Paul gorgulov assassin de paul doumer





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PAUL GORGULOV ASSASSIN DE PAUL DOUMER
(1932) Sophie Cœuré, Frédéric Monier
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/xxs_0294-1759_2000_num_65_1_2870#
Comment comprendre le meurtre d'un chef d'État ? À quoi, à qui sert le crime ? L'assassin peut-il agir seul ? Un tel acte est-il révélateur de l'état de la société, de ses attentes et de ses peurs ? Voici, sur un événement qui peut sembler anodin au regard des bouleversements des années 1930, quelques éléments de réflexion.
Le 6 mai 1932, Paul Gorgulov, Russe émigré en France, assassine le président de la République Paul Doumer. C'est la deuxième fois, sous la Troisième République, après Sadi-Carnot, qu'un chef de l'État est victime d'un attentat, mais c'est l'unique assassinat d'un président de la République au 20e siècle. Ce meurtre a conduit les contemporains, et les historiens après eux, à soulever les questions de la justification, de la rationalité et de l'efficacité d'un tel crime1. Peut-on penser, comme le fait Franklin Ford dans son étude sur Le meurtre politique, que le début des années 1930 voit l'invention du crime politique moderne où se noue le lien entre violence politique et États 2 ? Dans cette perspective, le meurtre du président Doumer apparaît comme un événement charnière. Il met en jeu des lectures anciennes, celles du régicide solitaire, mais aussi des lectures plus neuves, insistant sur le rôle des partis et des États, orga-
1. Cette étude a été présentée au colloque « Régicide et meurtre de l'homme d'État. Histoires, formes, représentations », université Paris X-Nanterre, ENS St-Cloud, Société pour l'histoire de la justice, université Paris I, novembre 1995.
2. Franklin Ford, Le meurtre politique . Du tyrannicide au terrorisme, Paris, PUF, 1990, p. 21.
nisateurs potentiels de l'attentat. Se pose également la question du rôle de la propagande et de la manipulation à l'ère où le politique tient tant compte des opinions publiques.
On peut d'abord construire l'événement à partir du fait brut, le meurtre, dans le contexte de l'entre-deux-tours des élections législatives en 1932, de ses acteurs et de ses enjeux internationaux. Puis viennent les lectures du crime, attentat et fruit de machinations cherchant à déstabiliser la France républicaine. Elles font du meurtre un complot3. Selon certains, à droite, il s'agit d'un complot rouge, ourdi par l'Internationale communiste. Pour d'autres, à gauche, ce serait un complot blanc, dénoncé par l'Internationale communiste et le PCF via l'idée d'un « contre-État » des Russes blancs en France. Une minorité de contemporains défendent, eux, la thèse d'un complot brun, en affirmant que les nazis manipulaient l'assassin. Ces différentes campagnes de propagande autour de conjurations imaginaires indiquent assez l'importance du choc éprouvé par l'opinion publique de l'époque. D'autres enfin voient dans ce meurtre un acte purement individuel. Ces lectures s'appuient notamment sur une psychologie sociale des étrangers, teintée d'antisémitisme, des émigrés russes en particulier. S'y ajoute un débat judiciaire sur l'éventuelle folie de Gorgulov et sa responsabilité pénale. La passion politique et patriotique permet-elle d'accorder des circonstances atténuantes, comme pour Raoul Villain, assassin de Jaurès, jugé et acquitté en 1919 ? La réponse fut négative et Gorgulov fut guillotiné pour l'exemple.


3. Cf. Frédéric Monier, Le complot dans la République. Stratégies du secret de Boulanger à la Cagoule, Paris, La Découverte, 1998.
Vingtième Siècle. Revue d'histoire, 65,
janvier-mars 2000, p. 35-46.



