Proposition d’étude (pour la construction du dernier cours sur l’œuvre)





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Sylvie Cadinot-Romerio

Lycée Alfred Nobel

Clichy-sous-bois
Domaine d'étude : « Lire-écrire-publier »

Œuvre : Lorenzaccio de Musset
Proposition d’étude (pour la construction du dernier cours sur l’œuvre)
Préambule 
Comment conclure l’étude de Lorenzaccio en s’assurant que les élèves ont bien compris non seulement l’œuvre, les problèmes relatifs à sa réception, mais encore l’intérêt d’une étude de réception ?

La proposition d’étude qui suit est une des réponses possibles à cette question.

La dernière partie présente la séquence didactique finale qu’il serait possible de faire (y sont décrites quatre séances suivies d’une cinquième consacrée à une évaluation sommative).

Les deux parties précédentes ne sont pas destinées aux élèves ; elles ne sont que la mise à plat des problèmes qui pourraient être soulevés pendant le cours. Elles exposent le fondement théorique sur lequel on peut s’appuyer, la méthode à laquelle on peut recourir ainsi que les éléments d’analyse qui peuvent nourrir la séquence proposée ensuite.


  1. Présentation de l’enjeu

  2. Précisions sur la méthode

  3. Description de la séquence



  1. Présentation de l’enjeu


Comment réussir in fine à faire mesurer aux élèves l’importance de la nouvelle perspective qu’on les a invités à adopter, non plus seulement celle de l’écriture de l’œuvre mais celle de ses lectures successives ? Comment leur montrer que ce qu’elle donne à comprendre, ce sont les conditions même de l’existence d’une œuvre : ce qui fait qu’à une époque donnée, un texte du passé peut être reçu comme un texte du présent, capable de satisfaire des attentes que ne pouvait pas prévoir son auteur ?

L’analyse des représentations différentes qui ont été données de la pièce et qui ont toutes, à des degrés divers, entraîné des remaniements du texte, risque d’amener les élèves à penser que finalement une étude de réception n’est que l’étude de la série des déformations qu’une œuvre subit dans le temps, qu’elle ne permet donc pas une véritable intelligence de celle-ci. On n’aurait pas alors atteint l’enjeu du programme : la compréhension des mécanismes propres à la lecture, notamment de l’action de resémantisation qu’elle exerce toujours sur le texte.

Il faudrait au contraire amener les élèves à envisager autrement ce mode particulier de survie de la pièce dans des versions toujours différentes de celle de l’auteur. En effet, un tel mode, dans sa radicalité, ne montre-t-il pas exemplairement ce qu’est une œuvre ? Comme l’écrit Hans Robert Jauss dans Pour une esthétique de la réception1
L’œuvre littéraire n’est pas un objet existant en soi et qui présenterait en tout temps à tout observateur la même apparence ; un monument qui révèlerait à l’observateur passif son essence intemporelle. Elle est bien plutôt faite, comme une partition, pour éveiller à chaque lecture une résonnance nouvelle qui arrache le texte à la matérialité des mots et actualise son existence : « Parole qui doit, en même temps qu’elle lui parle, créer un interlocuteur capable de l’entendre. » (Gaëtan Picon).
On peut, en effet, montrer aux élèves que l’appropriation d’une œuvre par un lecteur peut être pensée, non pas comme une trahison, mais comme une forme commune de réception, qu’il est même possible de voir dans les remaniements de Lorenzaccio, non pas des preuves de son infortune (une pièce d’abord ignorée puis déformée) mais une des conditions de sa fortune : son irreprésentabilité, en autorisant en quelque sorte des adaptations ou des émondages, a favorisé des lectures actualisantes ; elle a constitué une incitation à ce que Hans Gadamer appelle « l’application » : une compréhension de l’œuvre qui ne consiste pas seulement en son explication mais encore en son implication dans la situation de l’interprète si bien qu’il la comprend parce qu’il se comprend lui-même à travers elle2.

