Présence d’Arthur Rimbaud dans l’œuvre de Jean-Michel Maulpoix





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« Dites-moi la neige » :


présence d’Arthur Rimbaud dans l’œuvre de Jean-Michel Maulpoix.


Gérard Macé écrivait dans Ex libris : « Nous ne saurons jamais qui fut Arthur Rimbaud. Nous sommes devant lui comme le criminel ou l’être aimé ; il ne nous reste plus qu’à vouloir dormir dans son sommeil, rêver ses rêves pour comprendre davantage » 1. Plus qu’aucune autre, cette figure de poète nous apparaît fugitive, insaisissable jusqu’à l’agacement. Prétendre en retrouver les traces chez un autre se présente dès lors comme une entreprise hasardeuse, périlleuse s’il en est. Surtout si l’on s’avise de mesurer ce qui sépare dès l’abord nos deux écrivains, outre leur appartenance à des époques bien différentes : d’un côté, une énigme élevée au rang de mythe, dotée d’une œuvre prodigieusement brève, concentrée et rapide, dont maintes fulgurances, il faut bien l’avouer, demeurent opaques malgré l’accumulation des travaux critiques, biographies et hagiographies. De l’autre, un écrivain proche, doublé d’un critique lucide, dont l’œuvre cette fois abondante s’attarde volontiers à lever voiles et obscurités, ne dédaignant point de revenir sur son propre parcours, un contemporain enfin, qu’il est de toute façon toujours loisible d’interroger.

Mais que s’agit-il en vérité d’étudier ? Une influence – mais ce terme est si vague ... – la lecture d’un poète par un autre, un dialogue, un système de références, des motifs, des thèmes repris d’une œuvre à l’autre ? Tout cela conjointement, sans doute, ce qui reviendrait à examiner de quelle manière l’œuvre d’un écrivain est agie par une autre, ici puissante et incontournable. Au point que la collection des « Archives des Lettres Modernes », a pu consacrer, voici déjà trente ans, tout un volume à cette question, interrogeant de nombreux auteurs contemporains sur le rapport qu’ils entretenaient à Rimbaud. Roger Munier, à l’origine de cette enquête, formulait notamment une question centrale que nous pourrions aujourd’hui reprendre à notre compte : « en quel sens Rimbaud est-il vivant pour vous et de quelle manière ? » 2.

Concernant un poète dont la vocation, la maturité et le génie coïncident miraculeusement avant de s’anéantir, cela revient sans doute à s’interroger, chez Jean-Michel Maulpoix pour ce qui nous concerne, sur l’essentiel, à savoir sur le désir de l’écriture, sur le sens de la vocation poétique dont les conditions de possibilités demeurent toujours incertaines et « fragiles », pour reprendre le titre d’un recueil de 1981, La parole est fragile. Ce désir, cette vocation peuvent en effet d’emblée être placés sous le signe de Rimbaud : Maurice Nadeau, éditant en 1978 Locturnes, le premier livre de l’écrivain, observe à son propos que « d’une main, il tient à Rimbaud, de l’autre à Valéry » 3. Rapprochement inattendu, sur lequel nous aurons l’occasion de revenir... Et dans son dernier livre Pas sur la neige, édité vingt-six ans plus tard, Jean-Michel Maulpoix fait-il autre chose que répondre à une demande toute rimbaldienne : « Dites-moi la neige » implorait l’esprit de « Comédie de la soif » 4 ? Entre ces deux extrêmes, il nous faudra examiner dans un premier temps les différentes modalités de la présence de Rimbaud dans l’écriture de Jean-Michel Maulpoix, avant de l’envisager à travers deux conflits essentiels : le désir de partance et d’en allée, impossible à assouvir faute d’un point de départ véritable, et enfin l’attirance vers deux postulations contradictoires du lyrisme, l’une, allègre et exclamative, répondant à la sollicitation du dehors, l’autre, plus attentive et contenue, s’accordant à des voix plus intimes.

