Grâce au coup de plume de Charles





télécharger 73.23 Kb.
titreGrâce au coup de plume de Charles
date de publication29.05.2017
taille73.23 Kb.
typeDocumentos
l.20-bal.com > droit > Documentos
L’Envers du décor

Ernest Pépin

Editions du Rocher, 2006

Chapitre 13

Grâce au coup de plume de Charles, Le Christophe Colomb avait pris son envol. Il était devenu un restaurant à la mode et les réservations pleuvaient. Sylvie, derrière la caisse, trônait comme une reine. Elle se soignait beaucoup et j'aimais voir le contraste entre sa peau bronzée et les couleurs claires de ses robes. Suivant la mode créole, elle s'était faite percer les oreilles pour porter des anneaux. Parfois, elle arborait une coiffe matador dont le tissu madras rehaussait l'éclat de son teint. Elle était rayonnante et j'en étais fier.

Régina et Alexina faisaient merveille en salle et la cuisine suivait. Nous formions une équipe soudée dont le seul objectif était de fidéliser la clientèle. D'autres articles étaient tombés, plus élogieux les uns que les autres. Mon banquier montrait, de plus en plus, babines de velours. Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes. La Guadeloupe tenait enfin ses promesses, malgré certaines dettes qu'il nous fallait régler.

Sylvie me fit remarquer que nous avions, de plus en plus, des chèques sans provision. J'en fus le premier étonné. Nous recevions une clientèle de qualité, appartenant à la petite bourgeoisie, soucieuse de sa respectabilité et de son bien-paraître.

– Ah, mon cher ! Chèque en bois n'est inscrit sur le front de personne ! Il y a une infinie variété de chèques, tous plus ou moins douteux, tous toujours branlants. Pour ma part je connais :

  • chèque à belle cravate ;

  • chèque bijouté ;

  • chèque de soudure ;

  • chèque passe s'il peut ;

  • chèque pour aveugler ;

  • chèque à bel bonda ;

  • chèque pour patienter ;

  • chèque foutépamal ;

  • chèque à grand Français ;

  • chèque volé ;

  • chèque-camembert piqué de vers ;

  • chèque-doudou;

  • chèque débrouillard n'est pas péché ;

  • chèque ce n'est pas ma faute;

  • chèque fais dodo.

Qu'est-ce que tu veux ? Alors tu crois qu'un costume-cravate (ou même cravate tout seul !) qui, un vendredi soir (samedi soir c'est pour l'officielle), a prévu de jobiner un ventre-madame, va regarder si son chéquier a de la couenne ! Mais non ! Il pense d'abord à faire faraud avant de développer- coucher. Le reste, il verra après ! Et si tu crois qu'une essoreuse va se soucier de ça ! C'est pire encore ! Les gens sont très bien, très gentils, mais il arrive que les porte-monnaie soient grippés ! Parce que la belle, une fois le dîner terminé, va, d'un air préoccupé,

un peu triste, évoquer une traite de voiture non payée, la rentrée des classes de son fils chéri, la machine à laver qui est tombée en panne au mauvais moment, l'argent qu'elle doit à son ex-mari, la maman malade qui a besoin d'un billet d'avion, le mariage de Zézette, le mois de loyer en retard. Il paraît maintenant que certains hommes s'y mettent et que la mendiannerie court des deux côtés. Alors, tu imagines, dans un monde comme ça, le chèque sans provision est une petite avance qu'accorde le commerçant.

N'empêche que ça devenait très gênant. En plus, très souvent, ceux qui nous refilaient des chèques cerfs-volants étaient ceux qui avaient les plus grands goûts. Un monsieur comme il faut, après m'avoir reproché le manque de stan­ding de ma cave (et sur quel ton!), a commandé une bouteille qui valait 3 000 francs et... il a royalement payé son repas avec un papier buvard ! J'ai perdu 9 500 francs dans l'affaire.

Devant la chute de ces feuilles d'automne qui garnis­saient mes tiroirs sans nourrir mon compte en banque, j'ai pris une décision.

