Que Vlo-Ve? Série 2 No 25 janvier-mars 1988 pages 3-13





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Que Vlo-Ve? Série 2 No 25 janvier-mars 1988 pages 3-13

De colchiques en Colchide - Jalons d'une perception géorgienne d'Apollinaire BOUATCHIDZE

© DRESAT


DE COLCHIQUES EN COLCHIDE

JALONS D'UNE PERCEPTION GEORGIENNE D'APOLLINAIRE
par Gaston BOUATCHIDZE
Nulle trace n'indique qu'Apollinaire ait pensé au pays de Médée lorsqu'il évoqua «Le colchique couleur de cerne et de lilas» et la magicienne ne renouvelait sans doute pas pour lui la filiation des «colchiques qui sont comme des mères Filles de leurs filles...»

Pourtant les mots, comme les livres, ont leur destin et par un curieux hasard «Les Colchiques» - ces fleurs de Colchide ou de Géorgie - furent les premiers récupérés par la terre qui leur donna un nom.

Dans le répertoire géographique de l'oeuvre apollinarienne la part de la Géorgie est, certes, plus que modeste : quelques mentions du Causace et des peuples qui l'habitent, apparition épisodique de belles Géorgiennes aux côtés de non moins belles Circassiennes d'un harem oriental (par le truchement du Don Juan de Byron)... Peut-être quelques autres traits moins saillants. Néanmoins, toutes proportions gardées, la reconnaissance de ce coin peu exploré de l'univers poétique d'Apollinaire (et notamment de sa dimension mythologique : Prométhée, Médée et les Argonautes, la Toison d'or...) pourrait ne pas être dépourvue d'intérêt. Propos que nous aimerions reprendre une autre fois.

Les répercussions de l'oeuvre d'Apollinaire en Géorgie - elles aussi peu nombreuses - n'en sont pas moins tangibles et parfois précieuses.

En août 1914 la guerre venait de commencer quand le poète géorgien Paolo Iachvili (1895-1937) passa, la veille de son départ pour la Géorgie, une nuit à la Rotonde en compagnie d'Apollinaire, d'Ilya Ehrenbourg et du «peintre espagnol Ribeira» (qui pourrait être le Mexicain Diego Rivera). Paolo ïachvili évoqua ce souvenir dans sa nouvelle de 1924 «Les Ballons de couleurs» (1).

Une des figures de proue du groupe symboliste géorgien «Les Cornes bleues», Paolo Iachvili a consacré des poèmes à Mallarmé. Verlaine, Verhaeren, Rimbaud et adapté dans sa langue

[3]

«Sensation» et «Le Bateau ivre» de ce dernier, «Harmonie du soir» de Baudelaire.

Le critique littéraire Guéronti Kikodzé partagea avec lui son séjour parisien.
C'est à Paris, dit-il dans un texte de 1957, que j'ai rencontré pour la première fois Paolo Iachvili. J'y ai passé l'hiver 1913 et le printemps 1914 au sein d'une bohème artistique et parmi les étudiants parisiens, au Quartier Latin. Ce fut aussi le quartier de Paolo Iachvili. Il avait loué une chambre près du Panthéon, rue de l'Estrapade.
Guéronti Kikodzé nous dit l'engouement de Paolo Iachvili, à l'époque, pour la poésie de François Villon, de Paul Verlaine et surtout de Charles Baudelaire, «le maître à penser des poètes» de sa génération.

