Les écrivains de la Bible Nouvelle Traduction





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Les écrivains de la Bible Nouvelle Traduction
Pierre Lassave
Ces trente dernières années en France ont vu diverses traductions de la Bible prendre place dans les rayons des librairies non religieuses. Leurs traducteurs, qui prennent rang d’auteurs, veulent retrouver la saveur du texte originel, libérer un monument littéraire d’une trop longue emprise ecclésiale. Après la traduction « séculière » de la prestigieuse collection de la Pléiade chez Gallimard dans les années 1960, conduite par des exégètes et écrivains transfuges de l’Église, voici de curieux décalques de l’hébreu forgés par l’essayiste André Chouraqui qui voisinent avec les expérimentations rythmiques du linguiste et poète Henri Meschonnic1. Les éditeurs confessionnels installés sur un marché biblique non négligeable (plus d’une centaine de milliers d’exemplaires par an) ne restent pas inertes : la Bible de Jérusalem (Cerf), major des ventes, renouvelle et diversifie ses versions, l’Alliance biblique universelle, groupe protestant, multiplie ses versions populaires en « français courant » ou « fondamental » (à vocabulaire limité), la Traduction œcuménique circule dans la Pochothèque (Livre de poche), etc.

Cet engouement éditorial pour la Bible a sans doute de multiples causes. J’en suggèrerai quatre.

Premièrement, le regain général de curiosité pour les sources monothéistes au moment où les conflits du monde se donnent pour guerres de religions, et où, en France tout particulièrement, la séparation des Églises et de l’État n’a pas favorisé la culture biblique du pays. Le succès d’un thriller américain à grand tirage comme le Da Vinci Code qui rejoue le vieux fantasme des secrets de famille du christianisme ou le battage médiatique autour de la découverte de L’Évangile de Judas (manuscrit apocryphe et gnostique qui transforme le traître en meilleur des disciples) témoignent, au-delà des évidents intérêts commerciaux, de la profondeur de la demande symbolique.

Deuxièmement, l’empoussièrement rapide du langage des versions de référence de l’après-guerre comme la Bible de Jérusalem, celle de la Pléiade ou même déjà la Traduction œcuménique des années 1970 : tournures empesées, formules consacrées (« En vérité je vous le dis ») et banalisées (« Et la lumière fut », « vanité des vanités », « à chaque jour suffit sa peine », « qui m’aime me suive », etc.), apparats dogmatiques ou catéchétiques.

Troisièmement, le renouvellement de l’exégèse biblique au plan historique et littéraire, ainsi que l’attestent par exemple certaines émissions sur Arte comme Corpus Christi (1994-1997) ou L’origine du christianisme (2004), dont le succès d’audience, chiffré autour d’un à deux millions d’auditeurs par émission d’une heure, corrobore l’intérêt de connaissance pour l’étude critique des traditions scripturaires les plus lointaines.

Quatrièmement, le déclin des vieux clivages de croyance chez les intellectuels, du moins le rejet des affiliations réductrices. Écrivain mystique, engagé ou converti, ces figures ne jouent plus comme encore avant-guerre dans la construction des valeurs de « singularité »2. Mais les traditions religieuses ne sont pas moins revisitées ou traversées par nombre d’entre eux, croyants ou athées, tant elles recèlent de signifiants pour exprimer l’existence et le monde aujourd’hui.

Ces divers éléments de contexte ne sont donc pas étrangers au lancement de la fameuse « Bible des écrivains » qui a fait la une de la rentrée littéraire de 2001.

