1 Notes de Une journée avec Tabucchi, 5 écrivains parlent de l’écrivain, 2012, 2015 pour la traduction française





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« C’est peut-être une des raisons pour lesquelles Tabucchi aime les contes, les fragments brefs. Pièces détachées, ils portent le poids de leur fragmentarisation mais leur assemblage pourrait devenir une plus patiente et plus sûre façon de recréer le puzzle de l’envers de l’apparence ; jouer ainsi, au jeu de l’envers (titre d’un recueil de 1983)

3) Requiem

Cette femme Isabel qui hante les souvenirs de vacances du narrateur de Nocturne indien, à fois fugacement présente et hors-cadre, elle reparaît de façon plus prégnante, mais comme en creux encore, dans le roman Requiem, sous-titré Une hallucination, et au même moment dans une nouvelle intitulée « Voix portées par quelque chose, impossible de dire quoi ».
Requiem a été écrit en 1991 à Paris, directement en portugais après un rêve de Tabucchi au cours duquel il a entendu son père, mort sept ans auparavant des suites d’un cancer au larynx, lui parler en portugais, une langue qu’il ne connaissait pas, à part le mot pa écrit avec un accent aigu qui est la contraction portugaise du mot «  garçon », et que le père et le fils utilisaient en un jeu secret et complice.

Le roman met en mots «  les voix qui parlent en nous », ce règne de l’acousmate, dont Pierre Quillier, poète, essayiste et traducteur du portugais français dit : «  Etre en état d’acousmate ou d’incantation, c’est percevoir quelque chose qui relève de l’hallucination sonore. »

La narration imbrique en neuf chapitres qui correspondent aux neuf épisodes de la liturgie du requiem, les quêtes d’un narrateur qui, en vacances à Azeitao, dans l’Alentejo, province du Sud du Portugal, lit Le Livre de l’intranquillité de Pessoa (le plus célèbre ouvrage de ce grand écrivain portugais) et se retrouve à Lisbonne, sur les bords du Tage, à attendre le poète qui lui a donné rendez-vous à 12 heures, en pleine chaleur de fin juillet, avec tous les malaises d’étourdissement que cela lui provoque. Au bout d’un moment il lui vient à l‘ idée que l’heure du RV est plus probablement celle de minuit. Commence alors, entre rêve et hallucination, une déambulation dans Lisbonne à la rencontre de personnages fictionnels ou morts ou disparus – dont Tadeus Waclaw Slowacki, un ami portugais de parents polonais mort en 1965 peu de temps après sa libération de prison par le gouvernement de Salazar sous pression de l’opinion publique. Avec cet ami, il formait avec Isabel une sorte de trio amoureux et le narrateur qui a trouvé la tombe de Tadeus ( n°4664) dans le cimetière, lui pose des questions qui le taraudent depuis longtemps, depuis «  cette histoire folle » qui leur est arrivée dans leur jeunesse. Nous ne saurons, bien entendu, que des bribes, que des éclats de cette histoire. Avec trois questionnements : qu’a donc voulu dire Tadeus, en écrivant, sur son lit de mort, cette phrase mystérieuse «  tout est arrivé par la faute de l’herpès zostérien » ? Pourquoi Isabel s’est-elle tuée ? Et est-ce que c’est Tadeus qui l’a poussée à se faire avorter ?