LES FAITS
Le 6 mai 1932, en début d'après-midi, entre les deux tours des élections législatives, le président de la République Paul Doumer inaugure une vente de bienfaisance des écrivains anciens combattants à l'hôtel de Rothschild, à Paris. Soudain, un homme, qui vient d'acheter un livre de Claude Farrère, s'approche du président et le blesse mortellement de trois coups de feu. Il oppose une vive résistance avant d'être maîtrisé puis transféré au poste de police. Le président, évacué à l'hôpital Beaujon, succombe à ses blessures dans la soirée. Le meurtre est annoncé à la radio, mais surtout dans la presse, alors à l'apogée de ses tirages. Des reporters, venus couvrir la visite du président aux écrivains anciens combattants, suivent le blessé à l'hôpital Beaujon et téléphonent à leurs journaux, qui sortent des éditions spéciales en fin d'après-midi1. Le lendemain, la grande presse décrit l'assassin, un Russe < dément », « forcené », « déséquilibré » 2.
L'assassinat de Paul Doumer suscite la réprobation dans tout le pays. La France en deuil pleure le président de la République. À droite, on s'empresse de faire le panégyrique de la victime ; à gauche, les éloges nombreux sont plus mesurés. Au plan international, les réactions officielles sont similaires. Valerian Dovgalevsky, ambassadeur d'URSS à Paris, assure le gouvernement français que « cet abominable attentat » a été accueilli avec « une indignation unanime en URSS ». Cette prise de deuil national va de pair avec la
tion d'une image consensuelle de la victime. La carrière politique, pourtant bien remplie, de Paul Doumer, dirigeant du parti radical, est largement escamotée. Son élection à la présidence de la République, en juin 1931, contre Briand, son rôle comme ministre des Finances dans les années 1920, son action en Indochine en 1897-1902, tout cela passe à l'arrière- plan. En revanche, trois thèmes contribuent à donner du président une image quasi apolitique et exemplaire. Il est présenté, aussitôt après sa mort, comme un modèle de vertu civique, de dévouement patriotique et de mérite républicain.
Retraçant sa « vie droite, loyale, entourée d'estime », la plupart des auteurs mettent l'accent sur les « hautes vertus civiques et familiales » du disparu 3. Le seul bémol à ce concert élogieux vient de l'un de ses anciens collaborateurs, Henry de Golen, qui, dans un livre publié en 1933, met en doute la moralité irréprochable de Doumer4. Ce genre de révélations, très minoritaires, a peu de poids, compte tenu de la mort dramatique du président et de son âge, 75 ans, au moment des faits. Bien plus, en tombant sous les balles de Gorgulov, « l'auguste vieillard » est mort dans l'accomplissement de ses fonctions, pour la patrie. Le sacrifice de Paul Doumer rappelle le sacrifice de ses quatre fils, tués pendant la guerre. Cette comparaison vient d'autant plus facilement à l'esprit que l'ancien président avait publié, en 1905, Le livre de mes fils*1. La mort au combat de ses enfants ajoute un surcroît de sens, dramatique, à l'assassinat du père. Cela inspire au procureur général Donat-Guigue, dans son réquisitoire, une exhortation aux accents hugoliens : « Inclinons pieusement notre respect devant la mémoire du grand citoyen qui, après avoir donné ses quatre fils à la patrie, est tombé lui-même dans l'exercice de son devoir » ] -

1. La fin tragique du président Paul Doumer racontée par deux reporters témoins oculaires. Nombreuses photographies. Compte rendu illustré des obsèques nationales, Paris, Librairie contemporaine, 1933.
2. Le Petit Parisien, 7 mai 1932.
3. Un an après. . . Toute la vérité sur l'assassinat de Paul Doumer, Paris, Imprimerie de la Seine, 1933, P- 8-11.
4. Henry de Golen, Le président Doumer accuse, Paris, Éditions Maurice d'Hartoy, 1933-
5. Paul Doumer, Le livre de mes fils, Paris, 1905.


