La traduction du dialogue dans la trilogie de Naguib Mahfouz : une déformation ou un parcours créatif ?





télécharger 92.38 Kb.
titreLa traduction du dialogue dans la trilogie de Naguib Mahfouz : une déformation ou un parcours créatif ?
page3/3
date de publication25.04.2017
taille92.38 Kb.
typeCours
l.20-bal.com > documents > Cours
1   2   3

4.4. Interrogation ?

Un dernier exemple est à citer puisqu’il suscite une interrogation qui reste sans réponse, il s’agit de tout un changement effectué par la traduction lors d’une réplique dans un des dialogues de la trilogie, soit l’exemple :
« À ces mots, Ahmed Abd el- Gawwad fit signe à Gamil al- Hamzawi d’apporter le cadeau du cheikh, en s’exclamant radieux :

- Remettons- nous en à Dieu ! » (Impasse des deux palais, p. 67)
Il s’agit du dialogue entre le cheikh Metwalli et Ahmed Abd el-Gawwad où ce dernier se trouve accusé de manquement à ses devoirs religieux puisqu’il boit de l’alcool et passe une vie nocturne de plaisirs interdits. Après avoir offert le cadeau au cheikh, Abd el- Gawwad lui dit, dans le texte arabe : « fi sehhitak : À ta santé ! ». L’effet humoristique de cette réponse peut être saisi par le destinataire occidental, or, la traduction décide de changer complètement cette intervention qui devient : « Remettons- nous en à Dieu ! ». Il est difficile de savoir pourquoi le traducteur a voulu changer la réplique qui ne poserait aucun problème de compréhension au niveau de la lecture.

D’autres exemples de ce genre ont été repérés dans la trilogie où il existe une traduction libre qui supprime et change ou qui ajoute et invente ce qui n’est pas dans le texte source, comme un certain five o’clock (Impasse des deux palais, p.586). Un anglicisme qui s’ajoute dans la traduction française et qui est réussi car il crée un effet humoristique (l’intrusion d’un anglicisme dans les vieux quartiers du Caire), un effet qui n’est probablement pas saisi par un lecteur français et francophone, mais par un lecteur arabophone qui est en train de lire la traduction française.
Conclusion

Le point de départ de cet article était la diglossie de la langue arabe qui conduit les romanciers à faire un choix dans l’écriture du dialogue. La soumission du dialogue de Mahfouz à « l’opération traduisante » française révèle des tendances diverses, que subit le dialogue ? L’étude de près du corpus rend manifestes les constatations suivantes :

  • Une oralisation- vulgarisation due à un jeu sur les registres de langue : tendance qui ne domine pas.

  • Une modeste invention de parlures : tendance qui ne domine pas.

  • Un jeu sur les notes de bas de page : un mode qui domine dès le début jusqu’à la fin de la trilogie.

  • Un changement complet d’intervention et des ajouts libres.


Si l’on constate ces tendances de première vue, nous remarquons qu’il s’agit de modestes modifications, adaptations et changements. Où réside la part de créativité dans cette dissémination effectuée par la « machine traduisante » ? Et pourquoi machine ? Si la traduction recrée l’Autre et refait son monde suivant ses propres goûts et ses attentes, il semble d’après tous les exemples cités que la traduction dans les dialogues de la trilogie ne procède pas à une création d’un autre dialogue, plus qu’une créativité du langage traductionnel, nous pouvons parler d’une fabrication voire d’un bricolage d’un « monde dialogal ». En fait, l’oralisation effectuée paraît non uniforme et n’est pas soumise à un système ordonné de traduction, ces cas apparaissent de temps en temps. Ce qui va de même pour l’invention des parlures qui semble arbitraire (une servante et un bourgeois prononcent de la même manière « de temps en temps »). L’étude des notes de bas de page fait émerger un jeu qui balance entre absence et présence, suspension et quantité informationnelle importante avec la volonté d’une permanente exotisation jusqu’au bout de la trilogie. La traduction semble hésiter : oraliser ou garder la forme d’origine ? celle-ci est maintenue sauf que des tentatives de changement et d’adaptation traversent l’œuvre et c’est cet aspect passager des modifications et petites inventions qui permet de parler d’un bricolage d’un autre dialogue et non d’une création. Dans « création » il y a « fabrication » mais aussi « illusion ». La traduction du dialogue de la trilogie semble se positionner entre plusieurs places : la volonté de « parler arabe », de « préciser qu’il s’agit de l’arabe », de  «faire lire en français », de « remodeler l’arabe », de « parler français »… C’est là une grande illusion ou une créativité décousue d’un langage dialogal, voire une création d’un langage dialogal décousu. Enfin, si le paradigme de l’orientalisme ou - bien approfondi et développé par Edward Said- existe dans les œuvres françaises, il n’est pas loin d’être présent aussi dans les traductions françaises des œuvres arabes où un certain orient est crée par l’occident.

