1 Notes de Une journée avec Tabucchi, 5 écrivains parlent de l’écrivain, 2012, 2015 pour la traduction française





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Bienveillante, elle se montre protectrice, elle sait que Tadeus est venu parce qu’il a besoin d’être apaisé, et elle lui donne une absolution et une réponse à sa quête «  il n’y a aucun petit bâtard de toi dans le monde, tu peux aller en paix, ton mandala est achevé » - sans que l’on puisse savoir si ce qu’elle dit est fondé. Et elle révèle que dans le cimetière de la station se trouve une tombe-cénotaphe avec une épitaphe ci-gît Isabel dite Magda, juste le souvenir de ce qui fut, l’essence d’une vie, deux prénoms. Elle est dans le néant qu’elle a voulu, comme lui est dans sa constellation. Elle l’embrasse et disparaît en agitant son écharpe blanche en un ultime salut de paix.
Quelques thématiques :
1. Des voyages dans l’espace et dans le temps :
- Terrestre, de Lisbonne à Naples et à une Riviera, italienne ( la France est proche) ou portugaise ( là où Isabel a dit adieu à Tadeus), en passant par Macao , ancien comptoir portugais en Chine et les Alpes suisses…

- Céleste , Tadeus dit «  provenir du dehors du temps ». Il dit venir de la constellation du Grand chien, l’une des plus anciennes, du fait de la présence de Sirius, la plus brillante des étoiles. Pour les anciennes civilisations le lever du Grand chien et de sa brillante étoile Sirius coïncidait avec le début de l’été. Le Chien (canis en latin) associé à l’arrivée des chaleurs donna naissance au français «  canicule ». Dans l’Egypte antique le lever héliaque de Sirius (ou Sothis, la splendeur) était annonciateur des crues du Nil. Il dit être fait de pure lumière, comme un pulsar, au point de ne pas apparaître sur un cliché photographique parce qu’il  vient d’un lieu trop lumineux, «  si lumineux que l’objectif en reste parfois ébloui ». Comme un pulsar il émet des radiations sur toutes les longueurs d’onde lumineuse à impulsions rapides et fréquentes, mais il est aussi un récepteur et parce qu’il vient d’un lieu où règne la splendeur il ne peut pas laisser la zone de sa vie qui concerne Isabel dans l’ombre. Il vient «  d’une infinité de temps qui nous dépasse tous les deux, dit-il au poète de Macao, vous qui vivez dans cette heure-ci et moi qui ai vécu dans mon alors ». Quand on lui demande pourquoi il est ici, et ce qu’il est il répond «  je suis quelqu’un qui cherche, l’important c’est de chercher » peu importe qu’on trouve ou qu’on ne trouve pas. Lorsque le mandala est achevé, un regard final vers l’étoile familière le propulse à nouveau vers là d’où il vient «  je me mis en chemin. Et c’est à ce moment précis que je vis Isabel. Elle agitait une écharpe blanche et me disait adieu ».

Ainsi Tabucchi repousse par l’imagination les frontières du monde sensible. Ses personnages évoluent dans un monde aux contours incertains où le fantastique s’insinue dans le quotidien. Le dialogue avec les morts relève de cette intrusion de l’insolite dans le monde réel.

Dans Pour Isabel, comme dans Requiem ou bien d’autres romans les personnages du présent et les fantômes du passé se croisent, la réalité et le rêve se confondent car les vivants et les morts dialoguent entre eux. C’est pour l’auteur une façon de donner au lecteur le sentiment de la pluralité du temps à travers des personnages d’une contemporanéité dissociée. Tadeus est à la fois présent et absent car il est sans doute mort, comme dans Requiem.

Tout cela crée un univers onirique et souvent nocturne.
2. Isabel, entre l’intime et le politique :

Les personnages de Tabucchi vivent des émotions qui proviennent souvent de l’acte inaccompli, acte inachevé ou acte irréalisé : regret, remords, nostalgie ou saudade en portugais, ce que Requiem appelle «  l’herpès zostérien » ce virus que nous portons tous en nous et qui se déchaîne quand nous sommes affaiblis.