Tadeus se dérobe, il faut donc que le narrateur prenne un rendez-vous avec Isabel elle-même, tandis qu’il va trouver des éléments de réponse durant la visite à un tableau du musée d’Art ancien, « La tentation de Saint Antoine » de Bosch, longuement admiré dans le passé. Il va ici sans doute pouvoir comprendre que Tadeus est mort rongé par le remords après avoir longtemps vécu avec un sentiment de culpabilité non formulé. Quant à Isabel, peut-être que le remords de son avortement (qui est évoqué aussi dans la nouvelle « Voix portées par quelque chose, impossible de dire quoi » dans le recueil L’Ange noir, 1991), a entraîné son désir de ne plus vivre. Mais Isabel, si elle vient bien au rendez-vous donné un soir à 9 heures dans la Maison de l’Alentejo, se dérobe aussi. Le livre s’achève après une ellipse de la narration par la rencontre avec le poète Pessoa (qui n’est pas nommé directement) qui lui-même disparaît tandis que le narrateur se retrouve à lire dans la ferme de ses vacances.
On retrouve la voix de Tadeus dans la nouvelle « Voix portées par quelque chose, impossible de dire quoi » qui est la première du recueil L’ange noir, publié en 1991. Le texte se présente comme une sorte de mode d’emploi à la Prévert pour écrire une nouvelle. Le narrateur s’adresse à un « tu », créant des échos vertigineux entre les personnes, tout un jeu de reflets d’identité : partir se balader un dimanche, l’oreille en éveil, choisir une phrase pour commencer parmi les conversations entendues au café, par exemple « mon défunt mari, quand nous avons fêté nos noces d’argent », et construire son histoire, cette «  mosaïque » où « un mot s’encastre dans un autre, un fait dans un autre, un détail dans un autre, jusqu’à créer une intrigue qui n’existait pas et qui maintenant existe : ton histoire ». Et voilà qu’une phrase prononcée par une voix connue, celle de Tadeus, prononce «  Je n’ai jamais réussi à te le dire avant, mais maintenant il faut que tu saches ». Cette voix il faut se lever pour la poursuivre « au hasard, dehors ». Une fois encore elle évoque, avec insistance, comme le remords taraude, l’été funeste, où Isabel fut en proie à la peur, où le narrateur parti se promener entendit un « cri étouffé, un sanglot » et ne voulant pas savoir ce qui se passe resta tout le jour sur la falaise. La voix fixe un nouveau rendez-vous, sur la tour de la ville de Florence, au-dessus de l’Arno, où l’on croise un couple de touristes français qui parlent d’un virus semblable à celui de l’herpès zoster », que l’on peut contrôler aujourd’hui. Puis, dans la solitude, sous une pluie diluvienne, la nouvelle se termine sur cette nouvelle dérobade : «  maintenant tu sais pourquoi Tadeus t’a appelé jusqu’’ici, il n’y avait que lui pour te donner un tel rendez-vous. » Si le personnage sait, le lecteur, lui voit s’esquiver une fois de plus les personnages et leur histoire !
La voix d’Isabel, celle de Tadeus et celle de leur ami-narrateur disparaissent donc ensuite de l’œuvre du romancier. Mais on sait que pendant plusieurs années Tabucchi a écrit beaucoup de notes destinées à l’élaboration d’un livre autour de ce personnage. C’est le témoignage de Romana Petri :

Après avoir lu en 1988 la nouvelle Femme de Porto Pim dans le recueil de nouvelles homonymes publié en 1983, Romana Petri, enseignante de français, devient écrivain et entre en correspondance épistolaire avec Tabucchi. En 1992 elle le rencontre, invitée par lui dans sa maison de Vecchiano, aux confins de la région de Pise, de la plaine de Lucques et de la Versilia.

Elle lui demande de lui parler d’Isabel cette femme qui traversait ses livres, en particulier Requiem qu’elle aime particulièrement ; Tabucchi lui montre alors un cahier gris foncé recouvert de sa calligraphie menue : «  Ce sont des notes, rien de plus. Mais un jour je voudrais en tirer un roman, un roman sur Isabel. C’est un personnage qui demande à être écrit et qui se refuse en même temps. On verra bien ce qui se passera ».

Quelques mois après le roman est écrit. Resté parmi les inédits, il ressurgit, en 2013, publié par l’épouse et l’éditeur de Tabucchi et il est traduit chez Gallimard en 2014.

Quant à Romana Pietri elle publie une nouvelle intitulée « Quelques heures » où elle écrit à la fois sur sa rencontre avec Tabucchi et sur le personnage d’Isabel à laquelle la narratrice s’identifie, un texte bien accueilli par Tabucchi.
4) Pour Isabel, Un mandala, 2014, Gallimard
Dans ce roman posthume Tabucchi part à nouveau, comme Orphée, sur les traces d’Eurydice, à la recherche de cette jeune femme disparue . En effet, la voix d’Isabel s’est faite sans doute entendre avec insistance. Comme l’herpès zostérien que nous portons tous en nous et qui se manifeste lorsque nous sommes plus faibles, le remords «  reste endormi au fond de nous, un beau jour il se réveille et nous attaque, puis il se rendort, parce que nous avons réussi à le dompter, mais il reste toujours au fond de nous, il n’y a rien à faire contre le remords. » Requiem, p. 91.

