Ce que Jacques Lacan disait de ses présentations de malades





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Ce que Jacques Lacan disait de ses présentations de malades

au Centre Hospitalier Sainte-Anne

- DE LA PSYCHOSE PARANOÏAQUE DANS SES RAPPORTS À LA PERSONNALITÉ, P. 157-158 (Présentation d’Aimée)
« Mais il y a un troisième plan, qu’on ne peut méconnaître pour bien juger de son état actuel. Bien que les thèmes de son délire n’entraînent plus maintenant aucune adhésion intellectuelle, certains d’entre eux n’ont pas perdu toute valeur d’évocations émotionnelles dans le sens des croyances anciennes. « J’ai fait cela parce qu’on voulait tuer mon enfant », dira-t-elle encore. Elle en fera une telle forme grammaticale, directe et conforme à la croyance ancienne, lors d’un interrogatoire exceptionnel par une autorité médicale supérieure, ou en présence d’un public nombreux. Dans le premier cas, son émotion se traduit par une pâleur visible, un effort perceptible pour se contenir. Devant un public, son attitude corporelle, toujours sobre et réservée, sera d’une plastique hautement expressive et d’une valeur grandement pathétique dans le meilleur sens du terme. Tête haute, bras croisés derrière le dos, elle parle à voix basse, mais frémissante; elle s’abaisse certes à l’excuse, mais invoque la sympathie due à une mère qui défend son fils.

Quoi qu’on ne puisse rien présumer du degré de conscience des images intérieures ainsi révélées, on les sent toutes puissantes sur la malade.

Par ailleurs il est certains phénomènes qu’il ne faudrait pas confondre avec la réticence : certaines amnésies et certaines méconnaissances qui, nous le verrons, portent de façon tout à fait systématisées sur certains acteurs du drame délirant.

Lors des premiers interrogatoires, la voix était blanche, sans ton ; la modestie de l’allure cachait mal la méfiance. Pourtant perçaient facilement les élans d’espoir pour l’avenir : elle les appuyait certes de raisonnement justificatif douteux (« Une personne à l’asile est une charge pour la société. Je ne peux pas y rester toute ma vie ») ; néanmoins une conscience juste de la situation était loin de pouvoir leur ôter tout caractère plausible.

De même, trahissait-elle impétueusement son angoisse majeure, celle d’un divorce possible : ce divorce, naguère souhaité par elle, nous le verrons, c’est ce que maintenant elle craignait plus que tout : prononcée contre elle, en effet, il entraînerait sa séparation d’avec son enfant. Cet enfant paraît être l’objet unique de son souci.

Dans les interrogatoires ultérieurs se montrèrent plus de confiance, de l’enjouement parfois, du découragement d’autres jours, avec des alternances. Néanmoins, l’humeur se maintient toujours dans une tonalité moyenne, sans la moindre apparence cyclothymique.

Par ailleurs, ses relations avec son médecin ne sont pas indemnes d’un éréthisme imaginatif vaguement érotomaniaque. »

- DE LA PSYCHOSE PARANOÏAQUE DANS SES RAPPORTS À LA PERSONNALITÉ (certificat de quinzaine du cas Aimée rédigé par Jacques Lacan)
« Psychose paranoïaque. Délire récent ayant abouti à une tentative d’homicide. Thèmes apparemment résolus après l’acte. Etat oniroïde. Interprétations significatives, extensives et concentriques, groupées autour d’une idée prévalente : menaces à son fils. Système passionnel : devoir accomplir envers celui-ci. Impulsions polymorphes dictées par l’angoisse : démarches auprès d’un écrivain, auprès de sa future victime. Exécution urgente d’écrits. Envoi de ceux-ci à la Cour d’Angleterre. Écrit pamphlétaire et bucolique. Caféinisme. Écarts de régime. Deux extériorisations interprétatives antérieures, déterminées par incidents génitaux et appoint toxique (thyroïdine). Attitude vitale tardivement centrée par un attachement maternel exclusif, mais où dominent anciennement des valeurs intériorisées, permettant une adaptation prolongée à une situation familiale anormale, à une économie provisoire. Goitre médian. Tachycardie. Adaptations à sa situation légale et maternelle présente. Réticence. Espoir. »

- PROPOS SUR LA CAUSALITÉ PSYCHIQUE, p. 168 (Technique de l’entretien empruntée à Clérambault et Trenel)
« C'est pourquoi dans une anthropologie où le registre du culturel dans l'homme inclut, comme il se doit, celui du naturel, on pourrait définir concrètement la psychologie comme le domaine de l'insensé, autrement dit, de tout ce qui fait nœud dans le discours - comme l'indiquent assez les « mots » de la passion.

