Eros & Pathos Aldo Carotenuto





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Eros & Pathos – Aldo Carotenuto

Chapitre 4
La Séduction
La différence fondamentale entre une séduction et une relation est que cette dernière ne réclame pas l’union totale dans le rapport mais se base sur l’acceptation de la séparation et une appréciation réaliste de l’autre.

Même si l’on peut avoir fort envie de l’union totale avec l’autre, en réalité nous savons que c’est un mythe. Renoncer à ce mythe et se sortir de la symbiose signifie que tout au long de la relation on se sent à jamais séparé de ce que l’on aime : ce que j’aime ne sera jamais complètement à moi. L’acceptation de cette réalité nous oblige à reconnaître notre solitude fondamentale même dans des situations qui semblent la conjurer.

La séduction par contre se base sur une illusion. Mais c’est une illusion qui a sa réalité subjective, incarnée dans une image.
Je suis belle, ô mortels ! comme un rêve de pierre,

Et mon sein, où chacun s’est meurtri tour à tour,

Est fait pour inspirer au poète un amour

Éternel et muet ainsi que la matière.
Je trône dans l’azur comme un sphinx incompris ;

J’unis un cœur de neige à la blancheur des cygnes ;

Je hais le mouvement qui déplace les lignes,

Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris.
Les poètes, devant mes grandes attitudes,

Que j’ai l’air d’emprunter aux plus fiers monuments,

Consumeront leurs jours en d’austères études ;
Car j’ai, pour fasciner ces dociles amants,

De purs miroirs qui font toutes choses plus belles :

Mes yeux, mes larges yeux aux clartés éternelles ! (1)
C’est le thème douloureux de la destruction des apparences. Afin de survivre nous devons nous leurrer à propos de ce que nous faisons, à propos de nos amours et aussi de notre importance dans le monde. Dans la séduction, nous devenons un objet pour l’autre personne, alors que dans ce que Bubber appelle une relation « Je-Tu », l’autre est plutôt un sujet. (2) Dans la relation « Je-Tu », deux individus se rencontrent et se reconnaissent en tant que tels. Dans la séduction par contre, le sujet devient un objet de fantasme.

Cependant la séduction joue un rôle fondamental de transformation et de conscientisation. Elle nous force à travailler sur les apparences et en même temps

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(1) Baudelaire, « La Beauté », dans Les Fleurs du Mal

(2) I and Thou (New York : Charles Scribner’s Sons, 1958)

de faire le bilan de notre subjectivité cognitive. Ceci revient à dire qu’au cours de

la séduction je peux prendre connaissance de moi à travers des images.

L’image qui se trouve devant moi et qui peut détruire ou rehausser ma vie, devient comme une drogue et sera une clef pour comprendre mon comportement si j’arrive à la comprendre. Dans la séduction l’autre fait la lumière sur mon monde selon l’impulsion de mes besoins. Il est ainsi difficile de se soustraire à la fascination de la séduction car elle expose certaines de mes images enfouies et déroutantes. Et c’est justement parce que je les gardais cachées au fin fond de moi qu’elles ont acquis un tel pouvoir subversif qui à n’importe quel moment peut tout bouleverser.

Il faut du courage pour vivre la séduction à fond car être séduit veut dire dérailler de sa voie. Rappelons-nous qu’historiquement le diable est le grand séducteur causant des bouleversements terribles dans la vie des hommes. Mais c’est précisément dans cette perspective, en situation de crise et de conflit, que nous rencontrons l’opportunité de devenir qui nous sommes. La séduction est donc un état psychologique qui nous permet de comprendre des aspects de notre personnalité sans quoi ils nous seraient restés inconnus.

Quand a lieu cette expérience ? C’est au moment où nous la méritons. Bienheureux ceux qui parviennent à être séduits car ils se connaîtront bien mieux eux-mêmes. La relation avec ces parts cachées, ces parts obscures – ce que Jung a appelé l’ombre – émerge de manière importante lorsque nous sommes séduits.

