La perception des objets quotidiens





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École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS) Année 2010
THÈSE de doctorat
en esthétique
présentée par Agnès LEVITTE
LA PERCEPTION DES OBJETS QUOTIDIENS

DANS L’ESPACE URBAIN

sous la direction de Jean-Marie Schaeffer, Directeur de recherche au CNRS, directeur d’étude à l’EHESS et directeur du CRAL
Présentée et soutenue publiquement le : mardi 5 octobre 2010
devant un jury composé de :

RAPPORTEURS

  • Jean-François AUGOYARD, directeur de recherche honoraire CNRS, fondateur du Centre de Recherche sur l’espace sonore et l’environnement urbain et du laboratoire « Ambiances architecturales et urbaines » UMR 1563 CNRS/Culture ;

  • Jacques MORIZOT, professeur de philosophie, directeur du Département de Philosophie, Université de Provence (Aix-Marseille 1).

MEMBRES DU JURY

  • Pierre JACOB, directeur de recherche au CNRS ;

  • Yo KAMINAGAI, Responsable de l'unité Conception et Identité des Espaces, département des Espaces et du Patrimoine à la RATP.



Laboratoire du Centre de Recherche sur les Arts et le Langage (CRAL) EHESS/CNRS

96 boulevard Raspail 75006 Paris

Résumé

Qu’est-ce qui se cache derrière un regard ? Quels sont les réseaux neuronaux et les systèmes visuels en action ? La thèse débute par l’étude physiologique des processus de la vision ainsi que des procédés de la mémoire, de l’apprentissage et de la conscience, qu’elle soit implicite ou explicite. Le rôle du corps et du mouvement est l’objet d’une attention spécifique. À l’aide de la phénoménologie, la personne, en tant qu’être pensant et ressentant des émotions, est ensuite mise au centre de la recherche, en relation avec l’appréciation ressentie. Le concept d’esthétique de l’ordinaire est approfondi. Il est alors question de l’objet lui-même, de son appréhension visuelle dans le mouvement, et de son rôle dans la structuration du regard et de la personnalité. Une rapide histoire du design et des théories de conception en rapport avec la perception permet de compléter la première partie de l’étude qui se termine par les notions d’environnement, de design urbain et de « perception située ». Tout au long de la thèse, l’individu comme l’objet sont étudiés en lien étroit avec la perception d’exemples de mobiliers urbains perçus dans les rues de Paris.

Tous les concepts décrits initialement sont mis en écho aux expressions libres de quatorze piétons ordinaires dont les promenades commentées ont été enregistrées dans un quartier populaire de Paris - dont trois avec oculomètre portable. Les discours et les regards ont été observés et analysés à l’aide d’une quadruple grille, pour proposer un modèle destiné à enrichir les projets et les réalisations de designers industriels, chez lesquels on aimerait un authentique engagement responsable.

Mots clés :

Ambiance design, espace urbain, mobilier urbain, oculomètre, perception, phénoménologie, promenade commentée, sciences cognitives.

Perception of everyday objects in the urban environment

Abstract

What is hidden behind a glance ? Which neuronal networks and what visual systems are at work ? The thesis begins with physiological research on visual process as well as some developments on memory, learning and consciousness, be it implicit or explicit. Special attention is given to the link between body movements and perception. With the help of Phenomenology, the second part is dedicated to the study of the self - the thinking, feeling and appreciating self. This leads to the concept of the Aesthetics of everyday products. The third chapter analyses the object, the way it is seen by a moving body and how it can structure both one’s glance and one’s personality. A quick history of industrial design and various theories on perception guides to questions about environment, urban design and situated perception. All along, examples of street furniture that can be seen in Paris are described.

All these concepts are then put in parallel with the comments freely expressed by 14 pedestrians who strolled a specific district of Paris. Three of them were wearing an eye-tracker machine. Their comments and gaze were observed then analysed with the help of a quadruple grid. The conclusion of the thesis is a proposal of a model for enriching the brief and the project development stages of design projects. These results are aimed at industrial designers whom we hope have a real commitment to responsible design.

Keywords

Ambiance, industrial design, street furniture, urban space, perception, phenomenology, cognitive science, commented promenade.