Soucieux de préciser le champ de notre exposé, nous nous attacherons simplement à définir en premier lieu les différents modes d’apparition de Rimbaud dans les textes de Jean-Michel Maulpoix. Notre relevé, bien sûr, ne saurait prétendre à l’exhaustivité, et nous ne présenterons dans le cadre de cette étude qu’un essai de typologie de ces modes de présence.

Mentionnons tout d’abord, pour ne plus y revenir par la suite, les essais critiques de Jean-Michel Maulpoix, qui s’attardent souvent sur la place singulière de Rimbaud dans notre littérature. Cette réflexion critique se présentant comme un accompagnement nécessaire et permanent de l’œuvre proprement littéraire, il nous a en effet paru impossible de faire l’économie de cette forme de présence « analytique » du poète. Outre les références éparses à Rimbaud dans La voix d’Orphée, Du lyrisme ou encore Le poète perplexe, trois essais lui sont exclusivement consacrés, que nous rappellerons brièvement  : « ‘Jadis’, lecture de la première page d’Une Saison en enfer » (Bérénice, Rome, Lucarini, mars 1981), dont le titre est suffisamment explicite, « Enthousiasme et liquidation » (La poésie malgré tout, Paris, Mercure de France, 1996), consacré aux fulgurances d’un génie poétique qui a entraîné son propre désastre, et enfin « Le cœur volé d’Arthur Rimbaud » (Le poète perplexe, Paris, José Corti, 2002), qui revient sur le motif du cœur, lié à celui de la coulure et des couleurs chez Rimbaud.

Mais venons-en à l’œuvre littéraire de Jean-Michel Maulpoix : Rimbaud s’y manifeste tout d’abord comme une figure réapparaissant avec une étonnante régularité, notamment, on le devine, dès lors qu’il est question de partance et d’en allée. Ainsi le piéton Rimbaud vient-il rôder par deux fois dans les pages de Domaine public, dès le deuxième fragment de « La tête de Paul Verlaine », où l’on trouve la mention laconique du passage de cette ombre : « Cette année non plus, il ne neigera pas. Arthur continue de raser les murs. Il porte un sac à dos de cuir » 5. Autre mention de la même figure du poète, dans le dernier chapitre du même ouvrage, cette fois en forme de dédicace : « Aux nuages de Baudelaire qui n’a pas pris l’avion, à l’ombre du piéton Rimbaud sur la grand-route » 6. Dernier chapitre, remarquons-le d’emblée, qui se présente comme une variation japonisante du poème « Dévotion » des Illuminations 7, dont Yves Bonnefoy avait déjà livré une réécriture. Du côté de la simple mention d’éléments propres à la figure d’Arthur Rimbaud, nous pouvons encore relever la date de la « seconde mort » d’un mystérieux écrivain imaginaire, qui affirme avec une assurance désarmante être né deux fois « rue Hautefeuille, à Paris, le 8 avril 1821, puis une nouvelle fois à l’hôpital de Rouen, le 12 décembre de la même année », et mort également à deux reprises « à Marseille le 10 novembre 1891 à dix heures du matin, puis à une semaine d’intervalle, mais un demi-siècle plus tard, à neuf heures, le 18 novembre 1952, avenue de Gravelle à Charenton » 8. Dans cette succession de « devinettes », l’on aura reconnu la date (et l’heure) de la mort de Rimbaud, retenue également en raison de sa proximité avec le jour de la naissance de Jean-Michel Maulpoix (né quant à lui un 11 novembre...).

Bien entendu, l’œuvre de Rimbaud est également présente dans les textes de Jean-Michel Maulpoix, notamment sous la forme de citations données en italiques, dont l’origine n’est jamais précisée, laissant ainsi au lecteur la possibilité d’identifier ou non l’intertexte. Renonçant à examiner toutes ces citations dans le cadre de notre étude, nous ne retiendrons que les plus significatives d’entre elles. Il est remarquable par exemple qu’un hémistiche des « Etrennes des orphelins », ces enfants sont sans mère 9, se trouve cité deux fois par l’écrivain, afin de comparer, dans les deux cas, le poète à un orphelin de mère, soulignant du moins qu’à l’origine de l’écriture subsiste toujours un manque, un vide que rien ni personne ne peut venir combler. Ce défaut essentiel, ce deuil d’une origine ou d’une unité qu’il sait irrémédiablement perdue alimente pourtant une écriture conférant, on ne s’en étonnera pas, une place fondamentale aux motifs de l’absence et de la disparition. Mais reprenons simplement ces deux passages. Le premier se trouve dans L’instinct de ciel :