J'avais remarqué qu'une essencerie exposait à la vue de tout le monde les chèques-bois. J'avais entendu dire qu'un médecin faisait pareil. Alors pourquoi allais-je me gêner

J'ai donc décidé de dénuder l'identité de certains mauvais payeurs qui aimaient faire longue table.

Ma pauvre Anadine, ce fut le commencement de mes malheurs, la pierre fatale tombée dans l'eau de mon destin, ce que tu appelles Madame la Déveine.

Il y avait parmi les artistes exposés une certaine Mme Perse de Montalègre, la seule comtesse noire que j'ai jamais rencontrée dans ma vie ! Je veux dire née comtesse par une branche de Blancs créoles qui avaient fui en Louisiane en 1794, pour éviter la guillotine de Victor Hugues et dont elle se prétendait, documents à l'appui, la seule héritière. J'avais déjà reçu le prince de Beauharnais, un mulâtre distingué, et je ne voyais pas pourquoi une famille blanche, fût-elle noble, n'aurait pas des descendants noirs. Vous avez en Guadeloupe des Polonais noirs, des Chinois noirs, des Bretons noirs, des Syriens noirs, et c'est tant mieux ainsi. Seulement cette dame n'avait pour seule richesse que son titre de comtesse, elle gagnait son mil comme patronne d'une boîte de nuit et elle menait grand train au point de perdre sur les tables de jeu sa caisse et sa culotte. C'était ce que vous appelez ici, une mâle femme, bien en chair, sortie d'un moule parfait. Prestance ! Elle avait. Aisance ! Elle avait. Mignonnance ! Elle avait. Elle avait tout, de haut en bas, et elle avait surtout du caractère.

Elle débarqua furieuse, en plein midi, arracha tous les chèques de la honte et commença une bacchanale. Je ne pouvais pas comprendre comment une femme aussi classe pouvait se métamorphoser en arbre-caca. En plus son français !

– Moi, comtesse Perse de Montalègre, descendante d'Apolline, Marie-Louise, Médée, Grignon de Monténard et de Childéric, Louis-Anasthase, Fulbert Perse de Monta­lègre, vous osez déshonorer ma charité en placardant ma chèque dans votre restaurant ! Si on peut crier ça restau­rant ! Moi j'appelle ça une dînatoire, monsieur ! Une dîna­toire malgracieuse où l'on sert du jus de purin ! Moi, monsieur, j'en ai déjà fréquenté des endroits qui ne voudront même pas de votre tablissement comme chalet de nécessité ! J'en a mangé chez Maxime avec les Bouillon de Rosery-Laleau, le marquis Fleur d'État de Folamour, le baron Turenne de Boyer-Castel et toute une tralée de grosses têtes. J'en a mangé à la Tour d'argent et des côtés au Maroc et en Suisse où vos pieds ne monteront pas. Aloss, vous vous croyez toute permission de traîner mon nom dans la boue et de faire de moi le rire de la semaine

Et qu'est-ce ? Vous vous crîtes dans un derrière du monde, un trou du cul d'agouti, pour semer votre malélivance sans penser un instant que je rispoterai-je ! Me voilà, là devant vous, et tant que vous ne vous excusera pas, j'écrase la baraque !

Elle avait parlé sans s'arrêter, d'une seule coulée de souffle. Ses yeux flambaient, ses narines se gonflaient, ses joues tressaillaient, ses lèvres se démenaient, toute sa figure partait de travers et, debout dans sa colère, elle avait l'air d'un mange-monde.

Je tentai de la calmer :

  • Mais, madame, calmez-vous ! J'ai des clients ! Calmez-vous ! Nous pouvons nous arranger !

– Je ne brocanterai aucun arrangement contre la honte ! Mon nom ! Au firmament des cochonneries !

  • Mais, madame, vous étiez douze à table ! Vous avez choisi les meilleurs plats, les meilleurs vins. Vous avez fait couler le champagne ! Et vous m'avez laissé un chèque en bois !