Cette fois le narrateur-enquêteur c’est Tadeus, l’écrivain Portugais d’origine polonaise, l’autre homme du trio amoureux dont Isabel est le centre énigmatique, ce Tadeus dont on savait dans Requiem qu’il était mort, rongé par la culpabilité, le remords, le doute.

De Lisbonne à Naples et à la Riviera italienne, en passant par Macao et les Alpes suisses, 9 chapitres encore, 9 cercles constituant le voyage initiatique. Ces cercles ne sont pas sans rappeler La Divine Comédie de Dante qui construit sa quête de Béatrice de l’Enfer au Purgatoire, puis dans la remontée vers le Paradis, en 9 sphères concentriques dirigées vers le haut. Ces cercles dessinent « une espèce de mandala ». Cercles qu’il faut traverser pour accéder enfin à une connaissance, voire à la reconnaissance et à la renaissance.

Dans le tantrisme hindou et bouddhique, le mandala ( mot sanskrit qui veut dire « cercle », mais aussi  « territoire » et communauté ») est une représentation géométrique désignant l’évolution et l’involution de l’univers par rapport à un point central. Dans le roman les cercles concentriques, parcourus un à un, se resserrent pour mieux protéger des regards indiscrets un centre énigmatique, à jamais inaccessible. A chaque fois que Tadeus Waclav Slowacki, l’écrivain-narrateur, rencontre un personnage ayant connu Isabel – son amie, son amante, sa muse ? – disparue dans le brouillard des années 60, le mystère s’épaissit.

Le roman juxtapose les voix parlant à la première personne: celle du narrateur, dont on apprend le nom à la p. 18 (un prénom chrétien pour le barman), et celles parfois des personnes qu’il rencontre pour qu’elles lui parlent d’Isabel, en un flux ininterrompu de narration, les dialogues étant toujours en style indirect libre.

Tadeus Waclav Slowacki  dit qu’un ami l’a poussé à savoir (p.67), sans doute le narrateur-enquêteur du roman Requiem ? Si l’on en croit Monica, cet ami est étranger au Portugal, il peut apparaître comme andalou «  avec des cheveux de jais et un nez effilé, comme l’ont les Gitans ou les Juifs espagnols » , il est salué avec empressement par un écrivain important de la revue Almanaque et ils parlent ensemble de Vittorini et du néoréalisme italien… (p.29-30), toutes les pistes sont brouillées. Il se dit aussi venu de Sirius, du monde interplanétaire… là aussi brouillage du réel et du fantastique.
Hors texte, la dédicace du roman présente un trio aussi : une femme – qu’elle soit figurée ou réelle, sous le nom fictif de Tecs – entre deux hommes, Antonio et son vieil ami Sergio. Dans la Justification en forme de note – ce texte explicatif signé A. T, donc hors roman -, on comprend que l’œuvre romanesque garde écho de la vie de son auteur: «  obsessions privées, regrets personnels que le temps érode mais ne transforme pas, comme l’eau d’un fleuve émousse ses galets… tels sont les principaux moteurs de ce livre ». A quoi il faut, comme toujours chez Tabucchi rajouter «  fantaisies incongrues et inadéquations au réel » qui signent l’entrée dans le monde romanesque dont il importe peu de savoir dans quelle mesure exactement il provient de l’autobiographie.
En épigraphe un vers extrait d’Antigone de Sophocle : «  Qui sait, les morts ont peut-être d’autres coutumes ». Il donne la tonalité d’une œuvre tabucchienne : l’incertitude, le questionnement, l’importance donnée à l’envers du monde, au mélange du monde des morts et des vivants.
Le livre est issu d’une nuit d’été, de la rencontre d’un moine bouddhiste dessinant un mandala coloré (on va le retrouver à la fin) et de la lecture d’un texte de Hölderlin énigmatique, évoquant l’émergence de l’esprit du temps, «  sans merci, esprit de la sauvageté non écrite, esprit du monde des morts ». Nuit d’été où l’écrivain et son histoire s’envolèrent à Naples, attirés par une pleine lune rousse, à Naples l’avant dernière étape du mandala. Cette très rare « lune rousse » qui éclaire les nuits de sa lumière étrangement colorée, nous l’avons vue, au moins sur les écrans de télévision, le 28 septembre, lors de son éclipse, alors que sa lumière était filtrée au travers de l’atmosphère terrestre. Petit signe, peut-être, que nous fait Tabucchi ?
Construction : La quête, construite comme celle d’un roman policier (recherche de pistes, de témoins, complices ou déceptifs, de renseignements dans les bars, les hôtels), progresse du l’extérieur vers l’intérieur, du matériel vers l’impalpable. Le monde que traverse Tadeus est d’abord bien tangible, vivant, concret. Les lieux comme les personnages. Restaurant, cafés, prison, banlieue, studio de photographie du Portugal, à Lisbonne. Il rencontre une amie d’enfance d’Isabel (Monica) qui donne des détails précis des moments vécus ensemble, sa nourrice (Bi), une amie américaine étudiante engagée contre le régime de Salazar( Tecs), son gardien de cellule (Oncle Tom) , lesquels donnent des indices fragmentés et contradictoires, et puis Tiago, un photographe. Et voilà qu’il tient alors dans les mains une photo d’Isabel : «  je la regardai et vis Isabel. Elle portait un long manteau foncé qui descendait jusqu’aux pieds. Elle n’avait aucune expression sur le visage, peut-être une légère surprise. C’était le guichet d’embarquement d’un aéroport. » Va-t-on enfin savoir ?