Nous retrouvons les amis parisiens du poète géorgien :
Grâce à sa cordialité et à sa générosité, poursuit G. Kikodzé, Paolo Iachvili savait charmer et attirer les gens, même ceux dont il connaissait à peine la langue. A Paris il fit la connaissance de quelques peintres et poètes français, parmi lesquels Guillaume Apollinaire dont l'ascendant était alors l'un des plus forts et qui passa du Symbolisme au Futurisme pour se rapprocher, que je sache, vers la fin de sa vie des surréalistes.
De son côté Ilya Ehrenbourg a croqué le poète géorgien à la Rotonde dans ses mémoires Les Hommes, les années, la vie :
J'ai fait la connaissance de Paolo Iachvili en 1914 à Paris, à la Rotonde. Paolo était à l'époque un jeune homme maigre et fougueux (il avait vingt ans). Il m'attaqua de questions : «Quel café fréquentait Verlaine? Quand viendra ici Picasso? Est-il vrai que vous écrivez au café? Quant à moi, je ne l'aurais pas pu... Regardez-moi comme ils s'embrassent! C'est révoltant! Pourtant cela m'inspire terriblement...»
Puis Ehrenbourg retrouva chez eux, à Tbilissi, Iachvili et son ami le poète symboliste Titian Tabidzé :
Iachvili et Tabidzé connaissaient merveilleusement bien et aimaient la poésie russe et française, Pouchkine et Baudelaire, Blok et Verlaine, Nékrassov et Rimbaud, Maiakovski et Apollinaire. Ils brisèrent les formes anciennes de la versification géorgienne. Par ailleurs, il me semble difficile de trouver d'autres poètes qui aient aimé comme eux leur patrie.
Dans son numéro du 7 janvier 1922 le journal géorgien Barricade mentionne le nom d'Apollinaire dans une déclaration d'intention :
La conférence des «Cornes bleues» a décidé de faire paraître dans les deux mois qui viennent un livre intitulé Poètes français. Les poètes suivants y seront représentés :

[4]

Charles Baudelaire, Théophile Gautier, José Maria de Hérédia, Paul Verlaine, Arthur Rimbaud, Léon Dierx, Jules Laforgue, Stéphane Mallarmé, Tristan Corbière, Lautréamont, Paul Claudel, Francis Jammes, Albert Samain, Guillaume Apollinaire, Charles Vildrac, Marceline Desbordes-Valmore, Emile Verhaeren, Iwan Gilkin, Maurice Maeterlinck, Georges Rodenbach, Albert Giraud, André Spire, Marinetti, Remy de Gourmont. Le livre sera muni de biographies et illustré de Masques de Valloton.
Le recueil ne parut point, mais plusieurs poètes figurant sur la liste (et pas seulement français, comme on voit, mais aussi belges et italiens) ont été traduits en géorgien, tandis que Mallarmé bénéficiait dès 1919 d'un recueil de Vers et prose paru à Koutafssi.

Après la guerre poètes et critiques géorgiens retrouvèrent leur relève à Paris auprès des peintres : Hélène Akhvlédiani, David Kakabadzé, Lado Goudiachvili, Chalva Kikodzé. Apollinaire n'était plus, mais son proche entourage entretint des rapports avec ces artistes : Maurice Raynal fit paraître une monographie sur Goudiachvili, André Salmon préfaça le catalogue d'une de ses expositions et parla également des oeuvres de Kakabadzé et de Kikodzé.

L'oeuvre d'Apollinaire et plus spécialement sa réflexion sur l'art attira les artistes géorgiens. David Kakabadzé, qui nous laissa des paysages d'une vision analytique, des oeuvres cubistes et abstraites, plusieurs écrits théoriques, se sentit concerné. Un de ses cahiers parisiens de 1924 nous réserve une note inédite à propos de L'Esprit nouveau et les poètes :
Guillaume Apollinaire (Kostrowitzky) émet la pensée suivante : l'esprit nouveau se manifeste à travers les qualités classiques - ordre, devoir, raison - unies au concept du romantisme, la liberté, et à l'esprit de vérité ou esprit scientifique, de même qu'au critère de la science - la vérité. Le tout au service de la conquête de l'univers.
Dans l'après-guerre l'écrivain géorgien Constantin Gaœsakhourdia se rend, de son côté, en Europe. Des images de Paris et de la France revivent sous sa plume. En 1924 le numéro 3-4 de la revue Cavcassioni (Le Caucase) publie son essai «L'Europe nouvelle. Le Paris littéraire» où l'auteur se fait l'écho de ses impressions personnelles :
Dada est intéressant, y lisons-nous, en tant que recherche littéraire. A la tête de ce mouvement se trouvent Tristan Tzara, Louis Aragon, André Breton. Le dadaïsme est le résultat d'une interprétation superficielle de l'esthétique d'Arthur Rimbaud. Guillaume Apollinaire a, lui aussi, «péché» dans ce sens.
Mais auparavant, dans le numéro 1-2 du même Cavcassioni (1924) parut une traduction anonyme des «Colchiques» précédée d'une caractéristique sommaire du «Groupe de Guillaume Apollinaire» (comprenant, à part notre poète, Jean Cocteau et Blaise Cendrars). «Le groupe de Guillaume Apollinaire, y lit-on.