Remerciements

Tous mes remerciements s’adressent d’abord à Jean-Marie Schaeffer qui m’accepta en tant que doctorante malgré un parcours peu conventionnel. Je le remercie pour la confiance qu’il m’a accordée et son soutien exigeant et enrichissant. Ses remarques et son séminaire m’ont souvent orientée vers des pistes nouvelles qui s’avérèrent toujours fructueuses.

Merci à Roger Tallon qui, au cours de longs entretiens, s’est livré sur son métier et ses engagements. Ses paroles résonnent encore en moi et m’ont portée tout au long de ce travail. Merci aussi à Dominique Pierzo qui fut l’instigateur de cette rencontre essentielle.

Mes remerciements vont à tous ceux qui m’ont encouragée et soutenue tout au long de cette recherche et particulièrement : Francine Markovits, José Ferreira, Alain Milon qui m’a mise sur le chemin de la lecture des textes philosophiques, le réseau des Ateliers de la Recherche en Design, ainsi que les doctorants du CRAL et du séminaire de Jean-Marie Schaeffer. Mes remerciements vont également aux quatorze promeneurs qui ont nourri mes questionnements et dirigé mes conclusions. Et à Aude Planterose, de l’agence Patrick Jouin, qui s’est donné beaucoup de mal pour organiser l’entretien avec Jean-Baptiste Auvray. Merci aussi à lui qui m’a accordé un long temps d’échange passionnant. De vifs remerciements pour Marie-Christine Vouloir et Jacqueline Nivard qui m’ont épaulée en informatique et dans l’utilisation des logiciels.

Merci à mes amis qui ont accepté mes silences et mes absences sans jamais faillir dans leur présence.

Je ne peux omettre de souligner l’apport financier du CRAL et du CNRS, traité si efficacement et avec tant de gentillesse par Jamila Meliani. J’ai pu, grâce à ce soutien, présenter mes recherches à différents colloques en France, et participer à d’autres, notamment le premier colloque « Ambiances » organisé par le CRESSON en Septembre 2008 à Grenoble. Merci à l’EHESS qui a financé ma présence au colloque de la European Academy of Design d’Izmir en 2006.

Cette thèse a également bénéficié d’un partenariat avec le laboratoire LUTIN du CNRS, dont le directeur Charles Tijus n’a pas hésité à nous prêter un oculomètre qui fut manipulé avec dextérité par Ivan Bigorgne. Je les remercie tous les deux chaleureusement.

Un remerciement tout particulier à Josiane Chantôme et à Ursula Levitte-Foret qui ont eu la patience et l’attention requises pour relire et corriger les manuscrits.

Table des matières

LA PERCEPTION DES OBJETS QUOTIDIENS 1

DANS L’ESPACE URBAIN 1

sous la direction de Jean-Marie Schaeffer, Directeur de recherche au CNRS, directeur d’étude à l’EHESS et directeur du CRAL 1

Laboratoire du Centre de Recherche sur les Arts et le Langage (CRAL) EHESS/CNRS 1

96 boulevard Raspail 75006 Paris 1

1

Résumé 1

Qu’est-ce qui se cache derrière un regard ? Quels sont les réseaux neuronaux et les systèmes visuels en action ? La thèse débute par l’étude physiologique des processus de la vision ainsi que des procédés de la mémoire, de l’apprentissage et de la conscience, qu’elle soit implicite ou explicite. Le rôle du corps et du mouvement est l’objet d’une attention spécifique. À l’aide de la phénoménologie, la personne, en tant qu’être pensant et ressentant des émotions, est ensuite mise au centre de la recherche, en relation avec l’appréciation ressentie. Le concept d’esthétique de l’ordinaire est approfondi. Il est alors question de l’objet lui-même, de son appréhension visuelle dans le mouvement, et de son rôle dans la structuration du regard et de la personnalité. Une rapide histoire du design et des théories de conception en rapport avec la perception permet de compléter la première partie de l’étude qui se termine par les notions d’environnement, de design urbain et de « perception située ». Tout au long de la thèse, l’individu comme l’objet sont étudiés en lien étroit avec la perception d’exemples de mobiliers urbains perçus dans les rues de Paris. 1

