Mohammed Dib en toute liberté





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Colloque - Hommage à l’écrivain

Mohammed Dib

Maison de l’Amérique latine

217, Boulevard Saint-Germain 75007 Paris

24 Septembre 2013

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Sous le parrainage de Yamina Benguigui, Ministre déléguée chargée de la Francophonie

En collaboration avec l'Institut français et avec le soutien de la Maison de l'Amérique latine

Sous la direction scientifique de Abd El Hadi Ben Mansour, Université de Paris IV-Sorbonne




Mohammed Dib en toute liberté



Yelles Mourad (INALCO Paris)


Etrange est mon pays tant De souffles se libèrent,

Les oliviers s’agitent Alentour et moi je chante (…)

Mohammed Dib, Ombre gardienne


Il est toujours difficile de prétendre situer avec quelque pertinence le point de gravité d’un parcours biographique, son épicentre intellectuel, son foyer organisateur, ce lieu symbolique ardent et fécond à partir duquel s’ordonnent les grandes options existentielles et les réalisations les plus achevées d’une destinée par ailleurs nécessairement vouée à l’incomplétude et à l’éparpillement. C’est peut-être encore plus vrai pour les artistes, ces êtres étranges et familiers, particuliers par maints aspects et dont la course plus ou moins brillante nous déroute si souvent, tant leurs créations abondent en simulacres vertigineux, voire contradictoires – pour ne pas parler de leurs vies aux contours si fréquemment problématiques.

De fait, lorsque j’ai accepté d’intervenir dans le cadre de cet hommage à Mohammed Dib, c’est spontanément que le mot liberté s’est imposé à moi. Alors même qu’il m’a été donné de tenter, à plusieurs reprises dans un passé récent, de cerner les enjeux et les ressorts de l’écriture dibienne ou encore de rendre compte de ma perception des rapports de Dib avec la mémoire culturelle de son pays natal, je dois à la vérité de reconnaître que je n’avais jamais songé à essayer d’éclairer, de façon cohérente et dans un même mouvement, une œuvre et un itinéraire humain d’une telle ampleur. Plus précisément, il ne m’était pas apparu jusqu’ici avec autant de netteté que le maître-mot de l’aventure personnelle et littéraire de Dib était bien celui de liberté. D’où le titre de cet hommage, titre qui renvoie autant à la thématique de
mon intervention qu’à ma méthode d’exposition et que je m’appliquerai à expliciter et à illustrer ici.

*

* *

On connaît l’un des jeux favoris d’une certaine critique littéraire : chercher dans l’œuvre des doubles de l’auteur. A cet égard, il est sans doute inutile de souligner le caractère relativement vain et superficiel de cet exercice qui assimile de manière arbitraire l’homme et le créateur. Néanmoins, s’il fallait choisir parmi les nombreux avatars romanesques de Mohammed Dib, tels du moins qu’ils ou elles nous apparaissent dans son œuvre, nous serions probablement bien en peine de choisir celui ou celle qui incarnerait le mieux, à nos yeux, l’idéal de liberté spontanément associé au statut de la créature littéraire. De fait, du petit Omar au duo Hagg-Bar/Siklist en passant par Arfia, Radia ou encore Laëzza, nombre de personnages dibiens (souvent féminins d’ailleurs) se caractérisent par leur acharnement à tracer leur propre chemin dans un monde où les choix sont pour le moins limités et où les situations de domination ne manquent pas. Grâce à leur volonté et à leur intelligence, ils ou elles arrivent à aménager le chaos et à trouver un sens au grand désordre du monde. Ce faisant, ils ou elles réaffirment la liberté fondamentale de l’homme face à l’inéluctable et la grandeur tragique de son destin.

Pour ma part, mon choix se porterait volontiers sur les personnages enfantins - qui abondent, comme on sait, dans l’œuvre dibienne. Et je finirais sans doute par élire la petite Lilly Belle (à travers ses diverses apparitions/incarnations) comme modèle de liberté. En effet, cette petite fille me semble incarner de la plus belle et de la plus touchante des manières cette valeur cardinale autour de laquelle gravitent la vie et l’œuvre de Mohammed Dib. Dans son étonnante spontanéité, sa courageuse (extra-)lucidité, son refus de tous les compromis et de tous les interdits, son inlassable quête d’une vérité qui ne cesse de se masquer ou de se dérober, son humour volontiers iconoclaste, sa tendresse vigilante, sa curiosité poétique toujours en alerte, elle me paraît concentrer l’essentiel des traits que j’associe volontiers à la notion de liberté chez Dib.