Mais c’est à ce moment que le narrateur et sa quête basculent dans l’envers du monde. Surgissent des fantômes du passé, des voix trouent les ténèbres, l’âme d’une amie (Magda) s’incarne dans une chauve-souris, un poète talonné par la mort vaticine (Fantôme qui marche), un ami d’autrefois (Xavier) devenu lama dans un centre de méditation bouddhiste lui dessine un mandala à sa façon, et un violoniste (qui se nomme le Violoneux Fou) se dit l’organisateur de la quête et fait surgir Isabel d’une sonate de Beethoven. Voilà Isabel, ombre apaisante, rejouant l’adieu jadis donné, et disparaissant dans le centre inaccessible du mandala tandis que le narrateur se met en chemin vers son étoile.

Alors le lecteur perd ses repères et doit accepter d’entrer dans un univers fantastique où les identités vacillent, où tout devient possible, où le temps et la géographie se troublent et s’annulent. Lisbonne, mais aussi Macao, Les Alpes suisses, Naples, la Riviera, une baie du Portugal, la constellation du Grand Chien avec Sirius avec une perspective sur la nébuleuse d’Andromède. Le récit composé en mandala s’élargit à la dimension de l’univers, infini mais brouillé, comme si le romancier jouait à éparpiller les grains de sable qui le composent.
Monica. Premier cercle : Evocation.
La quête/enquête de ce «  Philip Marlowe métaphysicien », qui se dit venu de la constellation du Grand Chien, commence à Lisbonne, passant d’un café à l’autre, le plus luxueux de la ville, « lieu de miroirs et de cristal », où a été fixé le RV avec Monica, l’amie du collège des Escarvas do Amor Divino de Lisbonne, connue à l’âge de 17ans. Mais Monica, au fil de ses souvenirs, devient de plus en plus vague. D’une vieille famille portugaise en décadence Isabel vit de beaux étés dans la maison d’Amarante, dans le Nord du Portugal, dans la nature et la liberté. La mort est inscrite au cœur des étés où les adolescents capturent les grenouilles et leur coupent la tête afin de les manger en sauve provençale. «  Si un jour je me tue » dit Isabel en constatant les soubresauts des corps. La mort de ses parents dans un accident de voiture coïncide avec la sortie de l’enfance et l’entrée à l’Université où les deux amies s’éloignent du fait de leur choix d’études différentes, lettres classiques, plus conservatrices, pour Monica, et lettres modernes, une filière qui initie Isabel à Camus, l’existentialisme et les poètes surréalistes. Elle entre vite, par ce biais de la littérature libre, dans une association d’étudiants en résistance contre le régime politique car dans les années 60 «  le Portugal était un pays oublié par l’Europe et oublieux de l’Europe, nous étions enfermés dans une impasse, une sorte de couvent moisi dont le sacristain était Antonio de Oliveira Salazar ». Monica tente de rassembler les bribes apprises ensuite au sujet de son amie, rapportées par des rumeurs multiples et incertaines : Isabel aurait eu une histoire d’amour avec un jeune homme andalou, ami d’un écrivain polonais qui est devenu le troisième membre d’un trio amical ou amoureux. Entrée au Parti Communiste elle a mené une vie semi-clandestine, écrivait dans un journal sous le pseudonyme de Magda, est tombée enceinte, sans savoir si le père était l’Espagnol ou le Polonais, a décidé d’avorter, est tombée en dépression et a fini par se suicider. Ayant appris par le journal qu’une messe était donnée pour le septième jour après sa mort, Monica assiste seule à la petite célébration et n’obtient aucun renseignement précis de la part du curé. Elle conseille au narrateur d’aller voir la nounou Brigida Teixeira, appelée Bi.
Bi. Deuxième cercle : Orientation
