Lucrèce en Amérique. Les indiens épicuriens d'Amerigo Vespucci





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Lucrèce en Amérique. Les indiens épicuriens d'Amerigo Vespucci
Non tengono né legge né fede nessuna, vivono secondo natura, non conoscono immortalità d'anima1 Lettre à Lorenzo di Pierfrancesco de' Medici, 1502

vivunt secundum naturam et epycuri potius dici possunt quam stoici2 Mundus Novus, 1502-1504

La vita loro è più presto epicura che istoica o accademica3 Frammento Ridolfi, 1502

La loro vita giudico essere epicurea4, Lettre à Soderini, 1504-1505
A la fin du XVème et au début du XVIème siècles, l'Europe rencontre l'Amérique à travers les lettres et les récits des navigateurs partis à la recherche d'une nouvelle route vers les Indes Orientales. Des représentations de ces terres et de leurs habitants prennent forme peu à peu grâce aux descriptions qui en sont faites et aux comparaisons que les voyageurs établissent avec une réalité familière aux lecteurs, dans un langage dont certains mots sont déjà lourds d'histoire et de significations.

Amerigo Vespucci, dont le continent découvert par les européens porte le prénom, a voyagé à plusieurs reprises pour le compte de l'Espagne et du Portugal. Bien que son rôle parmi les équipages reste incertain, les lettres qu'il a adressées à ses concitoyens florentins décrivent précisément les îles et les terres abordées tout le long du littoral de l'Amérique du Sud. Quant aux habitants, il les qualifie d' « épicuriens ». L'irruption de ce terme dans un tel contexte nous a semblé surprenante et il nous a paru intéressant de nous interroger sur les possibilités d'interprétation qu’il propose d'une réalité et d'une humanité différentes.

1- Un évènement textuel
Le recours à la doctrine d'Epicure pour évoquer les conditions et les modes de vie des habitants des Indes Occidentales est, à notre connaissance, tout à fait original. Certes, un peu plus tard, un autre navigateur toscan, Giovanni da Empoli, emploie l'adjectif « épicurien » dans une lettre à son père, mais il fait explicitement référence aux terres abordées par Vespucci5.

Contrairement à d'autres lettres de marchands des XVème et XVIème siècles, qui mêlent indistinctement détails de voyage, présentations des coutumes étrangères et des villes, les lettres de Vespucci sont clairement organisées tant du point de vue chronologique que thématique. Si le terme « épicurien » intervient toujours dans des paragraphes consacrés aux indiens, il n’a peut-être pas la même valeur et la même fonction selon ses occurrences, d'abord car les lettres que nous possédons sont de formes et de natures différentes. En effet, la Lettre de 15026 et le Frammento Ridolfi7 sont restées manuscrites tandis que les deux autres, Mundus Novus8 et la Lettre à Soderini9 ont connu une plus large diffusion grâce à l'édition. Au cours de traductions et impressions successives, les textes de ces lettres ont subi de nombreuses altérations : ajouts, simplifications, réécriture de certaines phrases etc.

Dans la Lettre de 1502, même si Vespucci n'utilise pas le terme «épicurien», la phrase «  non tengono né legge né fede nessuna, vivono secondo natura, non conoscono immortalità d'anima10» nous semble bien être une allusion directe à la philosophie du maître du Jardin, ce que les lettres postérieures tendent à confirmer.

