Surtout ses poèmes et le recueil de nouvelles ‘’Avant le chaos’’





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André Durand présente
Alain GRANDBOIS
(Québec)
(1900-1975)


Au fil de sa biographie s’inscrivent ses œuvres

qui sont résumées et commentées

(surtout ses poèmes et le recueil de nouvelles ‘’Avant le chaos’’)

Bonne lecture !

Né à Saint-Casimir de Portneuf, il était le petit-fils d’un exploitant forestier qui fit fortune, le fils aîné d’un médecin et maire du village qui était cultivé et qui, bien que puritain, lui laissait accès à sa bibliothèque (où il lut en particulier Dostoïevski). Il eut une enfance affectueusement protégée où il fut élève au Collège de Montréal puis au Petit Séminaire de Québec, disposant alors d’une chambre en ville et publiant en 1916, dans un hebdomadaire, un sonnet qu’il signa d’un pseudonyme. Puis il entreprit, en 1919, un voyage à travers l’Amérique du Nord, s’inscrivit au St. Dunstan’s College à Charlottetown. Il interrompit des études de philosophie au Petit Séminaire de Québec, pour, en 1920, voyager en Europe avec ses parents qui l’amenèrent à Rome, au Saint-Père qui, s’inquiétant de ce qu’il faisait, l’entendit répondre : «Rien». Et, en effet, il ne faisait pas grand-chose, voyageant encore, sur le Mississippi jusqu’à La Nouvelle-Orléans, de nouveau en Europe avec ses parents. Il resta alors à Florence pour y prendre des cours de peinture (il continua toute sa vie à peindre), séjourna à Paris, Londres, Berlin. Des études de droit à l’université Laval lui permirent d’entrer au Barreau en 1925. Mais il n’a jamais pratiqué le droit, étant parti aussitôt pour Paris en vue de suivre des cours à la Sorbonne et à l’École libre des sciences sociales. Il y vécut aisément. en jeune bourgeois intelligent qui regarde défiler devant lui le spectacle des hommes qui s'agitent, aux lèvres un sourire un peu ironique.

Il voyagea en Europe. Il aurait visité Vienne, Berlin, la Belgique et les Pays-Bas. Au cours d’un séjour sur la Côte d’Azur, il remporta, à Cannes, un concours de natation. En 1927, il présenta à la Sorbonne un mémoire sur Rivarol, mais négligea l’examen oral obligatoire pour obtenir le diplôme, et partit pour, de nouveau, la Côte d’Azur, mais aussi Londres, Moscou, l’Afrique du Nord, l’Italie, l’Espagne, New York, la Palestine. Un retour à Québec lui permit de publier :

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‘’Né à Québec’’

(1933)
Biographie romancée de 207 pages
Louis Jolliet, l’une des figures les plus marquantes de la Nouvelle-France, fit, avec le père Jacques Marquette, des expéditions sur le Mississippi, incarnant les visées économiques et politiques de l’époque, tandis que son compagnon représentait bien sûr les aspirations religieuses de son temps. Grandbois accompagne aussi l’explorateur dans son expédition à la baie James et au Labrador où il entendait conclure une alliance avec les Amérindiens.
Commentaire
Avec cette «épopée du courage français en Amérique», Alain Grandbois renouvela le genre de l’Histoire en la rendant littéraire, en laissant libre cours à son imagination pour rendre encore plus vivante l’image du héros qui était son ancêtre.