Références bibliographiques :

BALLARD M. (Textes réunis, 2000), Oralité et Traduction, Artois Presses universitaires.

BERQUE J. et CHARNAY J.P. (1967), L’ambivalence dans la culture arabe, Paris Éditions Anthropos.

GENETEES G. (1987), Seuils, Éditions de Seuil, Paris.

IBN KHALDOUN, (779), Al- Moukaddimma, Alami édition, Beyrouth, Liban.

JAUSS H. R. (1978), Pour une esthétique de la réception, Tel, Gallimard.

LADMIRAL J.R. (1979), Traduction : théorèmes pour la traduction, Paris, Petite bibliothèque Payot.

LAGRANGE F. (2003- 2004), « l’invention de l’arabe romanesque » in Qantara n°50-51, Éd de l’Institut du Monde Arabe.

LANE-MERCIER Gillian (1989) la parole romanesque, Presses universitaires d’Ottawa, Éditions Klincksieck, Paris.

MAHFOUZ N.

  • Impasse des deux palais (1956), Palais du désir (1956), Le jardin du passé (1957), Livre de Poche, Jean-Claude Lattès, Traduction : Philippe Vigreux (1985, 1987, 1989).

  • Le jour de l’assassinat du leader (1989), Sindbad/Actes Sud, Traduction : André Miquel.

MOUSSA N. (1988), Al Izdiwajiyya fi l‘arabiyya, Majmaa’ all lougha l‘arabiyya l ordoni, TPN.

MYLNE V. G. (1994), Le dialogue dans le roman français de Sorel à Sarraute, Paris, Universitas.

OSEKI-DÉPRÉ I. (1999), Théories et pratiques de la traduction littéraire, Armand Colin.

OUTHMAN B. (2000), Wathifat ell lougha fi l khitab e rriwa’i l waki’i ind Najib Mahfouz, Moufam Édition, Alger.

RULLIER- THEURE F. (2001), Le dialogue dans le roman, Hachette, Paris.

SAID E. (1985), L’Orientalisme, L’Orient crée par l’Occident, Gallimard, Paris.


 Docteure en Linguistique textuelle et discursive. Jeune chercheuse associée au laboratoire MoDyCo UMR 7114- CNRS, Université Paris X, 200, avenue de la République, 92000 - Nanterre, France, lmansour@free.fr,

1 Naguib Mahfouz : Né en Egypte en 1911 et Prix Nobel Littérature en 1988, il est le précurseur du roman arabe. Ses œuvres retracent la vie quotidienne dans son pays natal. Elles sont marquées par une grande diversité qui reflète la variété de ses centres d'intérêt et la richesse des êtres humains qui constituent sa principale source d'inspiration.

2 Fait attesté depuis des siècles par Ibn Khaldoun dans son Muqqadimma, ouvrage essentiel de la sociologie et l’histoire du monde arabe écrit aux environs de l’an 779.