Poète, par quoi d’autre le devient-on que par sa propre disparition ? Une espèce d’absence, là où d’autres s’empressent et trouvent quantité de choses à leur goût. Ces enfants sont sans mère, qui dans la langue cherchent leur refuge. Quelqu'un leur a manqué. Quelqu’un qui leur ressemble. [...]

Poète pour combler dans la langue ce défaut en soi de quelqu’un. 10

Le deuxième, dans Chutes de pluie fine, reprend la même idée en la complétant :

Ces enfants sont sans mère qui dans la langue se réfugient. A moins qu’ils ne souffrent d’avoir eu trop de mères. De ne pas savoir s’en défaire... Les cordons lyriques du poème les y tiennent attachés : ils se nourrissent à contretemps d’anciennes caresses, de vieilles musiques... 11

Le thème du voyage et de l’en allée, on le devine, est aussi l’occasion, dans les textes de Jean-Michel Maulpoix, de plusieurs citations de Rimbaud. L’en allée, ou plutôt le constat final de son impossibilité puisqu’en définitive On ne part pas, comme le répète avec amertume l’auteur de L’écrivain imaginaire :

Chaque fois qu’un homme s’élance vers la mer et croit pouvoir prendre le large, la marée le repousse et le ramène là d’où il vient. On ne part pas [...]. On ne choisit pas, on attend que vienne l’heure du flux et du reflux, l’heure du vide et de la noyade, le temps de refaire ou de défaire ses valises. 12

La difficulté de l’en allée lointaine, de l’envol rapide vers un ailleurs véritable, le retour inévitable à des provinces qui demeurent malgré tout les nôtres, se trouvent encore soulignés par la citation de cet aveu de Rimbaud à Paul Demeny, revenant soudain à la mémoire du passager d’un train trop lent : Je suis un piéton, rien de plus. 13

Il nous faut à présent nous arrêter un instant sur ce mode particulier de citation que constitue l’épigraphe. Portraits d’un éphémère s’ouvre en effet sur cette citation des premiers mots de « Ville » :

Je suis un éphémère et point trop mécontent citoyen d’une métropole crue moderne [...]. La morale et la langue sont réduites à leur plus simple expression, enfin ! 14

Ce qui constitue la seule épigraphe de Rimbaud dans les textes de Jean-Michel Maulpoix... Faut-il pour autant y reconnaître une manière pour l’auteur de placer tout son livre sous le signe de Rimbaud ? De lui conférer dans son ensemble une tonalité rimbaldienne ? Nous ne le croyons pas, sauf à prendre essentiellement en compte la dernière partie de la citation : « la langue [est] réduite à sa plus simple expression, enfin ! ». En effet, Portraits d’un éphémère, écrit avant la période des voyages, semble s’acheminer vers une intimité de plus en plus grande, et rechercher une simplicité, une neutralité d’écriture que l’on nous permettra de rapprocher plus volontiers de Verlaine que de Rimbaud. Il n’est alors guère qu’une des onze parties du livre « Vers des villes inconnues » qui réponde à la première partie de l’épigraphe, tandis que les suivantes s’enfouissent dans une mélancolie de plus en plus appuyée, comme leur titre suffit à l’indiquer : « A l’abri de la chambre », « Parmi les mots du dictionnaire », « En automne au fond du jardin », et enfin... « Sous un couvercle de bois clair ».