Lors de ses obsèques nationales, André Tardieu, président du Conseil et ministre de l'Intérieur, prononce un éloge du défunt, sous la forme d'un plaidoyer en faveur de l'union nationale. Pour lui, la France, face à l'attentat, s'est montrée « forte et capable, devant le péril, de tous les redressements d'énergie » 2. La mort tragique du président de la République, tombé dans l'exercice de ses fonctions, semble insuffler un esprit d'Union sacrée et de « communion dans le recueillement » à travers tout le pays.
Le sacrifice patriotique de ce citoyen vertueux est d'autant plus remarquable que la vie de Paul Doumer est un symbole parfait du mérite républicain. Aux yeux des contemporains, le contraste entre ses origines très modestes et son accession à la présidence de la République est exemplaire. Ce fils du peuple incarne la réussite républicaine. On trouve, dès 1932, de nombreux éloges de « cet homme qui naquit dans une chambre d'ouvriers, s'éleva, par son seul mérite, à la plus haute magistrature de l'État et mourut sur un lit d'hôpital »3. Cette image d'un fils du peuple devenu chef de l'État par son seul mérite connaît une large diffusion dans la presse qui, faisant le panégyrique de Paul Doumer, insiste d'ailleurs sur le fait que son père était un modeste poseur de rails à Aurillac4. Origines modestes, ascension sociale, sacrifice patriotique, la combinaison de ces trois éléments concourt à forger une image consensuelle de la victime, dans laquelle l'ensemble de la nation républicaine peut se reconnaître. En perdant toute signification politique ou partisane, la représentation posthume de Paul Doumer touche aux fondements même du modèle républicain : la vertu, civique et privée, le devoir patriotique, l'ascension sociale par le mérite. En l'assassinant, Gorgulov a tué, non pas le chef de l'État, mais le père de la patrie, incarnation de la Troisième République. L'image post mortem de Paul Doumer rappelle la figure mythique du sauveur politique, inspirée par Cincin- natus. On trouve d'ailleurs des références à des exempla venus de la Rome antique dans les panégyriques du président Doumer où il est notamment comparé à Auguste, enfant du peuple au sommet de l'État. Cette figure du sauveur politique à la romaine est, selon Raoul Girardet, très présente dans la France de la fin des années 1920 et du début des années 1930. Elle aurait été incarnée par Raymond Poin- caré en 1926 et par Gaston Doumergue
en 1934 5.
Cette figure imaginaire investit l'image publique de Paul Doumer après sa mort, de manière telle que l'attentat commis par Gorgulov acquiert la consistance d'un régicide républicain. Cela explique les références, fréquentes, à Ravaillac et Jacques Clément. Cela explique aussi qu'au cours du procès l'accusation ait rappelé en quoi consistait la peine des parricides, ajoutant que le texte de loi qui l'instituait n'était que « tacitement abrogé ». Reste à savoir si le meurtrier peut être assimilé à un moderne Ravaillac, régicide du 20e siècle.
L'assassin, immédiatement arrêté après avoir été maîtrisé et à moitié lynché par les hommes présents à l'hôtel de Rothschild, est photographié, sur place et dans les couloirs du commissariat, le visage ensanglanté. L'image du criminel est ainsi connue le soir du meurtre en même temps que son nom. En fait, on donne d'abord le pseudonyme, sous lequel il s'est présenté à la vente de bienfaisance, avec une carte de visite le désignant comme « Paul Brède, journaliste ». C'est sous ce nom qu'il avait publiée à Berlin, en 1925, un recueil mêlant prose et poésie,..

1. Réquisitoire du procureur général Donat-Guigue à l'audience du 27 juillet 1932 de la cour d'assises de la Seine, La Revue des grands procès, Paris, LGDJ, 1933, tome 39, p. 5.
2. Discours d'André Tardieu, cité dans La fin tragique du président..., op. cit., p. 6l.
3. Réquisitoire du procureur Donat-Guigue, La Revue des grands procès, op. cit., p. 6.
4. Cf. La fin tragique..., op. cit., p. 62.
5. Raoul Girardet, Mythes et mythologies politiques, Paris, Le Seuil, 1986 (coll. « Point-Histoire »), p. 73 et suiv.