L’absence d’enfant (l’avortement probable d’Isabel) et le sentiment de regret et de privation qu’elle entraîne apparaissent comme une figure de l’inaccomplissement de la passion entre Tadeus et Isabel ou Xavier. L’inaccompli douloureux s’introduit dans la vie des personnages. Si cette passion mène à une impasse, ce n’est pas par manque d’engagement de la part d’Isabel. Elle lutte pour rejoindre ou être rejointe par les hommes qui prennent parfois le large. Mais elle ne lutte pas seulement pour vivre son amour, elle s’engage dans l’Histoire. Comme le montre sa participation à la lutte anti salazariste, son action de militante communiste qui doit se cacher, écrire sous un pseudonyme, et risquer la prison, les tortures ou le suicide par ingestion de verre pillé.
Isabel est l’une de ces femmes tabucchiennes, la plus récurrente dans l’œuvre, qui, entre l’intime et le politique, ont une épaisseur narrative remarquable. Elle est pour l’histoire portugaise l’équivalent d’Asmara, de Daphné et de Rosamunda (dans Piazza d’Italia et Tristano muore) pour l’histoire italienne. Tous ces personnages féminins sont impliqués dans des moments majeurs de l’Histoire et révèlent la spécificité d’une dialectique entre macro et micro histoires, l’imbrication intime des deux sphères du public et du privé qui caractérise l’œuvre de Tabucchi.
3. Le goût des récits : Tabucchi est un conteur, ses narrations sont palpitantes comme des polars, pleines de suspens et de surprises, contenant souvent des ellipses qui font comme des trous d’air dans le récit, incarnées à l’aide de détails très concrets en particulier dans les descriptions de cafés, restaurants et hôtels avec leur personnel tout ce qu’on y mange et boit, qui prend une place importante.
4. Les êtres humains sont des « dépôts délabrés de mémoire », comme le dit le narrateur à propos de la nourrice d’Isabel. Le travail de sape de l’oubli est un thème majeur de Tabucchi depuis Nocturne indien (1984) et Pereira prétend (1994). Un oubli qui est à l’image de « ce que peuvent être certains dimanches de Lisbonne quand arrive un épais brouillard atlantique qui étrangle la ville». (p.51)
5. Une œuvre très contemporaine, une œuvre pour notre temps: (nourrie par Kafka, Borges, Pessoa, Calvino, Sciascia)
« Je veux savoir » répète Tadeus, comme le font les narrateurs de Nocturne Indien, de Requiem et de toutes les œuvres de Tabucchi. Ici grâce au mandala, à la ronde des cercles de couleur qu’il trace pour essayer d’arriver au centre, il cherche à «arriver à la connaissance ». Comme nous tous, les êtres humains, comme le photographe qui photographie le réel, comme le philosophe qui étudie la photographie, comme l’écrivain que sont Tadeus ou Pessoa ou Tabucchi… mais cette enquête/quête, qu’apporte-t-elle ? Et a-t-elle une fin, d’ailleurs ? Conduit-elle vers une découverte ? Comme le font les romans policiers qui trouvent le coupable du crime initial. Dans notre monde complexe, qu’est-il possible de savoir, sur le monde, sur soi, sur les autres ?
Depuis ses origines la littérature met en scène des hommes qui quêtent, ainsi Perceval qui cherche le Graal – et le trouve, sans en comprendre la signification, dans le roman de Chrétien de Troyes intitulé Perceval. C’était du temps où l’on croyait pourtant pouvoir trouver des réponses. Ce temps est fini, nous vivons dans un monde où la science a intégré, contrairement à la période positiviste de la foi au progrès du dix-neuvième siècle, que la quête humaine est asymptotique à la Vérité. Chaque découverte soulève des questions plus nombreuses. Et nous vivons dans l’ère, dite post-moderne, de l’incertitude assumée.

L’œuvre de Tabucchi est bien de notre temps car elle résonne de tous ses questionnements. Son univers poétique prend la figure du labyrinthe, celle de la vie envisagée comme un rébus. «  Dans l’idée du labyrinthe, il y a la recherche de la solution de l’énigme et le risque de finir captif, comme empêtré dans une toile d’araignée. »

Cet ultime roman est construit selon la figure du cercle et non plus selon la figure droite d’une enquête qui partirait d’hypothèses pour trouver une réponse certaine à la fin de son cheminement. L’image du cercle renvoie à l’infini tournoiement des significations, à leur annulation. Plus que le but de la quête ce qui importe c’est la recherche elle-même comme le disent Lise et Tadeus, une recherche sans repères préétablis d’aucune sorte ; et cela peut être facteur d’une «  certaine » angoisse, un mot qui arrive au moment où Tadeus se retrouve avec Isabel hors du temps. Sinon angoisse, tout du moins une «  in-quiétude », au sens étymologique du terme.

