L'apport de la bande dessinée





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L'apport de la bande dessinée



Madeleine GAUTHIER
Professeure de français
Commission scolaire des Chutes­de­la­Chaudière

L'année 1965. Le Journal de Tintin arrivait chaque jeudi chez mon épicier... Tous les jeudis, je me précipitais pour faire les commissions, anticipant la découverte, risquant au retour la collision avec quelque borne fontaine, tout absorbée par la lecture de Modeste et Pompon en quatrième couverture. J'y ai découvert Vercingétorix et le vase de Soisson, la jeunesse torturée d'Andersen et, enfin, le bon roi Dagobert, sa mère Blanche aux grands pieds et son conseiller, l'évêque Éloi. Je m'en souviens comme d'une quête heureuse : ces histoires hebdomadaires complètes engendraient un besoin nouveau, celui de savoir. Qui a dit que la bande dessinée rendait idiot?

La bande dessinée porte encore une aura sulfureuse d'empêcheuse de lire «sérieux»! Elle cligne de l'oeil aux enfants pour mieux les détourner d'une «vraie» lecture académique, rassurante pour les parents, les enseignantes et les enseignants. Mais pourquoi une histoire en vignettes et en planches constituerait­elle une sous­lecture? Pourquoi ne pas aller chercher les enfants là où ils trouvent le plaisir de lire? Dans un premier temps, cet article tentera d'offrir une autre approche de la bande dessinée, pour ensuite traiter du goût de lire chez l'enfant. Une succinte étude menée auprès d'enseignantes et d'enseignants du français de la commission scolaire des Chutes­de­la­Chaudière témoignera des attitudes généralement négatives par rapport à ce type de discours : ce qui n'empêche pas la réalisation d'expériences ponctuelles intéressantes. Enfin, nous verrons que le support à l'utilisation de la bande dessinée en classe est quasiment inexistant : il reste un matériel à inventer et une formation adéquate à créer, destinée aux enseignantes et aux enseignants.

Approches de la bande dessinée


Définir la bande dessinée constitue en soi un défi de taille: entre image et récit, lecture iconographique et lecture de textes, elle est un art total et libre, ancrée non pas dans la réalité, mais, lorsque assumée par un artiste véritable, dans un imaginaire ouvert et proche de la poésie. «La BD, après avoir proclamé la mort du texte et du récit, paraît revenir à un type de narration où le texte joue un rôle prépondérant, au point de nous ramener parfois à des conceptions qu'on croyait révolues» (Masson, 1985, p. 84). On retrouve même aujourd'hui des auteurs (Bourgeon, Bilal, Mézières) qui, à l'instar du roman, proposent une narration extradiégétique hétérodiégétique (relais et récitatifs) «[...] au passé à l'intérieur duquel les épisodes sont vécus au présent (ballons)» (Masson, 1985, p. 88). Et cette tendance annoncée s'affirme dans ce véritable «roman dessiné», La cité de verre, adaptation d'un roman de Paul Auster par une équipe dirigée par Art Spiegelman (auteur de Maüs), et publiée par la très sérieuse maison d'éditions Actes Sud. «Le résultat est très fidèle au livre et, en même temps, c'est autre chose», révèle Paul Auster au journaliste du Devoir. «Par moments, le résultat ressemble un peu au découpage dessiné d'un film. Mais c'est probablement plus intéressant qu'un film pourrait l'être. Il y a une grande liberté dans la bande dessinée, plus grande que celle du cinéma. [...] D'une certaine façon, les images de la bande dessinée sont tellement abstraites que celles qu'on a dans sa tête restent intactes.»

La bande dessinée n'est pas un art «hybride», en ceci qu'il ne fait appel qu'à un seul de nos sens: la vue. Ce n'est pas, encore là, de la «littérature»: ici, l'écrit sert en quelque sorte de relais, de support de sens à l'histoire en images, ou bien, plus simplement, il remplit une fonction «répressive», «il fixe un seul sens à une image volontiers polysémique» (Fresnault­Deruelle, 1972, p. 39). Thierry Groensteen, dans un numéro spécial de CinémAction, souligne la difficulté de définir la BD.

[...] le mélange de texte et de dessin, caractéristique objective de la bande dessinée qu'il n'est évidemment pas question de nier, ne peut pas être érigé en élément cardinal d'une définition. [...] L'histoire est jalonnée d'oeuvres «muettes» qui [...] n'en appartiennent pas moins à la bande dessinée. [...] Le mélange de texte et de dessin n'est pas un critère suffisamment discriminant pour être définitoire. Il est une constante de la communication moderne [...]. Établir une équivalence entre les termes de la somme «texte + dessin», et ceux de la somme «narration + monstration» serait une erreur grossière. En fait, on peut observer une grande diversité dans les stratégies narratives dont use la bande dessinée, depuis celle qui confie toute la narration au seul dessin [...] jusqu'à celle qui se repose entièrement sur le texte pour ce qui est de la production du sens. (Groensteen, 1990, p. 20).