... Le secret de la vie des Scythes1. Très vite, les commentateurs signalent que bred signifie en russe délire. Mais la police trouve également sur lui un carnet avec en tête l'inscription « docteur Paul Gorguloff, chef président de la partie politique des fascistes russes qui a tué le président de la République française »2. Comme l'indiquent les rapports conservés dans le fonds Panthéon des Archives nationales, l'assassin de Doumer est connu de la police française, ce qui explique la rapide diffusion des informations biographiques le concernant.
Pour reprendre la formule d'une brochure anonyme parue en 1933, tout oppose « la vie droite, loyale, entourée d'estime » de la victime à la vie « incohérente, embrouillée, mystérieuse de l'assassin »\ Né dans le Caucase en 1895, issu d'une famille de paysans aisés, ce dernier a étudié la médecine avant d'être mobilisé en 1914. Combattant des armées blanches après 1917, il passe en Pologne (où il est notamment en contact avec Boris Sa- vinkov), puis en Tchécoslovaquie. Il obtient à Prague son diplôme de médecin tout en publiant ses premiers poèmes, est interdit d'exercice puis expulsé après avoir été poursuivi pour des avortements illégaux ou des viols d'enfants. En 1930, il rencontre à Paris sa troisième femme, d'origine suisse, fait l'objet d'un arrêté d'expulsion pour exercice illégal de la médecine, s'installe à Nice puis à Monaco. En Tchécoslovaquie puis en France, il a rédigé plusieurs mémoires et organisé quelques réunions où il se présente comme « le dictateur vert », chef du Parti russe fasciste agrarien, dit encore Parti populaire panrusse paysan des verts. Il appelle à un soulèvement général en Russie pour sauver le pays en le débarrassant de
ses dirigeants soviétiques, en premier lieu des Juifs4. Gorgulov a donc suivi l'itinéraire d'un antibolchevique militant mais politiquement isolé, instable, plusieurs fois déraciné, dont les ressources, la situation légale et professionnelle sont précaires, itinéraire qui ressemble à celui de nombreux émigrés russes 5.
Ce passé ne satisfait pas les innombrables commentateurs qui mettent en regard l'importance de la cible et la motivation proclamée par l'assassin dès le premier interrogatoire : tuer le président de la République pour que la France déclare la guerre à la Russie. Gorgulov dit avoir assassiné pour ce qu'il nomme sa « patrie nationale », mais sans haine pour Doumer, il ne se revendique nullement comme tyrannicide. En même temps, il affirme sans relâche avoir agi seul. Mais cette attaque contre l'incarnation de la République suscite l'incompréhension pour un geste absurde (rompre avec l'URSS parce qu'un émigré blanc a tué Doumer ?) et l'inquiétude face à une grave menace de guerre. Son isolement est donc mis en doute par des publications de tous bords 6.
Le crime d'un isolé paraissant impossible dans le contexte de 1932, la recherche de complicités et d'une organisation susceptible de vouloir la guerre, via un Gorgulov agent ou manipulé, entraîne la quête d'épisodes cachés, avec des lectures immédiates et contradictoires, en prise sur l'actualité nationale et internationale.

[i]1. Pavel Bred (Gorgulov), Tajna Jizni Skifov, Berlin, 1925, rééd. Paris, Éditions franco-slaves, 1932 (probablement après le meurtre).
2. AN, F7 15969/3, note de la Sûreté générale du 6 mai 1932.
3. Un an après..., op. cit., p. 11.
4. AN, F7 15969/31.
5. L'insertion professionnelle des médecins et avocats russes est particulièrement difficile. Cf. Catherine Gousseff, « Immigrés russes en France (1900-1950). Contribution à l'histoire politique et sociale des réfugiés », doctorat d'histoire de l'EHESS, 1996 ; Nikita Struve, Soixante-dix ans d'émigration russe (1919-1989), Paris, Fayard, 1996 ; Gérard Noiriel, Le creuset français. Histoire de l'immigration (xir-xx* siècles), Paris, Le Seuil, 1988, p. 168, 284-287.
6. L'Illustration, 14 mai 1932, •L'assassin », p. 37-38. Paul Vaillant-Couturier, préface à Henry Franklin-Marquet, La vérité sur l'affaire Gorgulov. Ceux qui ont tué Doumer..., Paris, Bureau d'éditions, 1932, p.
 v.[/i]

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