Tous les concepts décrits initialement sont mis en écho aux expressions libres de quatorze piétons ordinaires dont les promenades commentées ont été enregistrées dans un quartier populaire de Paris - dont trois avec oculomètre portable. Les discours et les regards ont été observés et analysés à l’aide d’une quadruple grille, pour proposer un modèle destiné à enrichir les projets et les réalisations de designers industriels, chez lesquels on aimerait un authentique engagement responsable. 1

Mots clés : 1

Ambiance design, espace urbain, mobilier urbain, oculomètre, perception, phénoménologie, promenade commentée, sciences cognitives. 1

Abstract 1

What is hidden behind a glance ? Which neuronal networks and what visual systems are at work ? The thesis begins with physiological research on visual process as well as some developments on memory, learning and consciousness, be it implicit or explicit. Special attention is given to the link between body movements and perception. With the help of Phenomenology, the second part is dedicated to the study of the self - the thinking, feeling and appreciating self. This leads to the concept of the Aesthetics of everyday products. The third chapter analyses the object, the way it is seen by a moving body and how it can structure both one’s glance and one’s personality. A quick history of industrial design and various theories on perception guides to questions about environment, urban design and situated perception. All along, examples of street furniture that can be seen in Paris are described. 1

___________________________________________________________________________ 1

Agnès LEVITTE La perception des objets quotidiens dans l’espace urbain page 935 1

All these concepts are then put in parallel with the comments freely expressed by 14 pedestrians who strolled a specific district of Paris. Three of them were wearing an eye-tracker machine. Their comments and gaze were observed then analysed with the help of a quadruple grid. The conclusion of the thesis is a proposal of a model for enriching the brief and the project development stages of design projects. These results are aimed at industrial designers whom we hope have a real commitment to responsible design. 2

Keywords 2

Ambiance, industrial design, street furniture, urban space, perception, phenomenology, cognitive science, commented promenade. 2

Remerciements 3

Tous mes remerciements s’adressent d’abord à Jean-Marie Schaeffer qui m’accepta en tant que doctorante malgré un parcours peu conventionnel. Je le remercie pour la confiance qu’il m’a accordée et son soutien exigeant et enrichissant. Ses remarques et son séminaire m’ont souvent orientée vers des pistes nouvelles qui s’avérèrent toujours fructueuses. 3

Merci à Roger Tallon qui, au cours de longs entretiens, s’est livré sur son métier et ses engagements. Ses paroles résonnent encore en moi et m’ont portée tout au long de ce travail. Merci aussi à Dominique Pierzo qui fut l’instigateur de cette rencontre essentielle. 3

Mes remerciements vont à tous ceux qui m’ont encouragée et soutenue tout au long de cette recherche et particulièrement : Francine Markovits, José Ferreira, Alain Milon qui m’a mise sur le chemin de la lecture des textes philosophiques, le réseau des Ateliers de la Recherche en Design, ainsi que les doctorants du CRAL et du séminaire de Jean-Marie Schaeffer. Mes remerciements vont également aux quatorze promeneurs qui ont nourri mes questionnements et dirigé mes conclusions. Et à Aude Planterose, de l’agence Patrick Jouin, qui s’est donné beaucoup de mal pour organiser l’entretien avec Jean-Baptiste Auvray. Merci aussi à lui qui m’a accordé un long temps d’échange passionnant. De vifs remerciements pour Marie-Christine Vouloir et Jacqueline Nivard qui m’ont épaulée en informatique et dans l’utilisation des logiciels. 3

Merci à mes amis qui ont accepté mes silences et mes absences sans jamais faillir dans leur présence. 3

Je ne peux omettre de souligner l’apport financier du CRAL et du CNRS, traité si efficacement et avec tant de gentillesse par Jamila Meliani. J’ai pu, grâce à ce soutien, présenter mes recherches à différents colloques en France, et participer à d’autres, notamment le premier colloque « Ambiances » organisé par le CRESSON en Septembre 2008 à Grenoble. Merci à l’EHESS qui a financé ma présence au colloque de la European Academy of Design d’Izmir en 2006. 3