La phrase citée apparaît vers le milieu de cette courte lettre où, après les salutations d'usage, Vespucci donne à son ancien patron florentin et destinataire principal11 quelques informations sur la route parcourue puis commence à décrire la nature et les animaux des terres abordées pour en arriver aux indiens eux-mêmes. Il les nomme « animali razionali », animaux rationnels, reprenant en ceci la définition aristotélicienne de l'homme et nous indiquant peut-être qu'il envisage l'évocation de ces populations selon une perspective analytique et scientifique. Il commence en effet par une description physique « sono di corpo bene disposti e proporzionati, di color' bianchi e di cape' lunghi e neri, e di poca barba o di nessuna 12». Avant d'entrer dans les détails de l'organisation et des mœurs de la société indienne, il tient à ajouter cette phrase : « Molto travagliai ad intendere loro vita e costumi, perché 27 dì mangiai e dormi' infra loro; e quello che di loro conobbi è il seguente apresso13 ». Par cette indication, il fonde la pertinence des informations, qu'il donne et qu'il donnera, sur l'observation directe, sur l'expérience personnelle d'immersion dans une communauté. Vient alors le paragraphe consacré à la société et aux coutumes qui s'ouvre avec cette allusion à l'épicurisme, comme si Vespucci voulait résumer, dans une première définition, ce qu'il considère comme les caractères distinctifs d'une société indienne épicurienne : l'absence de lois, de religion, une vie selon la nature et sans perspective métaphysique. Ces éléments reviendront dans plusieurs lettres, nous laissant ainsi entrevoir la grille de lecture qu'il utilise dans sa présentation d'une humanité différente.

Le cas du Mundus Novus est particulier. Après une longue polémique sur son caractère authentique ou apocryphe, les critiques tendent à le considérer comme résultant d'une compilation réalisée à partir de plusieurs lettres du navigateur14. Dans son célèbre incipit, l'auteur affirme que les terres découvertes ne sont pas l'Asie, mais bien un « nouveau monde », d'où le titre que les éditeurs donnèrent à ce texte lorsqu'ils le publièrent. Comme dans la Lettre de 1502, Vespucci définit la société indienne sur le mode du manque au moyen d'une longue énumération : celle-ci ne connaît ni le tissu, ni la propriété privée, on n'y rencontre aucune structure politique (ni roi ni lois ne la gouvernent), aucune règle matrimoniale et sexuelle. Enfin, il mentionne que les indiens n'ont pas de religion et vivent selon la nature. C'est ici qu'est introduite la référence, explicite cette fois, à l'épicurisme («epycuri potius dici possunt quam stoici15 »), à laquelle font suite d'autres caractéristiques telles que l'absence de commerce, la présence de guerres incessantes et le cannibalisme. L'organisation de ce passage est beaucoup moins nette que dans la lettre précédente : les éléments, parmi lesquels l'association indien-épicurien, sont donnés pêle-mêle et l'épicurisme n'est pas souligné comme un caractère particulier.

Le Frammento Ridolfi est, comme son nom l'indique, un fragment de lettre découverte en 1927 par l'historien florentin Roberto Ridolfi. Cette missive est en réalité une réponse que Vespucci adresse à Lorenzo di Pierfrancesco de' Medici et à son entourage qui avaient formulé quelques réserves et critiques à propos d’une précédente lettre non retrouvée du navigateur. Par exemple, les florentins ne comprennent pas comment Vespucci et ses compagnons ont pu acheter des esclaves à une population qui ne connaît pas la monnaie. Pour leur expliquer combien la conception indienne de la richesse diffère de la logique d'accumulation des capitaux, caractéristique de leur société, Vespucci recourt à l'épicurisme :
come dissi, la vita loro è più presto epicura che istoica o accademica, perché come dico, non tengono beni proprii, né dipartimento di regni né di provincie ; in concrusione, tutto è comune e se loro ci dettono o, come dissi, venderonci stiavi, non fu la vendita per prezzo pecunario, salvo che quasi dati grati16
Remarquons que dans cette phrase, qui ressemble à une argumentation, reviennent les éléments rencontrés dans les autres lettres : absence de propriété privée, de structures politiques et administratives, vie en communauté. Cependant le narrateur, en rattachant la façon de vivre des indiens à une école de pensée précise, insiste davantage sur ce que nous pourrions appeler une éthique (« la loro vita è... »), plutôt que sur ce qui serait de l'ordre de l'essence, comme dans le Mundus Novus (« et epycuri potius dici possunt ...»).

