Madagascar / Poésie





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Madagascar / Poésie

Jean-Joseph Rabearivelo, arraché à l’oubli
(MFI/25.01.2011) Senghor qui avait inclus ses poèmes dans sa célèbre Anthologie de la poésie africaine et malgache voyait en lui le « Prince des poètes malgaches ». Ses Œuvres complètes viennent d’être publiées aux éditions du CNRS. Elles permettront de redécouvrir, en France comme à Madagascar, le pays natal de Jean-Joseph Rabearivelo, ce grand poète de l’avant-Négritude, du spleen colonial et de la précarité du métissage, ont rappelé les intervenants à la Journée de lancement du premier volume des Œuvres complètes qui s’est tenu le 24 janvier à la prestigieuse Ecole normale supérieure de Paris. Traducteur, romancier, dramaturge, essayiste, poète, « JJR » qui avait changé ses prénoms pour que ses initiales ressemblent à celles de Rousseau, avait situé son travail au carrefour de la grande tradition française et de la poésie en langue malgache. Entretien par courriel avec Brice Rakotomanga, son petit-fils, représentant et porte-parole des ayants-droits du poète à Antananarivo.
RFI : Le CNRS publie le premier volume des Œuvres complètes de votre grand-père. Etes-vous content de cette publication qui est le résultat d’un long travail de sauvegarde et de mise en valeur des manuscrits inédits réalisé par les chercheurs ?

Brice Rakotomonga : Oui, je suis très content du travail fait par toute l’équipe, à l’étranger et à Madagascar. Et je suis très fier de ce qu’ils ont accompli, qui n’a pas été facile du tout.
RFI : Grâce à ces Œuvres complètes, nous découvrons les fameux Calepins bleus, les journaux intimes de Rabearivelo, jamais édités jusqu’ici. Pourquoi votre famille a-t-elle attendu soixante-dix ans pour les publier ?

B.R. : Les démarches pour la publication des Calepins bleus, commencées en 1991, avec Mme Ulla Schild, professeur d’Ethnologie à l’université de Mayence, et Mme Christiane Diop de Présence Africaine, n’ont abouti qu’à la fin 2010.
RFI : Pourquoi votre Oncle Solofo - qui s’était occupé de la publication de l’œuvre de votre grand-père -, vous avait-il interdit de lire ces textes ?

B.R. : Mon oncle Solofo essayait, à mon sens, de préserver l’image que j’avais de mon grand-père. Mais quand enfin j’ai pu lire Les Calepins, je n’ai pas du tout été choqué, car je savais qu’en ces temps-là, c’était chose normale que l’épouse et la maîtresse se côtoient au quotidien. J’ai lu tant de romans, vu tant de films où cette cohabitation se pratiquait couramment. J’étais donc vacciné.
RFI : Comment ces journaux intimes à la réputation sulfureuse seront-ils reçus par les intellectuels malgaches ?

B.R. : Je ne sais pas du tout. Je sais que les premiers exemplaires commandés par la librairie « Lecture et Loisirs » se sont arrachés comme des petits pains et que des commandes continuent d’arriver. Nous avons remis des exemplaires du livre à l’Université, à l’Académie, à la Bibliothèque nationale, aux Archives nationales, au lycée Jean-Jacques Rabearivelo. Les intellectuels à qui ils ont été remis ont accueilli le livre avec enthousiasme, voyant plutôt le côté « œuvre malgache », et laissant de côté les appréhensions sur cette réputation sulfureuse.
RFI : Certains milieux nationalistes avaient appelé au boycott des Œuvres complètes parce qu’elles n’ont pas été publiées par des éditeurs malgaches. Que pensez-vous de ce débat ?

B.R. : C’est un débat qui n’a pas lieu d’être. Aucun éditeur malgache n’aurait pu le faire tout seul en raison des coûts, et de la spécificité de la publication : papier bible dont aucun éditeur ici ne dispose, brochage dont aucun n’a la compétence technique nécessaire. Cela dit, je rappelle que les Editions Tsipika, une maison d’édition à 100 % malgaches, sont co-éditeurs de ce premier volume des Œuvres complètes, selon les termes du contrat signé avec Présence Africaine.
RFI : Ne regrettez-vous pas tout de même que Les Calepins bleus n’aient pas été publiés séparément et à des prix plus abordables pour que le grand public puisse y accéder ?

B.R. : Un peu, mais nous n’avons pas trouvé de fonds pour le faire. J’ai fait des démarches auprès du service culturel d’une ambassade occidentale, et ils étaient disposés à financer l’édition, mais avec une remise des dossiers en octobre 2010… On n’aurait eu le fonds nécessaires qu’en mars 2011. Ce qui était trop loin à notre avis. Le CNRS ayant offert l’opportunité de l’inclure dans les Œuvres complètes, nous l’avons saisie, et je pense que c’est bien comme ça. On pourra plus tard, après la publication du volume 2, solliciter l’aide de cette ambassade pour une édition locale à prix réduit.
RFI : Quel souvenir les enfants gardent-ils de Rabearivelo, leur papa ?