[5]

représente 'l'extrême-gauche' de la poésie française contemporaine». Cette phrase est accompagnée d'une remarque significative : «Si toutefois on ne prend pas en considération le proupe 'dada' qui, dans le fond, se situe hors de la poésie».

Suit le texte que nous citions déjà dans un article d'Europe (2) :
Cette école est une des branches du Futurisme européen.

Guillaume Apollinaire, le chef de l'école (prématurément disparu en 1918) est une figure importante dans les arts nouveaux. Il a non seulement introduit la ligne extrémiste en poésie, mais il a exercé une influence sur tous les aspects des arts, tels les arts plastiques, le théâtre, l'idéologie du Cubisme, en particulier, est créée par lui.

Après la mort d'Apollinaire, les noms les plus connus du Futurisme français sont Blaise Cendrars et Jean Cocteau.

Dans un prochain numéro de Cavcassioni nous consacrerons une étude spéciale à Apollinaire et au Futurisme européen où sera donnée l'appréciation idéologique de ce courant. Ici, nous publions quelques poésies des poètes du groupe d'Apollinaire (notamment la poésie d'Apollinaire que nous présentons appartient aux débuts d'Apollinaire, quand il ne s'était pas encore tout à fait éloigné des formes de la poésie traditionnelle).
Au cours d'un entretien l'historien de la littérature géorgienne Paul Ingorokva nous dit être l'auteur de l'adaptation en question des «Colchiques», effectuée à partir d'une traduction russe. L'exactitude plus que le sentiment poétique constitue le souci majeur du texte géorgien. Disparaît l'opposition nuancée du premier vers :
Le pré est vénéneux mais joli en automne
Disparaît également l'énigmatique évocation des «mères Filles de leurs filles». Se fait jour, par contre, une précision absente chez Apollinaire et qui date d'octobre ce paysage automnal. Bien entendu, pour connaître la source de ces écarts, il faudrait tenir compte de la traduction russe que nous n'avons pas encore identifiée.

Dans la revue géorgienne, «les Colchiques» est suivi de l'«Ode à Picasso» de Jean Cocteau et du «Château» de Blaise Cendrars.

Après une éclipse de quelques décennies le nom d'Apollinaire réapparaît dans les lettres géorgiennes pour y étendre désormais son rayonnement.

Au printemps 1964 une soirée de poésie française que nous organisâmes à l'Université de Tbilissi fut l'occasion de lire quelques adaptations géorgiennes inédites de poèmes d'Apollinaire.

En 1967 nous présentâmes à la même Université une conférence intitulée Les Signes des temps nouveaux dans la poésie d'Apollinaire. Les thèses principales en ont été publiées.

En 1969 l'almanach de langue géorgienne Khomli publiait notre essai «Apollinaire», repris avec quelques retouches sous forme de préface à un choix de poèmes d'Apollinaire.

Traduit par le poète Guivi Guéguetchkori, un petit recueil de Poésies d'Apollinaire, paru à Tbilissi aux Editions Sabtchota

[6]

Sakartvélo en 1972, illustré de dessins de Dimitri Eristavi et reproduisant le portrait du poète par Picasso, retient une moisson glanée dans cinq recueils. Alcools est représenté par : «Zone», «Cortège», «Le Voyageur», «Poème lu au mariage d'André Salmon», «Rhénane d'automne», deux fragments des «Fiançailles»; Calligrammes : «Arbre», «Lundi rue Christine», «Le Musicien de Sainî-Merry», «La Petite auto», «La Colombre poignardée et le jet d'eau», «Ombre», «Dans l'abri-caverne», «Océan de terre», «II y a», «La Victoire», «La Jolie rousse»; le recueil Il y a, «Dans le jardin d'Anna», «Montparnasse», «Un poème», «Bleuet»; Poèmes à Lou : «Si je mourais là-bas»; Le Guetteur mélancolique : «La Vierge à la fleur de haricot à Cologne». Le tout suivi de nos commentaires.