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En 1933, l’héritage de son grand-père paternel permit à Alain Grandbois de suivre son exemple : «Si j'ai eu, à un âge plutôt tendre, le goût des voyages, je crois volontiers que je tenais ce goût d'ancêtres lointains qui étaient coureurs de bois, et plus près de moi. de mon grand-père paternel qui partit à dix-huit ans pour les Australies. Il en revint dix ans plus tard, avec un peu d'or et beaucoup d'anecdotes. Il se maria et vieillit dans les devoirs et les obligations d'un bon bourgeois. Mais il me racontait des histoires de voiliers perdus dans ces océans immenses par calme plat et l'équipage torturé par la faim...» S’y ajoutait l’injonction de Mallarmé : «Fuir là-bas, fuir !» Il voyagea au gré de sa fantaisie s’embarquant à Marseille pour l’Orient : Djibouti, Colombo, Singapour, Bangkok, Saïgon, Haïphong, Hué, Kowloon, Canton, Macao, Hong Kong, Pékin, Shanghaï, Hankéou (où furent publiés, en 1934, les sept “Poëmes d’Hankéou”, où figure une gravure le représentant en fumeur d’opium), Che-Fou, la Mandchourie (État fantoche qui était à la solde des Japonais et où il rencontra l’empereur Pu-Yi, le dernier empereur de Chine avec lequel il s’entretint en français), la Mongolie, le Sin-Kiang, le Japon. Le beau voyageur dandy, qui avait de la classe, aurait connu de nombreuses amours et semé derrière lui des coeurs brisés, comme en font foi des lettres qu’il conservait.

En 1935, il séjourna sur la Côte d’Azur puis fit des voyages à Londres et en Espagne. Elle était en pleine guerre, le franquisme fit mourir une jeune femme qui l’avait aimé, mais le poète, dont les idées étaient plutôt de droite, ne prit pas parti. Puis il revint au Québec.

En 1936, il lut son poème “Ô tourments” sur les ondes de la B.B.C.. S’étant de nouveau rendu en Espagne, où s’était déclenché la guerre civile, il fut arrêté près de Séville, étant soupçonnné de s’être livré à des activités d’espionnage.

Il passa l’hiver suivant sur la Côte d’Azur, sur l’île de Port-Cros, une des îles d’Hyères, qui sera, en quelque sorte, son port d’attache.

En 1937, il voyagea à Berlin (où il entendit un discours de Hitler), en Afrique et peut-être en Chine.

En 1938, il séjourna en Bretagne, puis revint au Québec.

Il aurait passé l’année 1939 en France pour être de retour au Québec en décembre. Sa fortune épuisée, l’aventurier eut du mal à se réadapter à une vie sédentaire dans une province soumise à un clergé rétrograde et à un gouvernement ultra-conservateur. Cependant, il eut la chance de pouvoir y vivre de sa plume, réclamé partout, fêté par ses compatriotes. Il s’installa à Deschambault pour écrire en trois mois :

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Les voyages de Marco Polo”

(1941)
Roman
Commentaire
Alain Grandbois réécrivit la relation faite par Marco Polo.

Il obtint le prix David.

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En 1942, assistant-catalogueur à la bibliothèque Saint-Sulpice de Montréal, il publia, dans “La revue moderne”, quatre nouvelles : “Le 13”, “Tania”, “Ils étaient deux commandos”, “Le Noël de Jérôme”, “Le rire”, “Illusions”.

Le 16 décembre 1942, il entama une série de sept causeries diffusées sur les ondes de Radio-Canada où il commentait le conflit sino-japonais.

En 1943, il donna des conférences à Montréal et à Toronto, intitulées “Visages de Chine”.

Il publia :

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Les îles de la nuit” (1944)
Recueil de poèmes

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Ah toutes ces rues...”
Ah toutes ces rues parcourues dans l'angoisse de la pluie

Mes pas poursuivant la chimère d'un asphalte luisant et sans fin

Le halo des réverbères cernait mes pas dans une nuit prodigieusement fermée

J'étais l'animal haletant dans mille corps et les villes se succédaient

Les rues de mille villes se succédaient toutes pareilles avec le même signe anonyme de la pluie

L'âge des réverbères se marquait à la faiblesse des halos

Mes pas dans la pluie poursuivaient l'usure d'une lueur mystérieusement chimérique

Et soudain l'angoisse bondissait en moi et mon coeur cessait de battre
Et soudain mon coeur battait si fort que je tremblais de haut en bas comme un voilier au coeur du typhon

Une extraordinaire ivresse coulait le long de mes frissons et mes pas imaginaient la mesure d'une immobilité fatalement dérisoire

J'étais la pluie même et la nuit même

Ce halo pénétrait en moi avec une pernicieuse douceur

J'étais le monde entier de la nuit et je conduisais le jeu de l'angoisse et de la noire féerie