Mais puisqu’il me faut tout de même m’astreindre à une certaine logique (et au risque de déplaire à la petite héroïne dibienne !), je vous proposerai de me suivre à travers six ou sept
haltes (mawâqif)1 qui sont à mes yeux autant d’occasions de revisiter certaines « buttes- témoins » dessinant les contours géo-poétiques (et transhistoriques) du paysage littéraire, éthique et biographique de Mohammed Dib. En fait, pour agrémenter et éclairer cette brève incursion dans un si vaste domaine, j’userai de quelques « atlal-s » dibiens, quelques-uns de ces signes/indices archéo-poétiques que le poète a pris soin de semer ou de dégager ici et là dans ses textes, comme une invitation à tenter une problématique mais nécessaire traversée du Sens.

Première halte




Elle nous replace d’emblée sur les chemins de l’enfance. Cette enfance provinciale dans un pays dominé. Une enfance placée très tôt sous le signe de l’écriture et de ses pouvoirs. Ecrire, pour Dib, c’est dès le départ, s’affranchir des limites rassurantes du lieu originel pour s’ouvrir au monde. C’est déjà, très tôt dans l’univers du jeune tlemcénien colonisé, engager une réflexion qui ne cessera de s’approfondir sur le sens de la création artistique comme expérience unique de libération :
L’écrivain ne serait-il qu’une entité ayant pour fonction de produire du texte ? Non, certes. On vient à l’écriture avec le désir, inconscient de créer un espace de liberté dans l’espace, imposé à tous, des contraintes.

On y vient aussi, et toujours, avec ses propres références.

Le lecteur n’est pas davantage une entité ayant pour simple fonction de lire. Il vient à la lecture, on n’y pense pas assez, pour découvrir un espace de liberté, et se présente aussi avec son fonds de références.

Tout se passe bien tant que le code de l’un coïncide – plus ou moins – avec celui de l’autre. Mais ce n’est pas forcément chaque fois le cas.

Il faut alors qu’un effort soit fait par le lecteur, les critiques, ceux qui disposent d’un magistère, pour rouvrir l’espace de liberté, au-delà des codes. Lui, l’auteur n’a plus prise sur son œuvre à partir du moment où elle sort de ses mains. Elle ne le connaît plus et mène sa vie à elle2.

Le travail – ascèse serait sans doute plus juste - de l’écriture génère (libère), on le voit, une sorte d’énergie d’une nature particulière qui finit par impliquer tout à la fois l’écrivain et le lecteur (quel que soit son degré de « savoir ») dans la quête commune de cet « espace de liberté » évoqué dans la citation. Mais au final, c’est l’œuvre elle-même qui, dans une

1. Ce terme fait évidemment référence au lexique de la mystique musulmane – dont on sait l’influence sur la pensée et l’écriture dibiennes.

2. « Les espaces de liberté », in Tlemcen ou les lieux de l’écriture. Paris, Editions Encre noire, 1994, p. 61.
splendide acmé, accède à une autonomie totale et s’affranchit de tout contrôle extérieur. Elle vit de sa propre vie. Magnifique métaphore de la création comme liberté partagée !

Seconde halte




La seconde halte nous ramène encore à la biographie – mais pas seulement. En effet, on sait que Dib a été contraint de s’exiler une première fois avant et une seconde fois après l’Indépendance. A chaque fois, c’est son « engagement » (pour user d’un terme désormais tristement archaïque) pour la défense de la justice et son intransigeance face aux dérives d’un système colonial voire post-colonial qui l’ont conduit à choisir de quitter sa patrie. A cet égard, il est important de noter que, de manière précoce dans l’œuvre dibienne, se fait jour une sorte de tendresse inquiète à l’égard des premières manifestations de la Nation (algérienne) en gestation. Il y découvre comme une « étrangeté » que son œuvre tentera alors d’apprivoiser. Position littéraire certes, mais dont les implications politiques (au sens large du terme) contribueront, à n’en pas douter, à placer bien souvent l’écrivain en porte-à-faux par rapport au projet politique dominant dans son pays natal. Comment ne pas percevoir cette très légère et subtile tension dans ces quelques vers de la première période :
Etrange est mon pays où tant De souffles se libèrent,