On a visé une vue d'ensemble - nécessairement sélective - de la production poétique d'Apollinaire dépassant les cadres de ses deux principaux recueils. Il s'avère en plus que le choix du traducteur s'est porté de préférence sur des poèmes au dessin métrique libre : ainsi les intonations poétiques nouvelles se firent plus tangibles au-delà de la barrière de langue. Par contre la musique du vers apollinarien transparaît avec moins d'évidence, Les poèmes retenus contiennent plusieurs digressions sur la poésie et ses tâches qui, jointes les unes aux autres, donnent une certaine idée de «l'art poétique» d'Apollinaire.

Le voeu d'Apollinaire est en quelque sorte exaucé puisque c'est «Zone» qui le présente au lecteur géorgien. Comme pour les autres textes du recueil, la traduction s'efforce ici de suivre de près l'original. Du côté du traducteur on assiste à un phénomène d'adaptation progressive aux innovations apollinariennes : il se montre difficile au commencement et réceptif par la suite. Ainsi «le troupeau des ponts bêle» devient «plusieurs ponts bêlent comme un troupeau». La répulsion du poète à l'égard de «l'antiquité grecque et romaine» est renforcée par une «toile d'araignée» entravant son corps. A l'autre volet de la juxtaposition seul le christianisme «n'est pas couvert de mousse». Le contraste s'accentue non sans charrier quelques retombées de la rhétorique du siècle passé. A propos de la «jolie rue» Apollinaire nous confie que «Neuve et propre du soleil elle était le clairon». La métaphore se dilue, mais pour donner naissance à une autre, inédite : «Le soleil résonnait dans la rue comme un clairon l'air se tenait debout et grelottait». Le rajout apporte au texte un air romantique d'autant plus évident que le dépouillement est voulu chez Apollinaire. La traduction semble refaire pour son compte ce cheminement à contre-courant des traditions qui permit à Apollinaire d'accéder à l'imagerie affranchie de «Zone».

Le naïf émerveillement d'Apollinaire accueille tout messager du monde nouveau et voit «belles» les «sténo-dactylographes» (comme si beauté ou laideur se répartissaient selon les métiers!). On n'a pas moins de raisons de déplorer la disparition de cette épithète dans un passage où de nombreux mots, moins révélateurs de ce qu'est Apollinaire, demeurent.

Sur la même lancée «la cloche du clocher... aboie rageusement comme un chien», tandis qu'à l'origine «une cloche rageuse... aboie». Mais voici qu'Apollinaire lui-même paie un tribut aux traditions, lorsque «Les plaques les avis à la façon des perroquets criaillent» et c'est alors que le constant «comme» du traducteur reçoit une investiture légale.

[7]

Poursuivant sa démarche, la traduction supprime, après la beauté des sténo-dactylographes, «la grâce» d'une rue industrielle. Le romantique air grelottant de tout à l'heure donne le main à «la clarté bleue du gaz», pas plus connue d'Apollinaire. Souffle de l'adaptateur.

Si dans le texte «le Christ... monte au ciel» sans autre précision de but, la traduction nous apprend que c'est «pour y faire sonner les cloches».

Le «comme» écarté pour de bon, les «troupeaux d'autobus mugissants» circulent librement.

La rime a ses servitudes et la richesse de «laide - Leyde» suscite en géorgien l'apparition de la belle Hélène.

Dans les deux vers chargés de signification :
Et tu bois cet alcool brûlant comme ta vie

Ta vie que tu bois comme une eau-de-vie
le jeu de mots reste au seuil d'une langue étrangère, puisque c'est malheureusement sa règle de jeu. Mais, sur ce fond, une mise au point révélatrice se produit : l'eau-de-vie ne faisant pas poétique dans un contexte géorgien, elle se voit remplacée par du cognac (ce qui ne rend pas moins française l'image!).