Aloss, on n'est plus le droit de fêter son niversaire avec ses zamis ? Lorsque, monsieur, on a à faire avec des genss de bonne qualité, monsieur, on hale son téléphone ! On hèle la personne ! Et on lui explique le cas pour qu'elle fait un manoeuvre. Mais vous ! Vous vous permissionnez n'im­porte quoi !

Et ce disant, elle piqua une crise d'hystérie. Tout d'abord elle prit sa respiration. Ensuite elle émit un cri long comme une sirène d'usine. Enfin elle passa à l'offensive.

Avant même que j'ai eu le temps de réaliser, elle renversa deux tables, brisa quatre chaises, fracassa une jarre et m'assena un coup de tête qui me laissa groggy. Elle bondit sur Sylvie, déchira sa robe et commença à la gifler. En entendant les hurlements de Sylvie, Cornélia sortit des cuisines et attrapa Mme Perse de Montalègre par les cheveux. La perruque resta dans ses mains et l'on vit alors la furie dans toute son horreur. Ses nattes partaient dans tous les sens comme les serpents de la Gorgone et son masque grimaçant de haine la rendait encore plus féroce. Après un moment d'hésitation, Cornélia vola sur elle et ce fut une bataille de chiennes enragées. Des moulinets de bras, des corps tourbillonnants, des jambes à l'envolée. Coups de pied, coups de tête, coups de dents. Elles se griffaient, se déchiraient. C'était lait et citron ! Les vête­ments en lambeaux laissaient voir des bouts de chair violacée, des ecchymoses, des restes de soutien-gorge. Cor­nélia avait l'avantage, malgré la résistance sauvage de la comtesse. Quittant le restaurant, elles continuèrent sur le trottoir, au milieu d'un attroupement trop content d'assis­ter à une telle éborgnette. Au lieu de les séparer, on les encourageait comme deux coqs de combat, et même cer­tains pariaient. Finalement, la comtesse s'effondra ou plutôt elle fit l'évanouie pour éviter une déculottée publique. On porta Cornélia en triomphe et elle retourna dans le restaurant avec les honneurs dus à une championne. Je n'avais pas le choix. J'offris une tournée générale afin de calmer les esprits et j 'entendis dix mille versions du combat par les différents témoins. J'appris qui était réelle­ment la comtesse Perse de Montalègre. Nul n'a jamais su ni quand ni où elle avait vécu en Louisiane. Elle avait surgi à Pointe-à-Pitre en portant son titre comme une traîne royale et elle en avait profité pour ouvrir un salle de jeu clandes­tine où allaient s'esbaudir les messieurs de la ville. C'était à tout fourni ! Champagne, soupers fins, chambres de repos, massages coquins et tous les jeux de bêtes chaudes. Et l'on s'agoulait, et l'on buvaillait et l'on guindaillait comme dans une garcerie de luxe. De ce fait, la comtesse se vantait d'avoir un carnet d'adresses des plus huppés. On y trouvait des hommes politiques, des commerçants, de gros fonc­tionnaires, des artistes. Toute la crème d'un monde de viveurs.

Quelle ne fut pas ma surprise de recevoir une convoca­tion du juge La comtesse avait porté plainte pour coups et blessures, injures racistes, en soulignant que je lui avais donné moult coups de pied au ventre et au derrière. Je n'en revenais pas. Elle ne manquait pas de toupet !

Le jour dit, je me suis rendu au tribunal en toute confiance. J'avais pour me défendre maître Mâchefer dont la réputation était connue dans ce type de procès. Il m'avait pourtant prévenu :

– Ici, les affaires de coups de pied sont très mal vécues. Elles ravivent toutes les humiliations subies à l'époque de l'esclavage ! C'est la pire des accusations !

