La mémoire de l’exil et de la résistance antifasciste comme ciment d’une identité supranationale





télécharger 101.07 Kb.
titreLa mémoire de l’exil et de la résistance antifasciste comme ciment d’une identité supranationale
page1/5
date de publication21.11.2019
taille101.07 Kb.
typeDocumentos
l.20-bal.com > histoire > Documentos
  1   2   3   4   5
La mémoire de l’exil et de la résistance antifasciste comme ciment d’une identité supranationale
Mathias DELORI

ATER en science politique à IEP de Grenoble et doctorant à l’UMR PACTE
Prenant acte du caractère convenu et institutionnalisé de la symbolique franco-allemande, l’article s’interroge sur ce que pourrait être une représentation narrative moderne de cette relation. Afin de ne pas donner un caractère trop abstrait à l’argumentation, il part d’un exemple existant de contre-récit dont quelques institutions se sont faites les vecteurs. Cette autre histoire du rapprochement franco-allemand voit dans la participation d’Allemands à la Résistance en France le symbole possible d’une identité commune. L’article s’interroge sur le caractère éthique de cette mémoire et avance quelques arguments socio-historiques en faveur de sa reconnaissance.
« Je reste troublé par l'inquiétant spectacle que donnent le trop de mémoire ici, le trop d'oubli ailleurs, pour ne rien dire de l'influence des commémorations et des abus de mémoire - et d'oubli. L'idée d'une politique de la juste mémoire est à cet égard un de mes thèmes civiques avoués »1.
Ce dossier d’articles a permis d’avancer quelques arguments en faveur d’un dépassement2 du récit officiel de la réconciliation franco-allemande. Il est temps, au terme de ce tour d’horizon, de proposer une alternative ou plus modestement une piste pour un changement de cap. Plutôt que de réfléchir de manière abstraite - et nécessairement très subjective - à ce que pourrait être une représentation narrative moderne des relations entre les deux pays, nous partirons d’un exemple existant de « contre-récit »3, le seul, à notre connaissance, qui se présente explicitement comme une alternative au récit officiel de la réconciliation. Cette autre histoire du rapprochement franco-allemand s’appuie sur un événement historique singulier présenté comme fondateur de la coopération entre les deux pays : la participation d’Allemands à la Résistance en France. Elle fut portée dans un premier temps par des universitaires progressistes puis relayée par quelques institutions publiques et privées franco-allemandes.

Divers travaux historiographiques ont permis de mesurer l’importance historique de cet épisode (voir la contribution de Ghilhem Zumbaum-Tomasi dans ce volume). Dans cet article, nous quittons le terrain de l’historiographie pour celui des politiques de la mémoire et nous avançons quelques arguments inspirés de l’histoire et de la sociologie critique en faveur de sa reconnaissance officielle. L’argumentation se déroule en trois temps. La première partie présente l’entreprise mémorielle4 en question : comment les événement historiques sont-ils mis en intrigue ? Quels acteurs politiques sont à l’origine de la promotion de cette mémoire ? La deuxième partie considère les objections éthiques qu’on pourrait opposer à cette entreprise mémorielle. Ce détour par la philosophie politique est indispensable car celle-ci nous met en garde contre les instrumentalisation du passé et les « abus de la mémoire »5. Nous tenterons alors de montrer qu’il existe un espace éthique pour les politiques de la mémoire6, un espace dans lequel ce récit, comme d’autres, peut prétendre se nicher. Cette objection normative levée, nous avançons dans la troisième section un argument plus « positif » en faveur de cette autre histoire du rapprochement franco-allemand. Un retour critique sur la genèse de la symbolique officielle révèle que le récit de l’exemplarité des Allemands dans la Résistance française constitue ce qu’on appelle un « possible non institutionnalisé »7 : il existait en tant qu’hypothèse et fut écarté pour des raisons politiques et historiques.