Les oliviers s’agitent

Alentour et moi je chante (…)1

Mais cette préscience anthropo-poétique des futures crises et autres tragédies nationales algériennes n’explique pas tout dans le choix de Dib de s’exiler définitivement. C’est bien le refus de la compromission et le prix qu’il attache à la liberté du créateur qui ont bien évidemment pesé de tout leur poids dans une décision lourde de conséquences. C’est la même intransigeance que l’on retrouve dans ses derniers textes lorsqu’il évoque, non plus cette fois les dérives nationales de l’Etat algérien, mais les dangers évidents du « nouvel ordre mondial » et d’une certaine globalisation :

La mondialisation pourrait faire croire enfin à l’avènement d’une ère de liberté sans entraves, liberté de mouvement, d’opinions, de choix entre les styles de vie, etc. Illusion

1. « Sur la terre errante », in Ombre gardienne (1960). Des extraits de ce poème figurent déjà dans La Grande maison (1952) et L’Incendie (1954).
que tout cela. Outre le cordon sanitaire de mille polices liguées qui s’instaurera, qui est en voie de l’être, pour y mettre le holà : entre les mains de tous les Berlusconi d’Europe, il y aura, plus efficace encore, le pouvoir de magnétisation des mass media. Ces derniers, s’y employant à plein temps, y trouveront alors leur finalité. (…)

Par le fait, il est fort probable que le despotisme national débouchera, avec la

mondialisation, sur un despotisme d’autant plus étroit qu’il sera supranational. (…)1

Cette défiance vis-à-vis d’une mondialisation synonyme de despotisme n’implique bien évidemment en aucune manière que Dib se fasse le chantre des replis communautaires. S’il estime à son juste prix la valeur des traditions culturelles et la force du « terroir », il privilégie avant tout l’ouverture sur le « Divers »2 (Segalen) et ses richesses. Lui-même, on le sait, a volontiers accepté de voyager pour des périodes plus ou moins longues (en Scandinavie, aux Etats-Unis) afin découvrir d’autres horizons culturels.

Troisième halte




Elle nous ouvre – de manière paradoxale et métaphorique - les vastes chemins du monde, et ce en compagnie du poète-voyageur :
Tu sauras que le but du voyageur, c’est d’abord le voyage, éminemment le voyage ; le reste t’est donné en prime. Nous habitons le voyage, la marche en avant qui n’en finit plus. Peut-être nous conduit-elle, cette marche, du même pas, vers la nuit, vers la fraîcheur de la nuit, à la rencontre de l’haleine légère, tranquille de la nuit. Sans jamais souffrir de la déchirure d’être parti, sautant par-dessus les frontières avec le regret d’être sans doute arraché à des situations que nous aurions pu faire durer pour voir ce qui se serait passé. Mais nous sommes partis3.
Ainsi, le poète revendique fondamentalement sa liberté de mouvement4. Il refuse les assignations de toute nature (identitaires, résidentielles, etc.). Bien mieux, il réfute une certaine fable romantique de l’exil comme « déchirure ». Pour lui, les « frontières » (quelles qu’elles soient) sont faites pour être non pas seulement franchies mais « sautées » ! Cette vision dynamique et foncièrement optimiste du voyage vers l’Ailleurs et ses mystères, vers l’Autre et ses richesses, se retrouve dans maints passages de l’œuvre. C’est dans ce contexte

1. « Mondialisation, globalisation, mais encore ? » in Simorgh. Paris, Albin Michel, 2003, pp.120-121, 124.

2. Terme emprunté à la pensée de Victor Segalen telle qu’on peut la trouver développée dans Essai sur l'exotisme

(Paris, Fata Morgana, 1978).

3. « Les bocages du sens (2) » in Simorgh. Paris, Albin Michel, 2003, p. 184.

4. Et ceci contrairement aux apparences et à certaines représentations caricaturales de l’auteur de L.A. Trip. Je pense ici à cette image presque emblématique du « sage de La Celle Saint-Cloud » en écrivain sédentaire, voire casanier.
et suivant la même optique qu’il faut considérer la problématique – ô combien cruciale - du choix de la langue française. Si cette dernière s’est bien imposée à Dib (comme à tous les écrivains colonisés), il a su transformer cette contrainte en une forme de liberté et ne pas vivre cette expérience comme une tragique aliénation.

