Que Vlo-Ve? Série 2 No 24 octobre-decembre 1987 pages 16-20





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Que Vlo-Ve? Série 2 No 24 octobre-decembre 1987 pages 16-20

Apollinaire éditeur et critique de Sade LYNCH

© DRESAT


APOLLINAIRE EDITEUR ET CRITIQUE DE SADE
par Larry LYNCH
Par son édition de 1909 de L'Oeuvre du Marquis de Sade, Guillaume Apollinaire fait preuve de sa fascination pour l'écrivain scandaleux du dix-huitième siècle. Pourtant Apollinaire présente un Sade bien peu sadique à son public de 1909, en choisissant des textes sadiens très prudents et en insistant sur les réflexions morales et politiques plutôt que sur les éléments scabreux d'ouvrages comme Juliette. En même temps, Apollinaire fait ressortir, toujours d'une façon très discrète, quelques-unes des images majeures de l'oeuvre entière de Sade, et ce sont ces deux côtés, Apollinaire éditeur et critique de Sade. que nous proposons d'examiner dans cet essai.

Les sélections de l'oeuvre de Sade mises dans ce volume de la Bibliothèque des Curieux sont en effet curieuses. Ce sont Zoloé et ses deux acolytes, une parodie des liaisons amoureuses de Napoléon Bonaparte et de Joséphine (à ce propos on doit se rappeler que Sade a écrit de nombreuses demandes à Napoléon entre 1805 et 1814 concernant sa libération qui toutes ont été refusées) (1); la préface à Justine, surtout le passée concernant l'inutilité de la vertu; l'épisode de Justine chez Dubourg, le premier à prostituer Justine; de Juliette, l'entretien avec Saint-Fond sur la supériorité du vice, la justification du meurtre, le système politique de Saint-Fond (corruption, bannissement du christianisme, division de la société en maîtres et esclaves, massacre des prêtres, le meurtre des femmes enceintes, l'ogre Minski, parmi les obsessions de Sade, le passage terminant avec la corruption d'une jeune orpheline riche, ce qui arrive très souvent chez Sade); ensuite, de La Philosophie dans te boudoir, Apollinaire donne le portrait de Dolmancé, celui d'Eugénie de Mistival, une digression sur la religion, la charité (ou plutôt son inutilité), l'adultère, l'inceste, la sodomie, et le prétendu pamphlet politique, «Français, encore un effort si vous voulez être républicains»; enfin «Miss Henriette Stralson», un conte tiré

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des Crimes de l'amour, et l'histoire de la malheureuse Sophie du «roman philosophique» de Sade, Aline et Valcour (2).

L'histoire de la publication des oeuvres de Sade avant la contribution de Guillaume Apollinaire est curieuse en soi. La réputation du «divin Marquis» a été fixée une fois et pour jamais en 1791, l'année de publication de Justine, suivie de près par l'édition plus longue et plus pornographique. La Nouvelle Justine, et de Juliette en 1795. C'est à l'époque où l'ex-aristocrate «Louis» Sade doit vendre ses propres livres afin de survivre dans Paris pendant la Terreur. Mais, comme Apollinaire l'indique très clairement dans son propre «Essai bibliographique», le Sade que l'on a publié avant 1909 a été assez mal connu, et même méconnu, surtout à l'audience du dix-neuvième siècle. Cela veut dire que, hors Justine, Juliette, La Philosophie dans le boudoir et peut être Les Crimes de l'amour, tous des succès de librairie (surtout Justine), les ouvrages de Sade édités entre 1800 et 1900 ont été quelques contes, y compris «Dorci» (publié par Anatole France en 1881), une édition des 120 journées de Sodome, préparée par le médecin allemand Eugène Duehren en 1904 (avec une introduction peu favorable à Sade), quelques inédits et peu de choses en plus. Du point de vue de la critique pourtant, l'image de Sade commence à changer vers le milieu du dix-neuvième siècle. En 1840, le jeune Flaubert écrit à Ernest Chevalier : «Lisez le Marquis de Sade; lisez-le jusqu'à la dernière page du dernier volume; cela complétera votre éducation morale.» (3) Tandis que Sainte-Beuve fait une comparaison hésitante entre Byron et Sade dans la Revue des deux mondes, le poète Swinburne proclame souvent son adoration pour Sade. Enfin, Paul Verlaine, dans son poème «A Gabriel Vicaire», observe :

Je suis un sensuel, vous en êtes un autre :

Mais vous gentil, rieur, un Gaulois et demi,

Moi l'ombre du Marquis de Sade et ce, parmi

Parfois des airs naïfs et faux de bon apôtre.
Comme on dira plus tard, le vingtième siècle accorde une réception beaucoup plus favorable à Sade, grâce probablement à la contribution d'Apollinaire.

