doctrine des douze apôtres, IIe s.) par exemple, connaît des charismatiques itinérants chrétiens. Elle dit à leur propos qu’ils pratiquent le « mode de vie du Seigneur » (Did 11,8).
b) le renoncement à la famille

L’abandon de la stabilité du lieu inclut la rupture des relations familiales. Haïr son père, sa mère, sa femme et ses enfants, son frère et sa sœur est une condition de la suivance (Lc 14,26). Selon Mc 10,29, ceux qui suivent Jésus ont quitté des maisons et aussi des familles.

Jésus commande même à ceux qui veulent être disciples de renoncer aux exigences minimales de la piété familiale. « Laisse les morts enterrer leurs morts » dit-il à l’homme qui veut d’abord aller enterrer son père (Mt 8,22).

Egalement, pour celui qui suit Jésus, la paternité n’est pas désirable, comme le montre la parole concernant ceux qui se sont rendus eunuques à cause du royaume (Mt 8,22).

On comprend que ce genre de paroles posait problème à ceux qui les entendaient : au disciple certainement, et encore plus à ceux qui n’étaient pas disciples et qui ne devaient pas comprendre cette façon de vivre. D’où cette constatation : « Mais Jésus leur dit : Un prophète n'est méprisé que dans sa patrie, parmi ses parents et dans sa maison. » (Mc 6,4) Il était effectivement difficile de justifier un tel comportement.

Certaines paroles présentent la dislocation de la famille comme un phénomène nécessaire du temps de la fin (Lc 12,52).

Matthieu intègre cette parole sur l’explosion de la famille, à son discours d’envoi (Mt 10,21) de sorte qu’elle s’adresse spécialement aux charismatiques itinérants : « Le frère livrera son frère à la mort, et le père son enfant, les enfants se soulèveront contre leurs parents et les feront mourir. »

On actualise ainsi une tradition prophético-apocalyptique : Michée 7,6 ; Zacharie 13,3 ; I Hénoch 99,5 ; 100,2 ; Jubilés 23,16 ; 4 Esdras 6,24.
On sait par ailleurs que cette rupture avec l’ensemble de la famille n’a pas toujours été pratiquée, ou en tout cas qu’il y a pu avoir des variations dans le temps. Ainsi Paul s’exclame : « N'avons-nous pas le droit d'emmener avec nous une soeur qui soit notre femme, comme font les autres apôtres, et les frères du Seigneur, et Céphas ? » (1 Co 9,5). Pierre après avoir tout quitté avait donc finalement retrouvé sa femme. Les prophètes itinérants avaient sans doute des compagnes avec eux, mais les textes ne sont pas très clairs sur la nature de leur relation (Did 11,11).
c) le renoncement aux richesses

Le récit du jeune homme riche montre que le renoncement à ses biens faisait partie de la suivance complète (Mc 10,17-23). On ne doit pas amasser des trésors sur terre mais dans le ciel (Mt 6,19-21). Il est plus facile à un chameau de passer par le trou de l'aiguille qu'à un riche d'entrer dans le royaume de Dieu (Mc 10,25).

Celui qui renonce à toute possession renonce à la possibilité normale de se libérer des soucis. Voila pourquoi il est dit dans la tradition des paroles : « C'est pourquoi je vous dis : Ne vous inquiétez pas pour votre vie de ce que vous mangerez, ni pour votre corps de quoi vous serez vêtus. La vie n'est-elle pas plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement ? » (Mt 6,25) … « Car cela, ce sont les païens qui le recherchent. Or votre Père céleste sait que vous en avez besoin. Cherchez premièrement son royaume et sa justice, et tout cela vous sera donné en plus. » (6,32-33)

Cette parole traduit la dureté de l’existence des charismatiques itinérants, sans domicile et sans protection, parcourant le pays sans possession et sans travail.