L’écrivain et le photographe sont des personnages incontournables dans les romans de Tabucchi, comme dans toutes les œuvres contemporaines qui placent la question de l’écriture ou de la représentation en abîme. Pour eux fabriquer des images ou des histoires c’est trouver une forme pour le tourbillon de questions qui les assaille, dont la principale, l’essentielle, est le mystère de la temporalité :

«  Regardez cet enfant assis sur une couverture, avec un nœud dans les cheveux, c’est moi. C’est moi ? c’est cela que j’ai été ? cela a été le je qu’aujourd’hui j’appelle Tiago et qui vit tous les jours avec moi ? »

Les personnages de Tabucchi ont toujours un rapport très particulier avec le temps, dans leur présent plane toujours l’ombre du passé. Ce qui a été et ne sera plus les bouleverse et les maintient dans un état où vivre équivaut presque à regretter, en tout cas à douter. Regardant en arrière, ils s’interrogent sur le déroulement de leur vie et se demandent ce que sont devenus leurs rêves, pourquoi ils n’ont pas pris telle décision, comment serait leur présent s’il était différent.

Par ailleurs les personnages se croisent dans des temporalités multiples. La quête obsédante du narrateur-enquêteur qui vient de Sirius et qui cherche à savoir ce qu’il est impossible de savoir, puisque peut-être inexistant, aboutit à un dernier cercle, un centre qui est du néant, hors de toute temporalité. Pour comprendre qui était Isabel, pour se comprendre, pour donner une réponse à ses doutes et ses regrets, le narrateur a cherché à reconstituer le passé, mais au final il se trouve confronté à une sorte de répétition, pris comme dans un cercle, face à l’indifférence des temps : «  Passé révolu, dit le Violoneux Fou qui est son ultime interlocuteur, passé proche, présent, futur, excusez-moi mais je ne connais pas les temps, je ne connais pas le temps, pour moi tout cela est égal ».

La recherche d’Isabel comme personnage disparu, évanescent, ombre creuse peut-être, finit par symboliser la recherche de soi.
Alors, cette quête qui n’aboutit pas, faite d’un puzzle de fragments, de réalités, de multiples points de vue sur la réalité qui rendent cette réalité insaisissable, peut paraître déceptive au lecteur.

L’inévitable inaboutissement de la quête est frustration : frustration de la non-chute en fin de conte, celle du rêve, de l’angoisse, de l’intranquillité sans objet apparent.
Toutefois la fin de cet ultime roman est un élan : regagnant son lieu de splendeur, le narrateur, apaisé, voit Isabel qui agite l’écharpe blanche de la paix et clôture ainsi sa quête, qui par le titre du livre, devient un hommage à Isabel.
Nous rendons aussi hommage à Tabucchi, à son œuvre éminemment actuelle par ses explorations incertaines quoique accomplies par une conscience aiguisée. Elle est sauvée par la richesse narrative, l’invention foisonnante de personnages magnifiques, la construction savante et poétique qui garde du surréalisme le goût de l’onirisme et de la nuit. Son univers est reconnaissable entre tous, croisant les voix des personnages autour de quelques grandes questions : le mal, la dénonciation des dictatures, le goût des autres et en particulier des humbles, goût qui se manifeste par la connaissance de nombreuses langues.

Pour Isabel, tel est le dernier message que Tabucchi nous adresse, parti on ne sait où, dans le néant ou dans la splendeur, nous ne le savons pas encore quant à nous !

Nous parvenant, il nous éclaire comme une étoile continue de nous envoyer sa lumière, bien après sa mort, par radiation lumineuse. Et les scintillements de l’œuvre, au cœur de nos obscurités, vont poursuivre leur chemin. Par la magie unique de l’écriture, les histoires étranges, les personnages innombrables, l’atmosphère intrigante, comme un jeu infini que l’on voudrait toujours poursuivre. Un jeu qui parle de nous, du temps qui vieillit et de pays qu’on croit reconnaître.


Pascale Cougard, octobre 2015

Pièce jointe :
Bureau de tabac de Fernando Pessoa (début)
Je ne suis rien.

Jamais je ne serai rien.

Je ne puis vouloir être rien.

Ceci dit, je porte en moi tous les rêves du monde.

Fenêtre de ma chambre,

de ma chambre dans la fourmilière humaine unité ignorée

(et si l’on savait ce qu’elle est, que saurait-on de plus ?),

vous donnez sur le mystère d’une rue au va-et-vient continuel,

sur une rue inaccessible à toutes les pensées,

réelle, impossiblement réelle, précise, inconnaissablement précise,

avec le mystère des choses enfoui sous les pierres et les êtres,

avec la mort qui parsème les murs de moisissure et de cheveux blancs les humains,

avec le destin qui conduit la guimbarde de tout sur la route de rien.
Traduit du portugais et préfacé par Armand Guibert, Poésie du monde entier, Gallimard, 68



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