Cette thèse a également bénéficié d’un partenariat avec le laboratoire LUTIN du CNRS, dont le directeur Charles Tijus n’a pas hésité à nous prêter un oculomètre qui fut manipulé avec dextérité par Ivan Bigorgne. Je les remercie tous les deux chaleureusement. 3

Un remerciement tout particulier à Josiane Chantôme et à Ursula Levitte-Foret qui ont eu la patience et l’attention requises pour relire et corriger les manuscrits. 3

Table des matières 4

Table des annexes 556

Essai de classification du mobilier urbain parisien 556

Convention avec l’Unité Mixte de Services UMS CNRS 2809 LUTIN 556

Un aparté sur rayures et verticalité 556

Fiches d’analyse des promenades, pour exemple 556

Espace ouvert/espace fermé 556

Mouvement du corps 556

Usage 556

Jugement esthétique et regard « forcé » 556

Regard 556

Transcription des 14 promenades par ordre alphabétique d’initiales 556

LA PERCEPTION DES OBJETS QUOTIDIENS 557

DANS L’ESPACE URBAIN 557

Introduction 557

Le regard est si familier pour celui dont la vue est normale que nul ne le questionne. L’œil se pose ici ou là, partout. Il glane des informations, recueille des sensations, enseigne des usages et structure notre mode d’être au monde. Parfois la conscience est active, très souvent elle s’efface implicitement dans le flot des idées, des scènes visuelles, des autres activités en cours. Comment fonctionne ce regard ? Pourquoi s’arrête-t-il sur telle chose ou ignore-t-il telle autre ? Qu’est donc le regard porté sur l’objet usuel qui, avant d’apparaître dans notre environnement quotidien, fut au coeur d’une longue démarche de conception ? 557

J’ai eu la chance d’appréhender de manière concrète les métiers de conception de produits, pour avoir longtemps accompagné les designers industriels en tant que consultante, puis en tant que directrice de l’école de design industriel de Nantes Atlantique, en participant à la formation initiale de futurs designers. J’ai découvert les outils et les grandes idées qui sous-tendent les étapes de la création de produits nouveaux. J’ai pu aussi étudier les méthodes pratiquées pour l’évaluation, par les consommateurs ou les acheteurs, des produits mis sur le marché. J’ai ainsi constaté, au cours d’une carrière professionnelle, que la manière dont les objets sont perçus et compris est rarement étudiée en profondeur. On se contente souvent d’études rapides sur la consommation, sans chercher à établir de liens précis entre les intentions conceptuelles, les solutions visuelles et esthétiques, et la réaction de celui qui les acquiert et/ou les utilise. Les corrélations entre la perception et la compréhension, entre celui qui voit, son identité personnelle et la chose vue, ne sont pas un vrai sujet de questionnement pour les designers. 557

Au moment où l’on sent que les valeurs qui ont construit notre personnalité, nos goûts et nos plaisirs sont en train de vaciller et de disparaître sous l’emprise de nouvelles technologies et de croyances prégnantes en une économie et en des éthiques que l’on juge peu louables, on est en droit de ressentir une envie forte de comprendre les racines qui ont présidé à nos expériences personnelles et à notre vie professionnelle, comme à nos plaisirs esthétiques et culturels. 558

Tels furent les points de départ de cette thèse. 558

La notion de perception soulève des questions fondamentales sur l’être humain, la conscience, la connaissance et l’esthétique. Le présent travail n’a pas la prétention d’apporter des idées novatrices en la matière. Il recense davantage les principales interrogations qui permettent d’éclairer notre questionnement initial sur la perception des objets quotidiens, lors de la vie de tous les jours par des gens ordinaires. Il a fallu opérer un choix parmi les différentes pistes et réponses explorées, afin de retenir les plus pertinentes pour le domaine du design, celles qui correspondaient à nos points de vue et à des intuitions profondes. 558