Gerd Theissen formule cette hypothèse : « le radicalisme éthique de la tradition des paroles est un radicalisme itinérant. Il peut être pratiqué et transmis uniquement dans des conditions de vie extrêmes. Seul celui qui est affranchi des liens quotidiens du monde, celui qui a quitté maison et ferme, femme et enfant, celui qui laisse les morts enterrer leurs morts et prend les oiseaux et les lis pour modèle, peut mettre en pratique réellement le renoncement à tout domicile, à la famille, aux biens, au droit et à la défense. Dans un tel contexte seulement, des instructions éthiques de ce genre peuvent être transmises sans manquer de crédibilité. Cet ethos a une chance seulement en marge de la société (…). Il doit vivre une existence en marge de la vie ordinaire qui peut paraître parfaitement suspecte, vue de l’extérieur. C’est seulement ici que les paroles de Jésus étaient préservées de toute allégorisation, d’affaiblissement ou de refoulement ; tout simplement parce qu’on les prenait au sérieux et qu’on les mettait en pratique. Seuls les charismatiques sans foyer pouvaient réaliser cela. »2
Cette façon de vivre la mission est confirmée par les paroles tirées de ce qu’on appelle « le discours d’envoi » et qui concerne la façon dont les missionnaires doivent se comporter ; et par les prescriptions de la Didachè, qui concerne la façon dont on doit se comporter avec les missionnaires.

L’obligation de vivre dans la pauvreté est claire : les missionnaires ne doivent emporter ni argent, ni sac, une seule tunique, ni chaussures, ni bâton (Mt 10,10). Selon la Didachè, on leur donnera du pain pour un jour, mais jamais d’argent. Si le missionnaire réclame de l’argent, c’est un faux prophète (Did 11,6). Un apôtre ne doit pas rester plus d’un jour ou deux au même endroit ; s’il reste plus, c’est un faux prophète (Did 11,5).
Ces 3 principes se retrouvent chez les Cyniques

Les charismatiques chrétiens ont un mode de vie comparable à celui des philosophes itinérants cyniques qui se trouvaient aussi aux marges de la société. Ils ont été combattus par les empereurs Vespasien et Domitien (dernier quart du Ier s.).

Epictète, dans son exposé au sujet des cyniques écrit : « Comment est-il possible de vivre heureux sans biens, nu, sans maison, sans garde, sans serviteur, sans patrie ? Regardez, Dieu vous a envoyé celui qui peut vous prouver en actes que cela est possible ! Je n’ai rien de tout cela, je me couche par terre, je n’ai ni femme ni enfant ni petit palais, je n’ai que la terre et le ciel et un seul grand manteau. Et pourtant que me manque-t-il ? Ne suis-je pas libre de soucis, de crainte, ne suis-je pas libre ? » (Diss. 3,22. 46-48). Chez les charismatiques itinérants chrétiens comme chez les cyniques on trouve l’absence de domicile, de famille et de possession.

Les cyniques et les chrétiens itinérants ont même partagé les mêmes territoires : à Gadara (Décapole, Jordanie actuelle), pendant cinq siècles, on trouve la trace d’idées cyniques chez les poètes et philosophes Menippe, Méléagre et Oinomaos. Lucien de Samosate (IIe s. ap JC) écrit une comédie où un certain Peregrinus est d’abord charismatique itinérant chrétien avant de devenir philosophe cynique.

Les deux courants choisissent de vivre en marge de la société. Pour les chrétiens, c’est au nom de l’avènement d’un monde nouveau, le Royaume, qui doit remplacer l’ancien, condamné à la perdition.
Le comportement des porteurs de cette tradition

Ce radicalisme itinérant remonte à Jésus lui-même (et au Baptiste avant lui), dont on reproduit la façon de vivre et de prêcher. Se pose la question : comment vivre dans ses conditions ? surtout si le Royaume tarde à advenir.

Le discours d’envoi préconise : « Il leur dit : Ne prenez rien pour le voyage, ni bâton, ni sac, ni pain, ni argent, et n'ayez pas deux tuniques. » (Lc 9,3) et en Lc 10,4 : « ne saluez personne en chemin ».

Manteau, sac et bâton sont les caractéristiques des philosophes itinérants cyniques, des « moines mendiants de l’Antiquité » comme on les a appelés. L’interdiction d’avoir sac et bâton servirait à éviter toute assimilation entre chrétiens et cyniques. L’interdiction d’échanger des salutations aurait le même sens : lier contact amène à étaler sa pauvreté et peut créer un malentendu.