Quatrième halte




En effet, loin des « butin de guerre » et autre « gueule du loup »1, l’écriture dibienne a su trouver sa propre musique à l’intérieur de cette vaste polyphonie artistique communément désignée sous l’appellation de « littérature francophone »2. C’est dans ce contexte littéraire et culturel, que, conscient des implications poétiques de son travail entre/dans les langues du Maghreb, à l’écoute des résonnances de la tradition culturelle maghrébine au cœur de sa propre écriture, Dib a très tôt tenté de rendre sa légitimité à la langue algérienne – malheureusement sans grand succès :

Il m’est arrivé de transposer, il y a déjà pas mal de temps, quelques contes pour enfant, de l’algérien au français. Des éditions d’Alger, d’Etat à l’époque, m’ont demandé de leur céder les droits de traduction, cette fois-ci du français en arabe. Je leur ai proposé la version originale : assonancée, voire rimée, telle que je l’ai recueillie et mise au point dans l’idiome véritablement parlé par les Algériens. Les éditions d’Etat la refusent : la traduction se ferait en arabe académique, déjà inaccessible aux adultes, ou ne se ferait pas. A mon tour je refuse le marché. Les enfants algériens n’ont pas eu droit à des contes, tout bonnement venus de leur trésor culturel. La connerie officielle n’a pas de limite (…)3.
Au-delà de l’anecdote, on perçoit ici l’importance de la dimension patrimoniale dans l’œuvre dibienne. Mais ce patrimoine traditionnel auquel Dib fait si souvent appel dans ses textes n’est jamais conçu comme un simple répertoire de références folkloriques ou comme une banale collection de pièces de musée mais bien plutôt comme l’expression d’une mémoire culturelle multi-séculaire partagée par les générations successives de Maghrébins et de Maghrébines jusqu’à nos jours.

1. Ces deux expressions katébiennes ont été – et sont encore – souvent reprises pour évoquer le « drame » de l’écrivain « francophone » dans le contexte colonial et post-colonial.

2. A cet égard, on ne soulignera jamais assez la grande liberté que se donne Dib dans le choix des genres qu’il explore : poésie, roman, théâtre, essai, conte, etc.

3. « Les bocages du sens (2) » in Simorgh, op.cit., p. 189.

Cinquième halte




Elle est placée sous le signe du questionnement, de l’inquiétude, voire de la douleur. En effet, Dib assiste impuissant, désolé - et souvent indigné - aux conséquences des dérives du système algérien depuis l’Indépendance jusqu’à la « décennie noire »1. Il s’afflige de voir les idéologies s’affronter à partir de schémas d’autant plus mortifères qu’ils sont redoutablement simplistes. En effet, pour lui,

L’être humain n’est pas, comme le voudrait une idée reçue, un porteur délibéré du Bien non plus qu’un fauteur résolu du Mal. Il n’est que le siège d’ambivalences, pis : d’ambiguïtés, lesquelles disposent de lui comme lui dispose d’elles, opportunément et le plus souvent inopportunément. Pourtant il dispose, même contre soi, du pouvoir de décision que lui confère son libre arbitre, s’il est le moins du monde prêt à en faire usage2.

Cette vision fine et nuancée de la complexité des comportements humains s’inscrit donc en faux par rapport à tous les dogmes et les interdits imposés par les systèmes, les sociétés, les Etats ou les religions. Très logiquement, Dib prône alors la liberté de conscience et donc le dialogue des cultures et des êtres, et ce dans le respect de l’Autre (sachant que nous portons

tous en nous une part non négligeable d’altérité). Même si ce dialogue est difficile et débouche nécessairement sur le « quiproquo »3, le poète l’estime néanmoins fondamental. Jusque (et peut-être surtout) dans l’intime, avec l’exemple du couple mixte

Sixième halte




Elle est l’occasion d’évoquer l’une des figures romanesques parmi les plus importantes de l’œuvre dibienne (surtout dans sa dernière phase), celle du métis culturel. A cet égard, la petite Lilly Belle incarne là encore admirablement cet étrange et fascinant produit de la rencontre des contraires/complémentaires. Elle symbolise, en l’occurrence, le mariage improbable mais néanmoins fécond du Nord et du Sud. Mais plus généralement, pour Dib,

1. Il s’agit bien évidemment de la période des années 1990, avec la montée en puissance des mouvements islamistes radicaux, voire armés. Mais Dib reprend souvent les mêmes remarques à propos du monde arabe dans sa globalité.