Engageons-nous dans cette voie pour étudier les significations de la folie, comme nous y invitent assez les modes originaux qu'y montre le langage : ces allusions verbales, ces relations cabalistiques, ces jeux d'homonymie, ces calembours, qui ont captivé l'examen d'un Guiraud1, - et je dirai: cet accent de singularité dont il nous faut savoir entendre la résonance dans un mot pour détecter le délire, cette transfiguration du terme dans l'intention ineffable, ce figement de l'idée dans le sémantème (qui précisément ici tend à se dégrader en signe), ces hybrides du vocabulaire, ce cancer verbal du néologisme, cet engluement de la syntaxe, cette duplicité de l'énonciation, mais aussi cette cohérence qui équivaut à une logique, cette caractéristique qui, de l'unité d'un style aux stéréotypies, marque chaque forme de délire, c'est tout cela par quoi l'aliéné, par la parole ou par la plume se communique à nous. C'est là où doivent se révéler à nous ces structures de sa connaissance, dont il est singulier, mais non pas sans doute de pur accident, que ce soient justement des mécanistes, un Clérambault, un Guiraud, qui les aient le mieux dessinées. Toute fausse que soit la théorie où il les ont comprises, elle s'est trouvée accorder remarquablement leur esprit à un phénomène essentiel de ces structures c'est la sorte d' « anatomie » qui s'y manifeste. La référence même constante de l'analyse d'un Clérambault à ce qu'il appelle, d'un terme quelque peu diafoiresque, « l'idéogénique », n'est pas autre chose que cette recherche des limites de la signification. Ainsi paradoxalement vient-il à déployer sous un mode dont la portée unique est de compréhension, ce magnifique éventail de structures qui va des dits « postulats » des délires passionnels aux phénomènes dits basaux de l'automatisme mental.

C'est pourquoi je crois qu'il a fait plus que quiconque pour la thèse psychogénétique, vous verrez en tout cas comment je l'entends. De Clérambault fut mon seul maître dans l'observation des malades, après le très subtil et délicieux Trénel que j'eus le tort d'abandonner trop tôt, pour postuler dans les sphères consacrées de l'ignorance enseignante.

Je prétends avoir suivi sa méthode dans l'analyse du cas de psychose paranoïaque qui fait l'objet de ma thèse, cas dont j'ai démontré la structure psychogénétique et désigné l'entité clinique, sous le terme plus ou moins valable de paranoïa d'auto punition.

Cette malade m'avait retenu par la signification brûlante de ses productions écrites, dont la valeur littéraire a frappé beaucoup d'écrivains, de Fargue et du cher Crevel qui les ont lues avant tous, à Joe Bousquet 2 qui les a aussitôt et admirablement commentées, à Eluard 3 qui en a recueilli plus récemment la poésie «involontaire ». On sait que le nom d'Aimée dont j'ai masqué sa personne est celui de la figure centrale de sa création romanesque.

Si je rassemble les résultats de l'analyse que j'en ai faite, je crois qu'il en ressort déjà une phénoménologie de la folie, complète en ses termes.

Les points de structure qui s'y révèlent comme essentiels se formulent en effet comme suit

a) La lignée des persécutrices qui se succèdent dans son histoire, répète presque sans variation la personnification d'un idéal de malfaisance, contre lequel son besoin d'agression va croissant.