Depuis «Zone» l'image est acquise et dans «Le Voyageur» le traducteur enhardi répliquera (plus Apollinaire qu'Apollinaire) au «régiment des rues» par le «troupeau des avenues» et laissera intacte la «cavalerie des ponts», réservant dans le vers suivant (où Apollinaire est à nouveau fidèle à soi) au «troupeau plaintif des paysages»... un synonyme de «troupeau».

On connaît la portée incantatoire et la fréquence des répétitions ou reprises d'Apollinaire. En voici une du «Poème lu au mariage d'André Salmon» :
Epris épris des mêmes paroles dont il faudra changer le sens

Trompés trompés pauvres petits et ne sachant pas encore rire
Les mots ne sont pas repris par deux fois dans la traduction et c'est dommage, parce que la répétition semble constituer un procédé de base du poème :
A travers les rues à travers les contrées à travers la raison
Cette fois-ci, devant l'insistance, le traducteur s'incline, mais à l'aide d'une légère synonymie. L'inhabituel pluriel des «Hamlets blafards» redevient sagement «Hamlet blafard» : parfois les impératifs de la raison cartésienne se font plus pressants loin de chez Descartes.

L'appétit venant en traduisant, dans certains passages sans répétition («Je dis toutes ces choses Souvenir et Avenir parce que mon ami André Salmon se marie») le procédé s'incorpore, en géorgien, à une intonation naturelle de conversation. Le bilan restaure l'équilibre.

Démission devant l'insolite - «Réjouissons-nous non pas parce que notre amitié a été le fleuve qui nous a fertilisés...» - au profit du plus accessible «notre amitié est un fleuve qui ne sait plus tenir dans son lit». Pourtant du fleuve fertilisant vers les

[8]

«yeux fertiles» d'un Eluard semble se diriger un certain cours de la poésie moderne, redevable à Apollinaire de bien d'autres impulsions.

Comme par un scrupule différé «Orphée mourant» acquiert un pluriel en géorgien. Chasse-croisé d'un dialogue.

L'insolite épithète de «solide espace» s'efface. Une partie de la communication poétique emprunte un filtre qui en altère la composition.

Parfois est rétabli le lien logique entre divers actes, délibérément aboli par Apollinaire au profit de juxtapositions simultanées. Dans «Rhénane d'automne» émerge un «mais» à la jonction du troisième et du quatrième vers :
Les enfants des morts vont jouer

Dans le cimetière

Martin Gertrude Hans et Henri

Nul coq n'a chanté aujourd'hui

Kikiriki
Equivoque mystique (ou mystifiante) d'un «tu» soudain et sans destinataire plausible :
Oh! je ne veux pas que tu sortes
«Que tu sortes» de la tombe ou de chez toi? C'est au traducteur que la question se pose dans toute son évidence angoissante et il opte pour une solution tierce, imaginant départ poignant (la mort) d'un être cher.

Maintenant dans la plupart des cas le nombre initial des vers, la traduction brise parfois leur digue et verse souvent dans la tautologie poétique.

De «Fiançailles» ne sont retenus que deux fragments : «Je n'ai plus même pitié de moi»et «Pardonnez-moi mon ignorance».

Des explications seraient souhaitées par des lecteurs pressentis quand
Un Icare tente de s'élever jusqu'à chacun de mes yeux
et le traducteur s'exécute : «S'il voit mes yeux Icare voudra s'envoler vers le ciel».

Par simple inadvertance sans doute est sauté le beau vers du second fragment :
Les fleurs à mes yeux redeviennent des flammes
Dans «1909» le traducteur renchérit et les «beaux bras nus» de Madame Récamier deviennent, en plus, «blancs et divins».

L'anti-lapalissade d'« Arbre», si révélatrice des simultanéités apollinariennes,
Du camarade qui se promènera avec toi en Europe

Tout en restant en Amérique
est consciencieusement sauvegardée.