La naissance du projet



L’initiative provient de la rencontre entre l’un des majors de l’édition catholique, Bayard Presse, en mal de Bible de référence (« belle à lire et à entendre »), un réseau d’écrivains ouverts à l’expérimentation poétique et un groupe de biblistes rompus à l’exégèse historico-critique et littéraire3. Frédéric Boyer, normalien féru d’exégèse, écrivain prolifique chez p.o.l. et éditeur chez Bayard en est la cheville ouvrière, l’agent de liaison en quelque sorte entre écritures profanes et sacrées. Directeur temporaire du Monde de la Bible, magazine d’histoire et d’archéologie rénové au début des années quatre-vingt-dix, Boyer a eu l’idée d’associer des biblistes et des écrivains pour retraduire à nouveaux frais la grande bibliothèque judéo-chrétienne (ta biblia). Il s’agit de faire œuvre historique et poétique avant toute considération théologique ou confessionnelle. L’enrôlement des écrivains et des biblistes dans cette ambitieuse aventure n’a cependant rien eu de mécanique. Dès 1994, Boyer a convaincu Olivier Cadiot, son collègue poète chez p.o.l., de faire un essai avec le père Marc Sevin, bibliste arrivé du Cerf chez Bayard, allié de poids dans la place et le petit monde des exégètes.

« Un beau matin… » comme le dit maintenant la légende médiatique, le poète reçoit alors du bibliste, par courrier, un très court psaume augmenté de longs commentaires philologiques, « l’infrapoème d’un texte décortiqué, dit Cadiot, démantibulé, un magma de mots qui partent dans tous les sens » (e). Il faudra plusieurs mois à l’écrivain, qui se prend alors pour un « paléontologue des mots », pour proposer à ses partenaires une forme qui tienne, un rythme qui évoque celui du chant précatif transmis par les versets davidiques. Dans ce travail d’agencement, le poète se rattache à la mise en vers, au réglage des blancs et des coupes, pour donner à lire et à entendre la voix lointaine qui se contracte et se dilate alternativement : angoisse existentielle et espérance de salut, vers courts d’action et vers longs de contemplation. Une première forme est trouvée, d’autres suivront, loin du décalque étymologique ou rythmique, pour atteindre au plus près des intentions initiales que la science du texte permet de conjecturer.

« Ce ne sont plus les Psaumes et pourtant tout y est », dit le bibliste Sevin. « Les versets hébraïques correspondent à un matériau proche de la poésie contemporaine, à un certain état issu d’expériences limites comme le Tombeau d’Anatole de Mallarmé », commente Cadiot. « Nous ne le savons pas encore, mais le projet de la nouvelle traduction vient de naître », indique Boyer qui lui-même fait quelques essais avec d’autres spécialistes sur d’autres textes aussi différents que la Genèse à un bout et les Lettres de Paul à l’autre (e). L’idée d’un « binôme traducteur » pour chacun des 73 livres bibliques se forme avec celle de ne lui laisser qu’une seule consigne : éviter tout à la fois le « calque archaïsant » et la « belle infidèle » pour « tenter chaque fois, une solution personnelle contemporaine qui retourne à la source du texte en même temps qu’elle propose une façon d’habiter le texte, de le faire entendre »4. Les sources retenues relèvent des plus récentes éditions critiques en hébreu, araméen et grec adoptées par la communauté scientifique5. Partant de là, le projet est mûr pour convaincre le directoire de la maison de débloquer les fonds pour le lancement d’une « locomotive » dont on peut escompter une suite de produits dérivés.