Toujours à Lisbonne la nounou, avec beaucoup de suspicion et de réticence, évoque l’enfance d’Isabel, bien moins solaire encore que ce que laissait entendre les récits des belles vacances avec Monica qui, privée de toute proximité avec ses propres parents jugeait ceux d’Isabel «  toujours joyeux, disponibles, compréhensifs ». Selon Bi, Isabel souffrait depuis la petite enfance d’un asthme psychosomatique en raison de l’éloignement de ses deux parents et trouvait soins et affection auprès d’elle. Le père essayait de sauver une situation financière désastreuse et la mère s’était entichée d’un prêtre qui avait voulu affronter sa hiérarchie pro-salazariste, ce qui mangeait tout son temps. Isabel, ainsi abandonnée a juré à sa nounou qu’elle aussi prendrait plus tard un amant pour le faire souffrir. Questionnée sur l’engagement politique d’Isabel, Bi finit par évoquer un soir où, cherchée par la police, elle lui a demandé asile. Mais après une descente de la police politique chez sa nounou, Isabel a dû fuir. Bi ne voulant plus rien dire, le narrateur ne sait plus ce qu’il y a de vrai dans ce qu’elle tait ou dit. Comme elle égrène des miettes de souvenirs tronqués, Tadeus se dit que cette vénérable dame n’est qu’«un dépôt délabré de mémoires».

Il obtient toutefois quelques renseignements sur un « contact » de l’époque, une musicienne qui jouait dans une boîte de Praça da Alegria.
Tecs. Troisième cercle : Absorption
Un dimanche soir d’épais brouillard, dans un bar, le narrateur retrouve Joaquim le barman, dont on se sait s’il le reconnaît, qui lui sert son coktail favori et avec qui il évoque un ami avec lequel il venait boire, un ami poète décédé, originaire de Timor et qui écrivait en Portugais. Il se rend ensuite à Praça de Alegria pour écouter du jazz dans une boîte minuscule le Hot-Dog. Il y rencontre la saxophoniste Tecs, une Américaine qui rend hommage à Sonny Rollins, a fait des études de biologie et a rencontré Isabel qui lui a demandé de jouer du jazz, musique révolutionnaire à l’époque, à la cantine universitaire. Elle a adhéré aussi à l’association des étudiants opposants au régime, protégée par son passeport américain. Isabel disparut puis fut arrêtée et emprisonnée à Caxias, hôpital-prison proche de Lisbonne célèbre pour avoir été une prison politique durant l’Estado Novo ( le régime autoritaire l’Etat Nouveau fondé par Salazar, de 1933 à 1968), où étaient emprisonnés et torturés les opposants communistes et socialistes au régime. Cela se sut grâce à un gardien frondeur qui venait donner de ses nouvelles. Ensuite elle a appris son suicide en prison, par ingestion de morceaux de verre et a lu le faire-part de sa mort paru dans le journal Tecs doit faire un long effort, aidée par un verre d’absinthe et une mélodie d’antan pour retrouver le nom du gardien, un Capverdien, Monsieur Almeida.
Oncle Tom. Quatrième cercle : Réintégration
Le narrateur prend l’autobus pour se rendre à Reboleira, une banlieue de Lisbonne où vit, rue S Tomé, Monsieur Joaquim Francisco Tomas de Almeida, qui demande qu’on l’appelle Oncle Tom. Après avoir fait sortir sa femme et sa nièce, le vieil homme prend d’abord verre sur verre de Cachaça avant de parler et de répondre aux questions pressantes de Tadeus : Isabel s’est-elle suicidée pour des raisons personnelles, un chagrin d’amour accompagné d’un avortement ? ou pour des raisons politiques ? : Isabel n’était pas enceinte et elle n’est pas morte en prison après avoir mangé des morceaux de verre. Il raconte les violences subies par les prisonniers politiques, son rôle auprès d’eux, les soigner, les réconforter en douce et poster en cachette leur courrier. Mais il précise qu’il n’était pas communiste et qu’il a tenu ce rôle parce qu’il avait besoin d’argent pour nourrir sa famille. Et il révèle l’imbroglio qui a été monté par « l’Organisation » (dont on se saura pas si elle était communiste ou un autre parti clandestin) pour faire sortir Isabel de prison tout en faisant circuler le bruit qu’elle s’était suicidée en prison pour des raisons sentimentales. M Almeida a fait sortir Isabel en la faisant passer pour la sœur d’une jeune étudiante arrêtée à l’université qui venait de se suicider en cassant une bouteille et en mangeant les morceaux de verre. Elle a accompagné cette sœur transportée à l’hôpital de Santa Maria, est passée par les urgences puis a disparu. Et l’administration n’y a vu que du feu.