Les neurosciences ont récemment fait des progrès considérables dans la connaissance du cerveau humain. Elles permettent de comprendre des réactions et des comportements pour lesquelles aucune explication n’était encore probante. À l’aide d’expériences utilisant des méthodes d’imagerie cérébrale, comme l’IRM fonctionnelle et les électro-encéphalogrammes, certains états mentaux, qu’ils soient implicites ou explicites, peuvent désormais être décrits en termes physiques. Ils apportent des preuves tangibles de réactions et de circuits neuronaux produits dans le cerveau, même si les multiples niveaux d’organisation n’ont pas encore pu être tous reliés les uns aux autres, et que de nombreuses synthèses restent encore à faire. L’observation et l’étude de patients lésés complètent et confirment souvent ces études. La lecture de nombreux articles et l’écoute de conférences et de séminaires, décrivant ces circuits neuronaux et les réactions du cerveau aux expériences les plus innovantes et créatives pour éclairer de telles hypothèses, n’est pas une fin en soi. Ce n’est pas non plus l’occasion de s’emparer de quelques idées de passage et de les étayer à l’aide de conclusions hâtives, ce que l’on pourrait me reprocher. Au contraire, n’ayant pas trouvé toutes les réponses pragmatiques dans la philosophie dite classique, ces lectures et analyses m’ont permis de confronter mes questions sur la perception à celles des scientifiques et des chercheurs en neurosciences et en sciences cognitives. Les hypothèses et propositions de ces spécialistes sont souvent des pistes de réflexion et de questionnement qui m’ont orientée afin de mieux poser une question, ou de comprendre des réactions de sujets interrogés, dont les comportements étaient difficilement compréhensibles. J’en ai tiré un grand profit en parallèle à la tradition classique de la philosophie et de la phénoménologie pour cadrer mon propos et tenter de décrypter ce qui est vu par l’homme ordinaire, tout autant que la manière dont cela est vu et les raisons qui l’expliquent. 558

La recherche sur les objets conçus par les designers est balbutiante en France. Le design industriel n’est pas une discipline académique. Seuls les « arts appliqués » sont enseignés dans les universités et peuvent aboutir à des doctorats sur des sujets de méthodologie et de démarches professionnelles. Les écoles qui forment aux métiers de conception liés à l’industrie ont des statuts très variés et des tutelles différentes : ministère de l’Industrie, ministère de l’Éducation Nationale, ministère de la Culture, Chambres de Commerce et d’Industrie. De nombreuses formations dépendent du domaine privé. Ces statuts ne facilitent pas la cohésion de la recherche à un niveau doctoral. D’autres abordent la question du point de vue du management ou de l’économie, et présentent leurs recherches dans les départements correspondants. Aborder le design comme nous avons voulu le faire, en s’appuyant sur les sciences sociales, semble demeurer chose rare. Les Ateliers de la Recherche en Design ont fédéré pendant quatre années tous les chercheurs autour de ce thème, quelle que soit leur origine disciplinaire. Les six rencontres organisées ont été fructueuses et enrichissantes. Elles m’ont permis de présenter mes travaux régulièrement. Elles ont aussi prouvé que le travail reste vaste devant nous pour faire avancer la réflexion et pouvoir égaler ce qui se passe dans d’autres pays, européens, américains et asiatiques. 559

Étant issue du monde professionnel, c’est sur lui que je souhaitais m’appuyer, et vers lui que je voulais revenir avec des propositions pragmatiques. Il a donc fallu trouver un domaine d’étude qui corresponde à tous ces questionnements. Celui de la rue et du mobilier urbain s’est imposé petit à petit. Ce fut l’occasion d’un retour à des premiers travaux réalisés dans le cadre du poste que j’occupai au Centre de Création Industrielle du Musée des Arts Décoratifs de Paris dès 1971. La petite équipe, constituée alors autour du Secrétaire Général François Barré, interrogeait la qualité de l’espace urbain et le regroupement possible des services offerts dans la rue. Il y eut deux aboutissements à ces problématiques. Le premier fut un concours international de mobilier urbain pour la « Conception et la Réalisation d’une Unité de Services » en 1971. Le second fut la publication du Premier Index International de Mobilier Urbain, publié en 1972 par le Centre de Création Industrielle. J’ai eu la grande chance de participer activement à l’un et à l’autre. Ce fut le premier emploi d’une jeune licenciée en histoire de l’art, qui découvrait avec naïveté et passion le design industriel et ses applications. C’est ainsi que le domaine de la rue revint hanter nos questionnements, quelques décennies plus tard. Nous l’avons abordé ici de manière fort différente, avec un œil enrichi par des savoirs et des engagements qui avaient eu le temps de mûrir au fil des années. 559