L’équipée



Dans la foulée des premiers essais, les binômes traducteurs s’assemblent au gré des compétences, affinités, disponibilités et volontés. Une trentaine de biblistes et une vingtaine d’écrivains se mettent progressivement à la tâche. Les biblistes « gardiens des sources » partagent entre eux une même communauté de savoir philologique, historique et théologique. Nombre de ces érudits discrets qui proviennent de différents horizons confessionnels et universitaires sont passés par la prestigieuse École biblique et archéologique de Jérusalem. Du côté des « virtuoses de l’écriture », ce serait plutôt l’éditeur p.o.l. qui imprime sa marque expérimentale et indépendante d’« éditeur de littérature générale singulier »6. Le recrutement qui s’opère tourne en effet autour du réseau des collaborateurs de l’éphémère Revue de littérature générale éditée par p.o.l. et dirigée par Cadiot et Pierre Alferi. Revue militant pour une littérature qui retrouve le chemin de la création formelle en intégrant les théories de la déconstruction, lieu de résistance aussi à la « révolution conservatrice » dans l’édition, selon l’expression du sociologue Pierre Bourdieu que les auteurs reprennent nommément à leur compte7. Le mathématicien et poète oulipien Jacques Roubaud, le romancier Jean Echenoz et le dramaturge Valère Novarina, futurs traducteurs, signent le manifeste. Mais le poète Emmanuel Hocquard, au centre du groupe, déclinera l’offre au motif que la Bible est un « mauvais livre ». Boyer, Cadiot, Alferi, Echenoz, Roubaud, Emmanuel Carrère, Jean-Luc Benoziglio, François Bon, Marie Ndiaye, Marianne Alphant, Marie Depussé, Marc Cholodenko, pour les plus connus, les amitiés et les affinités électives élargissent de proche en proche le cercle, de p.o.l. à Minuit, au Seuil, jusqu’à Gallimard8. Seule la compétence littéraire est mise en avant, mais le réseau ne refuse pas les attributs complémentaires : Florence Delay, romancière et traductrice, amie de Roubaud mais qui ne cache pas son retour à la foi chrétienne, demande ainsi à Boyer « s’il faut être athée ou agnostique pour faire partie de l’équipe » (e). Belle mise en relief par antiphrase du déni d’affiliation !

Ne trouvant pas assez de biblistes disponibles – spécialité qui se fait rare en France et surcharge ses survivants de tâches de publication accaparantes –, l’éditeur fait appel aux services d’exégètes canadiens, lesquels n’acceptent l’offre, fierté québécoise oblige, que si des écrivains du pays les accompagnent. On voit donc le poète et essayiste médiéviste Jacques Brault, pour le plus connu, entrer dans la danse, mais aussi Marie-Andrée Lamontagne, Pierre Ouellet, Marie-José Thériault, auteurs en voie de reconnaissance locale. L’éditeur catholique et canadien Médiaspaul se joint alors à Bayard comme partenaire du Nouveau Continent.

En quelques années, les binômes sont tous au travail, avec quelques défections en cours de route comme le retrait de Cholodenko, jugé trop « sourcier », ou de Marie-José Thériault, à l’inverse jugée trop « belle infidèle » par la petite équipe dirigeante installée auprès de Boyer, où les biblistes jésuites, accueillis par l’éditeur assomptionniste, se montrent influents9. Généralement peu familiers de la Bible et de ses langues, les écrivains sont impressionnés par la science du texte de leurs partenaires exégètes et vaguement inhibés par la complexité historique du matériau, véritable palimpseste d’un millénaire d’écriture aux genres multiples et imbriqués. Fascinans et tremendum, répète Echenoz qui souhaite s’en tenir à une humble tâche de « mécano de la phrase » à laquelle il se livrera pendant trois ans les après-midi et parfois la nuit – « Divertissement sérieux » qui survient comme un « don du ciel » pour rythmer la vie du futur prix Goncourt au moment où ses « petites machines romanesques » patinent un peu dans son atelier solitaire (e).