Tadeus demande qui a donné ces ordres au gardien, lequel, avec hésitation, finit par lui dire qu’il s’agit de monsieur Tiago, un photographe célèbre pour avoir photographié l’Alentajo, dont les livres avaient été publiés en France et qui avait un studio Praça das Flores.
Tiago. Cinquième cercle : Image
Ayant trouvé le boucher qui fait l’angle de la rue, Tadeus s’adresse à lui en espagnol pour brouiller les pistes et se fait passer pour un journaliste d’El Pais qui recherche monsieur Tiago le photographe pour un reportage, mais l’artisan prend le regard bovin de celui qui ne sait rien. Il faut que Tadeus se recommande de l’Oncle Tom pour obtenir accueil et la nouvelle adresse du studio de Tiago. Lorsque Tadeus évoque le nom d’Isabel, le photographe -  boule à zéro, veste de lin et foulard indien autour du cou – semble ne pas pouvoir savoir de quelle Isabel il s’agit parmi toutes celles qu’il a connues. Mais Tadeus lui rafraîchit la mémoire et lui demande ce qu’est devenue Isabel depuis l’hôpital de Santa Maria. Sa première réponse est de parler de l’énigme que constitue la photographie, tout en montrant une photo d’Isabel, devant le guichet d’embarquement de l’aéroport d’où elle partit pour Macao auprès d’un prêtre catholique à qui Magda l’avait adressée.
Magda. Le prêtre de Macao. Sixième cercle : Communication
Voilà Tadeus qui a basculé de l’autre coté du monde, en un pays où la carte des étoiles est inversée, Sirius devenant Canopus. Dès lors les fantômes du passé vont surgir, des voix trouent les ténèbres. Tout va devenir de plus en plus mystérieux.

Le voici dans le jardin de Macao, où se trouve la grotte Luis de Camoes. Au XVIIIe ces jardins sur une petite colline étaient couverts d’une végétation très dense et appartenaient à un haut fonctionnaire de l’East India Compagny. En 1785 l’astronome et l’explorateur français Luis Pérouse fit bâtir un petit observatoire au sommet de la colline. En 1835 les Portugais firent à leur tour construire une grotte autour du buste de leur poète national Luis de Camoes. L’histoire raconte que Camoes, écrivain aventurier du XVIe siècle, composa ici une partie de son œuvre Os Lusiadas (Les Lusitaniennes). Devant l’entrée des jardins, quelques diseurs de bonnes aventures chinois proposent leurs services.