Or non seulement elle a recherché constamment la faveur, et du même coup les sévices, de personnes incarnant ce type, parmi celles qui lui étaient accessibles dans la réalité, - mais elle tend dans sa conduite à réaliser, sans le reconnaître, le mal même qu'elle y dénonce : vanité, froideur et abandon de ses devoirs naturels.

b) Sa représentation d'elle-même par contre s'exprime en un idéal tout opposé de pureté et de dévouement, qui l'expose en victime aux entreprises de l'être détesté.

c) On remarque en outre une neutralisation de la catégorie sexuelle où elle s'identifie. Cette neutralisation, avouée jusqu'à l'ambiguïté en ses écrits, et peut-être poussée jusqu'à l'inversion imaginative, est cohérente avec le platonisme de l'érotomanie classique qu'elle développe à l'endroit de plusieurs personnifications masculines, et avec la prévalence de ses amitiés féminines dans son histoire réelle.

d) Cette histoire est constituée par une lutte indécise pour réaliser une existence commune, tout en n'abandonnant pas des idéaux que nous qualifierons de bovaryques, sans mettre dans ce terme la moindre dépréciation.

Puis une intervention progressive de sa sœur aînée dans sa vie l'énuclée peu à peu complètement de sa place d'épouse et de mère.

e) Cette intervention l'a déchargée de fait de ses devoirs familiaux.

Mais à mesure qu'elle la « libérait », se déclenchaient et se constituaient les phénomènes de son délire, qui ont atteint leur apogée au moment où, leur incidence même y concourant, elle s'est trouvée tout à fait indépendante.

f) Ces phénomènes sont apparus en une série de poussées que nous avons désignées du terme, que certains ont bien voulu retenir, de moments féconds du délire. »
- LES STRUCTURES FREUDIENNES DES PSYCHOSES, Leçon du 30 novembre 1955 (Galopiner)
« Je rappelle à ceux qui viennent assister à ma présentation de malades. que la dernière fois j’ai présenté une psychotique bien évidente, et ils se souviendront combien de temps j’ai mis à 
 faire sortir, si on peut dire, le stigmate, le signe qui montrait qu’il s’agissait bien d’une délirante, et non pas simplement d’une anomalie de caractère, d’une personne de caractère difficile qui se dispute avec son entourage. Il a fallu rien moins qu’un interrogatoire qui a largement dépassé l’heure moyenne qu’on peut consacrer à un pareil travail, pour qu’il apparaisse clairement qu’à la limite de ce même langage, dont il n’y avait pas moyen presque de la faire sortir, il y avait quand même un autre langage, et un langage de cette saveur particulière, quelquefois souvent extraordinaire, qui est justement le langage du délirant, ce langage où certains mots prennent un accent, une densité spéciale, et qui est celui qui se manifeste quelquefois dans la forme même du mot, dans la forme du signifiant, c’est- à-dire qu’il donne au mot un caractère franchement néologique qui est quelque chose de si frappant dans les productions de la paranoïa. Dans le cas de notre malade de l’autre jour, le mot « galopiner » enfin surgi, nous a assurément donné la signature de tout ce qui nous était dit jusque-là, de quelque chose qu’on aurait pu aussi bien traduire, et combien facilement l’aurions-nous fait puisqu’aussi bien les malades eux-mêmes nous mettent sur la voie, et que le terme de frustration fait partie depuis quelque temps du vocabulaire des honnêtes gens. Qui ne vous parle pas à longueur de journée des frustrations qu’il a subies, qu’il subira, ou que les autres autour de lui subissent ? Il s’agissait bien tout à fait d’autre chose que d’une frustration de sa dignité, de son indépendance, de ses petites affaires que la malade était victime, elle était évidemment dans un autre monde, dans ce monde où justement le terme de « galopiner » et sans doute bien d’autres qu’elle nous a cachés, constituent les points de repère essentiels, et c’est là le point sur lequel nous commencerons par essayer d’éclaircir la question, de prendre l’abord extérieur, le premier examen. »
- LES STRUCTURES FREUDIENNES DES PSYCHOSES, Leçon du 7 décembre 1955 (Délire à deux, je reviens de chez le charcutier… truie)
« Pour introduire la voie dessinée au problème, je vais partir de quelque chose de tout à fait actuel, car il ne peut être dit tout, ceci est purement et simplement un commentaire de texte au sens où il s’agirait d’une pure et simple exégèse, ces choses vivent pour nous tous les jours dans notre pratique, sujet dont nous avons affaire dans nos contrôles, dans la façon dont nous dirigeons notre interprétation, notre idée, la façon dont il convient d’en agir avec les résistances. Je vais prendre un exemple, celui d’une chose dont une partie d’entre nous ont pu entendre vendredi dernier à ma présentation de malade, où j’ai présenté deux personnes dans un seul délire, ce qu’on appelle un délire à deux.