Contre toute attente, les savants polyglottes, censés avoir le dernier mot en cas de litige, poussent en fait les écrivains à vaincre leur crainte d’innover. Au fil des interactions, les points d’équilibre se cherchent et se trouvent entre conduire le lecteur à la rencontre du lointain auteur et laisser ce dernier se faire entendre du lecteur d’aujourd’hui, pour reprendre la fameuse équation de Friedrich Schleiermacher10. Roubaud y fait par exemple l’expérience du « traducteur collectif » lors de séances de travail à haute voix avec sa collègue Marie Borel et son bibliste Jean L’Hour. Le récit après-coup des trouvailles qui compense les tensions et doutes du moment nous en donne une illustration sur un choix discuté dans l’Ecclésiaste (Qohélet) :
Il y avait cette histoire de vanité des vanités, buée des buées, vapeur des vapeurs et tout le fourbi. On a longuement cherché à haute voix ; puis un jour j’ai dit : mais pourquoi pas laisser hével havalim puisque ça consonne avec le reste, vent, vain, vanité ? (Borel)
Du latin vanitas, le mot vanité ne retient aujourd’hui que le sens d’orgueil et délaisse le sens d’inutilité à l’adjectif vain ; donc impossible de traduire les deux en un seul mot. Le choix d’hével était le moins mauvais et donnait un rythme. (Roubaud)
Évidemment je voulais éviter cet hébraïsme qui faisait un peu recherché, mais avec la recomposition en quatrain ça ajoutait un tempo lancinant. Le compromis s’est fait en insérant hével dans un bloc de mots qui l’explicitait à chaque fois. (L’Hour) (e)
A noter que les désaccords notables entre partenaires ont plus porté sur le lexique (cf. les mots théologiquement et politiquement chargés comme le terme « Juif » dans le Nouveau Testament) que sur les choix stylistiques. Mais le débat a souvent dépassé le clivage entre bibliste et écrivain ; il en va par exemple de la question de la neutralisation des genres soulevée par les canadiens adeptes du langage « inculturé ». Le « Notre Père » sera cependant maintenu contre le « Notre Parent » proposé Outre-Atlantique. Abandonnant les premiers titres trop ésotériques ou ronflants – « Bible des cinquante », allusion à la Septante ; « Bible 21 », pour le xxie siècle –, l’équipe dirigeante choisit « La Bible, nouvelle traduction » (bnt pour les initiés), plus modeste mais qui ne cache pas son ambition. Par respect du droit canon, le directoire de Bayard sollicite l’imprimatur officiel de l’Église malgré la réserve des initiateurs qui depuis l’origine ont voulu affranchir le texte de toute mainmise confessionnelle appauvrissante. Cet embarrassant imprimatur ne sera pas formellement accordé, mais la hiérarchie épiscopale salue le sérieux exégétique et la qualité littéraire de la traduction et encourage les fidèles à sa lecture renouvelante.
L’épreuve publique
Dès la publication peu après les attentats de New York, la presse glose avec gourmandise sur cette « Bible aux habits neufs » qui chamboule la langue de la tradition chrétienne : « l’esprit » transformé en « souffle » ; la « foi » réduite à de la « confiance » ; la « résurrection » au « relèvement » ou tout simplement au « réveil » ; le « Verbe » à la « parole » ; l’« arche » à un « coffre » ; « Satan », édulcoré en « adversaire », etc. Au petit jeu des mots s’ajoutent ceux des chiffres (querelle passagère sur le montant des investissements consenti) et des portraits : « l’Immortelle » (Delay) confessant ses « audaces » en toute simplicité ; le « Mécano de la phrase » (Echenoz) insistant sur sa « soumission absolue » au texte sacré ; le « Manager » (Boyer), « beau catholique aux allures de prédicateur romantique », etc. Le tir de barrage des secteurs conservateurs de l’Église n’aide pas seulement la presse mais aussi la rapide montée en régime des ventes. Comme pour faire contre-feu, le progressiste Cerf passe une alliance contre nature avec le conservateur Mame (groupe Edifa) pour éditer en toute hâte une nouvelle version de la Bible de Jérusalem à prix cassé mais dont les notes apologétiques vont provoquer un conflit hors de saison avec une partie de la communauté juive.