Passer de maison en maison, ou rester longtemps au même endroit, relève du même scrupule : qu’on pense que les missionnaires cherchent à tirer un profit personnel de la bienveillance de leurs hôtes.

Les missionnaires vivent donc de la charité qui leur est accordée au coup par coup, là où ils se rendent (Lc 10,5-7). Ils reçoivent leur repas en paiement. En échange, le missionnaire donne « la paix », il annonce l’évangile de la proximité du Royaume, il guérit les malades. La paix vaut aussi pour la fin des temps : elle assure une protection lors du Jugement dernier, quand seront jugées les villes qui n’ont pas accueilli les missionnaires (Mt 10,15 ; Lc 10,12). Ce droit à l’entretien a été justifié par Paul (1 Co 9,13) et repris dans la Didachè (ch.13).

On imagine que ces charismatiques avaient quelques sympathisants dans les églises locales mais que de façon générale ils étaient mal vus : sans argent, sans travail, mendiants et annonçant la fin du monde et la punition des villes qui ne les recevaient pas ! Peut-être est-ce à eux que s’adresse la béatitude de Mt 5,11-12 : « Heureux serez-vous, lorsqu'on vous insultera, qu'on vous persécutera et qu'on répandra sur vous toute sorte de mal, à cause de moi. Réjouissez-vous et soyez dans l'allégresse, parce que votre récompense sera grande dans les cieux, car c'est ainsi qu'on a persécuté les prophètes qui vous ont précédés. »

La Didachè laisse entendre qu’il existait des charismatiques chrétiens qui abusaient de l’hospitalité des communautés et étaient en fait des parasites, ou certains qui s’installaient et ne voulaient pas travailler (Did 11-13). L’auteur les appelle des « trafiquants du Christ » (12).
Lieux d’implantation des charismatiques itinérants

Les paroles de Jésus, que répètent les charismatiques itinérants font très fréquemment référence au milieu rural. Ainsi les paraboles du Royaume mettent en scène : petits paysans, journaliers, fermiers, bergers, vignerons, semailles, récoltes, champs et mauvaise herbe, troupeaux, pêche.

On peut donc postuler une originale rurale des charismatiques itinérants. Ce qui explique leur revendication à être entretenus par leurs auditeurs : ils ont eux-mêmes abandonné leurs champs, leurs fermes, leur bateau de pêche pour vivre sans domicile fixe. Ils sont maintenant à la merci de ceux qui occupent les emplois qu’eux occupaient autrefois.

Le cas est différent pour les artisans qui peuvent emporter leurs outils avec eux et vendre sur les marchés locaux. Ainsi Paul continuait à fabriquer des tentes, au fil de ses voyages, et cela lui assurait sa subsistance (1 Co 9).
Le développement important du christianisme en milieu urbain a vite nécessité la mise en place de ministères locaux (docteurs, diacres puis évêque/superviseur). Les charismatiques itinérants par contre ont pu maintenir leur autorité uniquement aux endroits où ils ne se trouvaient pas confrontés à des ministères locaux trop forts. La tradition des paroles envisagent l’existence de communautés minuscules : « là où deux ou trois sont assemblés en mon nom, je suis au milieu d'eux. » (Mt 18,20) Là où il n’y a qu’une poignée de croyants, il n’y a pas besoin d’une structure particulière, mais on dépend par contre davantage de ministères spécifiques tel que celui de prophète itinérant, qui passe de village en village pour enseigner ces très petites communautés.

E. Kasemann localise les prophètes qu’il suppose être les porteurs de la tradition des logia dans « les petites communautés des frontières palestino-syriennes, où le nombre réduit des membres rendait impossible une autre forme d’organisation que la direction par un charismatique. Peut-être aussi un prophète itinérant avait-il la charge d’un groupe de communautés de ce genre ».3

Notons que le missionnaire itinérant n’a le droit à des provisions que « pour un jour de route » (Did 11,6), ce qui limite ses déplacements à un réseau de villages. Les villes antiques sont bien plus éloignées les unes des autres.