3 Certains écrivains avaient fait l’essai d’écrire un roman tout en dialectal (le romancier Louis Awad en Égypte), ce qui a été un grand échec étant donné que le public n’avait pas accepté cet essai. Taha Hussein parle d’une équipe de jeunes qui écrivaient en dialectal mais qui ne recevaient que les moqueries de la critique et le rejet du public.

4 Cet exemple est tiré de l’article de Nada Tomiche « sur la genèse des « contradictoires » dans son traitement du phénomène des « homonymes de sens opposés » in L’ambivalence dans la culture arabe, par Jacques Berque et Jean-Paul Charnay, Anthropos Paris, 1967, p. 85

5 Impasse des deux palais (1956), Palais du désir (1956), Le jardin du passé (1957), Livre de Poche, Jean-Claude Lattès, Traduction : Philippe Vigreux (1985, 1987, 1989).

1   2   3

similaire:

La traduction du dialogue dans la trilogie de Naguib Mahfouz : une déformation ou un parcours créatif ? iconUn questionnaire sur l’introduction de l’édition
«Dialogue entre Tityre et Mélibée sur les expropriations», Eglogue I, vers 1 à 18 (avec traduction)

La traduction du dialogue dans la trilogie de Naguib Mahfouz : une déformation ou un parcours créatif ? iconLes écrivains de la Bible Nouvelle Traduction
«français courant» ou «fondamental» (à vocabulaire limité), la Traduction œcuménique circule dans la Pochothèque (Livre de poche),...

La traduction du dialogue dans la trilogie de Naguib Mahfouz : une déformation ou un parcours créatif ? iconProjet d’installation et de fonctionnement d’un central de stérilisation...
«Jacquemel». Cette orthographe dit-t-on serait le résultat d’une certaine déformation linguistique du nom d’un certain aventurier...

La traduction du dialogue dans la trilogie de Naguib Mahfouz : une déformation ou un parcours créatif ? iconÉléments pour une séquence d'initiation au processus de création chez Flaubert
«représentatifs, selon Yvan Leclerc, de l’ensemble d’un processus créatif dans ses multiples phases d’élaboration»3

La traduction du dialogue dans la trilogie de Naguib Mahfouz : une déformation ou un parcours créatif ? iconSéance 5 écoute du dialogue «Espaces 1» p. 19
«grammaire expressive cle» dialogue à poursuivre (parenté, adjectif Possessif, conjugaison du présent)+ support image

La traduction du dialogue dans la trilogie de Naguib Mahfouz : une déformation ou un parcours créatif ? iconBibliographie sur le
«Folio» de Gallimard (traduction de Francisque Reynard, préface d’Yves Bonnefoy), certes plus économique et maniable, reprend une...

La traduction du dialogue dans la trilogie de Naguib Mahfouz : une déformation ou un parcours créatif ? iconNotes relatives au tableau 2 : Programmation et bilan d’une année...
«Projet» fédérateur. Cette fiche-classe constituera une des traces du Parcours d’éducation artistique et culturelle, à côté de l’outil...

La traduction du dialogue dans la trilogie de Naguib Mahfouz : une déformation ou un parcours créatif ? iconRien n’est plus créatif
«En fait,» et reprend le titre et les mots écrits en gros dans l’ordre du texte

La traduction du dialogue dans la trilogie de Naguib Mahfouz : une déformation ou un parcours créatif ? icon«Le cageot» Le Parti-pris des choses, 1942
«Le Cageot», la pause déjeuner «Le Restaurant Lemeunier», et la journée au bureau «R. C. Seine n°». En somme, une trilogie du poète...

La traduction du dialogue dans la trilogie de Naguib Mahfouz : une déformation ou un parcours créatif ? iconLes étapes d’une séance de langue
«nouveauté du jour» : en utilisant un dialogue (enregistré ou entre l’enseignant et une peluche ou une marionnette), un Jazz Chant,...





Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
l.20-bal.com