Plaidoyers pour la reconnaissance officielle de la mémoire de l’exil et de la Résistance en France


Comme toute politique publique, la symbolique franco-allemande est l’objet de contestation ou de propositions de redéfinition par divers acteurs ou entreprises politiques. Les discours scientifiques et sociaux sur le sens ou le non-sens du grand récit de la réconciliation se sont multipliés ces dernières années. Dans une intervention récente, le politiste Alfred Grosser formulait par exemple la critique sémantique suivante de l’idée de « réconciliation » :

« Le mot réconciliation ne devrait être utilisé qu'avec prudence et parcimonie. La réconciliation individuelle fait sens, qu'il s'agisse de la fin des querelles entre deux personnes ou, pour le catholique, de la réconciliation de l'homme pécheur avec Dieu. En revanche, qu'eut signifié la réconciliation entre deux communautés humaines? (…) Je suis choqué par la notion de réconciliation judéo-chrétienne, car quels seraient les crimes des Juifs qui pèseraient aussi lourd que les crimes commis au nom du christianisme pendant des siècles? La réconciliation franco-allemande fait sens pour la Première guerre mondiale. Beaucoup moins pour la Seconde »8.

Parmi toutes les voix qui s’élèvent pour une autre construction du sens dans les relations franco-allemandes, un récit alternatif émerge centré sur l’idée d’exemplarité de la Résistance allemande en France. L’universitaire Michel Cullin, un des principaux promoteurs de cette autre représentation narrative des relations franco-allemandes, le résumait en ces termes à l’occasion du soixantième anniversaire du massacre d’Oradour sur Glane :

« Quel travail de mémoire ? Celui de la réconciliation basée sur l'oubli et le refoulement ou celui qui permet aux Français et aux Allemands de se retrouver sur des valeurs communes ? Soixante ans après l'un des massacres les plus effroyables de la Seconde Guerre mondiale, quel sens donner au travail de mémoire, particulièrement dans sa dimension franco-allemande, si ce n'est celui de la mémoire partagée des résistances au IIIe Reich ? Plus que la réconciliation ou la fraternisation des anciens soldats, impensable voire obscène en ce lieu, c'est la mémoire de l'exil et de la résistance allemande qui doit être célébrée. Celle qui s'appuie sur l'expérience de ces hommes et de ces femmes, doublement victimes parce qu'Allemands. Ceux et celles qui réussirent à échapper aux honteux internements de Vichy rejoignirent les maquis ou les réseaux français, partout en France où c'était possible, entre autres dans le Vercors, en Auvergne, dans les Cévennes et notamment en Limousin »9.

Comme tout récit historique, cette mémoire est le produit d’une tension entre histoire (réelle)10 et fiction. Elle s’appuie d’abord, comme l’a montré la contribution de Guilhem Zumbaum-Tomasi, sur les travaux des historiens sur l’exil et la Résistance en France11. Ce point est important pour notre propos car il signifie que cette mémoire ne relève pas du simple témoignage et surtout qu’elle n’est pas, pour reprendre une expression de Paul Ricoeur, mémoire simplement « artificielle »12. Ce récit historique n’en est pas moins aussi, et peut-être surtout, un discours politique. Il comprend donc une part essentielle de composition narrative, de travail sur le sens de ces événements. Il est « littérature » si l’on admet que celle-ci peut-être pour « l'histoire une réserve de refigurations possibles du temps »13. Tout en étant ancrée sur des événements passés, l’intrigue se projette dans le présent et l’avenir des relations franco-allemandes et affirme un objectif politique sur lequel nous reviendrons plus loin : la construction d’une identité commune.