L’une d’elles, la plus jeune, la fille qui pas plus que la mère n’a été très facile à mettre en valeur, elle avait dû être examinée et présentée avant que je m’en occupe — vu la fonction que jouent les malades dans un service d’enseignement —, une bonne dizaine de fois, on a beau être délirant ces sortes d’exercices vous viennent assez rapidement par-dessus la tête, et elle n’était pas particulièrement bien disposée, néanmoins certaines choses ont pu être manifestées, ne serait-ce que ceci : par exemple que le délire paranoïaque, puisque c’était une paranoïaque, est quelque chose qui loin de supposer cette base caractérielle d’orgueil, de méfiance, de susceptibilité, de rigidité comme on dit, psychologique, présentait, au moins chez la jeune fille, un sentiment au contraire extraordinairement bienveillant, je dirais même presque qu’elle avait un sentiment, à côté de la chaîne d’interprétations difficiles à mettre en évidence dont elle se sentait victime, le sentiment qu’elle ne pouvait au contraire n’être qu’une personne aussi gentille, aussi bonne, et que par-dessus le marché, qu’au milieu de tant d’épreuves subies, elle ne pouvait que bénéficier de la sympathie générale et en vérité dans le témoignage qu’on voyait sur elle, son chef de service qui avait eu affaire à elle, ne parlait pas autrement d’elle que comme d’une femme charmante et aimée de tous.

Bref après avoir eu toutes les peines du monde à aborder le sujet et ses rapports avec les autres, j’ai approché du centre qui était là, manifestement présent, car bien entendu son souci fondamental était bien de me prouver qu’il n’y avait aucun élément sujet à des réticences, et de ne pas le livrer à la mauvaise interprétation dont elle était assurée à l’avance qu’aurait pu en prendre le médecin. Tout de même elle m’a livré qu’un jour, dans son couloir, au moment où elle sortait, elle avait eu affaire à une sorte de mal élevé dont elle n’avait pas à s’étonner, puisque c’était ce vilain homme marié qui était l’amant régulier d’une de ses voisines aux mœurs légères, et à son passage, celui- là, elle ne pouvait quand même pas me le dissimuler, elle l’avait encore sur le cœur, lui avait dit un gros mot, un gros mot qu’elle n’était pas non plus disposée à me dire, parce que comme elle s’exprimait, cela la dépréciait. Néanmoins je crois qu’une certaine douceur que j’avais mise dans son approche, avait fait que nous en étions après cinq minutes d’entretien, quand même à une bonne entente, et là elle m’avoue avec en effet un rire de concession, qu’elle n’était pas là-dedans elle même tout à fait blanche, c’est-à-dire qu’elle avait quand même, elle, dit quelque chose au passage, et ce quelque chose elle me l’avoue plus facilement que ce qu’elle a entendu, ce qu’elle a dit c’est : « je viens de chez le charcutier ».

Naturellement je suis comme tout le monde, je tombe dans les mêmes fautes que vous, je veux dire que je fais tout ce que je vous dis de ne pas faire, je n’en ai pas moins tort, même si ça me réussit, une opinion vraie n’en reste pas moins purement et
 simplement une opinion, du point de vue de la science, c’est
 quelque chose qui a été développé par Spinoza. Si vous comprenez tant mieux, gardez-le pour vous, l’important n’est pas de comprendre, l’important est d’atteindre le vrai : si vous comprenez par hasard, même si vous comprenez, vous ne comprenez pas. Naturellement je comprends, ce qui prouve que nous avons tous en commun avec les délirants un petit quelque chose, c’est-à-dire que j’ai en moi, comme nous tous, ce qu’il y a de délirant dans l’homme normal. «Je viens de chez le charcutier », si on me dit qu’il y a quelque chose à comprendre, je peux tout aussi bien articuler qu’il y a là une référence au cochon, je n’ai pas dit cochon, j’ai dit porc, mais elle était bien d’accord et c’était ce qu’elle voulait que je comprenne, c’était peut-être ce qu’elle voulait que l’autre comprenne. Seulement c’est justement ce qu’il ne faut pas faire parce que ce à quoi il faut s’intéresser, c’est à savoir pourquoi elle voulait justement que l’autre comprenne cela, seulement pourquoi elle ne le lui disait pas clairement, pourquoi s’exprimait-elle par allusion ? C’est cela qui est l’important, et si je comprends ce n’est pas à cela que je m’arrêterai puisque j’aurais déjà compris. Voilà donc ce qui vous manifeste ce que c’est d’entrer dans le jeu du patient, que collaborer à sa résistance, car la résistance du patient c’est toujours la vôtre, et quand une résistance réussit c’est parce que vous êtes dedans jusqu’au cou, parce que vous comprenez. Vous comprenez, vous avez tort, car ce qu’il s’agit précisément de comprendre c’est pourquoi on donne quelque chose à comprendre. C’est à cela qu’il faut que nous arrivions, c’est là le point essentiel, c’est pourquoi elle a dit : « je viens de chez le charcutier » et non pas « cochon ».