«Lundi rue Christine» demeure très proche du texte et c'est d'une dimension apollinarienne par excellence que bénéficie ainsi

[9]

le lecteur géorgien. On peut en dire autant du «Musicien de Saint-Merry» : autant de titres pour le recueil traduit. A ceci près - et c'est le dimension humaine - que les intonations propres du troducteur, ses «cordes» vibrent de temps a autre mêlant une note ou une nuance aux intonations premières. Telle «une maison a vendre» devenue «menacée d'être vendue». Mais pour le reste images et rythmes gardent leurs attaches naturelles, le sens des responsabilités et l'engagement au service du texte prévalant.

Le calligramme incorporé à «La Petite auto» est récupéré sous forme ordinaire du vers. (Il en ira de même dans d'autres cas -dont celui de «La Colombe poignardée et le jet d'eau» - sauf une exception faite pour «Bleuet»).

Dans «Ombre» la dense
Ombre encre du soleil
appelle une périphrase - «Le soleil écrit et l'ombre est l'encre du soleil» - affaiblissant l'impact de la trouvaille et de l'inattendu.

«Dans l'abri-caverne» : la prolixité de la traduction estompe les images. Le poète évoque des êtres laids «dans l'avenir dans l'avenir brut» devenu, majesté orientale, «avenir de l'avenir».

Dans «Océan de terre» la définition n'apparaît qu'au niveau du titre, mais le traducteur par deux fois l'applique au texte comme pour nous y faire.

Certaines images d'Apollinaire ont leur source dans la forme des mots français. Parfois il suffit de remplacer une consonne initiale :
Maison ardente

Saison rapide
Ailleurs un même mouvement verbal ne conserve de son identité qu'une surface trompeuse, mais les deux démarches éclairent l'une l'autre :
Attention on va jeter l'ancre

Attention à l'encre que l'on jette
Dans les deux cas la reproduction est impossible, prisonnière d'une langue, tandis qu'un aveugle moulage de l'action n'en reproduit qu'un masque mortuaire et effrite l'énoncé. L'interprétation est inévitablement tronquée. Chez Apollinaire l'encre jetée sur le papier relève d'une quête en profondeur (un de ses thèmes majeurs). En traduction «l'cre coule du ciel»sans que l'on sache trop pourquoi.

Dans l'énumération d'«Il y a»
Il a que nous avons tout haché dans les boyaux de

Nietzsche de Goethe et de Cologne
L'ordre rétabli, on se demande si c'est bien celui d'Apollinaire: «Il y a Goethe il y a Nietzsche qui sont là avec nous hachés et mutilés dans les tranchées de Cologne».

De l'irrationnel «chemin de l'Arbre isolé» nous console «le chemin près de l'arbre solitaire». De même l'espion, au lieu d'être «indignement revêtu de l'horizon», rejoint celui-ci.

[10]

Nous l'avons dit, le commerce d'Apollinaire libère son traducteur et quand apparaissent les aveugles de «La Victoire» :
Ailés et tournoyants comme Icare le faux
l'imagination appelle «une multitude de faux Icares s'agitant et volant». Il semble qu'à ce train la traduction, arrivée à son terme, avait à gagner dans ses propres ressources une proximité plus stricte du texte : il suffisait d'éliminer les extrêmes où le fait de l'auteur n'était pas atteint, puis fut dépassé. La juste note se laissant le plus difficilement toucher. Cet équilibre et cette maîtrise sont acquis, par exemple, dans le rendement des
Jardins de la lumière où j'ai cueilli des bouquets
Mais jusqu'à la fin il y a des images qui ne franchissent le seuil de crédibilité :
Tu dois en avoir assez de faire peur à ce ciel

Qu'il garde son hoquet
Le hoquet du ciel, il fallait s'y attendre, revient à un être humain.

Apollinaire s'attarde aux demi-tons, préférant ne pas tout dire que de dire trop. Le verbe du traducteur allonge la trajectoire. «Dans le jardin d'Anna» le temps imaginé - «Si nous avions vécu en l'an dix-sept cent soixante» - se passe de précision qui n'en est pas une ; «au dix-huitième siècle».

Une seule touche peut gâcher le subtil accord lyrique. Les amants devisent de Pythagoras
En pensant aussi au café qu'on prendrait

Dans une demi-heure
En géorgien ils s'impatientent en pensant à ce café qu'on «ne leur servira que dans une demi-heure».