L’agent de séduction est une sorte de drogue qui empoisonne notre système et ne disparaît que si on vit l’expérience à fond en arrivant à la métaboliser. Ici nous rencontrons des aspects de nous-mêmes dont nous avons honte et que nous ne montrons pas au grand jour. Et c’est seulement lorsque nous sommes acculés, dos au mur, et qu’il n’y a plus aucun espoir de nous défendre ni de nous sauver, que nous pouvons faire appel à notre complexité psychologique et voir émerger notre complétude. La séduction devient un agent de connaissance et de vérité.
En réalité, le rapport sexuel ne peut se concevoir entre êtres humains sans le biais de la séduction. Il n’a aucune signification sans la séduction puisque même dans ce cas-ci  il nous faut créer une image subjective de l’autre. Et ceci est en fait une grande chance pour tout le monde car de cette manière, chacun de nous peut choisir un partenaire ‘idéal’ qui, en terme de relation sexuelle, devient très important pour nous et pas nécessairement pour les autres.

La séduction met en question tout discours scientifique sur la sexualité puisqu’en général on tend à attribuer les choix sentimentaux aux jeux serrés des signaux et réponses biologiques. Cette approche ignore un facteur qui, chez les êtres humains, est devenu plus important que n’importe quoi d’organique : l’imagination.
On pourrait même aller plus loin et dire que l’illusion est essentielle pour nos âmes. Nous devons pouvoir nous leurrer nous-mêmes car c’est seulement au travers des erreurs que nous atteindrons notre vérité personnelle. Si nous ne nous sommes pas permis de rêver tout au long de l’expérience amoureuse, notre réalité d’être humain qui se place subjectivement face à l’autre ne pourra pas émerger parce que nous prendrons pour réel et véridique quelque chose qui ne nous correspond pas. Une occasion unique dans laquelle nous pouvons nous reconnaître est notre individualité psychique qui a créé elle-même la réalité de l’amour. (3)
Ce que j’ai écrit de nous est tout un mensonge

c’est ma nostalgie

qui a grandit sur le rameau inaccessible

c’est ma soif

tirée du puit de mes rêves

c’est le dessin

tracé sur un rayon de soleil

Ce que j’ai écrit de nous est toute la vérité

c’est ta grâce

corbeille pleine de fruits renversée sur l’herbe

c’est ton absence

quand je deviens la dernière lumière au dernier coin de la rue

c’est ma jalousie

quand je cours la nuit entre les trains les yeux bandés

c’est mon bonheur

fleuve débordant qui inonde les digues

Ce que j’ai écrit de nous est tout un mensonge

Ce que j’ai écrit de nous est toute la vérité.
Le cadeau et le privilège du poète est d’accepter les contradictions de la vie autant que les siennes. Quant à nous qui avons choisi d’étudier la vie psychique, la contradiction est un facteur constant impossible à éliminer. Le psychologue rencontre sans cesse l’ambivalence exprimée dans la nature contradictoire des sentiments. Des expressions comme « Je voudrais bien mais je ne veux pas », « Je t’adore et je te déteste », « J’ai envie et pas envie » sont les seules à pouvoir décrire correctement une grande partie de la vie sentimentale.
La séduction est vraiment une revanche de l’âme sur le corps et ses apparences. Ce n’est qu’un esprit superficiel qui peut penser que l’on arrive à s’approprier l’autre par des formes et des contours et qu’on puisse ainsi le posséder dans le sens le plus sauvage du mot. En réalité, il n’y a aucun désir sexuel qui puisse durer sans les impressions psychiques évoquées par la présence de l’autre qui, subjectivement, réussit à suggérer une vérité d’attraction et de sentiment.