Dans la Lettre à Soderini17, nous retrouvons cette même référence à un mode de vie : « La loro vita giudico essere epicurea 18». Ce texte, beaucoup plus long que les autres lettres, fut imprimé pour la première fois en 1507 dans sa version latine, par les savants du Gymnase Vosgien réunis à Saint-Dié-Les-Vosges. Ceux-ci préparaient une nouvelle version de la Géographie de Ptolémée et firent paraître en 1507 la Geographiae Introductio qui présentait, outre une introduction à la discipline géographique, un planisphère sur lequel est dessiné pour la première fois le nouveau continent baptisé « America » en l'honneur de Vespucci. Enfin la lettre du florentin, présentée sous le titre de Quattuor Navigationes vient enrichir les nouvelles connaissances avec le récit qu'elle propose de ses quatre voyages19.

La phrase qualifiant la vie des indiens d'épicurienne apparaît dans la narration du premier voyage. Dans le quatorzième paragraphe, la notion d'épicurisme semble induite par la phrase précédente constatant l'absence de loi et de religion organisée : « In queste gente non conoscemmo che tenessino legge alcuna, né si posson dire mori né giudei e piggior che gentili, perché non vedemmo che facessino sacrificio alcuno, nec etiam non tenevono casa di orazione20 ». Comme dans le Mundus Novus, l'évocation de l'épicurisme intervient au milieu d'une énumération d'éléments disparates, ce qui tend à renforcer l'hypothèse d'un texte élaboré à partir de plusieurs lettres par un éditeur21 qui reprend l'association indien-épicurien sans comprendre nécessairement le sens que lui attribue Vespucci, mais qui, en revanche, en devine les potentialités en termes de communication et de rentabilité, même au prix d'une simplification.

Si Vespucci a certainement lu les premières relations de Colomb décrivant les Amérindiens, il prend peu à peu ses distances par rapport à la vision biblique du génois qui assimile les nouvelles terres au Paradis Terrestre22. L'épicurisme semble alors répondre à sa démarche de compréhension et d'explication de ce nouveau monde, en particulier sur le problème que pose la présence sur ces terres d'une humanité différente. L'utilisation de cette notion n'est alors ni fortuite, ni purement poétique et il nous faut maintenant chercher du côté de l'horizon de sens de celle-ci : à l'époque de Vespucci, qu'est-ce qu'un épicurien? Pourquoi une société épicurienne correspond pour lui à une société sans lois, sans religion et sans propriété privée?