L’intrigue principale du récit sur les émigrés dans la Résistance française n’est donc pas la réconciliation – puisque les Français et Allemands qui luttèrent ensemble contre l’occupant et Vichy n’avaient pas besoin de se réconcilier – mais le mythe fondateur14 d’une identité commune. Ce mythe fondateur est celui de la lutte solidaire, à une époque de négation généralisée des valeurs démocratiques et républicaines, contre les fascismes : « Quel autre sens donner, en effet, à [ce rapprochement] sinon le fait de s'appuyer sur l'expérience de valeurs démocratiques défendues ensemble dans la Résistance par des Français, mais aussi par des Allemands doublement victimes du ‘Temps du Mépris’? »15. Ce mythe des origines fait référence à une violence fondatrice, celle exercée par la France de Vichy et l’Allemagne nazie. Il s’inscrit sur ce point dans une tradition largement éprouvée : « c'est un fait qu'il n'existe pas de communauté historique qui ne soit née d'un rapport qu'on peut dire originel à la guerre (...) Les mêmes événements se trouvent ainsi signifier pour les uns gloire, pour les autres, humiliation »16. Mais contrairement aux mythes classiques, les frontières de ce récit ne sont pas nationales puisqu’il évoque un espace à la fois franco-allemand et européen17.

Les initiatives issues de la société civile en faveur de la reconnaissance officielle de cette histoire se sont multipliées ces dernières années. A côté des innombrables actions citoyennes isolées18, il importe de mentionner le travail de sensibilisation mené par les témoins fédérés dans quelques institutions privées européennes ou internationales19. En France, l’« association des résistants allemands dans la Résistance française » de Gerhard Léo20 s’efforce aujourd’hui d’entretenir le souvenir de ces émigrés. Côté allemand, un travail analogue est effectué par la DRAFD21, l’association des « Allemands dans la ‘Résistance’, dans les forces de la coalition anti-hitlérienne et dans le mouvement ‘Allemagne libre’ ». Des maisons d’édition relaient ces témoignages dans les deux pays. On peut citer à cet égard l’initiative qui a conduit à la traduction en allemand par Gerhard Leo du journal de Denise Bardet, la jeune institutrice d'Oradour assassinée avec ses élèves le 10 juin 1944. Ce témoignage résonne fortement avec le contre-récit comme en témoigne la construction sémantique d’une ligne de front qui traverse les communautés nationales : « Avant que la colère française n'ait ses égarements et que la haine juste des hommes d'Hitler n'ait levé dans tous les coeurs français la folie qui accompagne les batailles et qui entraîne de véritables méprises qui ne se peuvent éviter, je veux dire ma reconnaissance à la vraie Allemagne... Je veux affirmer que cette véritable Allemagne, c'est pour elle que nous nous battons. »22. Le discours des intéressés ou de leurs porte-paroles ne constitue cependant pas le cœur du faisceau de prises de position en faveur d’une ouverture de la symbolique franco-allemande vers cette histoire.

Depuis la fin des années 1990, ces vecteurs de mémoire traditionnels ont reçu le soutien volontaire d’une institution publique franco-allemande, de telle sorte qu’il est permis de parler, depuis cette époque, de véritable entreprise politique de promotion de cette mémoire. L’institution dont il est question est l’Office franco-allemand pour la jeunesse (OFAJ)23. Après avoir été pendant des décennies l’instrument essentiel de reproduction du récit officiel de la réconciliation24, l’OFAJ est en effet devenu le principal vecteur de ce récit de politique publique (mémorielle). De 1999 à 2004, l’OFAJ a subventionné une multitude de manifestations de promotion du souvenir des Allemands dans la Résistance en France : rencontres d’étudiants et d’universitaires sur ce thème25, expositions26, colloques27, publications28… De manière plus symbolique encore, l’Office franco-allemand pour la jeunesse a apporté une note dissonante au concert de célébrations instituées et convenues du quarantième anniversaire du traité de l’Elysée ; il a en effet organisé une manifestation à Sanary-Sur-Mer, cette petite ville près de Toulon qui fut, pour reprendre l’expression de Ludwig Marcuse, la « capitale » des intellectuels allemands en exil. Ces quelques initiatives ont connu un certain écho dans la presse nationale, grâce notamment aux articles signés par le Secrétaire général adjoint de l’époque dans les quotidiens l’Humanité et Libération29.