Quelques critiques s’aventurent plus loin dans les questions de style pour louer ou blâmer l’effort d’épuration du texte : « Bible à l’os » pour les uns, « Bible gadget à l’écriture blanche, frigide et anorexique » pour les autres. Au-delà des exclamations sur un « big bang sémantique » qui noierait « le message divin dans l’immanence démocratique d’un langage de micro-trottoir », comme l’écrit le philosophe et chroniqueur Alain Finkielkraut, peu notent que la traduction en binômes séparés relance le kaléidoscope scripturaire. Ce sont les poètes qui ont transposé l’accumulation hébraïque de mots sans liaisons avec le plus d’audace. On l’a entrevu à propos du Qohélet (L’Ecclésiaste) transformé en naïfs quatrains scandés par le lancinant Hével havalim. Outre l’initiation psalmiste de Cadiot, également évoquée, il faudrait décrire les « petites formes » inventées par Alferi pour faire revivre le drame de Job, notamment les variations métriques qui distinguent les acteurs de la scène tragicomique et accentuent le dialogue de sourds entre Job et ses conseilleurs, entre les hommes et un dieu insaisissable.

Mais il serait trop long d’inventorier les multiples procédés prosodiques et graphiques qui redonnent voix et forme à la page écrite : le livre des Proverbes transposé en comptines, l’Exode en épopée, les prophètes en imprécateurs de tragédie, les livres de Ruth ou d’Esther en petits contes pour enfants, etc. Les romanciers ne sont donc pas en reste : le présent narratif, le style direct avec dialogues et le rajeunissement de l’expression marquent leur passage. Habiles à se jouer des genres dans leurs œuvres personnelles, nombre d’entre eux ont finalement surmonté leur crainte de « remixer » le dépôt sacré. La presse en relève quelques perles comme cette réponse sans ambages de Jésus aux Pharisiens : « Quelle engeance ! Exiger un signe ! Plutôt crever ! ». Pour répondre à la pression ecclésiale, la version de poche de 2005 corrigera le tir – « Plutôt mourir ! » –, mais le passage d’Emmanuel Carrère à la télévision en 2001 pour expliquer son premier choix n’a pas moins fait bondir les ventes de 5000 exemplaires le lendemain, marché du livre oblige ! Tout se passe donc comme si cette traduction historiquement contrôlée mais formellement iconoclaste mettait en regard la pluralité constitutive des sources avec celle de ses cibles potentielles. En faisant « tressaillir et craquer la langue hôtesse », comme dirait Michel Deguy11, les écrivains ont sans doute créé quelque nouveau lien entre de lointains auteurs inspirés et de proches lecteurs aux attentes multiples, à l’écart des traditions religieuses auxquelles l’on doit pourtant la transmission de l’héritage. De cet effet de composition qui explique un succès éditorial riche de malentendus, nos écrivains sont inégalement conscients.

Les effets



Pour la plupart d’entre eux, cette aventure reste avant tout une expérience d’écriture qui témoigne hautement d’une culture ouverte de la traduction opposable aux scléroses de la tradition. Boyer consacre à cet égard tout un essai sur cet antagonisme pour se défendre des attaques conservatrices venues de droite comme de gauche12. La transformation de soi par la langue de l’autre, écrit-il en substance, trouve ses fondements dans la métanoia chrétienne : « Un christianisme qui n’a que la langue de l’autre pour se dire à lui-même en se disant aux autres »13. L’essai rejoint, faut-il le préciser, les thèses humanistes du philosophe Paul Ricœur qui voit dans la traduction le paradigme de « l’équivalence sans identité », gage de la coexistence universelle entre les cultures14.

Depuis cette expérience biblique, les écrivains ont pris goût au travail de traduction, mais en retournant à une littérature plus profane et contemporaine : Boyer traduit ainsi Dennis Cooper, écrivain de la contre-culture gay américaine ; Cadiot traduit et transpose pour le théâtre Gertrude Stein, figure franco-américaine de l’avant-garde artistique à l’entre-deux-guerres ; François Bon souhaite s’attaquer à Shakespeare ; Lamontagne, à Montréal, évoque le projet d’« ateliers de traduction » à l’instar des ateliers d’écriture, etc15.