La comtesse, marchant difficilement à l'aide de deux béquilles, le bras plâtré, la tête enturbannée, faisait peine à voir. On l'aurait crue sortie tout droit d'un champ de bataille de la guerre de 14-18. Elle avait choisi deux avocats. L'un, maître Solibo, était un spécia­liste des injustices coloniales, l'autre, maître Juppette, défendait avec passion la cause des femmes outragées. À la demande du juge, je racontai les faits avec sobriété, persuadé que leur gravité suffisait à accabler la comtesse. Lorsque vint son tour, la cour eut droit à un festival de mensonges. D'une voix de martyre, brouillée par l'indi­gnation, elle débita son conte :

– Je suis une pauvre tite femme qui manoeuvre pour vivre malgré huit zenfants et un lot de parents à ma charge. Personne n'en a de l'argent dans mon famille ! Rien que moi qui trouve un moyen de tirer un manger de la bouche de la vie. Rien que moi ! Je suis maman, mar­raine, belle-mère, assistante sociale, dépanneuse et je suis fière, car en bonne chrétienne j'aide mon prochain comme moi-même. M. l'Abbé pé vous dire si c'est pas vrai ! Un jour, c'est le niversaire de ma tite nièce. Une enfant malade que vous voyez là.

Et elle montre une jeune mongolienne. Elle s'arrête de parler et elle fond en larmes.

– Une enfant dont la maman est... mort à la naissance ! Une orpheline...

Redoublement de larmes.

– Je me dis que, bon Dieu, elle en a déjà pas de maman. Elle est re-handicapée encore ! Elle a droit à un niversaire comme il faut. Et voilà pourquoi nous sommes allés fêter ça chez, chez (sanglots !) ce monsieur, ce bourreau, ce salo­pris ! Je ne mens pas, il y avait là Didine, Roberto, Yeyette, Saint Antoine, et tous les gens de bon cœur. Histoire de donner un plaisir à ma tite nièce.

Au fur et à mesure qu'elle citait un nom, la personne se levait pour se faire voir. On a vu ce jour-là des témoins spécialement recrutés pour la circonstance.

Apolline Didine, sans profession, capable de vendre son âme pour un bout de crack. Endimanchée dans une robe blanche.

Roberto Hippolyte, maquereau, ayant comme couver­ture un bar au Carénage. Colliers en or. Bracelet en or. Dents en or. Montre en or. Lunettes cerclées d'or.

Osmon Paindur, travesti, dit «Yeyette». Vêtue de la tenue traditionnelle des cuisinières le jour de leur défilé.

José Citrus, dealer, dit Saint Antoine. Jean. Tricot moulant laissant voir des muscles impressionnants.

Rosivaldo Mendez Lucia, marchande de fesses, née à Santo Domingo. Moulée dans un pantalon style saucisson.

Guzman Maria, marchande de fesses, née à Santo Domingo. Poitrine et fesses débordant de son corps. Vête­ments serrés et criards.

Tous soi-disant invités ce soir-là et tous soi-disant témoins des faits.

Sans vergogne, elle poursuivit son récit.

J'ai payé avec chèque en disant à ce raciste que c'était une chèque de caution et que j'allais venir dès la semaine prochaine régler ça en liquide. Et ne voilà-t-il pas que Monsieur verse ma chèque, sans me prévenir et que me voilà préjudiciée d'une chèque sans provision. Non content, il l'expose sans rien me dire ! Je viens, en personne honnête, honorer ma parole et que vois-je ? Ma chèque bien en vue ! Comme le derrière d'un macaque grimpant un pied-coco ! La honte m'a pris. J'ai vu le monsieur, je lui ai dit :


  • S'il te plaire ! Ôtez ma chèque de là ! S'il te plaire !

  • Je n'ai pas de temps à perdre avec les négresses. Tout ce qui m'intéresse, c'est mon argent.

  • S'il te plaire ! C'est une hontée pour moi ! Une femme digne et respectable sur la place.

  • Vous n'êtes qu'une macaquesse sans foi ni loi !

  • S'il te plaire ! J'en a l'argent dans mon sac! Ôtez ma chèque!

Je sors l'argent de mon sac. Je longis l'argent au mon­sieur et ne voilà-t-il pas qu'il m'insulte dans ma figure. Dans ma figure !

  • Espèce de sale négresse ! J'espère que vous n'allez pas recommencer ! je vous ai assez vue ! Dégagez !

