Je croyais qu’il en était du vin comme des femmes. Une femme n’est-elle pas aussi un vase précieux, scellé comme ce flacon de cristal ? Ne renferme-t-elle pas





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titreJe croyais qu’il en était du vin comme des femmes. Une femme n’est-elle pas aussi un vase précieux, scellé comme ce flacon de cristal ? Ne renferme-t-elle pas
date de publication27.11.2019
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MARIANNE

Je croyais qu’il en était du vin comme des femmes. Une femme n’est-elle pas aussi un vase précieux, scellé comme ce flacon de cristal ? Ne renferme-t-elle pas une ivresse grossière ou divine, selon sa force et sa valeur ? Et n’y a-t-il pas parmi elles le vin du peuple et les larmes du Christ ? Quel misérable cœur est-ce donc que le vôtre, pour que vos lèvres lui fassent la leçon ? Vous ne boiriez pas le vin que boit le peuple, vous aimez les femmes qu’il aime ; l’esprit généreux et poétique de ce flacon doré, ces sucs merveilleux que la lave du Vésuve a cuvés sous son ardent soleil, vous conduiront chancelant et sans force dans les bras d’une fille de joie ; vous rougiriez de boire un vin grossier ; votre gorge se soulèverait. Ah ! Vos lèvres sont délicates, mais votre cœur s’enivre à bon marché. Bonsoir, cousin; puisse Rosalinde rentrer ce soir chez elle !
OCTAVE

Deux mots, de grâce, belle Marianne, et ma réponse sera courte. Combien de temps pensez-vous qu’il faille faire la cour à la bouteille que vous voyez pour obtenir ses faveurs ? Elle est, comme vous dites, toute pleine d’un esprit céleste et le vin du peuple lui ressemble aussi peu qu’un paysan ressemble à son seigneur. Cependant, regardez comme elle se laisse faire ! - Elle n’a reçu, j’imagine, aucune éducation, elle n’a aucun principe; vous voyez comme elle est bonne fille ! Un mot a suffi pour la faire sortir du couvent ; toute poudreuse encore, elle s’en est échappée pour me donner un quart d’heure d’oubli, et mourir. Sa couronne virginale, empourprée de cire odorante, est aussitôt tombée en poussière, et, je ne puis vous le cacher, elle a failli passer tout entière sur mes lèvres dans la chaleur de son premier baiser.
MARIANNE

Etes-vous sûr qu’elle en vaut davantage ? Et si vous êtes un de ses vrais amants, n’iriez-vous pas, si la recette en était perdue, en chercher la dernière goutte jusque dans la bouche du volcan ?
OCTAVE

Elle n’en vaut ni plus ni moins. Elle sait qu’elle est bonne à boire et qu’elle est faite pour être bue. Dieu n’en a pas caché la source au sommet d’un pic inabordable, au fond d’une caverne profonde ; il l’a suspendue en grappes dorées au bord de nos chemins ; elle y fait le métier des courtisanes ; elle y effleure la main du passant ; elle y étale aux rayons du soleil sa gorge rebondie, et toute une cour d’abeilles et de frelons murmure autour d’elle matin et soir. Le voyageur dévoré de soif peut se coucher sous ses rameaux verts ; jamais elle ne l’a laissé languir, jamais elle ne lui a refusé les douces larmes dont son cœur est plein. Ah ! Marianne, c’est un don fatal que la beauté ! - La sagesse dont elle se vante est sœur de l’avarice, et il y a plus de miséricorde dans le ciel pour ses faiblesses que pour sa cruauté. Bonsoir, cousine; puisse Cœlio vous oublier! (Il entre dans l’auberge, Marianne dans sa maison.)

Musset, Les Caprices de Marianne, II, 1

Les Caprices de Marianne

(II, 1 : « Je croyais qu’il en était du vin comme des femmes … puisse Cœlio vous oublier! »)
A la différence des deux premiers entretiens, ici c’est Marianne qui prend l’initiative d’aborder Octave (de même que c’est elle qui enverra chercher Octave dans le quatrième entretien). Il y a donc un changement radical dans l’attitude des personnages : Marianne est désormais amoureuse d’Octave, ce qui se traduit par une scène de jalousie à peine voilée.
1. Une scène de jalousie :

  • Le vin et les femmes étant les deux centres d’intérêt principaux d’Octave, Marianne associe donc tout naturellement les deux (Je croyais qu’il en était du vin comme des femmes), de même que juste auparavant Octave se fait apporter une bouteille et une fille (vous m’apporterez une certaine Rosalinde). Cette assimilation apparaît déjà un an plus tôt dans le drame La Coupe et les Lèvres (le premier Spectacle dans un fauteuil) où Musset écrit « Aimer est le grand point, qu'importe la maîtresse? / Qu'importe le flacon, pourvu qu'on ait l'ivresse ? ». Il est d’ailleurs à noter que du vin on passe ici rapidement à la bouteille.

  • Cette comparaison permet à Musset d’attribuer à Marianne des considérations sur le sexe qui, sans cela, seraient improbables dans la bouche d’une dévote. L’ensemble des métaphores et des comparaisons qui sous-tendent le texte repose sur l’expression triviale « tirer un coup » (attestée dans la correspondance de Flaubert). Marianne évoque donc ainsi la virginité (Une femme n’est-elle pas aussi un vase précieux, scellé comme ce flacon de cristal ?), le plaisir sexuel (une ivresse grossière ou divine) et suggère que dans ce domaine elle n’a pas de leçon à recevoir d’une Rosalinde (n’y a-t-il pas parmi elles le vin du peuple et les larmes du Christ ?).