Se disant inspiré par un message venu de Sirius (ou Canopus), il obtient du gardien Manuel dont le nom chinois signifie Lumière qui brille sur l’Eau, de pouvoir entrer, avec une torche électrique pour demander l’aide du «  poète borgne ». Là il entre en communication, par l’intermédiaire d’une chauve-souris, avec la voix de Magda qui invente encore une histoire au sujet d’Isabel. Il obtient de savoir qu’Isabel a été envoyée chez le père Domingos, dans la léproserie de Coloane.

La vieille chinoise qui le sert dans le restaurant portugais où il s’arrête au sortir de la grotte déclare qu’il a besoin, de consulter les génies des forêt pour soulager son âme en peine, ou bien le prêtre catholique qui confesse sur la place de la cathédrale. Ce dernier a bien connu le père Domingos, mort 6 ans auparavant, a travaillé avec lui à la léproserie dans les années 50 avant d’entrer dans les ordres. Mais il ne reconnaît pas Isabel sur la photo. Il conseille alors, malgré ses convictions chrétiennes, de questionner un animiste, un poète en contact avec les ombres et qui croit provenir du dehors du temps et il donne l’absolution à Tadeus qui a confessé avoir écrit des livres à travers lesquels il a guidé les événements, qui ont eu un impact sur la réalité, ce qui est son péché d’orgueil.

Ce poète est appelé Fantôme qui marche et il habite sur l’Avenida de Boa Vista à Macao.
Fantôme qui Marche. Septième cercle. : Temporalité
Le voiturier d’une calèche amène Tadeus au bord de mer, avenue Boa Vista chez celui qu’il ne connaît que sous le nom de Fantôme qui marche. Couché sous l’emprise de l’opium ce dernier se dresse, squelettique et drapé dans son drap, pour proférer des bribes de vers sur un château que Tadeus doit retrouver dans la patrie de Guillaume Tell, pour y trouver un saint qui vient d’Inde dans ce lieu de méditation dédié à un écrivain allemand qui a beaucoup aimé son Orient, Hermann Hesse.
Lise. Xavier. Huitième cercle : dilatation
Dans cette sorte d’ashram des Alpes suisses, Tadeus partage au restaurant un repas avec Lise, qui fut astrophysicienne. Elle lui raconte sa vie, la perte de son fils Pierre handicapé mental avec lequel elle communiquait grâce à un code qui consistait à taper sur un verre avec une cuiller, c’est à dire à jouer avec les fréquences et l’intensité pour créer une langue des sons qui leur permettait d’échanger sur leurs besoins et leurs sentiments. Après la mort de Pierre Lise se pose des questions sur l’organisation de la vie sur la planète Terre et sur la bonté de l’espèce humaine et elle se sent à l’étroit dans son métier qui consiste à observer les planètes du ciel. Elle voulait étudier les grands espaces interstellaires et les limites de l’univers. Pour cela elle va travailler à La Silla, Chili, à 2400 m, au bord du désert d’Atacama, le plus grand observatoire de l’hémisphère sur et celui où le ciel est le plus pur. (Cf Magnifique film documentaire Nostalgie de la lumière de Patricio Guzman) . Elle veut de détacher le plus loin possible de la misérable terre où la vie est méchante pour se rapprocher du ciel. Une nuit elle envoie un message modulé en direction de la nébuleuse d’Andromède et alors qu’elle sait qu’il faut un siècle pour que le message arrive à destination et encore un siècle pour recevoir éventuellement une réponse, elle perçoit un message qu’elle a entendu pendant 15 ans de sa vie, de son fils peut-être ? Ne pouvant se justifier rationnellement elle quitte l’observatoire, erre dans le monde avant d’arriver en Inde où elle découvre dans un texte sacré que les points cardinaux peuvent être infinis ou inexistants comme dans un cercle, et fréquente ce lieu de méditation pour étudier la philosophie indienne.

Le Lama qui enseigne, c’est Xavier, ce personnage, perdu en Inde, que recherchait le narrateur de Nocturne indien, le roman où apparaissent pour la première fois Isabel et Magda. Ce personnage recherché mais jamais trouvé, dont on avait compris qu’il était comme un double du narrateur et qui passait des vacances sur la Riviera italienne avec Isabel et Magda. Questionné par Tadeus qui lui demande de l’aider à arriver jusqu’à son centre, il propose un dessin où figure une phrase énigmatique ( « Parthénope : je vague distraitement abandonné ») et une lune rouge au milieu d’un double cercle.