En 1965, J. H. Matthews identifie Sade comme étant «The Right Person for Surrealism», et l'on peut se demander si Apollinaire n'a pas eu une opinion analogue en 1909. Dans l'introduction générale, dans ses préfaces et par le choix des textes édités, Apollinaire évoque l'aspect ésotérique. désintégré et négatif de la pensée et de la poésie sadiennes. A propos de Juliette, il a été frappé par le radicalisme de ce portrait de femme : tandis que Justine était «l'ancienne femme», Juliette, est «la femme nouvelle, un être dont on n'a pas encore idée, qui se dégage de l'humanité, qui aura des ailes et qui renouvellera l'univers» (p. 18). Bien que la qualification soit un peu exagérée, Apollinaire entre directement dans le décalage entre ces deux types de femmes opposées : celle qui se rend en opposition à celle qui attaque. Cela est un processus typiquement sadien d'ailleurs, ou le syndrome de Caïn et Abel : pour chaque personnage vertueux, il y en a un autre corrompu, un libertin ou un roué. Le traitement des actes sexuels dans Juliette est d'une absurdité presque sans antécédent, et tous les épisodes majeurs dans cet ouvrage se

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terminent par un meurtre ou un massacre : des filles, des villages entiers, des parents, et ainsi de suite. C'est ce qui justifie la remarque de Kate Millet que le meurtre est la conséquence «logique» de tout ouvrage pornographique à la manière de Sade (4).

Le côté nihiliste et destructeur de la philosophie de Sade a frappé Apollinaire aussi : anti-christianisme, anarchie, meurtre des enfants, dans les passages tirés de La Philosophie dans le boudoir, Juliette, et ailleurs. Ces idées radicales étaient déjà très visibles dans Les 120 journées de Sodome (écrit en 1785) et persistent dans les ouvrages de 1795. Dans son «Introduction», Apollinaire consacre plus de cent pages à La Philosophie dans le boudoir et, encore une fois, il fait preuve de sa subtilité d'éditeur, en publiant un ouvrage provocateur (le boudoir, la jeune vierge déniaisée, les libertins). Mais pour le faire, il choisit ce qu'on pourrait considérer comme la partie la plus ennuyeuse et la plus prudente de cette histoire dialoguée. C'est le supposé pamphlet, «Français, encore un effort...» que Sade avait intercalé dans la cinquième partie de la Philosophie. Ce document est une récapitulation des idées de Sade à ce point de leur développement : dissolution de la monarchie, de l'alliance entre l'Eglise et la couronne, de la famille comme institution, liberté totale des moeurs, élimination de la notion traditionnelle de «crime», etc. Cette dernière est très commode pour un homme qui avait déjà passé plus de quinze ans de sa vie en prison pour des outrages aux moeurs, mais les idées purement politiques du «Citoyen» Sade ne sont pas tellement plus radicales que celles de Robespierre, Marat et d'autres chefs de la Révolution. Et peut-être que Guillaume Apollinaire a été sensible à cette modération. Il faut se rappeler aussi que dans Aline et Valcour, écrit par Sade dans les années 1785-88 et publié en 1795, l'auteur prétend avoir prédit la Révolution française, ce qui est probablement faux, selon Gilbert Lély (5), puisque Sade aurait eu l'occasion de retoucher son manuscrit avant sa distribution au public.