  • Mais même dans ce domaine, le discours de Marianne reste empreint de religion et tous les termes qui renvoient à sa supériorité dans le domaine de la sexualité ont une connotation religieuse : la comparaison avec un vase précieux est empruntée au livre des Proverbes (XX, 15) ; le vin auquel Marianne se compare est justement le lacryma Christi ; l’ivresse qu’elle promet à Octave est divine ; le bouquet du vin auquel elle s’assimile est comparable à un élément spirituel (l’esprit généreux et poétique de ce flacon doré).

  • Marianne établit ainsi un système d’opposition (grossier / divin ; vin du peuple / larmes du Christ ; lèvres / cœur) qui suggère qu’à la Rosalinde évoquée à la fin de la tirade s’oppose, tacitement, Marianne elle-même.


2. Deux conceptions de l’amour :

  • Ce système d’opposition correspond en fait à deux conceptions de l’amour. Ce que souligne la réplique d’Octave qui est en partie la traduction en un langage libertin de ce que vient de dire Marianne : la défloration évoquée par Marianne est illustrée par Octave de manière beaucoup plus crue (Sa couronne virginale, empourprée de cire odorante, est aussitôt tombée en poussière, et, je ne puis vous le cacher, elle a failli passer tout entière sur mes lèvres dans la chaleur de son premier baiser).

  • Pour Marianne l’amour est romanesque (malgré des allusions précises à l’amour physique) : les exploits qu’elle évoque (n’iriez-vous pas, si la recette en était perdue, en chercher la dernière goutte jusque dans la bouche du volcan ?) ne sont pas sans rappeler les idéaux chevaleresques de Cœlio. Octave ne voit dans ces épreuves auxquelles sont soumis les vrais amants qu’une perte de temps, le plaisir est gâché par les réticences (Combien de temps pensez-vous qu’il faille faire la cour à la bouteille que vous voyez pour obtenir ses faveurs ?).

  • Le libertinage d’Octave est fait de cynisme, en partie pour choquer Marianne (Elle sait qu’elle est bonne à boire et qu’elle est faite pour être bue), en partie sans doute aussi parce que lui-même songe avec amertume à cette forme d’amour qu’il ne peut pas connaître. Les termes qu’il utilise à propos de l’ivresse sont, comme malgré lui, péjoratifs  (elle s’en est échappée pour me donner un quart d’heure d’oubli, et mourir) : l’ivresse dont il revendique la gaieté ne mène qu’à l’oubli ou à la mort. La violence de son cynisme vient de ce qu’il ne parle plus ici pour défendre Cœlio (puisse Cœlio vous oublier), mais pour défendre sa conception personnelle de la vie. C’est aussi parce qu’il veut avoir le dernier mot avec Marianne après deux entretiens successifs où il a été vaincu.


3. Un retournement de situation (péripétie) :

  • La reprise de la même formule à la fin des deux tirades (Bonsoir, cousin; puisse Rosalinde rentrer ce soir chez elle ! / Bonsoir, cousine; puisse Cœlio vous oublier!) montre que cette fois-ci c’est Octave qui a pris la main en retournant la situation. Pour vaincre Marianne qui est du côté de la vertu chrétienne, Octave use d’un procédé bien connu de la rhétorique libertine : s’appuyer sur la morale chrétienne en retournant à son avantage les valeurs religieuses de Marianne (c’est par exemple ce que fait Valmont dans Les liaisons dangereuses avec la présidente de Tourvel).

  • Le début de la dernière réplique d’Octave est une sorte de réflexion libertine sur la prédestination : la femme est faite pour être consommée comme la bouteille est faite pour être bue. Dieu devient ainsi une sorte de proxénète qui met la vigne (= femme) au bord de nos chemins pour qu’elle y fasse le métier des courtisanes.

  • Mais derrière la provocation, en arrière-plan de la dernière réplique d’Octave, se dessine la figure de Marie-Madeleine, la courtisane à laquelle le Christ a pardonné ses péchés (Évangile selon saint Luc, 7, 38-8,3 « Un pharisien avait invité Jésus à manger avec lui. Jésus entra chez lui et prit place à table. Survint une femme de la ville, une pécheresse. Elle avait appris que Jésus mangeait chez le pharisien, et elle apportait un vase précieux plein de parfum. Tout en pleurs, elle se tenait derrière lui, à ses pieds, et ses larmes mouillaient les pieds de Jésus. Elle les essuyait avec ses cheveux, les couvrait de baisers et y versait le parfum. »). Le vase précieux dont parlait Marianne est rapproché de celui de Marie-Madeleine : à l’avarice de Marianne (un des sept péchés capitaux), Octave oppose la charité par le don de soi (une des trois vertus théologales représentée par la courtisane Marie-Madeleine) et la miséricorde du Christ (les douces larmes dont la bouteille est pleine sont précisément les larmes du Christ). Les valeurs de Marianne se trouvent inversées : les péchés deviennent des faiblesses, et sa vertu de la cruauté.


Conclusion :

Pour la première fois Octave sort vainqueur : cet entretien prépare le suivant où Marianne s’offrira à lui.

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