Comprenez d’abord que vous avez là la chance unique de toucher du doigt ce que je n’ai pas eu la chance d’avoir dans beaucoup d’autres expériences dans l’examen des malades, et j’insistais sur le moment même — c’est à cela que j’ai limité mon commentaire car à ce moment-là le temps me manquait pour faire le développement de cet élément — je vous faisais remarquer qu’il s’agissait là d’une perle, et en effet je vous ai montré l’analogie très évidente avec cette découverte qui a consisté à s’apercevoir un jour que certains malades qui se plaignaient d’hallucinations auditives, faisaient manifestement des mouvements de gorge, des mouvements de lèvres, autrement dit que nous saisissions que c’étaient eux-mêmes qui les articulaient. Là c’est quelque chose qui n’est pas pareil, qui est analogue, c’est intéressant parce que c’est analogue, c’est encore plus intéressant parce que ce n’est pas pareil. Tâchez de voir et de vous intéresser un instant à ceci. Cette perle consiste en ce qu’elle nous dit, j’ai dit « je viens de chez le charcutier », et alors là elle nous lâche le coup, qu’a-t-il dit lui, il a dit « truie ». C’est la réponse comme on dit du berger à la bergère, fil, aiguille, mon âme, ma vie, c’est comme cela que ça se passe dans l’existence. Il faut nous arrêter un petit instant là-dessus. Le voilà bien content vous dites-vous c’est ce qu’il nous enseigne dans la parole, le sujet reçoit son message sous une forme inversée.

Détrompez-vous, ce n’est justement pas cela, il y a même une différence, je crois que c’est en y regardant de près que nous pourrons voir que le message dont il s’agit n’est pas tout à fait identique, bien loin de là, à la parole, tout au moins au sens où je vous l’articule comme cette forme de médiation par où le sujet reçoit son message de l’Autre sous une forme inversée. D’abord quel est ce personnage ? Nous avons dit que c’est un homme marié, l’amant d’une fille qui est elle-même très impliquée dans le délire dont le sujet est victime, de cette voisine, elle en est, non pas le centre mais le personnage fonda- mental. Ses rapports avec ces deux personnages sont ambigus ; assurément ce sont des personnages persécuteurs et hostiles, mais sous un mode qui n’est pas tellement revendiquant, comme ont pu s’en étonner ceux qui étaient présents à l’entretien, c’est plutôt la perplexité ; comment ces commères ont elles pu arriver à faire sans doute cette pétition afin d’amener les deux patientes à l’hôpital ? C’est là quelque chose qui caractérise plutôt les rapports de ce sujet avec l’extérieur, c’est une tendance à répéter le motif de l’intérêt universel qui leur est accordé, c’est là sans doute ce qui permet de comprendre les ébauches d’éléments érotomaniaques que nous saisissons dans l’observation, qui ne sont pas à proprement parler des érotomanies, mais c’était en effet des sentiments comme celui qu’on s’intéressait à elles.