En tout cas, la réception de Lorenzaccio présente un cas d’école qui permet bien d’étudier comment une œuvre peut éclairer les préoccupations d’un moment à plus de cent ans de distance du temps de sa création – les éclairer même avec une telle pertinence qu’elle semble au public avoir été faite pour lui, par anticipation, et ne pouvoir être comprise que par lui, dans toute sa profondeur. C’est ainsi qu’en 1945 et en 1946 le philosophe Gabriel Marcel et le critique Robert Kemp ont reçu la pièce dans l’adaptation qu’en a faite Gaston Baty au théâtre Montparnasse. Le premier écrit :
Ce qui est peut-être le plus surprenant c’est l’extraordinaire actualité de l’ouvrage. Je ne songe pas ici simplement au conflit éternel entre la tyrannie et la liberté. Il y a beaucoup plus : le personnage même de Lorenzo est sans doute beaucoup plus compréhensible pour nous, spectateurs de 1945, qu’il ne pouvait l’être en 1896, et même lors des reprises ultérieures. Par une sorte d’anticipation vraiment géniale, c’est bien le désespoir des hommes d’aujourd’hui qui s’exhale du drame ; plus profondément, c’est à la conception contemporaine de l’acte que répond par avance ce crime que porte en lui le héros et dont il aura à se décharger, comme on se déleste d’un fardeau, sans plus croire aucunement à son utilité3.
Quelques mois plus tard, le second renchérit :
Nous sommes sûrs maintenant des rapports de Lorenzaccio avec les tourments, les dégoûts, la philosophie du monde qui habitent notre jeunesse. Nous n’en revenons pas, qu’un gamin, si précoce qu’il fût, si bien préparé qu’on le soit à avoir du génie par les souffrances de la jalousie, les émotions indispensables de l’amour, ait pu voir si loin dans le pessimisme, et y découvrir, plus d’un siècle en avance, les nuances du pessimisme 1945… Si bien qu’écrire, à la même époque, cette Marie Tudor dont je parlais, et tous les Angelo, tyran de Padoue, ensuite, nous paraît un enfantillage…4

Il s’agit d’un cas exemplaire de « fusion des horizons5 », de rencontre élective6, à distance, entre l’horizon d’une œuvre et l’horizon d’une époque. Certes on pourrait dire que cette fusion a été permise par le travail d’adaptation opéré par le metteur en scène, et donc par une application de la pièce à son moment. Mais ce qu’il faut noter, c’est que, pour un récepteur comme Gabriel Marcel, cette opération n’a pas déformé l’œuvre de Musset, elle l’a «ramenée à l’essentiel7 ».

Il serait donc intéressant de clore l’étude de la réception de Lorenzaccio en soumettant aux élèves ce paradoxe et en les invitant à chercher comment le résoudre. La problématique de la séquence serait : comment une œuvre de 1834 peut-elle répondre à des problèmes qui n’existaient pas en 1834, qui ne sont apparus que longtemps plus tard ? La réponse méthodique à une telle question pourrait être l’occasion de développer la compétence interprétative des élèves en les initiant à une nouvelle procédure herméneutique. Nous allons présenter celle-ci avant de décrire la séquence.



  1. Précisions sur la méthode


Pour étudier méthodiquement une fusion d’horizons, on peut recourir à la logique de la question/réponse mise au point par l’herméneutique allemande ; Hans Gadamer la définit en ces termes :
Ainsi, le sens d’une proposition est relatif à la question à laquelle elle répond ; mais cela signifie qu’il dépasse nécessairement ce qui y est énoncé […] […] on ne peut vraiment comprendre un texte qu’après avoir compris la question à laquelle il apporte une réponse. Une œuvre d’art elle aussi, n’est comprise que si on présuppose son « adéquation ». Là aussi, il faut commencer par saisir la question à laquelle à laquelle elle répond, si on veut la comprendre – la comprendre comme réponse8.
Dans cette logique, une œuvre est envisagée comme une réponse aux questions qui agitent son moment ; mais elle peut être envisagée aussi, en raison de son ambiguïté fondamentale, comme une réponse potentielle à de nouvelles questions propres à d’autres moments, surtout si celles-ci portent sur les mêmes domaines de l’expérience humaine : une fusion est alors possible.