B.R. : Il était très aimant et attentif à tous leurs désirs quand il pouvait les satisfaire. Il avait demandé à Mary, ma grand-mère, d’apprendre la couture, la broderie et le tricotage, ce qu’elle a fait et cela lui a permis de survivre après le décès de JJR. Il faisait la cuisine, et inventait des recettes : par exemple, celle du « ramanonanaka » à base de tapioca !
RFI : Que représente Rabearivelo pour les Malgaches ? Est-ce que la jeune génération connaît son œuvre ?

B.R. : Pour beaucoup de personnes, c’est un poète « maudit ». La jeune génération ne connaît pas du tout son œuvre, qui n’est pas étudiée à l’école. Pour ma part, je ne l’ai vraiment découverte qu’à la mort de Solofo, son fils, quand j’ai repris le projet en mains.
RFI : Vous avez remis au CNRS deux malles contenant les manuscrits inédits de Rabearivelo. Il semblerait qu’il y ait une autre malle. Si oui, que contient-elle ?

B.R. : Je précise que la malle n’a pas été remise au CNRS, mais a été confiée au Centre culturel français Albert Camus (CCAC) de Tananarive, qui dispose de tous les moyens techniques pour la conservation des manuscrits dans les meilleures conditions : coffre-fort, papier et cartons neutres. Quant à la troisième malle – il ne s’agit pas d’une malle proprement dite -, ce sont des documents éparpillés dans les affaires de mon oncle Solofo. C’est un vrai fatras qu’on est en train de remettre en ordre.
Propos recueillis par Tirthankar Chanda

Madagascar / Poésie

Les Calepins bleus, l’auto-fiction avant la lettre
(MFI/25.01.2011) « Ai encore une fois velléité de brûler tous mes Calepins bleus. En suis dégoûté – tellement c’est ou trop nu (jusqu’à montrer les os) ou trop habillé (comme une catin âgée mais ayant toujours besoin de vivre », écrivait Jean-Joseph Rabearivelo (JJR) dans les pages de ses journaux intimes où il met en scène sa vie, ses drames et sa société.
Le poète en avait brûlé de ses propres mains les cinq premiers volumes. Seuls, les quatre derniers volumes, épargnés par le feu, viennent de paraître dans le cadre des Œuvres complètes de JJR. Les 900 pages annotées et éditées par les spécialistes de l’œuvre du poète Serge Meitinger, Claire Riffard et Liliane Ramaorosa donnent à voir le fonctionnement d’un des esprits africains les plus fins, les plus cultivés et les plus cosmopolites de sa génération. Et pourtant l’homme n’a jamais quitté son île.

Né à Tananarive en 1903, Rabearivelo a vécu à Madagascar sous la colonisation française. Frustré de ne pas avoir été reconnu à sa juste valeur, il s’est suicidé à l’âge de trente-quatre ans. Poète talentueux, il avait pourtant connu un certain succès au sein de la colonie et s’était noué d’amitié avec des Français influents qui l’avaient pris sous leurs ailes.
Longtemps enfermés dans une malle
Tourmenté par son absence de statut dans une société coloniale qui faisait peu de cas de la créativité du colonisé et condamné par l’impossibilité de quitter son île natale dont il était à la fois le produit et le prisonnier, Rabearivelo a rempli ses calepins d’écolier de notations sur l’étroitesse de son milieu, sur sa vie sentimentale et sexuelle, sur sa détresse qu’il ne surmonte qu’en imaginant des correspondances hardies et poétiques entre sa vie et celle des écrivains français et du monde qu’il admire et auxquels il se mesure.

Longtemps enfermés dans une malle dans la maison familiale, les manuscrits de ces Calepins bleus n’étaient connus que par les plus proches. Conscient de la valeur de ces écrits autofictionnels, le fils du poète a fait dans les années 1990 les premières démarches pour les publier en faisant parvenir le manuscrit à Présence Africaine. La publication aujourd’hui de ce trésor inestimable de la francophonie littéraire est le fruit d’une collaboration fructueuse entre l’éditeur parisien et les équipes de recherche du CNRS qui oeuvrent avec passion pour la sauvegarde et la valorisation des grands textes de langues française.
Tirthankar Chanda
Oeuvres complètes de Rabearivelo. Tome I. Edition critique cordonnée par Serge Meitinger, Liliane Ramarosoa et Claire Riffard. Paris, AUF-ITEM-Présence Africaine- CNRS éditions, collection « Planète Libre », 2010. 1273 pages, 35 euros.

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