La séduction est l’arme de choix dans les relations. Dès la naissance, l’enfant avec sa bouille toute ronde et ses grands yeux met en route un processus de séduction qui force  ainsi la tendresse de la mère. Cette première impression conditionne

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(3) Hikmet, Poesie d’amore (Milan, Mondadori, 1984) p.101 – ma traduction

toutes nos relations futures. Chaque fois que nous rencontrons de nouvelles personnes, pour quelque raison que ce soit, nous accomplissons le rite de la séduction, même s’il a lieu dans le silence absolu. Chacun veut conquérir l’autre en éveillant une dimension psychologique jusque là inconnue et nous devenons

tous des agents de conscientisation. La séduction dérange la réalité car nous ne sommes pas conscients d’être séduits.
La vie peut s’envisager comme une transformation continue des connaissances et de l’équilibre dans le but d’en extraire le sens. Durant le processus graduel d’évolution nous devons, à un certain moment, perdre notre identité en tant qu’individus : nous nous perdons dans la vie, nous nous perdons dans la réalité qui nous fait face. Mais ce que nous rencontrons à l’extérieur est en grande partie le produit de notre fabrication. Quand je suis prêt à risquer toute ma vie pour posséder quelqu’un – même au point de commettre les actions les plus viles – je suis certainement perdu en un sens mais j’y gagne une nouvelle connaissance de moi-même. Ceux qui traversent cette expérience abolissent la vérité du monde et lui substituent une image hallucinatoire ; ils se rendent rarement compte que ces forces perturbatrices qui semblent venir du dehors, sont précisément leur propre réalité intérieure.
Nous sommes tous poussés à trouver un sens à notre vie. En général nous essayons de le trouver à l’extérieur mais l ‘ explication valable nous vient seulement lorsque nous nous rendons compte que ce qui nous a séduits est une image que nous portons en nous. C’est pour cette raison aussi qu’il ne sert à rien de pointer du doigt et d’attaquer le séducteur. Même s’il est vrai que la séduction a été rendue possible par une idée fausse du vrai caractère de l’autre – en fait ceux qui se vantent d’être de grands séducteurs sont généralement des personnes qui facilitent les projections faites sur elles - c’est ma propre inconscience qui me pousse, comme dans un mirage, à apercevoir en l’autre une image qui me retient.

Dans la séduction, l’esprit semble être kidnappé précisément par le manque de définition chez l’autre. Ceci n’est jamais absolu et objectif mais toujours relatif et subjectif. Personne n’est évidemment une coquille vide mais ce qui peut manquer sont les qualités et les attributs dont nous sommes poussés à remplir l’autre. Ceci pourrait nous mener à croire que nous sommes condamnés, à jamais accrochés à un certain type d’images intérieures. Cela peut plutôt être entrevu comme une possibilité de faire l’expérience de différentes facettes de nous-mêmes en fonction des changements tout au long de notre vie. En d’autres mots, pour autant que c’est moi qui investi mon expérience d’un certain sens, chaque moment peut être enrichi de sens différents.
Combien de personnes, regardant en arrière et essayant de trouver un fil qui relierait leurs expériences amoureuses, reconnaissent qu’à chaque fois les images étaient semblables ? C’est pourquoi la séduction est inévitable. Personne ne peut l’éviter. Ce qui crée vraiment l’intérêt irrésistible est la question posée par l’autre au sujet. Et c’est le sujet, moi-même, qui doit en porter le fardeau. Ainsi la séduction comporte une interrogation : je me tourmente de questions parce que l’autre, ipso facto, ne se laisse pas entièrement cerner ni comprendre, mais reste une terra incognita, une aventure sans fin.

Je savais que c’était toi car en voyant l’empreinte

de ton pied sur le sentier,

j’eus un mal au cœur que tu piétinais.

J’ai couru comme un fou ; j’ai cherché toute la journée,

comme un chien sans maître.

Tu étais déjà partie ! Et ton pied piétinait

mon cœur, dans une fuite sans fin,

comme si c’était le chemin

qui t’emportait au loin pour toujours… (4)
En vérité, le dilemme posé par le séducteur devient la question la plus pressante de l’existence. Quand mon travail clinique me met en contact avec des personnes souffrant ainsi, je constate combien le problème soulevé devient une obsession, au point de présenter aussi des conséquences physiques. Parfois les souffrances physiques ne peuvent être éliminées que par la présence de la personne qui a activé le problème. Toute requête, qui peut prendre un ton fortement régressif, réclame en fin de compte, que la douleur soit allégée. Le séducteur a frappé sur une touche qui n’avait jamais été sollicitée auparavant. A ce moment, il n’y a pas de réponse toute prête même si l’on se fait l’illusion que le séducteur peut en offrir.
Il y a certains aspects évidents dans toute séduction qui expliquent en partie la fascination pour le séducteur ; mais il y a toujours aussi un aspect caché. C’est comme une sombre aventure capable de jeter un sort qu’il est impossible d’expliquer à quelqu’un d’autre. Et quand nous nous ingénions à essayer quand même, nous découvrons que nous sommes réellement face à l’ineffable. Nous pouvons en décrire des détails spécifiques mais cela ne sert à rien parce que la séduction, notre obsession, ne peut être décrite, elle ne peut qu’être vécue.