C’est le cas des époques romantique et existentialiste dont les discours interrogent les mêmes notions en les conceptualisant de manière radicalement différente. On peut prendre l’exemple de l’histoire, notion particulièrement insistante à l’époque romantique. A la question « l’histoire a-t-elle un sens? », Mme de Staël et Augustin Thierry, qui ont foi en la perfectibilité humaine, répondent oui9 (à la même époque, Hegel soutient même que « la Raison gouverne le monde et par conséquent gouverne et a gouverné l’histoire universelle10 »). En revanche, Musset, dans Lorenzaccio, répond non : l’intrigue est celle d’une histoire qui piétine11 ; aucun sens ne s’y manifeste. Comme le dit Lorenzo à Philippe dans la scène 2 de l’acte V :
Je ne nie pas l’histoire ; mais je n’y étais pas.
Cette question cependant ne se pose plus du tout en 1945. Il est désormais admis par les existentialistes que l’histoire n’a pas de sens : elle est absurde, comme le montre Albert Camus dans Le Mythe de Sisyphe :
L’intelligence aussi me dit donc à sa manière que ce monde est absurde. Son contraire qui est la raison aveugle a beau prétendre que tout est clair, j’attendais des preuves et je souhaitais qu’elle eût raison. Mais malgré tant de siècles prétentieux et par-dessus tant d’hommes éloquents et persuasifs, je sais que cela est faux12.
Il ne s’agit donc plus de savoir quel est le sens de l’histoire mais de savoir si son non-sens est dépassable : l’homme peut-il, par ses actes, lui donner un sens? Jean-Paul Sartre, dans Les Lettres françaises en septembre 194413, Merleau-Ponty, dans le premier article qu’il donne aux Temps modernes en octobre 194514, répondent que oui, que le héros, le résistant, le peut :
Seuls les héros ont vraiment été au-dehors ce qu’ils voulaient être au-dedans, seuls, ils se sont joints et confondus à l’histoire, au moment où elle prenait leur vie15.
Lorenzaccio répond aussi à une telle question ; sa réponse est non. En effet, l’action politique de Lorenzo ne donne de sens ni à son existence, ni à l’histoire; nul n’en reconnaît la valeur héroïque; elle n’apparaît aux autres que comme un crime circonstanciel et contingent ; son acte pourtant responsable (répondant à la demande de sens de la situation), apparaît aux autres irresponsable et insensé.  

Cette dernière notion, la notion d’action, constitue d’ailleurs un autre angle particulièrement fécond : il met bien au jour les « inflexions sémantiques » (selon les termes du programme16) qu’entraîne la réception d’une œuvre: en l’occurrence ici l’assimilation de l’action de Lorenzo à un acte. Selon Gabriel Marcel, « c’est à la conception de l’acte [qui lui est contemporaine] que répond par avance ce crime que porte en lui le héros ». Pourtant, le texte du drame romantique ne comporte que le verbe « agir », et non le substantif « acte » auquel recourt Sartre pour élever l’action au rang de concept métaphysique ; ainsi nommée, l’action n’est plus seulement un moyen pratique en vue d’une fin politique et psychologique (pour Lorenzo, le moyen d’atteindre la liberté de la patrie et la reconnaissance de soi), mais une fin en soi, un mode existentiel (le seul qui permet d’échapper à la mauvaise foi).

Pour montrer qu’un même terme peut prendre des acceptions différentes selon les contextes, on peut prendre encore l’exemple du mot « liberté », particulièrement récurrent dans Lorenzaccio : il désigne à l’époque romantique la liberté politique, une liberté espérée (le mot-clé du grand récit d’émancipation qui se développe alors), mais il désigne à l’époque existentialiste la liberté métaphysique, à l’inverse, donnée d’emblée, à laquelle l’homme est « condamné17 » et qui rend son existence infondée.