Cet ancrage en milieu rural est d’autant plus intéressant que l’on sait par ailleurs que le christianisme a été essentiellement un phénomène urbain. L’habitant rural était païen. Il y a seulement deux attestations d’une implantation chrétienne en milieu rural : la Lettre de Pline à Trajan rapportant que « l’épidémie de la nouvelle superstition » s’est répandue « non seulement dans les villes mais également dans les villages et le plat pays » (Lettres 10,96) ; et 1 Clément 42,4 qui mentionne une prédication du royaume « dans les campagnes et dans les villes. »

Une des raisons de l’expansion majoritairement urbaine du christianisme est l’usage d’une langue commune, le grec dit koinè, alors que les anciennes langues populaires se maintenaient dans les campagnes, et ce jusqu’au VIe s. en Asie Mineure (voir l’exemple du lycaonien en Ac 14 ; ou Irénée confronté au celtique dans la campagne de Lyon).

En Syrie-Palestine par contre, la prédication s’exprima dès le début en araméen. La Palestine était donc certainement le centre de la prédication itinérante en araméen (l’araméen est présent en filigrane dans la tradition des logia).
Spécificité des communautés urbaines

La littérature chrétienne attachée aux communautés chrétiennes hellénistiques urbaines est essentiellement les épîtres. On remarque que les paroles de Jésus en sont presque totalement absentes.

A ces communautés correspond une structuration que la recherche a appelé le « patriarcalisme familial de l’amour »4 qui rassemble les différentes couches sociales composant les communautés. Le mode de vie des charismatiques itinérants n’y avait pas du tout sa place. Même si les paroles radicales de Jésus étaient connues, elles ne correspondaient pas du tout à la façon dont ces églises vivaient. Ces commandements ont été du coup censurés, et le Fils de l’homme itinérant a été remplacé par le Christ cosmique ressuscité.
Theissen relève également5 une autre transformation possible des paroles radicales de Jésus : le « radicalisme de la connaissance » dans la gnose (Evangile de Thomas notamment). La gnose pouvait être recherchée et pratiquée par des gens aisés qui se payaient le luxe de la connaissance, à défaut de pratiquer la pauvreté radicale.
Conclusion : de la tradition des logia à la rédaction des évangiles

Les logia radicales et l’esprit qui les animait sont assez fidèlement transcrits dans les évangiles, c’est-à-dire dans une mise en scène de la vie de Jésus. Au moment de l’écriture, il s’agit d’un regard rétrospectif sur une période révolue. Il y a donc une distance historique entre le radicalisme éthique du temps de Jésus et de la première génération de missionnaire, et le temps de l’écriture de cette histoire, distance dont sont conscients les auteurs d’évangiles.

Celui qui a le plus fort sentiment de l’écart entre ces deux périodes est Luc qui ressent le besoin d’écrire une suite à son évangile, les Actes des apôtres, où il raconte comment la prédication, à partir des chemins de campagne de Galilée, a progressivement atteint les grandes cités hellénistiques. Il présente le temps de la vie de Jésus comme un temps où étaient en vigueur d’autres règles éthiques que d’ordinaire. Si bien qu’il peut exposer ces règles dans tout leur radicalisme, et à la fin de l’évangile, les révoquer car un temps différent s’amorce (Lc 22,35-38). Pour Luc, seuls les Douze sont les vrais apôtres, et quand il parle d’autres prédicateurs, il les intègre à la communauté urbaine de Jérusalem, tel Barnabé qui était pourtant un charismatique itinérant.6
Postérité

Si nous suivons la tradition des paroles de Jésus au sein du christianisme primitif, nous rencontrons trois formes sociales de la foi des débuts du christianisme : le radicalisme itinérant ; le patriarcalisme de l’amour ; le radicalisme gnostique. E. Troeltsch en a suivi l’histoire et a déterminé trois prolongements : la secte, l’Eglise institutionnelle, le spiritualisme.

Le radicalisme itinérant a resurgi régulièrement dans des mouvements sectaires : montanisme, ascétisme itinérant syriaque, moines mendiants du Moyen-Âge, mouvement de François d’Assise, aile gauche de la Réforme. Ce sont des mouvements marginaux, décalés par rapport aux valeurs bourgeoises, et de ce fait partiellement subversives.