Plus infidèle que la citation ou l’épigraphe est l’allusion qui, de façon plus ou moins explicite et fidèle, se contente de faire référence tout en laissant la place au prolongement ou à la réécriture. Les allusions à l’œuvre de Rimbaud sont très nombreuses chez Jean-Michel Maulpoix, et nous n’en mentionnerons que quelques-unes. Nous trouvons par exemple un souvenir du « Dormeur du val » dans le premier chapitre de Domaine public, qui fait d’ailleurs suite à cette mention du piéton Rimbaud que nous rappelions plus haut :

Marie a deux trous rouges au côté droit. Elle dort. Le menton contre la poitrine. D’un si beau sommeil d’image peinte. 15

Ce texte liminaire comprend par ailleurs une série d’allusions importantes au geste de dénigrement accompli par Rimbaud à l’ouverture d’Une Saison en enfer :

Un soir, j’ai assis la Beauté sur mes genoux. _ Et je l’ai trouvée amère. _ Et je l’ai injuriée. 16

« La tête de Paul Verlaine » reprend et amplifie ce geste provocateur, cette volonté de mise à sac du poème, à travers une étonnante accumulation d’imprécations contre la poésie dont témoignent ces quelques fragments :

La poésie est une vieille chienne qui aboie contre les enfants des autres. Elle ne mord plus. [...]

La poésie, je le répète, est une vieille femme qui soulève le rideau et observe les passants par la fenêtre.

Clouée dans son fauteuil par son arthrose et ses varices, elle regarde les jolies filles à la télévision.

Depuis longtemps, elle ne jouit plus, et fait collection de timbres, de porte-clefs, de pin’s et de cartes postales. 17

Plus infidèle encore que l’allusion ou la référence est la réécriture, dont nous trouvons plusieurs formes dans les textes de Jean-Michel Maulpoix. Voici par exemple la version américaine qu’il propose du poème « Au Cabaret-vert », toujours dans Domaine public :

Il faut pourtant que je vous dise : j’ai connu le bonheur de vivre, en mangeant des frites à Boston.

Seul en face d’une assiette de fish and chips à trois dollars où miroitait la mer.

Et ce fut épatant quand la fille en chemise de jean, aux cheveux très blonds

M’apporta une Budweiser (que dorait le rayon vert du soleil arriéré de cinq heures du soir). 18

Ce souvenir se retrouve encore dans Chutes de pluie fine, mais cette fois sous la forme d’un fantasme irréalisable, tandis que l’écrivain se retrouve seul dans un restaurant désert de la Baie d’Along :

Vain fantasme d’un Cabaret-vert où allonger les jambes en mangeant des tartines. 19

Mais la réécriture du texte rimbaldien peut aller jusqu’à sa négation, jusqu’au refus du mouvement d’enthousiasme qui le sous-tend. C’est ainsi que, dans un moment de fatigue et de résignation, l’auteur d’Une Histoire de bleu semble ne plus croire en la possibilité de l’élan que promettait un fragment célèbre des Illuminations 20. Voici ce qu’il écrit alors :

Rien ne sert de tendre des cordes, des guirlandes ni des chaînes d’or entre les galaxies ; notre vieux corps est plein de pierres, couché déjà, inerte, bleuissant peu à peu, invisible bientôt comme cet azur autour de nous qui flotte et qu’il s’en va rejoindre. 21

Notons enfin que la réécriture peut engendrer chez Jean-Michel Maulpoix la parodie du texte rimbaldien, comme lorsqu’il se livre dans telle partie d’Une Histoire de bleu à une démonstration de lyrisme volontairement clinquant et excessif, qui rappelle, parmi d’autres intertextes possibles, l’écriture de Marine. Voici tout d’abord le texte du « Grand pavois » :

Avec mes tympanons, ma trompe et mes timbales

Je chanterai sur un semblant d’air lyrique

Le grand tintamarre de la mer moderne et désuète

Pleine à ras bords de vieilleries et de trésors légendaires

Accrue de performances et de péripéties nouvelles [...]

Ce sera une espèce inouïe de poème [...]

Faisant chanter ses boursouflures au pied des phares et des balises

Médusant ses moutons, ses mollusques

Soldant le gros temps à bas prix. 22

Et voici pour mémoire
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