L'asphalte glissant sous mes pas comme une neige cruelle et douce

Par-dessus les toits noyés d'ombre une seule étoile me suivait pas à pas

Et la pluie m'enveloppait comme un doux manteau

La nuit et la pluie me couvraient comme de tendres vêtements

Ah j'étais entre leurs mains comme la houlette blanche des pasteurs

Mais pourquoi pourquoi l'aube jamais ne se levait pour moi

Pourquoi jamais cette tête des collines doucement auréolée d'une miraculeuse blancheur

Pourquoi jamais la lente modestie de la lumière
Je m'enfonçais dans la nuit et dans la pluie et jusqu'au fond d'un ténébreux moi-même comme le plongeur viole la mer d'un élan obstinément droit

Je m'enfonçais dans la ténèbre avec des yeux clairs volontairement aveugles avec une langue obstinément muette

La nuit était moins épaisse que mon silence et mon aveuglement

Je sais je cherchais sans vouloir trouver

Et je trouvais et je poursuivais d'autres recherches illusoires

Mes mains habiles d'aveugle tentaient d'écarter ces couches de brouillard insensé avec le bâtonblanc que je ne possédais pas
Je touchais à petits pas cet avide asphalte sous le regard de l'étoile ironique

Je savais que quelque part dans un port par un matin qui viendrait des mouettes réciteraient le Livre avec de lents battements d'ailes

J'étais sous la pluie dans la nuit et je poursuivais mon propre étouffement

Je poursuivais sans masques la poussée vers les couloirs souterrains

Je creusais sous la racine des arbres et sous la pesanteur des pierres mon chemin perdu

Je marchais le front haut sous les couches minérales et mes pieds brûlaient de la forge centrale

Ma nuque recevait l'outrage de l'ilote

J'étais l'immense désert de la pluie et de la nuit sans cesse recommençant dans les régions toujours impénétrables
Paupières de plomb

Poids au creux des prunelles

Gonds de fer trempés par le feu

Porte intérieure refermée à jamais
Ah je marchais sans cesse sous les nuits de pluie avec l'eau insidieuse marquant mon pas

J’étais plongé à mi-corps dans une mer imaginaire et j'étais plongé avec des yeux morts dans la pluie de la nuit

Sous la seule vigilance de cette étoile fatale et précise

Et j'égrenais ma solitude comme la dévote son rosaire

Avec des pas si las coupant la lueur des réverbères

Dans ces pâles cercles d'une tiédeur inimaginable
Avec mes yeux morts

Avec mon regard décédé
Ah j'étais vivant encore

Mon corps vibrait et soudain ma chair se tendait

Je criais les mots fatidiques et elle venait

Elle venait du fond de mon songe

Du fond du songe de ma nuit

Je l'aimais et elle ne m'aimait pas
Je marchais je marchais je tentais d'atteindre le fond de ma nuit

Je tentais d'atteindre ce formidable secret du bout de la nuit

Et cette aube légendaire des autres

Et ce cri préparé pour chacun des hommes
Pour tous les hommes moi cherchant une épaule fraternelle

Ils étaient courbés sous la pluie dans la nuit

Ils avaient la nuque de la peur et du fardeau

Ils comptaient déjà leurs doigts pour d'invraisemblables caresses souhaitant déjà l'oubli de la honte qu'ils préparaient

Ils avaient le front de tranquilles assassins fumant leur cigare sur le pas de la porte devant la rivière à la campagne avec un sourire débonnaire

Silencieusement avec dans l'imagination les traits de la prochaine victime
Ah je cherchais les hommes dans l'ombre pour l'appui d'une égale fraternité

Leurs vices m'échappaient parce que je n'aimais pas le vice

Mais ils possédaient autre chose que le vice

Mais ils ne me répondaient pas

Ils fuyaient sous la pluie dans la nuit

Je les voyais vivants pour une seconde sous le cercle pâle du réverbère

Ils tombaient morts au delà du cercle

Je voyais ces cadavres se dissoudre avec la pluie de la nuit
Oh je sais j'ai tenté de leur parler ils me répondaient dans une langue étrangère

