Patrice Boivin : L'écriture des tables Le Livre des tables de Victor Hugo: matériaux disponibles pour une édition critique, entre convictions et incertitudes





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Patrice Boivin : L'écriture des tables - Le Livre des tables de Victor Hugo: matériaux disponibles pour une édition critique, entre convictions et incertitudes


Communication au Groupe Hugo du 20 juin 2009.





Mon projet consiste à établir une Édition critique du Livre des Tables de Victor Hugo, élaboré à Jersey entre septembre 1853 et octobre 1855. Pour cela, je m’appuie sur deux manuscrits originaux conservés à la B.N.F., rue de Richelieu, dont l’un d’entre eux est inédit, et sur des procès-verbaux, conservés à la Maison de Victor Hugo, originaux également, dont certains, là aussi, n’ont jamais été étudiés. Ces deux types de matériaux, supports indispensables, posent d’emblée plusieurs problèmes. Avant de définir ceux-ci, il convient de situer le contexte précis de l’élaboration de ces cahiers en nous replaçant dans les premiers jours de septembre 1853. Une période qui, pour Hugo, va décider à la fois de nouvelles orientations littéraires comme d’un nouveau système de pensée, philosophique, métaphysique et religieux.

 

INTRODUCTION


     Entre le 11 septembre 1853 et le 8 octobre 1855, Victor Hugo, alors en exil à Jersey, se livre quasi quotidiennement à des séances spirites. Lors de celles-ci, il dialogue avec les esprits les plus illustres, Dante, Caïn, Shakespeare, Molière, Jésus, Platon, Eschyle, Galilée… et les formes les plus abstraites comme l’Ombre du Sépulcre, la Critique, le Drame ou la Mort. Au total, plus d’une centaine d’esprits viendront, par leurs révélations, conforter Hugo dans les intuitions poétiques, philosophiques, religieuses et métaphysiques qui sont les siennes. Ces entretiens sont scrupuleusement notés par les participants qui assistent aux séances des tables. Madame Victor Hugo, Adèle Hugo, Auguste Vacquerie et Victor Hugo en particulier, prennent note, à tour de rôle ou en même temps, sur leurs cahiers personnels ou sur des feuillets libres qui constitueront autant de procès-verbaux, du déroulement des séances et du contenu de celles-ci. La richesse des révélations de la Table, la somptuosité de leur forme et la profondeur insoupçonnable de leur contenu ne devaient pas tomber dans l’oubli mais servir à éclairer le siècle et à nourrir la production hugolienne. Le contenu des révélations s’avérera, en effet, une source directe d’influence des cinquième et sixième livres des Contemplations surtout,  mais aussi de certaines pièces de vers de l’Année terrible, de la Fin de Satan, des Quatre Vents de l’Esprit, de La Légende des siècles, de Dieu ou encore de Toute la lyre.

      Il va alors être question d’élaborer le Livre des Tables et de poser la question de sa publication éventuelle. De poser la question et non de se poser la question. Les révélations faites au cours des séances spirites appartiennent en effet à la Table elle-même. Son droit de propriété intellectuelle est évident et c’est à elle de décider si ses interventions, ses visites et les révélations qu’elle fait doivent être publiées.

 

GENÈSE D’UNE ŒUVRE


En septembre 1853, cela fait désormais treize mois que Victor Hugo est exilé à Jersey. Le 5 août 1852, Hugo débarquait en effet dans l’île anglo-normande en compagnie de Charles Hugo où les accueillaient Madame Hugo, Adèle et Auguste Vacquerie, arrivés eux, le 31 juillet. François-Victor restait à Paris, au désespoir de Hugo, et malgré ses commandements, toujours accroché aux bras de sa maîtresse, Anaïs Liévenne.

Installée jusque-là à l’hôtel de La Pomme d’or, la famille Hugo loge à partir du 16 août à Marine-Terrace. Juliette Drouet avait suivi Hugo dès le 6 août. Résidant d’abord à l’Auberge du commerce à Saint-Hélier, puis à Nelson Hall le 11 août, elle prit le 6 février 1853 un appartement meublé avec vue sur mer et sur la fenêtre de la chambre de Victor Hugo.

À partir du mardi 6 septembre 1853, les jours et les nuits de Hugo vont vite prendre un tour nouveau. Delphine de Girardin débarque en effet au petit matin au port de Saint-Hélier.

À peine arrivée à Marine-Terrace, Delphine de Girardin commenta les séances de tables tournantes auxquelles elle s’était déjà livrée. Hugo fut immédiatement intéressé. Les Châtiments étaient achevés et il n’était pas encore plongé dans la composition de grands poèmes.

« À vrai dire, note Jean Gaudon[1], il est difficile de déterminer si les Tables ont pour effet de combler un vide ou de le créer, si la fréquentation des esprits diminue la propension de Hugo au vertige, ou si, au contraire, elle l’aiguise. »

Delphine de Girardin va très vite initier Hugo et les siens à cette « science nouvelle » venue des États-Unis.

Hugo n’ignorait pas que le spiritisme venait d’agiter le continent nord-américain, notamment à travers l’expérience des sœurs Fox qui affirmaient correspondre avec les esprits par un code de claquement de doigts.