Le radicalisme gnostique s’est toujours à nouveau articulé dans des conventicules individualistes ou mystiques, à l’intérieur ou à l’extérieur de l’Eglise.

Enfin le patriarcalisme de l’amour est le courant qui a donné nos institutions ecclésiales. Tempérant le radicalisme éthique, il en a fait une forme de vie praticable en communauté. Tout en ayant lutté contre les courants hétérodoxes comme le montanisme et la gnose, il n’a pas totalement effacé les exigences éthiques originelles qui ont continué à alimenter des courants de pensée critiques ou revendicatifs et ont fait retentir l’appel à la conversion.

« Le radicalisme itinérant » - textes
Les trois axes du radicalisme itinérant

a) le renoncement au domicile fixe 
Un scribe s'approcha et lui dit : « Maître, je te suivrai partout où tu iras. » Jésus lui dit : « Les renards ont des tanières, et les oiseaux du ciel ont des nids, mais le Fils de l'homme n'a pas où reposer sa tête. » (Mt 8,19-20)
En passant le long de la mer de Galilée, il vit Simon et André, frère de Simon, qui jetaient leurs filets dans la mer ; en effet ils étaient pêcheurs. Jésus leur dit : « Suivez-moi et je vous ferai devenir pêcheurs d'hommes. » Aussitôt ils laissèrent leurs filets et le suivirent.

En allant un peu plus loin, il vit Jacques, (fils) de Zébédée, et Jean, son frère, qui étaient aussi dans une barque et réparaient les filets. Aussitôt, il les appela ; ils laissèrent leur père Zébédée dans la barque avec ceux qui étaient employés, et ils le suivirent. (Mc 1,16-20)
En passant, il vit Lévi, fils d'Alphée, assis au bureau des péages. Il lui dit : « Suis-moi. » Lévi se leva et le suivit. (Mc 2,14)
Pierre dit à Jésus : “Voici que nous avons tout quitté et que nous t'avons suivi.” Jésus répondit : “En vérité, il n'est personne qui ait quitté, à cause de moi et de l'Évangile, maison, frères, soeurs, mère, père, enfants ou terres ; et qui ne reçoive au centuple, présentement dans ce temps-ci, des maisons, des frères, des soeurs, des mères, des enfants et des terres, avec des persécutions ; et dans le temps à venir, la vie éternelle.” (Mc 10,28-30)
b) le renoncement à la famille
De grandes foules faisaient route avec Jésus. Il se retourna et leur dit : “Si quelqu'un vient à moi, et s'il ne hait pas son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères et ses soeurs, et même sa propre vie, il ne peut pas être mon disciple.” (Lc 14,25-26)
Un autre, parmi les disciples, lui dit : « Seigneur, permets-moi d'aller d'abord ensevelir mon père ». Mais Jésus lui répondit : « Suis-moi et laisse les morts ensevelir leurs morts ». (Mt 8,21-22)
Mais je vous dis : « Quiconque répudie sa femme, sauf pour infidélité, et en épouse une autre, commet un adultère. » Ses disciples lui dirent : « Si telle est la responsabilité de l'homme à l'égard de la femme, il n'est pas avantageux de se marier ! »

Il leur répondit : « Tous ne comprennent pas cette parole, mais seulement ceux à qui cela est donné. Car il y a des eunuques qui le sont dès le sein de leur mère ; il y en a qui le sont devenus par (la main) des hommes, et il y en a qui se sont rendus eunuques, à cause du royaume des cieux. Que celui qui peut comprendre comprenne. » (Mt 19,9-12)
« Pensez-vous que je sois venu donner la paix sur la terre ? Non, vous dis-je, mais la division. Car désormais cinq dans une maison seront divisés, trois contre deux, et deux contre trois ; père contre fils et fils contre père, mère contre fille et fille contre mère, belle-mère contre belle-fille et belle-fille contre belle-mère. (Lc 12,51-53)

« Mais quand on vous livrera, ne vous inquiétez ni de la manière dont vous parlerez ni de ce que vous direz ; ce que vous aurez à dire vous sera donné à l'heure même ; car ce n'est pas vous qui parlerez, c'est l'Esprit de votre Père qui parlera en vous. Le frère livrera son frère à la mort, et le père son enfant, les enfants se soulèveront contre leurs parents et les feront mourir. Vous serez haïs de tous à cause de mon nom ; mais celui qui persévèrera jusqu'à la fin sera sauvé. » (Mt 10,19-22)
tradition prophético-apocalyptique :