ET C'EST À CE MOMENT-LÀ QU'IL ME BALANCE UN PEU DE COUPS DE PIED D! UNE VOLÉE DE COUPS DE PIED! Que firent-vous à ma place ? J'ai essayé de nie défendre ! Je n'ai pas l'habitude de porter les coups des autres ! Et là, devant mon bravoure, il fait venir tout son personnel sur mon dos pour me sassiner ! Oui ! Il a voulu me sassiner ! D'ailleurs, le certificat médical est clair comme de l'eau de rivière.

En effet, le médecin n'avait pas lésiné. On lisait les mots de contusions, hématomes, déchirure musculaire, griffures, fêlure des côtes, foulure à la cheville, rupture des ligaments, traumatismes divers, etc., ayant entraîné une interruption temporaire du travail de vingt-huit jours. Sans compter les lésions internes !

L'audition des témoins fut encore plus accablante pour Jean-Paul.

Rosivaldo Mendez Lucia tenait le rôle de sa vie. Elle ne pouvait laisser passer une si belle occasion de briller. Ses faux cils battaient sans arrêt, son rouge à lèvres illuminait son visage qu'elle rafraîchissait au moyen d'un éventail.

  • Yé m'appelle Rosivaldo Mendez Lucia, et je suis une amie d'enfance de la senora comtesse Persa de Montalègre.

  • Comment pouvez-vous être son amie d'enfance, alors que vous n'êtes en Guadeloupe que depuis cinq ans ?

  • Mais cinco anos, c'est toute una vida ! Yé la conocer depuis l'enfance parce qu'elle a vivier à Santo Domingo. À l'époque, elle était pacotilleuse !

  • Poursuivez !

  • Yé suis une amie d'enfance et, d'ailleurs, c'est ella qui m'a fait venir en Guadalupe !

  • Elle vous a fait venir en Guadeloupe pour quelle raison ?

  • Parce qu'ella m'aimait beaucoup ! Mucho, mucho, car yé suis une buena personne. Yé vais à la iglesla. Yé paie mes impôts. Yé suis très reconnaissante aux personnes qui me font du bien...

  • Tout cela ne dit pas pourquoi elle vous a fait venir en Guadeloupe !

  • Ella cherchait une serveuse pour travailler dans un bar et de plus y'avais l'avantage de pouvoir danser aussi. Si senior, yé suis une danseuse de merengue comme il n'y a pas deux dans toda el Carabe. Yé pé vous faire une démonstration !

  • Vous êtes dans un tribunal et non dans un bordel !

  • Qui c'est qui parle de bordel ? Una fille comme moi ne fréquente pas les bordels.

  • Venons-en aux faits !

Le fait est que cé jour-là, j'avais un mauvais pressen­timent et quand j'ai un mauvais pressentiment, il arrive toujours quelque chose. Je me suis réveillé avec un gaz. C'est mauvais signe ! J'ai marché sur une aiguille. Alors là, j'ai dit, il y aura un malheur aujourd'hui. Je voulais me laver après.

  • Après quoi ?

  • Après mon rêve ! Oui, j'avais rêvé que yé faisais l'amour, mais dans mon rêve, yé ne voyais pas le visage de la personne. C'est embêtant ça

  • Poursuivez !

  • C'est vous qui me coupez cala vez et vous me dites poursuivez, poursuivez ! Decia que finalmente, y'ai accepté de participer au repas d'anniversaire de la petite, la filleule de la comtesse. Nous sommes allés au Cristobal Colomb et là, dès notre arrivée, j'ai senti que le malheur, il avait fait son nid dans ce restaurant. Au moment de payer, comme convenu, la comtesse a donné un chèque de caution et a promis de revenir dans la semaine pour mettre ça en ordre !

  • Vous reconnaissez qu'il y avait désordre

  • Quel désordre ! Tous les jours, j'ai des clients qui me paient après ! De toute façon, Julio est là pour les rappeler à l'ordre !

  • Qui est Julio ?

  • C'est mon doudou ! Nous sommes venus gentiment porter le chèque comme convenu...

  • Trois semaines après !

  • C'est la faute de personne. La première semaine, nous sommes venus un lundi et le restaurant était fermé. La deuxième semaine, nous avons eu un accident en venant.