Observez deux personnes dans cette situation. Nous notons que le séducteur – ou la séductrice - ne parle jamais mais exprime sa présence par sous-entendus, alors que l’autre le suit et cherche à se repérer par quelques bribes d’intuition. L’être aimé est séduisant parce qu’il ou elle nous laisse deviner – parlant de manière floue ou pas du tout – en nous laissant interpréter ce que nous voulons. Mais en réalité nous ne comprenons l’autre que dans la mesure où il ou elle fait déjà partie de nous. La séduction nous enferme dans un labyrinthe et nous oblige à affronter le Minotaure qui nous y a attiré.

_______________________________

(4) Jimenez, Poesie d’amore (Rome : Nezton Compton, 1983), p.47 –

ma traduction


Le défi est de combattre et de tuer le Minotaure. C’est une protection légitime. La séduction nous emmène dans un duel, un duel qui ne peut se jouer que dans le regard. Les yeux exercent une grande fascination car par le regard, nous pouvons aimer et engager une conversation secrète avec l’autre en ne laissant pas de traces. Les yeux, fenêtres de l’âme, parlent avec une éloquence n’appartenant pas aux mots, probablement parce que le langage des yeux fut le tout premier langage que nous avons appris. Le regard aide à comprendre mieux que les mots.

La voix exerce aussi une fascination immédiate. Peut-être que son attraction remonte aussi à l’enfance et à la voix de la mère. On parle toujours aux nouveaux-nés d’un ton rassurant. Nous nous rappelons la voix et ses qualités particulières lorsque nous regardons dans les yeux de ceux qui nous aiment.

Ta voix ! Je l’entends d’abord,

pure, comme cette fontaine

au vent, dans la fraîcheur

du matin.

Ta voix ! Je l’entends maintenant,

au crépuscule doré

de mon rêve éveillé,

étoile dans la dernière

lumière du soleil.

Ta voix ! La paix du jour nouveau

à mon réveil ; bleu

doux nocturne pour le repos…

Ta voix ! (5)
Une voix, un regard, un parfum, une certaine allure, un geste si séduisant – tout ce qui concerne l’autre, tout concourt à me renvoyer aux raisons cachées qui échappent à l’explication. La séduction comme l’amour se nourrit du secret, du besoin omniprésent de découvrir le sens évasif de quelque chose de caché, quelque part entre présence et absence. Ce quelque chose que nous cherchons en l’autre se trouve tout au fond de nous. Il n’y a pas d’introspection, pas d’autre expérience comme l’amour pour nous mettre en contact avec l’inconscient. C’est seulement grâce à l’amour que nous pouvons vraiment nous connaître nous-mêmes. Mais c’est également douloureux car à la fin, nous devrons reconnaître que le secret de l’autre est en fait le résultat d’une projection de l’inconscient.
En fin de compte, tant de souffrances psychologiques sont dues à la difficulté et je dirais même à l’impossibilité d’accepter l’expérience de séduction. Être séduit veut dire perdre ses certitudes. Donc, si nous restons imperméables à la séduction, nous restons dans un état d’innocence infantile sans avoir eu la

________________________

(5) Hikmet ; Ibid : p.49

possibilité de nous connaître vraiment.

Les plus belles pages de Jung, où encore celles de quiconque réussit à exprimer sa créativité, dérivent toujours d’une expérience de séduction qui coïncide avec la prise de conscience de son propre monde intérieur. C’est un chemin douloureux, un chemin qui nous pousse à la folie mais qui choisirait l’innocence plutôt que l’enchantement ?

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