Participer à l’aventure fut aussi pour les écrivains une expérience collective et individuelle inoubliable et marquante. Signe de liberté pour les agnostiques déclarés comme Roubaud ou marque de fidélité pour son amie l’académicienne Florence Delay, également traductrice de textes anciens, mais qui dit avoir plus que jamais rencontré dans cette épreuve biblique le « sentiment de l’inconnu » (e). Si quelques figures réapparaissent à la surface des œuvres respectives – Carrère intitule « L’adversaire » son récit de l’affaire Roman, devenu film à succès16 –, les effets secondaires s’avèrent plus discrets. Alferi dit ainsi avoir vu sa « myopie des mots » s’aggraver tandis que Benoziglio a tenté après-coup le premier (« et dernier ») roman antique de sa carrière (e). Si l’invention binaire de Cadiot (vers longs et courts alternant dans la respiration psalmiste) fait désormais partie de sa panoplie d’écrivain à la rubrique « pulsation », la plupart de ses collègues confessent des échos plus intimes, comme par exemple pour Alphant le goût retrouvé de la clarté après « une si rude expérience de taille du buisson hébraïque » ou, à l’inverse, pour Borel, la redécouverte de la multiplicité des aspects et des temps verbaux après la « cure d’hébreu, langue limitée à l’accompli et l’inaccompli » (e). Ces considérations grammaticales confirment que nos experts en réécriture se trouvent loin des adaptations animées de foi mystique à l’image d’un Paul Claudel, adepte inconditionnel de la Vulgate latine et qui se disait « écœuré » par les traductions bibliques contemporaines.

Mais, plus globalement, ce que la critique littéraire appelle désormais la « Bible des écrivains » témoigne surtout d’une recomposition des liens entre les credo historiquement disjoints de la littérature et de la religion. Un rapide examen des parcours individuels l’atteste. Chez Boyer, par exemple, un fil rouge se dessine entre une abondante œuvre romanesque taraudée par le mystère de l’altérité entre les êtres, une référence lancinante à la tradition chrétienne et le travail sur le texte biblique, hier apprentissage de l’herméneutique et depuis cette traduction, traversée concrète du corps scripturaire. Pour d’autres, l’épreuve de réécriture biblique n’a pas été qu’un simple exercice de style, mais a indirectement répondu à des questions enfouies dans l’inconscient personnel, par exemple, la crainte enfantine du sacré chez Echenoz, Cadiot ou Alphant ; le conflit judéo-chrétien intériorisé chez Benoziglio, petit-fils catholicisé en Suisse de migrant juif du Bosphore ; la judéité déniée chez Alferi, fils du philosophe Jacques Derrida, etc. Pour la plupart mais à des degrés divers, le régime de singularité des valeurs propres à l’écrivain a été volontairement mis au service du régime de fidélité aux lointains auteurs des Écritures plutôt qu’à leur sacralisation depuis deux millénaires. Servitude volontaire qui a peut-être momentanément coûté plus à l’image libertaire des plus connus qu’à d’autres moins connus pour qui, à l’inverse, participer à ce collectif innovant fut plutôt une aubaine.