  • Quel genre d'accident ?

-- Une panne d'essence ! Donc la troisième semaine, nous sommes venus gentiment avec l'argent cash ! Et lu Monsieur Juan-Paulo, il a regardé nos fesses d'une drôle de manière, comme si nous étions des putas. Il a compté l'argent et il s'est mis à nous insulter gravement. Il employait des gros mots qu'il devrait avoir honte du pro­noncer devant des dames de qualité qui vont à l'église et tout ça. Mme la Comtesse lui a fait remarquer. Il est devenu comme fou, loco ! Il lui est tombé dessus en l'ap­pelant « sale négresse ». Je vais te botter les fesses, il a ajouté. Et il lui a donné une volée de coups de pied, au Point que nous avons dû intervenir pour les séparer

  • Ils se battaient, alors

  • Monsieur lé Juge, si sur un ring, il y a un boxeador qui cogne sans arrêt et un autre qui reçoit tout, ce n'est plus un combat. C'est une massacre ! Juan-Paulo massacrait la comtesse. Nous l'avons sortie sous une pluie de coups. Nous étions sur le trottoir quand il a lâché sa chienne Cornélia sur elle.

  • Cornélia est une personne !

– J'ai dit une chienne déguisée en personne !

  • Vous confirmez donc le récit de Mine la Comtesse ?

  • Yé persiste ! Yé signe trois fois ! Et yé fais au nom du Père !

Ce fut le tour de Guzman Maria. Elle se présenta de la manière suivante :

  • Je suis Guzman Maria. Maria comme la Très Sainte Vierge Marie. Mais ni elle ni moi ne sommes vierges. La seule différence, c'est que mon fils s'appelle Carlos.

Puis elle relata les faits en amplifiant chaque détail. Selon elle, Jean-Paul les avait accueillis avec un fusil à pompe qu'il avait fallu lui arracher des mains. La comtesse l'avait supplié pour qu'il accepte l'argent liquide, car il prétendait que c'étaient des faux billets. Et finalement, il s'était déchaînée en la traitant de salope noire comme du caca de diablesse, de sale négresse, de bourrique du diable, de fesses senties, de fumier d'Afrique, de femme à chaude-pisse, de pince à linge qui ouvre ses jambes dès qu'on lui serre la tête, de femme ayant un garage entre la fourche du péché, de vache noiraude avant de la rouer de coups. Coups clé bâton-balai, coups de bois de gayac, coups de nerf de bœuf, coups de poing et coup de pied. Surtout des coups de pied.

José Citrus, dit « Saint Antoine» , de son vrai nom James Jackson, né à la Dominique, souleva son chapeau panama en laissant se dérouler une pluie de locks. Il obéit au juge en ôtant ses lunettes de soleil et en crachant son chewing-gum. Sur sa chemise jaune canari, sa cravate caca d'oie ressemblait à une tâche. Malgré le temps présent, il était resté fidèle aux pattes d'éléphant et aux favoris Zapata. Il parlait avec la voix lente et basse des grands amis de la marijuana.

– Je suis le parrain de tout le monde. Donc je suis le parrain de la petite. Regardez-la ! She needs a lot of good feelings! So, c'est moi qui ai choisi le Christopher Columbus pour fêter son anniversaire. Nous avons été mal reçus, très mal reçus. Very bad! Monsieur nous a regardés comme des chiens et il a fait semblant d'avoir oublié notre réservation. Après discussions, il a retrouvé la mémoire et il nous a installés à laide table, près des W.-C. Nous avons tout de même fêté. A happy birthday ! Il avait été prévu de régler les affaires avec un cheque de caution avant d'apporter le cash. Pouponne, Mme la Comtesse – je l'appelle Pouponne parce qu'elle accueille bien mes filles ! Euh, je veux dire mes amies a été traitée de sale négresse ! Sale négresse La suite vous la connaissez ! Je confirme dix mille fois Je ne dis pas tout pour ne pas augmenter la peine dé Pouponne.

Suivit lecture de nombreuses attestations de moralité établissant l'honnêteté de la comtesse. Toutes plus élo­gieuses les unes que les autres et signées par la crème des personnalités.