On peut ainsi distinguer quatre grandes notions : l’histoire, la liberté, l’acte, l’existence, et constituer autour d’elles un corpus de textes brefs, romantiques et existentialistes, qui les interrogent, de façon à les faire induire aux élèves (voir infra). Nous avons regroupé dans un tableau les questions différentes auxquelles elles ont donné lieu selon l’époque et les réponses de l’œuvre : au centre, les réponses qui pourraient convenir aux deux séries différentes de questions, de part et d’autre, ces mêmes réponses infléchies selon la perspective spécifique à l’époque : dans l’horizon désenchanté du romantisme de la seconde génération, ou dans l’horizon désespéré de l’existentialisme athée.


Notions

Questions romantiques

Réponses de Lorenzaccio

Questions existentialistes

Inflexions romantiques




Inflexions existentialistes


Histoire

L’histoire a-t-elle un sens ? Manifeste-t-elle la perfectibilité de l’espèce humaine ?

Désenchantement dû à la perte de la foi dans la perfectibilité humaine (de l’espèce et de l’individu)

L’histoire n’a pas de sens manifeste ; elle paraît piétiner sinon empirer.

Désespoir dû à la contradiction entre l’exigence humaine de sens et le « silence déraisonnable du monde»18

Le non-sens de l’histoire, contingente, absurde, peut-il être dépassé ?

Acte

Quelle est la part des actions humaines dans le cours de l’histoire collective et individuelle?

Désenchantement dû à la perte de la foi dans la puissance d’agir de la libre volonté (l’énergie napoléonienne).

Les actions humaines sont vaines : politiquement impuissantes, psychologiquement destructrices.


Désespoir dû à l’inefficience de l’acte qui, bien que responsable, a le même résultat qu’un acte irresponsable, absurde comme ceux du Caligula de Camus : il approfondit le manque d’être19.

L’homme peut-il espérer de son acte qu’il donne sens à l’existence infondée du monde et de lui-même?

Liberté

Quelle liberté est-il permis à l’homme d’espérer?

Désenchantement dû à la perte de la foi dans la possibilité de réaliser l’idéal de liberté : celui-ci n’a d’autre existence que verbale ; il ne relève que du bavardage d’ « hommes sans bras »

Malgré le bon usage qu’il fait de sa liberté en s’engageant politiquement pour une libération collective, le héros agit en vain dans un monde qui reste bloqué et insensé.

Désespoir dû au caractère indépassable du néant de l’existence humaine : aucun choix ne peut la fonder – paradoxalement l’acte choisi néantise (fait perdre la pureté sans faire acquérir la grandeur).

Quel usage l’homme doit-il faire de la liberté absolue qui lui est donnée?

Homme

L’homme peut-il, dans l’histoire, réaliser son être (surmonter ses divisions internes, accéder à l’unité, à l’illimité, trouver une identité, …) ?

Désenchantement dû à la perte de la foi dans la perfectibilité de l’individu - aucune forme de vie20 ne peut être vécue : ni la vie contemplative (de l’être pur), inconsistante, ni la vie active (de l’être grand), empêchée, ni la vie de plaisirs (du débauché), aliénante.

L’existence ne permet pas d’accéder à l’être : elle est déperdition (devenir, c’est se perdre)

Désespoir dû à l’impossibilité de réaliser le projet métaphysique proprement humain à savoir le désir d’être en-soi (d’être Dieu), désir illusoire – « l’homme est une passion inutile »



L’homme peut-il qualifier le fait brut de son néant, de son existence infondée, dépourvue de tout fondement métaphysique ?




Selon Louis Maynard (Revue de Paris, septembre 1834), « il règne une désolation profonde dans tout ce drame»




Selon Gabriel Marcel (Les Nouvelles littéraires, octobre 1945), «c’est l’ennui, le taedium vitae qu’éprouvent et qu’exaltent aujourd’hui les « absurdistes » »


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