Épilogue



Loin de certains clichés de magazine sur l’« écrivain catholique d’un nouveau type » ou sur l’« écrivain mécréant irradié par la Bible », cette aventure collective se caractérise par la diversité des postures et la complexité des recompositions individuelles qu’elle recèle. Certes, elle n’aurait pas vu le jour sans Boyer, figure de la jeune génération littéraire qui dialogue sans complexe avec la tradition chrétienne tout en évitant soigneusement de s’y enfermer. Elle a également servi autant qu’elle s’est servie du mouvement souterrain de retour, sinon de recours, au mystère transcendantal qu’incarne ici Delay. Mais les écrivains dont l’œuvre paraissait la plus marquée par la Bible, tel Pierre Michon ou Valère Novarina, se sont effacés derrière les autres : le premier a un temps tergiversé avant de décliner l’offre de Boyer ; le second, s’en est tenu avec force réserves aux imprécations du prophète Amos17. Paradoxalement, ce sont en fait ceux dont l’œuvre semblait la plus éloignée de la culture biblique qui se sont le plus impliqués dans l’entreprise, ne serait-ce qu’au plan quantitatif – Alferi, Cadiot et Echenoz ont chacun atteint ou dépassé les 250 pages. Six ans après la première publication et deux ans après l’édition de poche, les références à l’expérience, mentionnées ou tues, prolongent le constat. Ainsi Roubaud, l’un des plus réticents à s’engager dans l’entreprise, s’avère l’un de ses plus fidèles continuateurs, avec notamment son essai sur le Qohélet, « un des lieux de la Bible où le non-croyant peut le mieux comprendre le croyant » : « la position représentée par le Qohélet m’est proche, parce que sa certitude n’est atteinte qu’après que ce qui la rend difficile et exceptionnelle a été par lui montré, et dit exactement comme il le voit »18. Il en va de même de ses travaux sur Sébastien Châteillon (ou Castellion), humaniste de la Renaissance, dont l’éditeur Bayard publie la « nouvelle translation de la Bible pour les idiots », fleuron littéraire des fêtes de fin d’année 2005. Dans son dernier « multiroman » (Nous les moins-que-rien, fils aînés de personne, Paris, Fayard, 2006), l’oulipien qui met en scène son curriculum vitæ au travers de multiples visages – 12 (+1) autobiographies – devient ainsi, le temps d’un chapitre, Jacob Robaldus, le fidèle disciple de Châteillon qu’il suit dans ses dramatiques démêlés avec Calvin. Tout éventuel stigmate biblique est donc ici retourné au profit de l’imagination poétique à l’épreuve de l’impermanence du langage.

Au-delà de ses qualités propres que le temps jugera, cette traduction doit sa nouveauté à une série d’interactions inédites entre littérature canonique, expérimentation poétique et marché du livre qui assignent l’écrivain à son savoir faire à la croisée des valeurs de fidélité, de singularité et de communauté. Revenant récemment à ma demande sur l’événement, son initiateur et maître d’œuvre estime que l’hétérogénéité des traductions séparées par livre était d’autant moins réductible qu’elle était au principe même d’un work in progress qui a finalement réussi à s’imposer en tant que tel. La pluralité des réactions suscitées à la réception est à la hauteur d’une complexité scripturaire qui ne fait que croître au fur et à mesure qu’on l’approche de plus près en s’éloignant des contrôles ecclésiaux. La compétence littéraire ou la sensibilité poétique ont été les agents déterminants de cette redécouverte culturelle. D’autres aventures traductrices sont à attendre de ce point de vue, pour l’heure encore bien inchoatives19. A cet égard, l’enseignement que l’on peut tirer de la BNT est que les approximations, les équivoques et les malentendus entre acteurs, loin d’être des freins à l’innovation, en sont des éléments actifs. Nous sommes déjà loin du surinvestissement transcendantal qui par excès (l’engagement dans la Cité) ou par défaut (la publication anonyme) qualifiait les figures historiques de l’écrivain catholique.



1 Traductions d’André Chouraqui : La Bible, Paris, Desclée de Brouwer, 26 vol., (1974-1979) ; réédition en un seul volume de poche, 1989 et sq.

Traductions d’Henri Meschonnic : Les Cinq Rouleaux (Le Chant des chants, Ruth, Comme ou les Lamentations, Paroles du Sage, Esther), Paris, Gallimard, 1970 (rééd. 1986) ; Jona et le signifiant errant, Paris, Gallimard, 1981 ; Gloires (Psaumes), Au commencement (Genèse), Les noms (Exode), Paris, Desclée de Brouwer, 2001, 2002, 2003.

2 Sur le régime de singularité en tension avec le régime de communauté propre aux valeurs littéraires, voir Nathalie Heinich, Être écrivain. Création et identité, Paris, La Découverte, 2000 (Armillaire).