Les avocats prirent la parole.

Mme Perse de Montalègre, honorable et noble dame s'il en est, a subi des outrages physiques, psychiques et moraux qui ont porté une atteinte irréversible à sa dignité d'être humain. Plaise à la cour que je ne m'étende pas sur les outrages physiques. Le rapport médical est d'une élo­quence limpide et d'une exactitude quasi mathématique à ce sujet. On se demande d'ailleurs comment elle a pu survivre à un tel attentat de nature à pulvériser un buffle. Que dis-je ? Un troupeau de buffles ! J'avoue qu'à la lecture dudit rapport, j'ai d'abord pensé à un champion­nat de boxe disputé contre Mike Tyson. Trêve de plaisan­terie ! Mme Perse de Montalègre est dotée de talents extraordinaires, au nombre desquels ne figure pas – Dieu merci l'art du pugilat. C'est heureux pour notre adver­saire car, au moins, eût-il pu espérer rencontrer un début de résistance. De résistance, il n'y en eut point pour la bonne et simple raison que, dès le départ, le combat s'inscrivait dans les catégories de l'inégalité, de l'injustice et de la déloyauté.

Inégalité parce qu'il s'agissait du choc d'un gaillard d'un mètre quatre-vingt-cinq pesant quatre-vingt-quinze respec tables kilos contre une pauvre et faible femme qui n'a jamais fait de mal à un moustique.

Injustice parce qu'aucun motif, fût-il le plus criminel, ne peut justifier d'une agression tellement brutale qu'on aurait presque envie de la qualifier de meurtrière.

Déloyauté parce que non seulement Monsieur a brutalisé et massacré ma pauvre cliente, niais, de surcroît, il s'est fait aider par une horde de complices, et notamment d'un certain M. Cornelia

J'en viens aux outrages moraux, avec votre permission. Ils sont inqualifiables et ils méritent l'extrême sévérité du tribunal.

Dans cette île encore marquée par les stigmates de l'esclavage, du racisme et du colonialisme, traiter une honnête citoyenne de « sale négresse ! » revêt un caractère plus qu'injurieux puisqu'il est ainsi porté atteinte au sacro-saint principe d'égalité républicaine, légitimement inscrit au fronton de toutes les mairies de France et de Navarre. Sans doute, M. Jean-Paul a-t-il modifié la carte de la République en y excluant les départements d'outre­mer ! Il s'agit en fait d'un homicide moral qui vise à détruire les racines même de l'identité de ma cliente et qui anéantit de ce fait toute possibilité de reconstruction de son moi psychique et social. Déjà «gazée» par délit raciste, elle a connu la torture du coup de pied aux fesses. Torture insupportable, barbare et primaire, dans la mesure où il faut juger non pas le fait, mais la valeur hautement symbolique du méfait. Il est question ni plus ni moins de la rétrogradation d'un être humain en animal ! Il est question de la relégation d'une personne, sujet de droit, dans l'infra-humain. Ce que le grand poète Aimé Césaire qualifie d« omni-niant crachat » ! Le coup de pied écrase la dimension charnelle. Il écrase surtout le sentiment vital d'appartenir à l'espèce humaine. Du moins, lorsqu'on prend en compte l'arrière-plan histo­rique, ontologique et métaphysique de ce geste.

(Forte respiration.) Les témoins dignes de foi n'ont pas hésité à vous faire un récit détaillé, poignant et précis des événements tragiques qui, jadis, ont poussé Louis Delgrès, héros de notre histoire, à s'immoler dans un suicide collectif. Il nous a laissé en héritage une lettre à l'univers où il demande à la postérité d'écraser une larme sur ses malheurs. Aujourd'hui, sans attendre la postérité, Mme la Comtesse vous demande de verser une larme en punissant le coupable. Comme son ancêtre Napoléon, M. Jean-Paul Bonaparte a rétabli l'esclavage des nègres. En ne le condamnant pas d'une façon capitale, vous proclamerez le rétablissement de cette iniquité. Aussi, je requiers à son encontre une peine exemplaire !