Quel bilan tirer de cette entreprise mémorielle ? L’histoire des Allemands, et plus généralement des étrangers dans la Résistance en France n’a encore guère reçu de reconnaissance officielle. Quelques fronts semblent toutefois avoir été percés. Lors de la célébration du soixantième anniversaire de la libération de Paris, Bertrand Delanoë rendait par exemple cet hommage à ces combattants antifascistes : « Combien étaient nés loin de la terre de France ? (…) Nos amis américains, bien sûr, (...) sans lesquels rien n'eût été possible. Les républicains espagnols de la division Leclerc (...) mais aussi Arméniens, Polonais des légendaires FTP-MOI, Allemands antinazis ou Italiens antifascistes, tous se sont retrouvés dans ce mouvement en marche »30. Si ces références restent des initiatives isolées, cette autre mémoire du rapprochement franco-allemand est aujourd’hui suffisamment vive pour que les choix des responsables officiels ne passent plus inaperçus. Lors des célébrations du quarantième anniversaire du traité de l’Elysée, Alfred Bauer regrettait par exemple publiquement que l’Association des résistants allemands dans la Résistance française de Gerhard Léo n’ait pas été invitée31.

  1   2   3   4   5

similaire:

La mémoire de l’exil et de la résistance antifasciste comme ciment d’une identité supranationale iconL’industrie du savon a naplouse : memoire et identite locale
«l’identité» et de «l’appartenance» radicalement opposées, n’ont certes pas gagné en clarté conceptuelle et épistémologique

La mémoire de l’exil et de la résistance antifasciste comme ciment d’une identité supranationale iconLangue, Identité et culture nationale au Maghreb
«Une langue ne sert pas à communiquer, elle sert à être» : cette réflexion de Jacques Berque1 exprime bien le lien profond de la...

La mémoire de l’exil et de la résistance antifasciste comme ciment d’une identité supranationale iconBibliographie 32
«Il n’y a de compréhension, de raisonnement, d’accès aux fonctions cognitives supérieures, qu’au prix d’une sollicitation constante...

La mémoire de l’exil et de la résistance antifasciste comme ciment d’une identité supranationale iconLa mémoire schématise toujours et, impressionnée par la rémanence...

La mémoire de l’exil et de la résistance antifasciste comme ciment d’une identité supranationale iconRésumé Dans ce mémoire, j’ai souhaité répondre à la question «Dans...
...

La mémoire de l’exil et de la résistance antifasciste comme ciment d’une identité supranationale iconNotes sur la transcription X
«ajustements» ciblés sur l’identité et le processus d’identification. Jusqu’à une période récente, toutefois, l’interdépendance unissant...

La mémoire de l’exil et de la résistance antifasciste comme ciment d’une identité supranationale iconLa Prose du Transsibérien
«en ce temps-là» : on a affaire à un mémoire; le texte commence comme un conte: IL y a une certaine rupture, on est lion de son lieu...

La mémoire de l’exil et de la résistance antifasciste comme ciment d’une identité supranationale icon Le programme de la journée d’études
«élément de reconnaissance et de mémoire» (W. Frijhoff, 2007) – les intervenants reviendront sur les concepts «d’identité» et «d’appartenance»...

La mémoire de l’exil et de la résistance antifasciste comme ciment d’une identité supranationale iconEtude de cas : Aimé cesaire, une identité multiple
«défini» Aimé Césaire c'est-à-dire tout ce qui a pu composer son identité en tant qu’être humain qui fait et dit des choses dans...

La mémoire de l’exil et de la résistance antifasciste comme ciment d’une identité supranationale iconHéros national, héros fondateur
«identité nationale», sans gommer ce que le terme a de polémique, puisqu’il implique une démarche d’unification qui ne va pas sans...





Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
l.20-bal.com