2. « Les bocages du sens (2) » in Simorgh, op.cit., p. 196.

3. Concept dibien d’une grande importance en matière de relations inter/transculturelles (cf. L’Arbre à dires. Paris, Albin Michel, 1998).
Un enfant né d’un couple bien appareillé à tous égards, même nationalité, même langue, même éducation, même système de références : cet enfant n’a qu’un seul monde pour rêver.

Cependant qu’un enfant issu d’un coupe mixte aura, lui, deux mondes où s’ébattre et rêver. Mondes auxquels cet enfant en adjoindra un troisième, de sa création, composé de l’un et de l’autre, reçus en partage à la naissance. (…)

Cessons donc de penser, à l’exemple de certains esprits chagrins, que de tels enfants se sentent malheureux d’être ces alliages nés de plusieurs argiles, qu’ânes de Buridan dans leur genre ils sont tiraillés entre soif d’eau et faim de picotin d’avoine, qu’entre atavisme d’un côté et atavisme antinomique de l’autre, ils ne sauront que choisir dans la vie. Bien plutôt leur identité multiple, à facettes, et qui les rehausse d’une séduction singulière, en fera, dans la mondialisation à venir et où il est à parier que le bonheur sera une idée subversive, des êtres qui oseront proclamer : « Je n’ai pas honte d’être heureux ». Parce qu’ils seront des passeurs d’ego à ego1.

Cette vision, pour le moins radieuse - voire utopique - d’une mondialisation placée sous le signe d’un métissage heureux2 est certes nourrie de la propre expérience de Dib. Mais elle est surtout l’expression d’une conviction poétique et éthique profonde : le monde est tout à la fois un et multiple et c’est précisément ce paradoxe qu’il s’agit d’explorer sans cesse. C’est cette tension créatrice qu’il faut maintenir et développer – de manière vigilante et généreuse à la fois. C’est là en tout cas la tâche du poète. C’est cette même tâche que Mohammed Dib a su explorer avec l’admirable patience et l’inlassable volonté dont témoigne aujourd’hui son œuvre.

*

* *

Mais nous voici à présent parvenus au terme de cette (bien trop) rapide traversée des atlal-s dibiens. Les quelques haltes que nous nous sommes ménagées nous auront au moins permis de retrouver les grandes articulations / inspirations d’un parcours humain et littéraire entièrement et jusqu’au bout voué à l’idéal de liberté. A cet égard, et pour finir, il nous semble éminemment significatif d’observer que, même arrivé aux portes de l’ultime halte, le poète persiste et signe :

L’âge venant. On n’espère plus qu’une chose : bénéficier de rallonges. Plus rien à attendre de personne. Ni faire de l’argent ou une œuvre, ni travailler à asseoir et avancer une carrière. Fini, ça. Tout ce qui peut vous arriver, est arrivé déjà et, tout ce qui peut advenir, viendra maintenant trop tard. Quel soulagement d’en être là ! C’est la liberté, la vraie.

1. « Les bocages du sens (2) » in Simorgh, op. cit., 215.

2. Ce n’est pas le cas dans tous les écrits de Dib sur cette question et sur ce thème (cf. par exemple L’Infante maure. Paris, Albin Michel, 1994
Enfin, vous respirer. Vous n’avez plus en tout et pour tout que le destin comme compagnon. (…) Aussi, pas plus pour lui que pour vous, la véritable question n’est pas de remporter la partie, cela ne fait plus sens. Lui, la remportera certes, mais vous en rirez, vous, doucement dans cette barbe que vous ne rasez plus : depuis combien de temps déjà ?1

Références bibliographiques




Dib, Mohammed :

  • La Grande maison. Paris, Le Seuil, 1952

  • L’Incendie. Paris, Le Seuil, 1954

  • Ombre gardienne. Paris, Gallimard, 1960

  • Tlemcen ou les lieux de l’écriture. Paris, Editions Encre noire, 1994

  • L’Infante maure. Paris, Albin Michel, 1994

  • L’Arbre à dires. Paris, Albin Michel, 1998

  • Simorgh. Paris, Albin Michel, 2003

  • Laëzza. Paris, Albin Michel, 2006



Segalen,Victor, Essai sur l'exotisme. Paris, Fata Morgana, 1978

1. Laëzza. Paris, Albin Michel, 2006, pp. 126-127.







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