En face, quasiment seul, entouré de Sylvie qui n'arrêtait pas de pleurer, j'eus la douleur de voir mon avocat, écrasé par son confrère, bredouiller, bafouiller, bégayer de vagues arguments que la pression du public rendait inaudibles. À part Alexina, tout mon personnel m'avait lâché. Régina avait prétexté des préparatifs d'une cérémonie indienne qui exigeait jeûne, abstinence et réclusion. Cornélia avait trouvé opportun d'aller en Guyane pour raisons familiales. Félicité m'avait expliqué qu'il ne pouvait pas supporter l'ombre même des hommes de loi.

La salle d'audience, remplie de mauvais sujets, de mili­tants politiques, de présidents d'association, de parents et d'amis des témoins, mugissait, éructait, injuriait et invitait le tribunal à me couper les couilles. Pour l'exemple ! En souvenir des nègres estampillés, fouettés, émasculés.

Moi-même, écœuré par tant de mauvaise foi, de men­songes et de haine, je perdis tous mes moyens. La cause me sembla perdue d'avance. Lorsque le verdict tomba, Sylvie, effarée, me tendit un jugement extraordinaire. J'étais condamné pour :

  • coups et blessures

  • agression en bande;

  • injures racistes

  • actes racistes.

Je devais payer pour :

  • dommages et intérêts

  • remboursement des frais d'hospitalisation

  • honoraires de suivi psychologique ;

  • frais de chirurgie esthétique.

Le tout assorti de six mois de prison avec sursis ! La totale ! Hélas ! la presse, à grands tapages, rendit compte du procès.

Des titres faisaient la une.

Coup de pied racistes contre une cliente !

Salade de coups de pied dans un restaurant !

Jean-Paul, pied léger des îles !

Une comtesse transformée en ballon de football !

Articles. Photos. Commentaires. Avis des historiens, des juristes, des universitaires. Témoignages d'anciennes victi­mes. Radio-trottoir. Sondages. Allusions. L'affaire courut de maison en maison, rongea les cerveaux, s'installa dans les neurones et alluma des passions. Sylvie, épouvantée par les graffitis qui couraient sur les murs, alla se réfugier chez un rasta avec lequel elle avait sympathisé au cours de sus baignades. J'ai alors décidé de fermer provisoirement le Christophe Colomb, de quitter la villa et de vendre la seule voiture qui nous restait. J'étais presque ruiné et je vivotais péniblement dans une case sans eau et sans électricité.
(L'injustice est un plat qui se mange chaud!)



similaire:

Grâce au coup de plume de Charles iconSection cnu et/ou du Comité National : 18ème
«Art et Sciences de l’art», 2004. Prix : «Coup de coeur de musique contemporaine», Académie Charles Cros»

Grâce au coup de plume de Charles iconLes Sept Courants de la Grace
...

Grâce au coup de plume de Charles iconProgramme culturel lié mercredi 6 mai 2009 18h30 : concert au Centre...
«Centre Jeanne-d’Arc» (Orléans), du «Centre Charles-Péguy» (Orléans), de l’association «Amitié Charles Péguy» (Paris), du centre...

Grâce au coup de plume de Charles iconPlume par Michel Crespy

Grâce au coup de plume de Charles iconPlume par Michel Crespy

Grâce au coup de plume de Charles iconPlume par Michel Crespy : Rêve et si l’on abandonnait l’euro ?

Grâce au coup de plume de Charles icon"L'ennemi" de Charles Baudelaire
«Les Fleurs du Mal». Cet ouvrage regroupe plusieurs poèmes de Charles Baudelaire. Nous avons choisi «L’ennemi» un des poèmes les...

Grâce au coup de plume de Charles iconD'un coup, IL fit sauter le chapeau

Grâce au coup de plume de Charles iconPlume par Michel Crespy : Affaire Laëtitia, sanctionner le jap ? Mais IL n’existe pas !

Grâce au coup de plume de Charles iconPlume par Michel Crespy : Scepticisme, faites semblant de croire et bientôt vous croirez





Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
l.20-bal.com