 La pratique du spiritisme au XIXe siècle constitue presque le prolongement des salons littéraires mais ce sont désormais les « esprits » qui parlent au cours des séances des tables tournantes. La formule, usuelle à l’époque, est toutefois impropre. Les tables ne tournent pas. Elles se meuvent, s’agitent, se soulèvent, frappent le sol, répondent et parlent mais ne tournent pas vraiment sur elles-mêmes.

Dès le 6 septembre, Delphine de Girardin essaya de faire bouger une table de la salle à manger de Marine-Terrace. Auguste Vacquerie, dans Les Miettes de l’histoire, décrit de manière très précise le déroulement de cette première tentative. Celle-ci est rapportée de manière similaire dans un ensemble de notes inédites de la main de Paul Meurice[2] :

Était-ce sa mort prochaine qui l’avait tournée vers la vie extra-terrestre ? Elle était très préoccupée des tables parlantes. Son premier mot fut si j’y croyais. Elle y croyait fermement, quant à elle, et passait ses soirées à évoquer les morts. Sa préoccupation se reflétait, à son insu, jusque dans son travail : le sujet de la Joie fait peur, n’est-ce pas un mort qui revient ? Elle voulait absolument qu’on crût avec elle, et, le jour même de son arrivée, on eut de la peine à lui faire attendre la fin du dîner, elle se leva dès le dessert et entraîna un des convives dans le parlour[3] où ils tournèrent une table, qui resta muette.[4]

Madame de Girardin rejeta la faute sur la table dont la forme carrée contrariait le fluide. Dès le lendemain, elle se rendit dans un magasin de jouets pour enfants de Saint-Hélier, une sorte de bazar où l’on pouvait tout trouver et en rapporta une table ronde à trois pieds.

Le soir venu, l’expérience fut renouvelée en appliquant le protocole d’usage. Il fallait former une chaîne de doigts, hommes et femmes alternés, poser une seule question précise à la fois et attendre la réponse sous  la forme de coups frappés. On utilisait alors un code pour décrypter la réponse. Un coup pour un oui, deux coups pour un non, et un nombre de  coups correspondant à la place des lettres dans l’alphabet : un coup pour A, deux coups pour B, huit coups pour H, etc. On pouvait aussi se servir d’une tige que l’on déplaçait sur un alphabet, l’esprit s’arrêtant sur la bonne lettre et frappant un coup. Mais cette formule ne fut pas utilisée à Jersey, les esprits l’ayant rejetée expressément.

La table resta cependant muette. Les soirs suivants, les séances demeurèrent également infructueuses :

Ces insuccès répétés ne l’ébranlèrent  pas ; elle resta calme, confiante, souriante, indulgente à l’incrédulité ; l’avant-veille de son départ, elle nous pria de lui accorder pour son adieu une dernière tentative.[5]

L’avant-veille de son départ donc, le dimanche soir, 11 septembre 1853,[6] après le dîner, soit dix ans et sept jours exactement après la mort de Léopoldine, dix convives sont présents à Marine-Terrace : Delphine de Girardin, Madame Hugo, Victor Hugo, Charles Hugo, François-Victor Hugo, Adèle Hugo, Le Général Le Flô et son épouse, le comte Henri de Tréveneuc, ami du général, et Auguste Vacquerie. Ce sera ce dernier qui tiendra souvent, en même temps que Hugo, les procès-verbaux minutieux des séances.  

C’est encore Auguste Vacquerie qui décrira ensuite scrupuleusement, mais a posteriori, cette nuit du 11 septembre, confirmée par les notes de Hugo, d’Adèle et de Paul Meurice :

Je n’avais pas assisté aux tentatives précédentes : je ne croyais pas au phénomène, et je ne voulais pas y croire. Je ne suis pas de ceux qui font mauvais visage aux nouveautés, mais celle-là prenait mal son temps et détournait Paris de pensées que je trouvais plus urgentes.[7]

Auguste Vacquerie tout comme Hugo juge qu’il s’agit là d’une activité politiquement dangereuse. Le gouvernement de Badinguet avait trop intérêt à encourager les diversions, cette religion aux pratiques accaparantes pouvait facilement devenir un « opium des âmes faibles ».[8]

Vacquerie reste tout d’abord simple témoin, vingt minutes s’écoulent sans que rien ne se passe. Puis le bois de la table craque légèrement. Ce craquement se répète et « une des griffes du pied se  souleva ».  Vacquerie est persuadé que le craquement « pouvait être l’effet d’une pression involontaire des mains fatiguées » sur le plateau de la table et décide de passer au rôle d’acteur, il se met à la table avec Madame de Girardin. Le mode de traduction des inflexions de la table lui échappe et les réponses à ses questions le renforcent dans sa perplexité. « Bien des impossibles étaient croyables avant celui-là ; mais j’étais déterminé à douter jusqu’à l’injure. » Quelques instants plus tard cependant, la table tressaille et l’esprit rationnel d’Auguste Vacquerie va s’ouvrir à de nouvelles expériences, toutes plus bouleversantes les unes que les autres :

Madame de Girardin dit : – Y a-t-il quelqu’un ? S’il y a quelqu’un et qu’il veuille nous parler, qu’il frappe un coup. La griffe retomba avec un bruit sec. – Il y a quelqu’un ! s’écria Madame de Girardin ; faites vos questions.  On fit des questions, et la table répondit. 