3 Les éléments d’information et les citations qui suivent sont issus d’une enquête réalisée en 2004 et dont les détails figurent dans Pierre Lassave, Bible : la traduction des alliances. Enquête sur un événement littéraire, Paris, L’Harmattan, 2005, (Logiques sociales). Les principales citations d’entretien seront indiquées par le signe (e).

4 Frédéric Boyer, « Introduction » à La Bible, nouvelle traduction, Paris, Bayard - Médiaspaul, 2001, p. 24.

5 Principalement la Biblia Hebraica Stuttgartensia (texte hébreu fixé par les savants massorètes au xe siècle), la Septuaginta de Rahlfs (Septante grecque dont l’origine remonte au iiie siècle avant notre ère) et le Nouveau Testament grec de Nestlé-Aland. L’ordre des livres retenu pour la traduction suit le canon hébraïque (Loi, Prophètes, Écrits) auquel sont ajoutés les livres « deutérocanoniques » puis le Nouveau Testament chrétien.

6 Fabrice Thumerel, Le champ littéraire français au xxe siècle. Éléments pour une sociologie de la littérature, Paris, Colin, 2002 (U-Lettres).

7 Pierre Alferi, Olivier Cadiot, « La mécanique lyrique », dans Revue de littérature générale, n° 1, 1995, p. 3-22.

8 Écrivains de la bnt : Pierre Alferi, Marianne Alphant, Jean-Luc Benoziglio, François Bon, Marie Borel, Frédéric Boyer, Jacques Brault, Olivier Cadiot, Emmanuel Carrère, Marie Depussé, Florence Delay, Anne Dufourmantelle, Jean Echenoz, Marie-Andrée Lamontagne, Laure Mistral, Pascalle Monnier, Marie Ndiaye, Valère Novarina, Pierre Ouellet, Jacques Roubaud.

9 Les dominicains qui dirigent le Cerf, l’École et la Bible de Jérusalem ne pouvaient qu’être réservés sur l’initiative concurrente de Bayard.

10 Friedrich Schleiermacher, Des différentes méthodes du traduire (Ueber die verschiedenen methoden des Uebersezens, 1813), A. Berman trad., Paris, Seuil-Points, 1999, p. 49.

11 « Le texte d’arrivée, travaillé par l’effort de traduire, se donne pour ce qu’il est : déplacé, hybride. La langue hôtesse tressaille et craque sous l’effort ; aux limites de résistance de sa ‘maternité’ ; et qu’elle soit capable en tant que poème de beaucoup plus d’écarts que le consensus des usagers et des grammairiens n’en tolère, c’est ce qui est à prouver à chaque fois. » (Michel Deguy, « La traduction en jeu », Change, n° 19, 1974, p. 49).

12 Frédéric Boyer, La Bible, notre exil, Paris, p.o.l., 2002

13 Frédéric Boyer, op. cit., 2002, p. 121.

14 Paul Ricœur fut membre du jury de la thèse de littérature comparée de Boyer en 1984 (« L’herméneutique biblique et Pascal, Dostoïevski, Proust », partiellement reprise dans Comprendre et compatir, Paris, p.o.l., 1993) et ce dernier édite les textes du philosophe (Sur la traduction, Paris, Bayard, 2003).

15 Aux dernières informations (avril 2007), Boyer termine une nouvelle traduction, du latin, des Confessions d’Augustin.

16 Emmanuel Carrère, L’adversaire, Paris, p.o.l., 1999.

17 Sur les écrivains contemporains et la Bible, voir « La Bible, le Livre des écrivains », dans Le Magazine littéraire, n° 448, décembre 2005.

18 Jacques Roubaud, Sous le soleil. Vanité des vanités, Paris, Bayard, 2004, p. 81.

19 Selon Boyer, divers projets sur Platon et Shakespeare, menés sur les mêmes bases traductrices que la bnt, n’ont pas encore pu voir le jour (cf. avril 2007).

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