Une fois le thème trouvé, il fallait l’appliquer à l’étude en cours. Comment cerner la perception ordinaire des objets placés dans la rue ? Que voit-on lors de la marche ? Que ressent-on ? Beaucoup de questions, trop de questions peut-être, mais des réponses et des validations, sans aucun doute. Mon interrogation fondamentale est précise : peut-on apprendre par le regard ? Elle sous-tend l’étude dans son ensemble. Si la réponse est affirmative, comment apprend-on ? Quelles sont les clés qui permettent un bon apprentissage par le regard ? J’ai décidé de ne retenir que les aspects pertinents pour les designers industriels et la perception quotidienne dans un espace encombré et mouvant, comme cela se produit dans les rues de Paris. D’autre part, je ne souhaitais pas réduire le design à son seul aspect esthétique, comme je m’en explique. Il fallait trouver une méthode pragmatique qui englobe l’ensemble de la situation. C’est ce que décrit cette étude. 560

Mais il ne s’agit pas d’un travail sur le mobilier urbain, son histoire et sa conception. Il s’agit plus précisément d’une recherche sur la perception des objets quotidiens qui s’appuie sur l’environnement urbain. Étudier comment le mobilier urbain est perçu, c’est le remettre là où il est vu, dans la rue bruyante et animée. C’est aussi, intégrer la marche et le mouvement du corps qui modifient et enrichissent la vision. Enfin, l’étude de la perception implique l’être qui regarde. Le piéton parisien offre une vaste typologie de ce personnage percevant. La rue et le mobilier urbain sont donc ici un prétexte pour une étude approfondie. Se contenter de l’objet regardé pour décider qu’il est beau est l’antithèse de notre démarche. Nous pensons que l’étude de la perception de tout objet doit être abordée dans cette globalité. Par ces questions, je tente de détecter les outils et les méthodes qui pourraient enrichir la palette du designer, en lui permettant de comprendre plus précisément la manière dont les objets sont perçus dans la vie courante et lors de la marche. 560

Dans la première partie, ainsi, je m’attache à la vision proprement dite, dans ses dimensions physiologiques et neurologiques. Après les principales définitions et descriptions, je m’arrête sur les aspects pragmatiques de la perception. Ce sont les analyses dites « à la troisième personne », le point de vue scientifique décrit et analysé à l’aide des différentes méthodes et outils disponibles. Mais je n’ai pas voulu mettre de côté le point de vue de « la première personne ». En effet, il n’est pas possible de négliger le sensible tel qu’il est vécu et rapporté au quotidien. Ce sensible guide le chercheur vers l’appréciation dans la perception. Ce qui permet d’aborder l’aspect esthétique. Tels sont les sujets traités dans la deuxième partie. La troisième partie est dédiée à l’objet et à son environnement. Après avoir étudié comment le design industriel s’est approprié les problématiques de la perception, j’aborde la question du produit, et spécifiquement du mobilier urbain et de sa perception pendant la marche. Je le situe alors dans l’espace public et urbain pour définir un nouveau métier à inventer. 561

Ces trois parties initiales aboutissent aux enquêtes sur lesquelles nous ne dévoilons rien encore. Le lecteur les découvrira petit à petit. Après avoir expliqué les raisons de la méthodologie et des choix, je propose une analyse du commentaire et du regard en quatre niveaux : de la terminologie à la manière de voir, puis aux séquences de la perception en train de se faire. Ces analyses sont un aller-retour entre la parole rapportée à la première personne, et l’analyse avec le recul « à la troisième personne », en écho aux conclusions des premières parties de la recherche. Telle est la cinquième partie. La dernière et sixième est consacrée à la synthèse des analyses et à une proposition de modèle que le design pourrait s’approprier. 561

Le temps est venu d’entrer dans le vif du sujet. 561
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