Le seul lieu commun littérature­BD serait donc essentiellement la diégèse, l'histoire racontée par un narrateur. Bien que l'on puisse user, comme les critiques jusqu'ici l'ont fait, des termes propres à la linguistique et à l'analyse structurale des récits, on ne peut passer sous silence la nature même des mécanismes de «prise de sens» : analyse paradigmatique et synchronique des vignettes, analyse syntagmatique des bandes et tabulaire des planches, incarnation de sens dans la forme même des cadres, tissu des lettrages et phylactères, chocs des éléments juxtaposés ou mis en parallèle par le montage, ellipses temporelles des intercases, composition des images et texture du trait, de la couleur ou de l'absence de couleur, imbrication des cadres.

Plusieurs des enseignantes et des enseignants interviewés ont avoué être peu familiers avec la bande dessinée et éprouver quelques difficultés à s'y intéresser ou simplement à donner du sens à leur lecture. Que faut­il lire d'abord, le texte ou l'image? Ce qui rejoint les conclusions d'un article de Thierry Smolderen, paru dans Les Cahiers de la bande dessinée : «On peut imaginer que la "lecture" d'une BD requiert une participation plus active que dans la lecture normale du cerveau droit, spécialisé dans l'analyse des configurations spatiales et donc particulièrement concerné par le décodage de la topologie complexe d'une planche de BD» (Smolderen, 1984, p. 57). D'après cet auteur, cet apprentissage se fait vers l'âge de cinq ou six ans, alors que la «dominance du monde verbal sur celui des images n'est pas encore tout à fait établie».

Bien sûr, très peu d'enfants, d'adolescentes et d'adolescents fréquentent les «grands» auteurs de bande dessinée tels Moebius, Bilal, Comès ou Spiegelman... Si on se réfère à Maüs, par exemple, traitant d'un thème douloureux et historique sur le mode métaphorique, évacuant la couleur et usant des aplats noirs pour créer des effets dramatiques, on est bien loin du réalisme quotidien et du fantastique ordinaire des bandes dessinées américaines ralliant les amateurs de super­héros et d'histoires univoques. Selon les bibliothécaires des écoles secondaires de Chutes­de­la­Chaudière et une mini­enquête informelle, les adolescentes et les adolescents sont plutôt friands de BD comiques, réunissant de courtes histoires en une bande ou en une planche : Garfield (traduit de l'américain), Boule et Bill. En outre, ils lisent aussi beaucoup Astérix, Lucky Luke, Tintin et enfin Thorgal, super héros historique. Quelques­uns ont par ailleurs adopté Gaston Lagaffe, parce qu'il «leur ressemble», Léonard, gaffeur médiéval, et enfin Spirou et Jeune Spirou. Choix qui semblent rejoindre l'enquête effectuée en 1982 par Flore Gervais: les cinq bandes dessinées choisies le plus souvent étaient Boule et Bill, Tintin, Les Schtroumpfs, Astérix et Lucky Luke. (Gervais, 1982, p. 8). Une constante demeure : les jeunes lisent d'abord et avant tout des séries. Ils y retrouvent des personnages connus, dans des contextes déjà expérimentés et revivent les mêmes histoires, familières : «[...] on retrouve le désir inconscient du public populaire de ne pas être dérangé dans ses habitudes, chaque série possède un noyau inaltérable» (Jennequin, 1990, p. 136).

Flore Gervais a par ailleurs pointé quels pourraient être les critères déterminant les préférences des jeunes en matière de BD : «deux concernent la forme à savoir les deux véhicules essentiels : le texte et l'image; deux concernent le contenu : le héros et le comique [...]» (Gervais, 1982, p. 13). À propos de l'image, il est à noter que «les contours sont toujours clairement dessinés, les personnages se détachent bien. Il n'y a pas de confusion possible dans l'interprétation de l'image» (Gervais, 1982, p. 29). Ce sont des BD couleur adoptant la ligne claire, où les cadres et le montage sont de facture plutôt sage, traditionnelle. Les héros, bien que ne connaissant pas la peur et pouvant réussir des exploits incroyables, «demeurent très humains», donc sujets eux aussi aux faiblesses «ordinaires». (Gervais, 1982, p. 22). Mais, chose extrêmement importante, ces héros, sauf bien sûr en ce qui concerne Thorgal, font rire...  Dans ma classe (troisième secondaire), ceux qui persistent et lisent les récits longs (Jo, écrit par Derib) sont des lecteurs assidus de romans, alors que les autres reviennent vite échanger leur BD pour une histoire plus courte, plus drôle comme Boule et Bill.
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