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Lettre N° 2974*

A Charles Poncy

Nohant, 12 septembre I844
J’ai toujours désiré qu’un poète fît, sous un titre tel que celui-ci, la Chanson de chaque métier, un recueil de chansons populaires, à la fois enjouées, naïves, sérieuses et grandes, simples surtout, faciles à chanter, et sur un rythme auquel pussent s'adapter des airs connus bien populaires ,ou des airs nouveaux faciles à composer. Ou à défaut de musique, que ces chants fussent si coulants et si simplement écrits que l’ouvrier simple, sachant à peine lire, pût les comprendre et les retenir. Poétiser, anoblir chaque genre de travail, plaindre en même temps l’excès et la mauvaise direction sociale de ce travail, tel qu’on l’entend aujourd’hui, ce serait faire une œuvre grande, utile et durable. Ce serait enseigner au riche à respecter l’ouvrier, au pauvre ouvrier à se respecter lui-même.

[…]Il y a dix ans que j’y rêve. Si Béranger l’avait voulu, il aurait pu faire ces chansons-là de main de maître. C'est un sujet que j’ai conseillé à plusieurs jeunes poètes et qui les a tous effrayés, parce qu’ils n’avaient pas l’inspiration et la sympathie qu’il faut pour cela. Un poète prolétaire devrait l’avoir. Poncy aurait la grandeur et l’enthousiasme. Mais pour plier son talent un peu recherché […] à l'austère simplicité indispensable à ce genre de poésies, il lui faudrait travailler beaucoup, renoncer à beaucoup d’effets chatoyants et à beaucoup d'expressions coquettes qu’il affectionne. Serait-il capable d’une si grande réforme? Sans cette réforme pourtant, l’ouvrage dont je parle n’aurait aucune valeur, aucun charme pour le petit peuple, et, le dirai-je? aucune nouveauté aux yeux des connaisseurs, car il s’agirait de faire quelque chose que personne n’a jamais fait encore. Il l’a fait à sa manière (et c’était une manière admirable), pour se peindre lui-même dans son état de maçon; mais il faudrait être encore plus simple, tout à fait simple. Le simple est ce qu’il y a de plus difficile au monde, c'est le dernier terme de l'expérience et le dernier effort du génie. N'est-il pas encore trop jeune pour donner ces touches fermes et nettes, qui paraissent si faciles que chacun se dit, j'en aurais fait autant, et que personne cependant ne peut le faire qu'un grand artiste? Le postillon, le forgeron, la lavandière, le maçon, le colporteur, le laboureur, le meunier, le boulanger, le ciseleur, le couvreur, la chanteuse des rues, la brodeuse, la fleuriste, le jardinier, le fossoyeur, le ménétrier du village, le charpentier, etc, etc, etc. Quelle foule inépuisable de types variés et qui tous pourraient être embellis ou plaints par le poète ! Il faudrait faire aimer toutes ces figures, même celles dont le premier aspect repousse, et inspirer une pitié tendre pour ceux qu'on ne pourrait admirer comme des êtres utiles et courageux. Moi, je résumerais le tout dans une dernière chanson intitulée la Chanson de la misère, et qui commencerait tout bonnement ainsi,

Je suis dame misère,

Il faudrait, pour la plupart de ces chansons renoncer à l’alexandrin et choisir un rythme court et facile à l'oreille.
Voilà, mon cher enfant, les idées que j'avais jetées sur le papier il y a quelque temps, étant malade et fatiguée. Je le suis encore plus aujourd’hui et ne puis ni compléter ni éclaircir mon explication. Vous y suppléerez par votre vive intelligence ; ou bien mon projet vous paraîtra puéril, et dans ce cas, n’y donnez aucune attention, car il se peut qu'il n'entre en rien dans votre manière de sentir et de travailler. Il y a eu un temps où mon idée sur la Chanson de tous les métiers était si nette et si vive, que si j’avais su faire des vers, je l'aurais réalisée sous le feu de l'inspiration. Depuis je l’ai souvent expliquée en courant et fait comprendre à des gens qui ne savaient pas ou ne voulaient pas s'en servir. Maintenant, elle s'est beaucoup effacée, surtout devant la crainte de vous indiquer une voie qui ne serait pas la vôtre et qui vous mènerait de travers. […]

Dites à Désirée mille tendres bénédictions de ma part pour elle et pour sa Solange, et de la part de ma Solange aussi. Mon fils est à Paris. Vos vers sur la vérité et sur la réalité me semblent très beaux, très touchants, et très bien faits, sauf deux ou trois. L’idée est bien soutenue sauf pour une ou deux strophes où elle languit et devient un peu vague. Mais elle se relève bien et la fin est très belle. Courage.

Lettre non signée

Charles Poncy : Jeune poète fera « La chanson de chaque métier » dont le recueil ( le troisième ) paraîtra en 1850.

Le poème « Vérité et réalité » sera inséré par Poncy dans la seconde édition du « Chantier »

Recueils de poésies de Charles Poncy. : « Marines » - « Le Chantier » « La Chanson de chaque métier »

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