Ils me regardaient avec un étrange étonnement

Ils riaient parfois et j'étais le fou de la nuit

Ils ignoraient qu'ils étaient morts bien dans le cercueil et rigides avec la cravate très bien nouée pour l'admiration des neveux et des nièces de la famille chacun se disant ça ne m'arrivera jamais
Ah je poursuivais l'interminable route

Les villes derrière moi et les hommes sous la pluie

Les cercles des réverbères continuaient leur fastidieuse géométrie

Ah je ne cherchais plus ni le jour ni les hommes véritables ni les clartés premières

Je parcourais des routes indéfinissables sous la pluie et dans la nuit formelle
Ah je sais
Mais son âme était glacée

Analyse
Alain Grandbois a consacré vingt années de sa vie à voyager, une aventure débouchant sur une autre et une expérience le poussant vers une autre. De ces voyages, sa poésie ne garde rien apparemment, sinon ici et là quelques notations exotiques. Mais les textes de prose, “Né à Québec”, biographie romancée de Louis Joliet, et “Les voyages de Marco Polo”, célèbrent cet esprit de perpétuelle errance qui semble bien être le signe chez lui d'une quête plus profonde, plus fondamentale, d’une recherche de ce secret qu'il n'arriva jamais à livrer entièrement, qui éluciderait l’angoisse métaphysique née de la hantise de la mort.

Aussi le thème de l'errance revient-il dans de nombreux poèmes et, en particulier, dans celui-ci où l’errance dans les rues d’une ville devient l'errance dans toutes les villes, dans la vie réelle, mais aussi l’errance dans la nuit de l’âme à la recherche de soi, dans la nuit de la vie sociale. Le drame individuel atteint à l'universel et prend des dimensions cosmiques. Ce poème désespéré se clôt sur un cri de désespoir.

Le vers libre, qui est une unité respiratoire qui oblige à allonger les vers courts et à précipiter les vers longs, se moule avec une grande souplesse sur le rythme même de cette marche, sur les alternances d'espoir et de désespoir, sur les élans et leurs retombées. Par analogie avec la forme qu'on trouve dans la Bible, ce type de vers, pratiqué aussi par Claudel, a reçu le nom de verset.