Parthénope c’est Naples. Au VIIe siècle avant JC des colons grecs fondèrent une cité appelée Parthénope. Selon la légende une sirène portant ce nom serait tombée amoureuse d’Ulysse et devant l’indifférence de celui-ci elle aurait mis fin à ses jours en se jetant dans la baie de Naples. Plus tard, vers 475 avant JB suite à des invasions venues de Cumes la ville prit le nom de Néapolis, Nouvelle ville, un nom qui a évolué en Napoli.

L’épitaphe dont il est question est celle qui se trouve sur le tombeau présumé de Virgile, à l’entrée de la grotte de Pouzzoles : «  Mantua me genuit, Calabri rapuere, tenet nunc Parthenope : Mantoue m’a donné la vie, la Calabre me l’a ôtée, et maintenant Naples garde mon corps ».
Isabel. Neuvième cercle : Réalisation. Retour
De l’étape à Naples le lecteur n’aura qu’un récit indirectement fait par le personnage qui vient à la rencontre du narrateur qui se retrouve dans une station balnéaire de la Riviera italienne dans un jardin au-dessus de la mer. C’est la nuit. Dans le ciel la lune blanche dans son dernier quart et l’étoile Sirius. Arrive alors un ultime personnage tout aussi pittoresque que les autres, le Violoneux fou jouant la sonate de Beethoven dont les trois parties  sont appelées: Les Adieux, l’Absence, le Retour. C’est lui qui a dirigé les cercles concentriques, les différentes étapes, toute la partition qui a amené Tadeus à ce centre. Et il lui raconte comment il a retrouvé la Communauté Red Moon à Naples où Isabel était passée puis était enfin venue à l’Imprimerie Sociale de cette petite station balnéaire de la Riviera, rue Oberdan, qui n’existent plus. Il place la photo d’Isabel au centre du cercle qu’il dessine sur le sable avec son archet et …

«  Et c’est à ce moment que je vis Isabel ». Isabel qui porte un habit de soie bleue et un petit chapeau avec une voilette blanche (devant la mairie, était-ce le jour de son mariage ?) Elle entraîne Tadeus sur un vaporetto qui démarre silencieusement, elle a mis un foulard blanc autour de son cou, qui flotte dans la brise nocturne. Il reconnaît les lieux : «  le vaporetto a traversé la cinquième dimension, nous sommes dans notre autrefois, c’est le vaporetto qui nous emmène de Setubal au Portinho da Arribida, » au Portugal. Ils sont à la fois dans le présent et en train de se dire adieu comme autrefois.
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«Essais de Psychanalyse» de freud repro­duit le texte déjà traduit une première fois en langue française, avec une fidélité que n'altère...

1 Notes de Une journée avec Tabucchi, 5 écrivains parlent de l’écrivain, 2012, 2015 pour la traduction française iconBibliographie sur le
«Folio» de Gallimard (traduction de Francisque Reynard, préface d’Yves Bonnefoy), certes plus économique et maniable, reprend une...

1 Notes de Une journée avec Tabucchi, 5 écrivains parlent de l’écrivain, 2012, 2015 pour la traduction française iconTraduction, notice et notes

1 Notes de Une journée avec Tabucchi, 5 écrivains parlent de l’écrivain, 2012, 2015 pour la traduction française icon«Historiens biographes d’écrivains»
«et son temps» pour «s’excuser» d’être sorti de l’histoire même s’il parle beaucoup du Risorgimento dans cet ouvrage. Pour Voltaire,...

1 Notes de Une journée avec Tabucchi, 5 écrivains parlent de l’écrivain, 2012, 2015 pour la traduction française iconObjectif : connaitre des grands écrivains et de comprendre le rôle...

1 Notes de Une journée avec Tabucchi, 5 écrivains parlent de l’écrivain, 2012, 2015 pour la traduction française iconProgramme de la Semaine de la langue française et de la Fête internationale...
«Dis-moi dix mots qui te racontent» & parcours pédagogiques sur le thème pour les étudiants de l’année de langue et ceux de la session...





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