2- L'épicurisme : un lieu commun?
L'adjectif « épicurien », lorsqu'il est employé pour caractériser les peuples indiens, doit être immédiatement compréhensible et évocateur pour les premiers lecteurs de Vespucci, que sont Lorenzo di Pierfrancesco de' Medici et son entourage florentin. Le contexte historique dans lequel se sont déroulées leurs relations peut nous guider dans une première tentative d'interprétation du sens à donner au terme « épicurien ». Ensemble, ils ont connu jusqu'en 1492 la période fastueuse du « gouvernement » de Laurent le Magnifique durant laquelle le climat culturel, populaire comme intellectuel, pouvait laisser penser qu'on vivait un nouvel Age d'or en accord avec les principes horatiens et hédonistes du Carpe diem, ressentis comme un aimable épicurisme. La Florence que quitte Vespucci entre 1491 et 1492, connaîtra ensuite de profonds bouleversements : mort du Magnifique, début des guerres d'Italie, Charles VIII roi de France accueilli à Florence, Piero de' Medici banni de la ville. L'ouverture d'une crise politique et morale va ensuite déboucher sur l'installation de la république théocratique de Jérôme Savonarole où l'épicurisme de la période précédente est violemment dénoncé par les « piagnogni », les pleureurs, partisans du moine dominicain, comme en témoigne un passage du Diario Fiorentino du savonarolien Luca Landucci, qui voit dans les opposants au régime et à l'ordre moral mis en place une « giovanaglia di poco spirito », une marmaille bien sotte, qui veut vivre « all'epicura »23, à l'épicurienne. A travers ces mots, l'auteur semble dénoncer ceux qui éprouvent la nostalgie d'une époque qui ne voulait pas stigmatiser outre mesure la recherche des plaisirs et les comportements déviants par rapport à la morale chrétienne. Son usage de l'anti-épicurisme ne fait que refléter les positions des détracteurs du philosophe grec, qui, de l'Antiquité au Moyen Age chrétien, ont déformé l'idée de bonheur épicurien, résidant dans la domination des passions, en recherche incessante des plaisirs. L'épicurien apparaît alors comme un être aux mœurs dissolues, incapable de contrôler ses appétits. Nous retrouvons cette représentation au XIVème siècle dans un prêche de carême de Giordano da Pisa24, qui résume ainsi les préceptes d'Epicure : « e [Epicuro] disse che non si dee fare l'uomo nulla astinenza al corpo suo, né di mangiare, né di bere, né di nullo diletto carnale che voglia 25». Est donc coupable d'épicurisme, de façon générale, celui qui s'adonne aux péchés de gourmandise et de luxure, d'autant plus que, si l'âme n'est pas immortelle, l'homme, libéré de la crainte du jugement et du châtiment divins, trouve en toute occasion « grandissimo argomento di peccare26 », une très bonne raison de pécher. L'épicurien devient alors un danger pour la société comme en témoigne un peu plus tard le chroniqueur florentin Giovanni Villani qui explique l'incendie de la ville de 1117 par l'intervention d’une punition divine : « imperciocchè la città era malamente corrotta di resia, intra l'altre della setta degli epicurei, per vizio di lussuria e di gola 27».

Cette citation évoque une plus grande complexité connotative du terme « épicurien », puisqu'à la dimension morale, comme nous pouvions déjà l'entrevoir chez Landucci et dans les citations précédentes, vient s'ajouter une condamnation théologique et politique induite par la notion d'hérésie28. Dante Alighieri, dans la Divine Comédie, nous en fournit l'exemple le plus éloquent. En effet, le poète place les épicuriens dans le sixième cercle de l'enfer, c'est à dire à l'intérieur de la cité de Dité, lieu d'expiation des plus graves péchés, parmi lesquels celui d'hérésie. Dans le dixième chant, la négation de l’immortalité de l'âme humaine semble effectivement être condamnée au nom de l'hérésie :
« Suo cimitero da questa parte hanno

con Epicuro tutti suoi seguaci

che l'anima col corpo morta fanno29 » (v13-15)
En cela, Dante ne fait que relayer le principal reproche adressé à la pensée d'Epicure, réduite presque exclusivement, depuis l'Antiquité et à travers tout le Moyen Age, à cette seule question du statut de l'âme. Mais c'est plutôt dans le reste du chant que réside l'originalité du traitement que le poète réserve aux épicuriens, et ce pour des raisons certainement politiques. En effet, les tombes du philosophe et de ses disciples servent de décor à la rencontre emblématique entre Dante et Farinata degli Uberti. Le dialogue entre les deux personnages évoque les violentes luttes communales entre les factions florentines ainsi que les exils répétés de familles entières, dus à la rivalité entre les gibelins, partisans de l'Empereur dont Farinata est le chef de file, et les guelfes, partisans du pape, dont Dante est un représentant. Dans une Florence où le parti guelfe finit par l'emporter, la notion d'hérésie s'appliquera tant aux gibelins qu'aux épicuriens, les associant dans une même représentation. Tous deux ennemis de l'Eglise, les uns pour des raisons politiques, les autres pour des raisons philosophiques et morales, ils se retrouvent exclus d'une identité chrétienne et citadine. Cette idée peut être confirmée par d'autres sources florentines qui représentent la cour de l'empereur Frédéric II de Sicile et de son fils Manfred comme un endroit de perdition morale, règne des épicuriens. La qualification d’ « épicurien » sert alors à dévaloriser un ennemi et à le charger de tous les vices d'une société, quitte à le bannir de l'humanité et à le renvoyer à sa part de bestialité voire à le repousser dans le monde de l'animalité.