Elle répondit tout d’abord à quelques questions « puériles » selon le mot de Delphine de Girardin puis Auguste Vacquerie quitte celle-ci et le Général Le Flô le remplace aux côtés de Charles. On interroge alors la table sur son identité.

- Fille.

Le Général Le Flô ne pensait pas à sa fille, Auguste Vacquerie ajoute aussitôt : « A qui est-ce que je pense ? »

- Morte.

Tout le monde pense à la fille que Victor Hugo, qui n’est pas encore intervenu, a perdue.

Madame de Girardin demande :

- Qui es-tu ?

- Ame soror.

Plusieurs personnes avaient le triste point commun d’avoir perdu une fille : Le Général le Flô et sa femme, Delphine de Girardin, la famille Hugo. La Table avait-elle dit soror en latin pour dire qu’elle était sœur d’un homme ?

- De qui es-tu la sœur ? demande le Général Le Flô.

- Doute.

- Ton pays ?

-  France.

- Ta ville ?

Pas de réponse.

« Nous sentons tous la présence de la morte, note Vacquerie, tout le monde pleure. »

Victor Hugo intervient alors pour la première fois et demande :

- Es-tu heureuse ?

- Oui.

- Où es-tu ?

- Lumière.

- Que faut-il pour aller à toi ?

- Aimer.

À partir de ce moment, les neuf participants sont de plus en plus émus. La Table, comme se sentant comprise, n’hésite plus et répond immédiatement. Madame de Girardin demande : « Qui t’envoie ? »

- Bon Dieu.

Madame de Girardin invite la Table à parler d’elle-même :

- As-tu quelque chose à nous dire ?

- Oui.

- Quoi ?

- Souffrez pour l’autre monde.

- Vois-tu la souffrance de ceux qui t’aiment ? demande, bouleversé, Victor Hugo.

- Oui.

- Souffriront-ils longtemps ? interroge Madame de Girardin.

- Non.

- Rentreront-ils bientôt en France ?

La Table ne répond pas.

Victor Hugo intervient à nouveau et conduit jusqu’à la fin les questions :  

- Es-tu contente quand ils mêlent ton nom à la prière ?

- Oui.

- Es-tu toujours auprès d’eux ? Veilles-tu sur eux ?

- Oui.

- Dépend-il d’eux de te faire revenir ?

- Non.

- Mais reviendras-tu ?

- Oui.

- Bientôt ?

- Oui.[9]

Le procès-verbal porte en note finale : « Clos à une heure du matin. » Il convient cependant de préciser que ce procès-verbal fut établi a posteriori. Aucune prise de notes n’eut lieu lors de cette séance. Celle-ci fut relatée plus tard par Auguste Vacquerie et Adèle Hugo, respectivement dans Les Miettes de l’histoire et le Journal de l’exil.

Hugo confiera plus tard à Vacquerie son premier sentiment :

Il y a un esprit dans la table, cela est hors de doute. Maintenant, est-ce un esprit indépendant de l’homme, ou est-ce la somme d’esprit des présents qui s’introduit dans le bois ? Est-ce un tiers, ou encore nous-mêmes multipliés par l’émotion ? Qu’importe. Le résultat est immense. Morale, littérature, création, tout abonde en phrases dont une ferait la gloire d’un génie. Les tables sont-elles tout simplement la serre chaude de l’inspiration, un moyen de dégager plus vite et mieux la production du cerveau ? Mais si c’est nous-mêmes plus forts et plus hauts qui nous parlons, comment expliquer les contradictions que les tables donnent parfois à nos croyances ?[10]

Qu’importe en effet. Les procès-verbaux des séances spirites ont donné naissance à des œuvres inédites. Littéraires avant tout. Et c’est peut-être tout ce qui nous préoccupe vraiment.

À compter de ce jour et pendant plus de deux années, Victor Hugo, et les  siens, vont se jeter, corps et âme, dans cette quête du grand tout que poursuit Hugo depuis si longtemps.

Claude Roy, dans une préface à La Légende des siècles,[11] note que Hugo a été consacré par Dieu comme le fondateur d’une nouvelle église. Le parcours du poète est en effet marqué par « l’élection par le malheur », c'est-à-dire le deuil et l’exil, et par « l’annonciation par la visitation », c'est-à-dire les tables parlantes.

 Quasi quotidiennement, la table de Marine-Terrace livrera ses secrets, dévoilera des mystères, unira Hugo à La Mort, Jésus, Caïn, Dante, Shakespeare…

Ainsi, l’expérience des séances spirites auxquelles va se livrer Hugo à Jersey, va permettre de le rapprocher chaque jour davantage de cet océan d’en haut, de l’immatérialité du ciel, de l’au-delà et de Dieu. L’exil de Hugo va ainsi devenir métaphysique avant tout.

 
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