Si l'amant avait «écrit des vers pleins de mythologie» cela ne veut pas forcément dire «alourdis par la mythologie».

Enfin, coupable d'avoir embrassé une servante rousse,
Vous m'auriez pardonné dans le bois aux myrtilles
Mais voici l'envolée de ce vers sentimentalement détaillée : «Puis pendant la promenade au bois votre coeur s'attendrirait sans doute et généreusement vous m'auriez pardonné».

Petit malentendu au commencement de «Montparnasse» où la «porte de l'hôtel avec deux plantes vertes» devient «une porte verte et en bois».

Si pour le lecteur français
Il fait un peu lourd et vos cheveux sont longs,
en géorgien «L'air est si étouffant qu'il pèse sur tes épaules comme une lourde colonne». L'amusante antithèse -

[11]

0 bon petit poète un peu bête et trop blond -
cesse d'être par la disparition de «trop».

Poème à mètre fixe, «Si je mourais là-bas...» troque son alexandrin contre un vers de quatorze syllabes. Le «mètre national» (celui du «Chevalier à la peau de panthère» de Roustavéli) étant plus long encore (seize syllabes), il s'agit, par conséquent, de l'équivalent virtuel à l'échelle des valeurs relatives. Vers affectionné notamment par le maître de la poésie géorgienne moderne Galaktion Tabidzé dont l'oeuvre n'est pas sans similitudes avec celle d'Apollinaire. C'est donc à la fois souffle large, méditatif et rythmes modernes qu'apporte le vers de quatorze syllabes au choix justifié. A la césure du milieu le traducteur préfère un rythme inégal de 5 + 9 syllabes (une démarche semblable atteint la perfection dans «Le Cimetière marin» de Paul Valéry). En l'occurrence ce dessin rythmique, s'il éloigne de la symétrie de l'original, offre l'avantage d'une allure moderne.

Le raffinement érotique des vers
Je rougirais le bout de tes jolis seins roses

Je rougirais ta bouche et tes cheveux sanglants
cède la place à des images déjà vues, mais chez d'autres : «Je viendrai sur ton sein pour voir la neige des collines Afin que tes cheveux épars bruissent dans mes doigts». Les «destins galants» sont sublimés vers un état «très pur». Or, le verbe «rougir» de tout à l'heure faisait partie de l'ossature d'un poème où coule le sang du poète. Sang qui transparaît - par la force des choses -dans la quatrième strophe.

Le post-scriptum acrostiche est répudié. S'il était reconstitué, vu le caractère phonétique de l'écriture géorgienne, le nom de Lou ne fournirait que deux lettres initiales et, par conséquent, deux vers au lieu de trois.

La solution rythmique de «La Vierge à la fleur de haricot à Cologne» est analogue à la précédente. La mention quelque peu villonesque de «maître Guillaume» clôt le recueil géorgien.

Paradoxalement «Le Pont Mirabeau» en est absent, son fluide magique s'évaporant aux approches étrangères. Et c'est à la suggestion du professeur Michel Décaudin que nous devons la version géorgienne du poème établie pour le centenaire du poète par Guivi Guéguetchkori.

En 1977 G. Guéguetchkori fit paraître à Tbilissi, aux Editions Nakadouli, ses traductions de vingt-cinq Poètes français (la preuve de ce que le grain du projet symboliste ne meurt) en y reprenant sans modification la totalité du recueil Apollinaire. Les tirages d'Apollinaire et des Poètes français étaient respectivement de 7.000 et 10.000 exemplaires, épuisés à leur parution.

Qu'il nous soit permis d'évoquer, pour terminer, l'Univers poétique d'Apollinaire auquel nous avons consacré un livre aujourd'hui terminé (3).
NOTES
1. Notre traduction d'un fragment de cette nouvelle a paru dans CA10 (1973), 27-30.

2. «Apollinaire en Géorgie», in Europe, n° 451-452, novembre-

[12]

décembre 1966, pp. 283-4.

3. Il s'agit de la thèse de doctorat de Gaston Bouatchidzé qui doit être prochainement soutenue en URSS.

[13]





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