Littérature / Nigeria





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Littérature / Nigeria

La « Divine tragédie » de Chris Abani
(MFI / 15.03.11) Le célèbre auteur de Graceland (Albin Michel, 2008) revient sur le thème de la jeunesse africaine égarée, déboussolée. Le héros de son nouveau roman est un enfant-soldat, piégé dans le tourbillon de l’Histoire tragique et féroce de son continent.

Le Nigérian Chris Abani fait partie de la nouvelle génération d’écrivains anglophones d’Afrique qui ont pris d’assaut l’héritage des Achebe et des Soyinka et sont en train de l’enrichir avec leurs propres visions de la condition humaine et africaine. Né de père nigérian et de mère anglaise, Abani est venu à l’écriture à l’âge de seize ans lorsqu’il a publié son premier roman. Il n’y a donc rien de surprenant qu’à quarante-cinq ans, l’homme affiche un corpus impressionnant de cinq romans et d’autant de recueils de poèmes, de nouvelles et de divers essais journalistiques et littéraires.

Chris Abani vit et enseigne aujourd’hui aux Etats-Unis. Son œuvre, profondément subversive et originale, lui a valu de nombreux prix littéraires dont le Prix Prince Claus, le Prix Pen de la liberté d’écrire et le Prix Hemingway.
« La recherche de la vérité est une entreprise risquée »
Paradoxalement, la principale reconnaissance de la valeur de l’œuvre de Chris Abani provient peut-être des dirigeants nigérians qui, en l’emprisonnant à trois reprises, ont permis de montrer combien son œuvre était dérangeante de vérité. Le romancier fut incarcéré une première fois en 1985 suite à la sortie de son premier roman Masters of the Board qui mettait en scène l’arrivée au pouvoir à Lagos (l’ancienne capitale du Nigeria) d’un gouvernement néo-fasciste. On a estimé en haut lieu que le dernier coup d’Etat militaire (finalement manqué) avait été inspiré par le livre du jeune Abani !

En 1987 et en 1990, Chris Abani fut à nouveau emprisonné pour « activités subversives ». Selon la légende, le musicien Fela Kuti avec qui il partageait la cellule durant l’un de ces séjours en prisons, aurait proclamé en apprenant les raisons pour lesquelles le dictateur au pouvoir l’avait fait emprisonner : « La recherche de la vérité, mon ami, est une entreprise risquée ».

Un risque auquel Chris Abani n’a cessé de s’exposer dans ses écrits narratifs et poétiques, tentant de saisir la vérité du pouvoir et de la nature humaine à travers des récits souvent d’une intensité insoutenable, mettant en scène la guerre, la paix, la collision des cultures et des hommes. Le sommet de son art, il l’a peut-être atteint avec son recueil de poèmes Kalakuta Republic inspiré de son passage à la prison de haute sécurité de Kiri-Kiri. Pour le prix Nobel britannique Harold Pinter qui avait eu ces poèmes en mains, « ils sont l’expression la plus absolue de la vie en prison et de la torture politique ». Les romans d’Abani sont également des récits puissants de brutalité, de violence, de tueries, non dénués de désirs d’amour et d’empathie.

Son nouveau roman qui vient de paraître en français est une illustration magistrale de l’art complexe de Chris Abani. La poésie de l’enfance et de l’innocence se mêle dans ses pages au cynisme des armes, dès le titre d’ailleurs : Comptine pour l’enfant-soldat. Ce roman est qualifié de novella par son auteur. Plus proche de la nouvelle, brève et ramassée dans ses propos, la novella se prête sans doute mieux à l’écriture « tripale » qu’affectionne Abani.

Le roman raconte la dérive d’un enfant-soldat à travers le chemin escarpé d’une vie faite de violences, de désespoirs et d’incompréhensions. A douze ans, son héros My Luck a été enrôlé de force dans une guerre fratricide et sans nom qui déchire son pays. Il s’agit vraisemblablement de la guerre de Biafra qui continue d’inspirer, quarante ans après sa résolution tragique, les écrivains nigérians.
« Plus forts que s’ils avaient encore leur voix pour crier »
Séparé de son unité par la déflagration d’une mine qui a failli lui coûter la vie, My Luck marche seul à travers la brousse dans l’espoir de retrouver ses camarades. Son parcours solitaire le long d’un fleuve qui charrie les cadavres est la stratégie narrative choisie par l’auteur pour évoquer le passé de son héros et les drames qu’il a traversés en tant qu’enfant-soldat.

L’essentiel du récit se déroule dans la tête de My Luck qui en est le narrateur même s’il ne peut pas parler. Les cordes vocales des enfants-soldats sont coupées pour qu’ils ne puissent pas faire peur à leurs camarades par leurs cris lugubres lorsqu’ils sautent sur des mines. « Ce qu’ils ne pouvaient pas savoir, explique My Luck, c’était que dans le silence de nos têtes, les hurlements de ceux qui mouraient autour de nous étaient plus forts que s’ils avaient encore eu leur voix pour crier. »

Ce sont ces cris silencieux des enfants victimes des mines ou des balles ennemies que le soliloque de My Luck nous fait entendre dans ces pages. Les cris de sa petite amie Ijeoma qui a marché sur une mine : « elle n’avait plus, se souvient-il, ni bras ni jambes et n’était plus grand-chose d’autre qu’un torse ensanglanté, lacéré par le sharpnel, avec des fragments de son corps éparpillés d’une manière qui ne peut être ni expliquée ni décrite ». Le protagoniste se souvient aussi des hurlements de sa mère assassinée sous ses yeux. Le récit est ponctué de loin en loin de souvenirs de bonheurs puisés au fond de l’enfance (un grand-père conteur, un père imam et affectueux, les jeux d’enfance…), trop tôt interrompue par la marche inexorable et féroce de l’Histoire.

C’est avec un pressentiment de la perte que le lecteur suit les progrès du protagoniste au prénom ironique à travers la forêt obscure de la violence et de la tragédie. Il y a dans ce roman des résonances d’Au cœur des ténèbres de Conrad et surtout de La Divine comédie de Dante. Une « Divine comédie » qui sous la plume d’Abani s’est transformée en « divine tragédie » car, dépouillé de sa Béatrice, son héros doit mesurer seul le mal dans son horreur indescriptible et absolue. Aucun paradis ne l’attend, non plus.
Tirthankar Chanda
Comptine pour l’enfant-soldat, par Chris Abani. Traduit de l’anglais par Anne Wicke. Albin Michel. 196 pages, 18 euros.

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