Ces versets prolifèrent en paragraphes, en séquences dont la progression peut être assez nettement suivie : à partir de l’impression réelle d'une marche sous la pluie (séquence 1), le poète, en proie à l'angoisse, tente d'abord de se confondre «avec la pluie même et la nuit même» pour se les concilier, mais en vain (séquence 2). Aussi descend-il en lui-même (séquence 3), ne voulant pas trouver ce qu’il pourrait trouver (séquence 4). Il continue donc sa pérégrination intérieure, qui est soutenue quelque peu par l’attente d’une révélation (séquence 5) : l'échec est complet ; le drame intérieur n'est pas résolu (séquence 6). Cela le condamne à la solitude (séquence 7) que l'amour d’une femme ne peut pas rompre (séquence 8). Il lui faut donc marcher plus loin (séquence 9), s’approcher des hommes médiocres (séquence 10) et se rendre compte que la fraternité, la communication avec eux sont impossibles (séquence 11). Le poète se réveille dans la pluie et dans la nuit du début (séquence 12) et pousse un cri de désespoir final (séquence 13).
Première séquence : Marchant sous la pluie dans les rues d'une ville dont l’asphalte, les réverbères, sont semblables à ceux de toutes les villes, la vie réelle, quotidienne, organisée, étant partout la même, aussi ennuyeuse, aussi banale, sous une lumière qui n’est qu’une illusion de lumière, le voyageur étant semblable à tous ces hommes qui l’entourent, il est de plus en plus envahi par l'angoisse que suscite ce monde fermé, cette prison opaque, cette communication rompue par la pluie qui vient encore doubler la nuit. Aussi la séquence s’arrête-t-elle brutalement, le coeur cessant de battre dans ce silence, dans ce blanc qui sépare les deux séquences.
Deuxième séquence : Le coeur reprend son battement plus fort qu'auparavant, dans une sorte de fièvre (rendue par l’image du «voilier au coeur du typhon», une des seules images exotiques qu'on puisse trouver chez Grandbois et rappelant son voyage en Extrême Orient) qui provoque une sorte de décrochage d'avec la réalité, une rêverie, une série de rêves qui se déroulent tout au long du poème et dont c'est ici le premier : le poète tente de conjurer la pluie et la nuit, c'est-à-dire la mort, en transformant ses frissons (de peur) en ivresse, en parodiant l’immobilité de la mort. La pluie acceptée se fait de plus en plus attirante, de plus en plus douce ou, du moins, le poète veut-il la voir ainsi. Son étoile protectrice, tutélaire, le suit par-dessus les toits, au-dessus de la vie quotidienne, au-dessus de la vie quotidienne. Il fait tous ses efforts pour neutraliser les maléfices de la nuit et de la pluie : il s’identifie à cette «houlette blanche des pasteurs», ce bâton blanc des bergers qui conduit, qui apaise comme la crosse des évêques, qui tente de susciter cette aube dont l’apparition est souhaitée, mais en vain, dans ces deux derniers versets d’une haute poésie.
Troisième séquence : Ayant échoué dans sa tentative pour se concilier la nuit et la pluie, le poète est contraint de les accepter, d’accepter sa propre nuit intérieure, de plonger dans les eaux de la conscience (image chère au bon nageur qu’était Grandbois et qu’on retrouve, en particulier, dans “Noces”), en ayant peur toutefois d'y trouver quelque chose, d'où le paradoxe des «yeux clairs volontairement aveugles» et de «la langue obstinément muette».
Quatrième séquence : Il avoue d'ailleurs, après une dernière hésitation (le blanc après «Je sais»), sa duplicité, son hypocrisie, son manque de courage. Voilà qu’intervient le thème de la quête avec ces mots : «je cherchais» qui reviennent constamment chez Alain Grandbois. Aveugle volontaire qui n’a donc pas de bâton (moyen de s’accrocher à la vérité), il écarte ce qu’Aragon, employant la même image, appelle «les brouillards intérieurs» (“Le voyage de Hollande”), trouvant vite et sans le vouloir la pensée de la mort et préférant faire comme s'il n’avait pas trouvé et cherché ailleurs pour rien.
Cinquième séquence : Le poète semble revenir un instant à la conscience de la rue dans laquelle il marche. Mais elle a un aspect fantastique : l’asphalte est dangereux, l'étoile tout à l'heure protectrice est devenue ironique. Cette pluie qui ne cesse de tomber évoque en lui le souvenir du Déluge et aussi de sa fin, du rivage qui est annoncé par les mouettes qui connaissent déjà le Livre, c’est-à-dire la Bible. L’attente de ce matin de délivrance prolonge celle de l’aube qu’on a vue précédemment ; elle marque la faible survivance d’une certaine foi religieuse, la croyance en une révélation possible. C’est sans vouloir sortir vraiment de son inquiétude, en affrontant la vérité de sa mort, qu’il continue cette pénible pérégrination intérieure le long de «ce chemin perdu de (son) passé». Tantôt, il est fier, sans honte («le front haut»), stoïque sous la douleur du feu central, ce voyage au fond de lui étant comparé à un voyage au centre de la Terre ; tantôt, il est humilié comme un esclave, il accepte cette indignité. De nouveau, il s’identifie à la pluie et à la nuit, mais sans aucun espoir de se les concilier.