Michée 7,6 : Car le fils flétrit le père, La fille se soulève contre sa mère, La belle-fille contre sa belle-mère ; Chacun a pour ennemis les gens de sa maison.
Zacharie 13,3 : Si un homme prophétise encore, il arrivera que son père et sa mère, qui l'ont engendré, lui diront : « Tu ne vivras pas, car tu as dit des faussetés au nom de l'Éternel ! » Et son père et sa mère, qui l'ont engendré, le transperceront, quand il prophétisera.
I Hénoch 99,5 : En ce temps-là, les mères rejetteront, abandonneront, délaisseront leur nourrisson, les femmes enceintes avorteront, les nourrices laisseront là leurs enfants, elles ne se retourneront pas vers leurs nourrissons, même à la mamelle, et n’en auront pas pitié.
I Hénoch 100,2 : Un homme n’hésitera pas à porter la main sur son fils, sur son bien-aimé, pour le tuer, ni le pécheur sur l’homme honorable ou sur son frère.
Jubilés 23,16 : Dans cette génération, les enfants reprendront leurs pères et leurs aînés à cause de péchés iniques, à cause des paroles de leur bouche, à cause des grands méfaits qu’ils commettront, parce qu’ils abandonneront les ordonnances du pacte établi par le Seigneur (…)
4 Esdras 6,24 : En ce temps-là, les amis combattront leurs amis comme s’ils étaient des ennemis.
c) le renoncement aux richesses

Comme Jésus se mettait en chemin, un homme accourut et, se jetant à genoux devant lui, il lui demanda : « Bon Maître, que dois-je faire pour hériter la vie éternelle ? » Jésus lui dit : « Pourquoi m'appelles-tu bon ? Personne n'est bon, si ce n'est Dieu seul. Tu connais les commandements : Ne commets pas de meurtre ; ne commets pas d'adultère ; ne commets pas de vol ; ne dis pas de faux témoignage ; ne fais de tort à personne ; honore ton père et ta mère. » Il lui répondit : « Maître, j'ai gardé tout cela dès ma jeunesse. » Jésus l'ayant regardé l'aima ; puis il lui dit : « Il te manque une chose ; va, vends tout ce que tu as, donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel. Puis viens et suis-moi. » Mais lui s'assombrit à ces paroles et s'en alla tout triste, car il avait de grands biens. Jésus, regardant autour de lui, dit à ses disciples : « Qu'il est difficile à ceux qui ont des biens d'entrer dans le royaume de Dieu ! » (Mc 10,17-23)
« C'est pourquoi je vous dis : Ne vous inquiétez pas pour votre vie de ce que vous mangerez, ni pour votre corps de quoi vous serez vêtus. La vie n'est-elle pas plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement ? » (Mt 6,25) … « Car cela, ce sont les païens qui le recherchent. Or votre Père céleste sait que vous en avez besoin. Cherchez premièrement son royaume et sa justice, et tout cela vous sera donné par-dessus. » (Mt 6,32-33)