Animalité que, dès l'Antiquité, nous retrouvons associée à l'épicurisme, souvent avec une valeur d'invective, en un lieu commun qui semble contenir toutes les représentations négatives que nous avons évoquées jusqu’ici : incontinence, transgression morale, altérité philosophique, politique ou religieuse. Ainsi Horace n'hésite t-il pas à traiter les élèves du Jardin de « pourceaux épicuriens », avec une métaphore que la théologie chrétienne reprendra et développera pour dénoncer l'erreur d'Epicure à propos du problème de l'immortalité de l'âme. En effet, Grégoire de Nysse, un des pères de l'Eglise, explique que l'épicurien, comme le porc, ne pouvant lever la tête pour contempler le ciel se retrouve condamné à fouiller la terre de son groin.

Toutefois pendant le Moyen Age, en dépit des déformations que subit la pensée du philosophe et des utilisations qui en sont faites, il est possible d'accéder aux préceptes originaux de l’épicurisme, notamment par le biais des Lettres à Lucilius de Sénèque et du De Finibus de Cicéron. Si les auteurs récusent les considérations sur la mortalité de l'âme, certains n'en commentent pas moins positivement l'idée de recherche de bonheur selon des principes de modération. Dante Alighieri, par exemple, qui condamne par ailleurs durement les épicuriens aux peines de l'enfer, s'en fait l'écho dans son Convivio30 dont un paragraphe résume ainsi l'éthique épicurienne : de même que les animaux, dès leur naissance, tendent par nature à rechercher non la souffrance mais le plaisir, le but de toute vie humaine est d'atteindre l'état de voluptas. Suivre les lois de la nature ne signifie donc pas s'abandonner à tous les vices et suivre ses bas instincts31, mais bien tenter d'atteindre l'ataraxie, état de paix physique et spirituelle. Nous retrouvons ce même thème de l'utilisation vertueuse du plaisir au XVème siècle, jusque dans les œuvres de Marsile Ficin, qui par ailleurs lui ajoute une signification mystique d'ascension vers le divin. Le représentant majeur du néoplatonisme florentin profite sans doute de la véritable revalorisation de l'épicurisme due à la redécouverte, dans le contexte du premier humanisme, des textes originaux et fondamentaux de la philosophie épicurienne dont il a pu apprécier les subtilités. En effet, vers 1414, de Constantinople, Giovanni Aurispa ramène à Florence la Vie des Philosophes de Diogène Laërce qui contient, outre une biographie d'Epicure, trois lettres du maître (lettre à Hérodote, lettre à Pythoclès et lettre à Ménécée). En 1475, Ambrogio Traversari se charge de traduire en latin cette œuvre qui circulera sous forme manuscrite32. C'est en 1417 que Poggio Bracciolini quant à lui découvre dans le monastère de Murbach, un manuscrit du De rerum natura de Lucrèce, mise en vers des théories de celui qu'il considère comme son maître, Epicure. Il en réalise une copie qu'il adresse à Florence à son ami Niccolò Niccoli. Ces textes, présents dans les bibliothèques de nombreux savants, hommes de lettres et marchands cultivés, connaissent une large diffusion manuscrite et imprimée qui peut sans doute s'expliquer par l'originalité des thèmes abordés et la façon dont ils sont traités.