Cette truie dont il s’agit, qu’est-ce que c’est ? C’est son message en effet, mais est-ce que ce n’est pas plutôt son propre message ? Si nous voyons en effet quelque chose qui s’est passé au départ de tout ce qui est dit, et le sentiment que la voisine poussait deux femmes isolées qui sont restées étroitement liées dans
 l’existence, qui n’ont pas pu se séparer lors du mariage de la plus
jeune, qui ont fui soudain une situation dramatique qui semblait être créée dans les relations conjugales de la plus jeune, qui est partie au maximum semble-t-il, de la peur d’après les certificats médicaux, devant des menaces de son mari qui ne voulait rien moins que de la couper en rondelles : nous avons là le sentiment que l’injure dont il s’agit — puisque le terme d’injure est vraiment là essentiel, il a toujours été mis en valeur dans la phénoménologie clinique de la paranoïa — s’accorde avec le procès de défense, voire d’expulsion auquel les deux patientes se sont senties commandées de procéder par rapport à la voisine, considérée comme primordialement envahissante, elle venait toujours frapper pendant qu’elles étaient à leur toilettes, ou au moment où elles commençaient quelque chose, pendant qu’elles étaient en train de dîner, de lire, c’était une personne essentiellement portée à l’intrusion et donc il s’agissait avant tout de l’écarter. Les choses n’ont commencé à devenir problématiques qu’à partir du moment où cette expulsion, ce refus, ce rejet de la patiente a pris force de plein exercice, au moment où elles l’ont vraiment vidée.

Est-ce donc quelque chose que nous allons voir plus ou moins sur le plan de la projection, d’un mécanisme de défense, que les patientes dont la vie intime s’est déroulée en dehors de l’élément masculin, qui a toujours fait de l’élément masculin un étranger avec lequel elles ne se sont jamais accordées, pour qui le monde est essentiellement féminin, et cette relation avec les personnes de leur sexe, est-ce là quelque chose du type d’une projection dans le besoin, dans la nécessité de rester elles- mêmes, de rester en couple, bref de quelque chose que nous sentons apparenté à cette fixation homosexuelle au sens le plus large du terme, en tant qu’il est la base de ce que nous a dit Freud, des relations sociales qui, dans un monde féminin isolé où vivent ces deux femmes, ont fait qu’elles se trouvent non pas dans la posture de recevoir leurs propres rapports de l’Autre, que de le dire à l’autre elles-mêmes. L’injure est-elle le mode de défense qui revient en quelque sorte par réflexion dans cette relation dont nous voyons combien il est compréhensible qu’elle s’étende à partir du moment où elle s’est établie à tous les autres, quels qu’ils soient en tant que tels ? Ceci bien entendu est concevable, et déjà laisse entendre que c’est bien de, non pas le message reçu sous une forme inversée, mais du propre message du sujet qu’il s’agit. Devons-nous là nous arrêter ? Non certes, il ne suffit pas, car ceci peut en effet nous faire comprendre qu’elle se sente entourée de sentiments hostiles, la question n’est pas là, la question est la suivante : « truie » a été entendu réellement, dans le réel, le personnage en question a dit : « truie ». C’est la réalité qui parle.

Qui est-ce qui parle? C’est bien le cas où nous saisissons que c’est dans ce terme que se pose la question, puisqu’il y a hallucination, c’est la réalité qui parle, ça fait partie des prémisses, nous avons posé la réalité comme ce qui est constitué par une sensation, une perception, il n’y a pas là-dessus d’ambiguïté, elle ne dit pas : « j’ai eu le sentiment qu’il me répondait truie », elle dit « j’ai dit, je viens de chez le charcutier, et il m’a dit truie ».

Ou bien nous nous contentons de nous dire : voilà, elle est hallucinée d’accord ; ou nous essayons — ce qui peut paraître une entreprise insensée, mais n’est-ce pas le rôle des psychanalystes, jusqu’à présent de s’être livrés à des entreprises insensées ? — nous essayons d’aller un petit peu plus loin, de voir ce ceci veut dire. Est-ce que d’abord la réalité dans la façon dont nous l’entendons, la réalité des objets, presque quelque chose de réel au sens vulgaire du mot, est-ce que c’est cela ? D’abord qui parle ? Est-ce que avant de nous demander qui parle, nous ne pouvons pas nous demander qui d’habitude parle dans la réalité pour nous ? Est-ce justement la réalité quand quelqu’un nous parle ? Je crois que l’intérêt des remarques que je vous ai faites la dernière fois sur l’autre et l’Autre, l’autre avec un petit
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