Les discours d’envoi chez Mc, Mt et Lc :
Il parcourait les villages d'alentour en enseignant. Alors il appela les douze et se mit à les envoyer deux à deux, en leur donnant pouvoir sur les esprits impurs. Il leur recommanda de ne rien prendre pour la route, sinon un bâton seulement : ni pain, ni sac, ni monnaie dans la ceinture, mais (disait-il) chaussez-vous de sandales et ne revêtez pas deux tuniques. Il leur disait : « Dans quelque maison que vous entriez, demeurez-y jusqu'à ce que vous quittiez l'endroit. Et si quelque part les gens ne vous reçoivent ni ne vous écoutent, en partant de là, secouez la poussière de vos pieds en témoignage contre eux. » Ils partirent et prêchèrent la repentance. Ils chassaient beaucoup de démons, oignaient d'huile beaucoup de malades et les guérissaient. (Mc 6,6b-13)
Tels sont les douze que Jésus envoya après leur avoir donné les recommandations suivantes : « N'allez pas vers les païens, et n'entrez pas dans les villes des Samaritains ; allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d'Israël. En chemin, prêchez que le royaume des cieux est proche. Guérissez les malades, ressuscitez les morts, purifiez les lépreux, chassez les démons. Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement. Ne prenez ni or, ni argent, ni monnaie dans vos ceintures, ni sac pour le voyage, ni deux tuniques, ni sandales, ni bâton, car l'ouvrier mérite sa nourriture. Dans quelque ville ou village que vous entriez, informez-vous s'il s'y trouve quelqu'un qui soit digne (de vous recevoir), et demeurez chez lui jusqu'à ce que vous partiez. En entrant dans la maison, saluez-la, et, si la maison en est digne, que votre paix vienne sur elle ; mais si elle n'en est pas digne, que votre paix retourne à vous. Lorsqu'on ne vous recevra pas et qu'on n'écoutera pas vos paroles, sortez de cette maison ou de cette ville et secouez la poussière de vos pieds. En vérité je vous le dis : Au jour du jugement, le pays de Sodome et de Gomorrhe sera traité moins rigoureusement que cette ville-là. Voici : je vous envoie comme des brebis au milieu des loups. Soyez donc prudents comme les serpents, et simples comme les colombes. » (Mt 10,5-16)
Il appela les douze et leur donna la puissance et l'autorité sur tous les démons, ainsi que (le pouvoir) de guérir les maladies. Il les envoya prêcher le royaume de Dieu et guérir (les malades). Il leur dit : Ne prenez rien pour le voyage, ni bâton, ni sac, ni pain, ni argent, et n'ayez pas deux tuniques. Dans quelque maison que vous entriez, restez-y, et c'est de là que vous partirez. Et partout où les gens ne vous reçoivent pas, en sortant de cette ville, secouez la poussière de vos pieds en témoignage contre eux. Ils partirent et allèrent de village en village ; ils annonçaient la bonne nouvelle et opéraient partout des guérisons. (Lc 9,1-6)
Après cela, le Seigneur en désigna encore soixante-dix autres et les envoya devant lui, deux à deux, dans toute ville et tout endroit où lui-même devait aller. Il leur disait : « La moisson est grande, mais il y a peu d'ouvriers. Priez donc le Seigneur de la moisson d'envoyer des ouvriers dans sa moisson. Allez ; voici : je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups. Ne portez ni bourse, ni sac, ni sandales, et ne saluez personne en chemin. Dans quelque maison que vous entriez, dites d'abord : « Que la paix soit sur cette maison ! » Et s'il se trouve là un enfant de paix, votre paix reposera sur lui ; sinon elle reviendra à vous. Demeurez dans cette maison-là, mangez et buvez ce qui s'y trouve ; car l'ouvrier mérite son salaire. Ne passez pas de maison en maison. Dans quelque ville que vous entriez, et où l'on vous recevra, mangez ce qu'on vous présentera, guérissez les malades qui s'y trouveront, et dites-leur : « Le royaume de Dieu s'est approché de vous. » (Lc 10,1-9)

Il leur dit encore : « Quand je vous ai envoyés sans bourse, ni sac, ni sandales, avez-vous manqué de quelque chose ? » Ils répondirent : « De rien. » Et il leur dit : « Maintenant, au contraire, que celui qui a une bourse la prenne, de même celui qui a un sac, et que celui qui n'a pas d'épée vende son vêtement et en achète une.

Car, je vous le dis, ce qui est écrit doit s'accomplir en moi : Il a été compté parmi les malfaiteurs. Et ce qui me concerne touche à sa fin. »

Ils dirent : « Seigneur, voici deux épées. » Et il leur dit : « C'est assez. » (Lc 22,35-38)


1 Je suis fidèlement l’hypothèse de Gerd THEISSEN, Histoire sociale du christianisme primitif, Genève, Labor et Fides, 1996, p.17-46.

2 Gerd THEISSEN, op. cit., p.25.

3 Ernst Kasemann, Essais exégétiques, Neuchâtel, 1972, p.183.

4 E. Troeltsch, 1912.

5 p.44

6 Theissen, p.45


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