Avec «Henriette Stralson» et l'épisode de Sophie tiré d'Aline et Valcour, Apollinaire éditeur de Sade revient à «l'ancienne femme» et à l'idée traditionnelle que nous avons de lui. Henriette Stralson typifie les autres héroïnes des Crimes de l'amour, toutes victimes, de même pour Sophie, la soeur perdue d'Aline, et qui est persécutée par leur père. Sade se répète souvent, comme bien des critiques l'ont observé; il copie, il insiste, il présente toujours des personnages innocents en proie aux libertins. Mais dans les 5000 pages de littérature écrites par Sade, si on l'examine de près, on verra qu'il modifie, adapte et change ses descriptions, ses , portraits et parfois ses intrigues. D'où la question : y a-t-il des éléments poétiques dans l'oeuvre de Sade? A part quelques saynètes dans ses pièces de théâtre, on ne trouve qu'un seul poème écrit par lui : «La Vérité» (1787), une sorte de profession d'athéisme en vers plats mais corrects. Dans sa prose pourtant, on trouve des images frappantes : l'arbre du crime d'Aline et Valcour, analysé très en détail par Roland Barthes (6); le château isolé ou «château intérieur», discuté par Béatrice Didier, Annie Le Brun et d'autres critiques, aussi bien pour sa fréquence dans Sade que pour sa valeur gothique et pré­romantique (7). L'on pourrait faire de même avec le volcan, image centrale dans Juliette (Juliette tue Olympe de Borghèse en le

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poussant dans un volcan simplement pour le plaisir de la regarder mourir); ou bien, le feu (Monseigneur Chigi et Olympe mettent le feu à trente-sept hôpitaux italiens); ces deux incidents se trouvent dans les pages choisies par Apollinaire. Ailleurs dans son «Introduction», Apollinaire qualifie le Duc de Blangis (un dos quatre archi-libertins des 120 journées de Sodome comme étant un «Hercule». La même qualification peut s'appliquer très facilement à d'autres héros sadiens, qui se distinguent par leur grandeur et leur force physique - autant de moyens de dominer les autres. Bien que la plupart des critiques voient en Sade un écrivain plat et médiocre, Gilbert Lély insiste sur la valeur littéraire et artistique de ses écrits; Lély a publié séparément des textes comme «L'Aigle, Mademoiselle», «Le Carillon de Vincennes» et «Monsieur le 6» (6 étant le numéro de la cellule de Sade dans la prison de Vincennes). Et Apollinaire a réglé la question de la valeur littéraire de cet écrivain d'une façon discrète, en publiant des textes d'une valeur artistique possible, et en laissant l'argument à la postérité.

Enfin, s'il y a dans Sade un artiste qui s'ignorait, Apollinaire n'était pas le seul à en parler. Après Flaubert, Swinburne et Verlaine, Baudelaire dit : «II faut toujours en revenir à De Sade. c'est-à-dire à l'Homme Naturel, pour expliquer le mal» (Projets et notes diverses). Au vingtième siècle et après le travail de pionnier fait par Apollinaire, les autres poètes de cette génération commencent à rendre hommage à Sade. Au moment du procès contre les éditions Pauvert pour leur publication en 1957 des ouvrages les plus scandaleux de Sade, Georges Bataille, André Breton, Jean Cocteau et Jean Paulhan témoignent en faveur de la nouvelle édition. Auparavant, dans son premier ». En 1931, René Char compose un «Hommage à D. A. F. de Sade». René Magritte a peint des scènes de La Philosophie dans le boudoir et Man Ray fait le portrait de Sade lui-même. Après le fameux essai de 1955 par Simone de Beauvoir, «Faut-il brûler Sade?» viennent des films par Luis Bunuel et Pasolini.

Tout cet hommage à Sade n'est pas dû, évidemment, à la publication de Guillaume Apollinaire en 1909. Pourtant il fut un des premiers, sinon le premier au vingtième siècle, à être sensible à la force et à l'influence de cet écrivain mystérieux et lugubre du dix-huitième siècle.
NOTES
1. Voir la Correspondance de Sade éditée par Gilbert Lély dans Oeuvres complètes (Paris, Edition Tête de Feuilles, 1967), tome 12, surtout les lettres écrites par Sade entre 1805 et 1812.

2. Guillaume Apollinaire, éd., L'Oeuvre du Marquis de Sade (Paris, Bibliothèque des Curieux, 1909).

3. Cité par Claude Duchet, «L'Image de Sade à l'époque romantique», in Colloque d'Aix-en-Provence, Sade (Paris, Colin, 1968), pp. 222-3.

4. Kate Millet, Sexual Politics (New York. Ballantine, 1978), p. 43.

5. Voir Lély, Sade (Paris, Gallimard, 1967), pp. 240-6.

6. Roland Barthes, «L'Arbre du crime», in Tel quel 28 (hiver

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1967), pp. 23-37.

7. Béatrice Didier, Sade : une écriture du désir (Paris, Denoël-Gonthier, 1976), chapitre 2; Annie Le Brun, L es Châteaux de lu subversion (Paris, Pau vert, 1982), passim.

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