Dans le cinquième livre du poème, Lucrèce procède à une réflexion approfondie sur l'humanité et son évolution et propose aux lecteurs de la Renaissance une alternative aux mythes de l'Age d'or et du Paradis terrestre. En considérant l’histoire humaine non en termes de transcendance et de création mais bien d'immanence et de développements, le De rerum natura a sans doute fasciné certains humanistes et penseurs politiques florentins33 qui s'interrogeaient sur l'origine des lois et valorisaient leur rôle dans la cité car elles permettent de faire passer les hommes d'un état de licentia à un état de libertas. C'est ce que suggère Lucrèce, qui nous fait assister à l'évolution d'une humanité sauvage, victime du désordre et de la violence de la Nature, soumise à ses appétits, à une société organisée et régie par les lois grâce aux découvertes et aux progrès techniques. À l'opposé de l'image de l'animal social et politique d'Aristote, modèle de l'homme du premier humanisme34, émerge alors la figure dérangeante du primitif, chargé d'une animalité positive. Ces thèmes, souvent associés au courant antihumaniste, nous les retrouvons dans l'entourage familial et professionnel de Vespucci où il a pu rencontrer différents lettrés et artistes influencés par les vers et par la pensée de Lucrèce : ainsi le peintre Piero di Cosimo qui réalise pour Guidantonio Vespucci, l'oncle diplomate d'Amerigo, une série de tableaux qui mettent en scène l'influence civilisatrice de certains personnages mythologiques tels que Vulcain, Éole ou Bacchus35, ou encore le poète grec Michel Marulle, auteur des Hymnes naturels36, protégé de Lorenzo di Pierfrancesco.

Il peut être intéressant de confronter la description des indiens-épicuriens de Vespucci à l'évocation lucrétienne des premiers hommes :
Ils ne savaient pas encore quel instrument est le feu, ni se servir de la peau des bêtes sauvages, ni se vêtir de leurs dépouilles. Les bois, les cavernes des montagnes, les forêts étaient leur demeure; c'est dans les broussailles qu'ils cherchaient pour leur corps malpropre un abri contre le fouet des vents et des pluies. Le bien commun ne pouvait les préoccuper, ni coutumes ni lois ne réglaient leurs rapports. La proie offerte par le hasard, chacun s'en emparait; être fort, vivre à sa guise et pour soi, c'était la seule science. Et Vénus dans les bois accouplait les amants. Ce qui donnait la femme à l'homme, c'était soit un mutuel désir, soit la violence du mâle ou bien sa passion effrénée, ou encore l'appât d'une récompense, glands, arbouses ou poires choisies.
Les indiens épicuriens de Vespucci partagent avec l'humanité primitive lucrétienne certains éléments d'un état ante legem tels que la nudité, l'absence de règles matrimoniales et plus généralement l'absence de structures politiques, économiques et sociales. Le voyageur constate qu'en revanche les populations amérindiennes possèdent la caractéristique d'un habitat construit, propre à l'humanité civilisée de Lucrèce, car elles vivent en communauté dans d’immenses bâtisses de bois.

Si Vespucci a lu ou entendu les vers de Lucrèce, il n'en a certainement qu'un souvenir confus lorsqu'il écrit. Cependant, son attention aux critères de civilisation (les vêtements, la technique, le langage, l'habitat, les lois) témoigne peut-être d'une même vision évolutionniste et historique. L'absence de providence divine serait alors ce qui distinguerait les descriptions de Vespucci de la vision colombienne de l'Amérique comme Paradis terrestre, u-topos, non lieu par excellence, même si le florentin y souscrit parfois dans certaines évocations de la nature. Toutefois, lorsqu'il décrit la société humaine, cette image laisse place à celle d’un monde engagé dans un processus historique, «a post-lapsarian place »37, un monde après la chute, représentation qui rend possible une nouvelle appréhension de l'indien en tant qu'individu. Définis comme épicuriens, les habitants des Indes Occidentales trouvent ainsi leur place dans la complexité de l'imaginaire florentin que nous avons évoqué jusqu'ici. Mais l'épicurisme n'est pas seulement un élément descriptif et riche d'évocation, car il participe d'une volonté de l'auteur d'analyser une société et de transmettre des connaissances voire des questionnements, d'une part à des lecteurs initiés, à savoir le cercle privé de Lorenzo di Pierfrancesco, et d'autre part mais de façon indirecte, à un public plus large par le biais des textes édités.
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