Sixième séquence : L’impossibilité de voir vraiment en soi, le refus même de voir clair afin de mettre fin à l'inquiétude, sonnent d'une façon funèbre dans cette séquence courte, formée de vers brefs et compacts (redoublement expressif des «p» et des «f») qui marquent bien la cécité volontaire de ce regard intérieur, la fermeture de cette porte de l’âme.
Septième séquence : Le poète revient à cette marche dans la rue où son pied claque sur les flaques d’eau.. Mais la fusion entre la réalité et son sens symbolique est complète, l’identité de la nuit et de la pluie est traduite par les deux constructions : «les nuits de pluie», évocation réaliste, et «la pluie de la nuit», évocation symboliste. L’étoile indique maintenant nettement un destin malheureux, une solitude admise avec la résignation que met la dévote à égrener son chapelet, la tombée des grains devenant celle des pas dont le son est prolongé dans «las» et dans «pâles». Acceptation résignée d’une vie régulière, monotone, tiède.
Huitième séquence : Voilà un sursaut, celui du corps qui ne se résigne pas aussi facilement que l’âme, celui du désir amoureux qui continue à se manifester instinctivement. L’amour est un recours, mais le poète n'y croit pas ou plutôt sait déjà quel malheur il traîne avec lui, d’où «les mots fatidiques» qui appellent cette femme, femme réelle qui fait sortir le poète de son songe ou souvenir de femme? Quoi qu'il en soit, l’amour est impossible, il n'y a pas d'accord, l'illusion se dissipe vite : le couple est déjà dissous.
Neuvième séquence : L’amour n'offre qu’une halte illusoire : il faut reprendre cette pérégrination qui est tentative d'élucidation de ce secret dont parle si souvent Alain Grandbois (voir “Poème”) et dont parle aussi Céline dans “Voyage au bout de la nuit”. Une autre issue apparaît alors : celle du salut commun, celle de la foi partagée avec d'autres hommes, celle de l’attente du retour d’un âge d'or («l’aube légendaire»), d’une rédemption ou du «grand soir» des communistes.
Dixième séquence : L’insistance sur cette communion est mise en relief par l'enjambement d’une séquence à l’autre, et le poète montre qu’il serait prêt à s’y raccrocher par faiblesse, par peur de la solitude. Mais ces hommes, parlons-en, semble dire le poète. Alors qu’ils devraient être illuminés, transportés, transformés par cette foi dont ils parlent tant, ils connaissent la même inquiétude («la pluie de la nuit»), ils sont soumis, ils sont économes et vulgaires en amour, ce ne sont que des bourgeois satisfaits quI tuent froidement l'amour, la beauté, la foi, la poésie.
Onzième séquence : Malgré leur indignité, le poète a voulu fraterniser avec ces hommes, avoir avec eux un échange réel. Mais comment le faire quand ils n'ont que le viceà offrir, quand ils pensent n’avoir que le vice à offrir, ne connaissant pas leur vétritable nature et ne pouvant, de ce fait, répondre aux demandes du poète. La réalité de la pluie réapparaît, mais elle est peuplée maintenant de la vision hallucinante de ces hommes vus sous les réverbères par le poète, comme Dante avait vu les différents cercles de l’enfer. Vivants un instant, morts à l’autre : leur passage dans la lueur du réverbère est la métaphore de leur vie brève. La «pluie de la nuit», la mort, les transforme déjà en cadavres. Le poète revient sur les efforts qu'il a faits pour communiquer avec les hommes ; il veut s’excuser d’avoir échoué, d’avoir renoncé. La langue des hommes est étrangère car elle ne parle pas d'inquiétude, elle ne se soucie pas de vérité, elle est réaliste, prosaïque. Le poète n’est pas pris au sérieux, lui qui leur dit qu’ils sont des cadavres vivants parce qu’inconscients justement de la mort qui les attend et qu’il évoque rapidement, dans le souffle d’un seul verset, avec une cruelle dérision.
Douzième séquence : Le poète reprend l’évocation de sa pérégrination, apparemment de sa pérégrination réelle. Mais cette route interminable au-delà des villes et des êtree humains, au-delà du monde organisé, régulier, fonctionnel que représente «la fastidieuse géométrie» des réverbères, au-delà aussi des «clartés premières», de cette aube de la vérité, de la foi, pour se contenter d’une «nuit formelle», d’une nuit qui n’est qu’une forme, qu’un poème. On pourrait croire à une affirmation de sa foi en la poésie, dans le recours efficace qu’elle offre. Mais la syncope des deux derniers vers, qui sont courts, jetés comme un cri, dément aussitôt cette impression : même l’âme de cette nuit est glacée, même la poésie ne peut conjurer le désespoir. Le poème sombre dans le pessimisme qui n’a pas cessé de le baigner.

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Commentaire sur le recueil
Il suscita un grand étonnement, Alain Grandbois se révélant le premier poète moderne du Québec.

Son recueil, qui incorporait les sept “Poëmes d’Hankéou”, lui valut le prix David.

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En 1944, l’Académie canadienne-française étant fondée, Alain Grandbois y siégea.

Il publia :

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